‹ Nouvelles lettres inéditesChapitre 12 sur 110 · L..., j'aurais été fâché qu'on crut que je voulais vous · texte numérisé non relu

L..., j'aurais été fâché qu'on crut que je voulais vous

détacher d'eux.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

PS. Golzio vient de me dire que le chevalier Bona est allé à Valence avec le Roi, mais qu'il croit être de retour aujourd'hui.

(1) Secrétaire du comte de Cavour.

Turin, 14 septembre 1847.

Mon cher arni,

Je vous écris encore deux mots avant de partir pour' Léri. Les nouvelles que vous me donnez de Gênes, me rassurent. Tout en étant fort ami du progrès, je ne me soucie pas de nous voir lancés sur une mer orageuse sans pilote1 habile à bord. Je crois qu'en définitive tout s'arrangera pacifiquement. Évidemment l'Autriche est fâchée de ce quelle a fait à Ferrare.

Les obligations ont beaucoup baissé, elles sont à 1125 fr.- Je crois qu'elles se relèveront, car au fond l'argent ne manque pas. Les soies s'écoulent et les fileurs gagnent/ Mais dans ce moment tout le monde a peur, quoique beaucoup de monde ne sache pas de quoi.

Golzio m'a promis de venir me voir ce matin. Lorsque k chef de division des chemins de fer l'a vu entrer dans son bureau, il lui a sauté au cou et l'a embrassé. Qu'en dites-vous ?

S... est toujours ici, on prétend qu'il veut plaider. À propos, Golzio a acheté une cargaison de coke, je pense* que c'est pour compte du Gouvernement.

Je vous recommande l'affaire du guano, je suis certain que Picino et Balduino seront obligés d'en passer par où je veux. Personne ici n'ose faire une spéculation sur une aussi grande échelle. Les Verceillais qui ont acheté directement à Gênes, ont tous été pinces.

Ayez l'air de traiter avec Carignani qui, en fin de compte,sera, je l'espère, forcé de jeter son guano à la mer.

Comme je dois vous faire passer des fonds, dites-moi si je puis vous adresser des remises, ou vous faire avoir dessus ou des billets de Banque.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Mon cher ami,

Léri, 16 septembre 1847.

Je vous écris deux mots à la hâte, pour vous prier de guspendre la négociation des deux chargements de guano Balduino et Picino, jusqu'à l'arrivée à Gênes de Mr Badino de Verceil, avec lequel j'ai dû entrer en traité pour qu'il ne me fît pas concurrence.

Je vous prie d'accueillir favorablement Mr Badino et de vous entendre avec lui pour l'achat du dit guano.

Le temps favorise singulièrement la récolte du riz, qui, toutefois, ne sera pas aussi abondante qu'on l'avait espéré.

Adieu, mon cher ami, croyez à mes sentiments dévoués.

Camille de Càvour.

Mon cher ami,

cvm.

Léri, 19 septembre 1847.

J'ai reçu hier votre lettre du 16 courant. Vous aurez reçu depuis deux jours, l'avis que les C... avaient cédé leur premier contrat aux Baudon. Comme vous êtes d'anciens amis, vous n'aurez aucune difficulté à vous entendre avec eux pour les remboursements. Je ne crois pas que les Baudon veuillent tirer sur vous, mais quand ils le feraient cela ne pourrait nullement vous compromettre, car j'ai toujours oui dire que c'étaient des gens de tout premier ordre.

Vous avez parfaitement raison pour insister sur le 2 p. % sur les nolis. H n'y a pas eu d'engagements formels, mais Jtf... a toujours parlé de la commission sur les nolis, comme

compensation de vos soins dans cette affaire. Je puis l'attester de la manière la plus positive.

J'accepte avec plaisir votre proposition relativement aux obligations. Si vous voulez, nous réglerons cette affaire au premier octobre.

Quant au guano, je vous ai dit que pour m'ôter tout souci, j'avais donné un intérêt à deux négociants de Verceil, Messieurs Badino et Mazzuchelli; le premier, qui est génois, désire aller voir par lui même la qualité du chargement, vous pouvez le lui laisser traiter, car c'est un homme fort habile. Je vous engage même, à déclarer à Picino que, puisqu'il se met à détailler, vous retirez votre offre.

Badino vous consultera, si par hasard il parvenait à conclure, je vous autorise à lui avancer pour cette affaire, dont en définitive vous aurez toujours la direction, 10,000 fr.

Si Balduino veut plus de 19 fr., qu'il garde son guano, «le suis fort heureux d'être pourvu pour mon compte.

Je vous remercie de vos nouvelles politiques, elles m'ont fort diverti. Le séjour de Léri a le grand mérite de m'éloigner de tous ces bruits qui m'excèdent.

Mon frère devant venir me voir à Léri, je resterai encore quelques jours ici.

Adieu, mille amitiés.

Votre affectionné Camille de Cavour.

Mon cher Emile,

Léri, 26 septembre 1847.

Pendant que le monde financier est agité par les plus violents orages, je ne songe dans mon coin, qu'à retirer du riz et du maïs. Je me trouve fort bien de cet éloignement

11 — Bbbt. Lettres de C. Cavour.

des affaires, qui me permet de jouir du plus complet repos d'esprit.

Depuis que le contrat des rails est entre les mains des Baudon, je dors parfaitement tranquille, car cette Maison me paraît, non à l'abri des pertes, mais hors d'atteinte d'une catastrophe comme celles qui viennent d'épouvanter toutes les bourses du monde.

Je vous remercie des détails que vous me donnez sur l'affaire guano. Je prévoyais le mauvais effet que devait produire le voyage de Badino, néanmois, j'ai consenti afin d'ôter du cervau de ces Messieurs l'idée que je voulais monopoliser le commerce du guano. Vous comprenez qu'en cette matière, l'intérêt n'est pas mon seul guide.

Quant à la politique, je m'en bats l'œil. Pendant longtemps j'y ai pris la chose au sérieux, il en est résulté que les ultras m'ont accusé de radicalisme et les radicaux d'ultraïsme ; je me suis trouvé un beau jour honni par les deux partis. Sur ce, je suis venu à Léri renonçant à la folle idée de jouer un rôle dans ce bas monde, sur le théâtre de la politique.

J'espère que la grande faillite de B,... C... et Comp. ne vous intéresse pas. C'est un terrible moment à passer.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Turin, 4 octobre 1847.

Mon cher Emile,

Je suis arrivé hier au soir, de Léri, et je n'ai pas vu encore le bon Golzio. En conséquence, je ne vous donnerai pas de nouvelles de nos affaires. Je les sais en bonnes mains, de manière à me laisser l'esprit en repos.

Il y a eu ici du bruit, la veille de la naissance du Roi.

On a beaucoup crié sur les remparts : vive le Roi ! vive les Lucquois ! à bas les Jésuites ! etc. Le rassemblement s'étant dirigé vers l'hôtel de l'ambassadeur d'Autriche, un détachement de soldats lui a barré le passage et tout est rentré dans l'ordre.

La gazette vous aura appris la nomination d'un certain nombre de conseillers d'État extraordinaires, parmi lesquels figurent plusieurs noms assez libéraux. Je crains, qu'il n'y ait d'extraordinaire dans cette affaire, que de ne jamais les voir réunis

Nous sommes occupés à préparer des engrais artificiels pour les semailles du blé. On nous en demande beaucoup, mais j'insiste pour que nous n'en donnions qu'à titre d'essai.

Adieu, je vous écrirai demain.

Votre dévoué Camille de Càvour.

Turin, 9 octobre 1847.

Mon cher ami,

Je reçois votre lettre du 8 au moment de monter en voiture pour Santena et Grinzane. Je vous réponds deux mots, à la hâte.

Golzio m'a expliqué l'affaire de la forêt. Elle a éprouvé des difficultés, comme toute nouvelle affaire en éprouve. Bolmida ne pouvait les vaincre, car s'il est un habile négociant, il n'y entend rien à l'exploitation des forêts, qui est une affaire du genre de celles que Golzio fait depuis son enfance.

Si nous achetons de nouvelles coupes, nous n'aurons presque pas de débours à faire, le bon Golzio nous payant par anticipation les traverses qui sont équaries, avec l'arçent qu'il retire du gouvernement. Ainsi ne vous agitez pas à ce sujet.

La politique va médiocrement ici. La réaction commence. On publie des proclamations contre les rassemblements et les ultras commencent à relever la tête.

J'ai vendu toute ma vendange à Messieurs Ondart et Bruche (1), qui feront du vin chez moi, pour l'usage des Génois. Je vous recommande d'en dire beaucoup de bien, afin que je puisse, une autre année, me faire payer mes raisins plus cher.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Mon cher ami,

CXH. •

10 octobre 1847.

Je ne suis revenu que ce matin de Grinzane, où, quoique vous en disiez, on fait du vin beaucoup meilleur que votre Saint Georges.

J'ai vu Golzio il y a peu d'instants. Il est vrai que M... lui bonifie 1 p. % sur sa fourniture, qu'il garde pour frais de voyage. Je vous l'ai mandé dans le temps. Le bon Golzio est furieux contre M... qu'il ne trouve pas assez actif. Il dit avec raison, que s'il n'avait pas usé d'excessive délicatesse à son égard, il aurait pu avoir la fourniture des plates-formes qui nous a échappé. Du reste il n'est pas inquiet des retards dont vous me parlez, parcequ'il est à peu près certain que Bona, maintenant son tendre ami, ne le chicanera pas. D'ailleurs Burkard lui a écrit de Liverpool, sans lui dire un mot des difficultés auxquelles votre lettre fait allusion.

(1) Français établis à Gênes, où leur Maison jouit d'une juste réputation dans le commerce des vins.

Golzio m'a dit qu'il me rembourserait, dans quelques jours, les frais de voyage qu'il vous doit. Je lui ai répondu de ne pas se gêner, qu'il payerait lorsque cela lui conviendrait. Si par hasard il y avait quelques intérêts à supporter, j'en prendrais ma part, car je vous engage à beaucoup ménager Golzio qui est un homme précieux. Le gouvernement ne peut pas se passer de lui et doit lui confier la plupart de ses entreprises. En le traitant bien, nous sommes à peu près certains qu'il ne se détachera pas de nous.

Puisque vous ne faites pas d'affaires, vous ne devez pas être à court d'argent, c'est pourquoi je ne me presse pas de tous couvrir.

Je m'en vais prévenir R... et S... de s'adresser à Messieurs Melhwish, Gray de Londres, en remplacement de ces pauvres Rougemont qui ont manqué.

Les céréales se soutiennent d'une manière qui m'étonne. Le blé est très-recherché, le maïs aussi. Je ne puis m'expliquer un tel état de choses que par l'influence que les hauts prix de l'année dernière exercent sur l'esprit des détenteurs.

Veuillez me donner quelques renseignements sur l'état de votre place à cet égard. Peut être que les désastres qui ont frappé le commerce des blés, auront dégoûté un grand nombre de vos faiseurs et que par suite, les arrivages d'Odessa auront diminué.

Je n'ai pas encore recueilli de nouvelles politiques, de sorte que je suis moins bien renseigné que vous sur ce qui se passe à Turin.

Adieu, mille amitiés.

PS. Vous aurez appris, sans doute avec un vif regret, la mort de la pauvre marquise de Rorà.

CXHI.

Turin, 16 octobre 1847.

Mon cher avni,

Je reprends la plume pour vous annoncer que le Conseil d'État a approuvé dans sa séance de ce jour, les statuts de la Banque de Turin, sans faire la moindre objection. L'affaire peut donc être considérée comme faite. . On m'a appris ce soir une faillite de Marseille, dans laquelle vous seriez intéressé pour une forte somme. J'espère que cette nouvelle n'est pas exacte, ou du moins fort exagérée.

Croyez à ma sincère amitié.

Camille de Càvour.

Turin, 22 ootobre 1847.

Mon cher ami,

Je vous écris deux mots à la hâte, à mon retour de Campion, où j'ai passé deux jours. J'ai trouvé toute la famille Eorà bien abattue. La perte qu'elle a faite est immense, car la marquise Adèle était la clef de la voûte qui tenait réunis tous les membres dont elle se compose.

Le Roi est assez souffrant, on l'a saigné quatre fois. Ce matin, sans être plus mal, il n'y avait pas de mieux décidé. Cette maladie le dispensera peut-être du voyage de Gênes qui l'offusque extrêmement.

Mr de Saint Marsan est arrivé hier au soir. On attend avec impatience de voir la couleur qu'il prendra.

Les patentes de la Banque sont signées ainsi que l'annonce la Gazette de Twrin

Adieu, mille amitiés.

Camille de Càyour.

25 octobre 1847.

Mon cher ami,

Nous venons d'avoir pendant deux jours, non de véritables émeutes, mais des démonstrations publiques en faveur des idées nouvelles. Dans les soirées de vendredi et de samedi, il y a eu des réunions nombreuses sur les principales places de la ville, notamment sur la place Saint Charles, et l'on a beaucoup crié : Viva Pio IX ! Les autorités, sauf quelques exceptions, ont agi avec assez de modération et le commandant lui même, le féroce Bury (1) s'est montré assez poli.

En définitive, il n'y a pas eu de véritables désordres.

La population s'est montrée fort sage, mais en même teins assez décidée. Hier, la soirée a été tranquille. Il y avait beaucoup de promeneurs dans les rues, mais ni cris, ni bruits.

Maintenant quel effet ces démonstrations auront-elles? Tous les hommes raisonnables, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions, pensent que le gouvernement doit faire des concessions dans le sens de celles accordées par le Pape. J'ose dire qu'il y a à cet égard, unanimité. Le Roi se décidera-t-il à les faire? C'est probable, quoique je craigne qu'il ne tâche de les rendre illusoires par des subterfuges peu louables.

(1) Commandant militaire de la Place de Turin.

On travaille à une loi sur la presse et à une nouvelle organisation communale. Ce sera déjà un premier pas dans la bonne ligne, mais ce pas est insuffisant. U faudrait, avant tout, retirer la police des mains des commandants. C'est ce que le Roi a le plus de répugnance à faire.

Au reste, il est probable que les plus grands changements s'opéreront à Gênes et que vous en serez instruit avant moi.

Les affaires de la Banque marchent, samedi nous avons décidé :

1° De charger une Commission de trois membres de prendre les mesures définitives pour la location et l'appropriation du local où la Banque sera installée (Bolmida, De Fernex, Cavour) ;

2° De charger une Commission de 2 membres (Barbaroux, Casana) de former une note des candidats à la place de directeur;

3° De verser 500 francs par fondateur pour les dépenses courantes.

J'envoie ce matin 1000 et je vous débite de 500.

J'espère que nous pourrons nous arranger au rez-dechaussée du palais du Prince de la Cisterne.

Les nouvelles d'Angleterre sont décidément désastreuses. La suspension du Royal-Bank de Liverpool doit porter un grand coup au commerce de cette ville.

Golzio m'assure qu'il vous écrit régulièrement, je ne vous parle pas des rails.

Camille de Cavour.

Mon cher ami,

8 novembre 1847.

Comme vous le dites, nous avons passé le Rubicon et nous sommes entrés dans la carrière des idées nouvelles (1). Le gouvernement ne peut plus reculer après ce qu'il a fait, et surtout après ce qu'il a laissé faire. Bon gré, mal gré, il va suivre l'impulsion qui, dans peu d'années, l'amènera à établir parmi nous le système représentatif.

(I) Le 2 septembre, Charles Albert avait adressé au comte de Castagnetto, la célèbre lettre, où, dans un moment d'enthousiasme, il avait écrit : u Si jamais Dieu nous fait la grâce de pouvoir entreprendre une guerre d'indépendance, c'est moi seul qui commanderai l'armée, et je suis résolu à faire pour la cause Guelphe ce que Schamil fait contre l'immense Empire Russe ». Cette lettre lue à l'Assemblée du Comice Agraire de Casai présidé par le comte de Colobian, y provoqua des transports d'enthousiasme, mais peu après, Charles Albert répondant à nue Députation génoise venue à Turin pour applaudir à ses paroles, retirait & peu près ses promesses et refusait d'accorder la liberté de la presse et l'institution de la Garde Nationale. Un mécontentement général et des démonstrations publiques en furent partout, la conséquence, en particulier à Turin, où la police intervint brutalement le 1er octobre, ce qui provoqua la démission du ministre Villamarina et força le Roi à se séparer du comte Solaro délia Margherita. Le 30 octobre enfin, b Gazzetta Piemontese (journal officiel) publiait une notification promettant au nom du Roi, toutes les réformes demandées par le peuple et en particulier, le gouvernement avec un Conseil d'Etat consultatif et la semi-liberté de la presse, sous le contrôle d'une Commission su* périeure de censure (dont l'illustre comte Frédéric Sclopis fut nommé président), réformes qui marquaient, sans doute, un grand progrès, mais quêtaient insuffisantes, car, au fond, elles constituaient une fausse positive pour le gouvernement, qui, grâce à elles, n'était plus absolu, utu n'était pas non plus constitutionnel.

Turin, après des fêtes, des illuminations et des cris sans nombre, est rentré dans le calme le plus profond. Le public attend avec impatience, de voir se dérouler devant lui la série des mesures dont on ne lui a donné que le programme.

Les membres de la Cour de Cassation sont nommé, vous Jes verrez probablement dans la gazette de Gênes.

Venant au affaires, je vous avouerai que votre lettre m'a fait le plus grand plaisir, le bon résultat de Fessai des rails me tranquillise tout à fait. Maintenant notre affaire marchera sans difficultés. Golzio m'a dit, en partant, qu'il aviserait à tout. C'est un homme bien précieux.

On m'accable de visites. Adieu.

Votre affectionné Camille de Càvour.

CXVH.

15 novembre 1847.

Mon cher ami,

Depuis votre départ, le commerce de Turin a pris le mors aux dents. La Chambre a nommé une Députation pour aller remercier le Roi de l'union douannière. Les commerçants réunis à la Bourse, ont décidé d'envoyer un drapeau au commerce de Gênes. J'ai été choisi par la Chambre et par les commerçants, de sorte que je fais partie des deux Députations.

Nous partons mardi à 2 ou 3 heures, et comptons arriver mercredi à Gênes, dans la matinée. Vous ne devineriez jamais quel sera mon compagnon de voyage. Je vous le donne en dix — eh bien ! c'est le vieux Barbaroux qui lui aussi, avec ses 86 ans, veut aller à Gênes célébrer les réformes. Ce ne sera pas très-amusant pour moi, mais au inoins c'est très-convenable. Je n'ai pas pu refuser ce respectable vieillard.

Nous sommes convenus d'aller tous chez Féder (1).

Je vous verrai mercredi, et vous apporterai des nouvelles de Golzio. Je suis bien aise de voir par moi-même, nos infortunés rails.

Cette lettre vous est portée par mon intime ami Mr de Sainte Eose, qui fait partie de la Députation de la ville de Turin. Je vous le recommande, dans le cas où il aurait besoin de vous.

A la hâte.

Camille de Càvour.

cxvin.

Turin, 18 novembre 1847.

Mon cher ami,

Je suis tout capot d'être forcé de vous écrire, au lieu daller vous faire la visite que j'espérais. Le pouvoir a fait un faux pas. Patience ! Il faut se résigner, car ce ne sera ni le seul, ni le dernier. Je crois que la Députation du commerce aurait fait un excellent effet. Elle était composée d'hommes ultra-modérés ; on la retient sans raison plausible, sans avantage réel, au risque de causer des explosions de mécontentement. J'espère que le pouvoir ne continuera pas dans la voie funeste où il s'est engagé un moment. H serait déplorable qu'il perdît la popularité qu'il s'était acquise.

Du reste rien de nouveau. Nous continuons à nous oe- «uper de l'organisation du journal (2). La petite brochure

(1) Premier Hôtel de Gênes, à cette époque.

(2) Le Risorgimento. Les nouvelles libertés accordées à la presse, quoique assez restreintes encore (obligation de l'autorisation supérieure pour les journaux, limitation de leur publication dans les chefs-lieux de division, Commissions supérieures et Commissions provinciales de révision, etc.), donnèrent à Cavour l'idée de fonder un journal poli-

de Balbe : « Alcune parole », a produit un excellent effet. Dites à tout le monde qu'elle contient notre véritable programme. Cela nous vaudra des actionnaires. On intrigue beaucoup contre nous. La médisance et la calomnie vont leur train ; mais jusqu'à présent nous ne sommes pas découragés.

Je ne vous parle pas des rails, ni des coussinets. Je m'en tiens à ce que Golzio vous en dit. J'attends avec impatience la réponse des Baudon.

Les céréales baissent sur nos marchés. Mais ce n'est point encore le cas de spéculer.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

tique quotidien, pour diriger le mouvement avec une « énergique modération, également éloignée des exagérations des ultra-libéraux et des rétrogrades ». Le Bisorgimento fut fondé par Cavour, Balbo, Santa Rosa, Santi, Galvagno, Ferraris, Castelli, etc., qui constituèrent une Société, an capital de 100,000 francs, divisé en 500 actions de 200 fr.

Le premier numéro du journal parut le 15 décembre. H contenait un article du comte de Cavour : « L'influence des Réformes sur les conditions économiques de V Italie ». Le programme du journal y figure aussi, rédigé par le comte Balbo et se résume en ces termes : 1° Indépendance — 2° Union entre les princes et les peuples — 3° Progrès dans la voie des Réformes — 4° Ligue des prince italiens entre eux — 5° Modération forte et bien ordonnée.

Dans le second numéro, qui parut le 21 décembre, lé comte de Cavour figure avec le titre de Directeur du journal et plus tard avec celni de Gérant. Le Bisorgimento fut l'organe du comte de Cavour et le premier champ de bataille de ses luttes politiques. Il y collabora et le dirigea jusqu'au jour où il fat nommé ministre, et les innombrables articles qu'il y publia, démontrent ses admirables aptitudes économiques, financières et politiques, en même temps que son profond amour pour sa patrie et ses progrès. Il disait lui-même, que « ce qui l'avait le mieux préparé au maniement des affaires et de la politique, c'était, après les mathématiques, d'avoir été journaliste ». (Mâssabi, Il conic di Cavour, pag. 28).

21 novembre 1847.

Mon cher ami,

Vous receverez par le courrier une copie du programme du nouveau journal. Faites-le lire à vos amis et tâchez de nous obtenir des actionnaires, auquels vous ferez signer un des bulletins ci-joints, que vous me renverrez ensuite.

Adressez-vous surtout et uniquement aux gens de l'opinion modérée. Dites-leur à demi voix, qu'il s'agit de combattre l'influence d'un journal exagéré : La Concordia (1), et qu'il est de la plus grande importance de s'organiser promptement.

J'ai lu avec plaisir, la lettre des Bandons. Elle est tout à fait convenable. Vous aurez appris directement que les Ticinois ont été complètement battus par les gens d'Uri, lesquels, à l'heure où j'écris, doivent être maîtres de Belliuzone. Cette affaire a une grande importance en mettant les ligueurs en contact avec l'Autriche. Cela leur assure les vivres et les munitions qui leur manquent.

(1) La Concordia, journal politique fondé à Turin par les professeurs Domenico Berti et Giuseppe Bertoldi, et messieurs Domenico CerrotU, Marco et Gargano, sous la direction du député Lorenzo Valerio. Le premier numéro parut le lCr janvier 1848. Le programme du journal était: Concordia c federazione entre les États de Rome, Toscane et Piémont.

Turin, 23 novembre 1847.

Mon cher ami,

Je commence ma lettre avant la poste, car voilà plusieurs jours qu'une fois le courrier arrivé, je n'ai plus le temps d'écrire. Les dernières nouvelles de Gênes m'ont fait le plus grand plaisir en me prouvant que, pour le moment du moins, les modérés ont eu le dessus. Il en est de même à Turin, où l'esprit, en général, est excellent. Ce qu'il faut maintenant, c'est que le gouvernement soit sincère et qu'il n'ait pas des accès de repentir et des velléités de reculade. Malheureusement, on ne peut guère compter sur l'esprit de suite du principal personnage. Il vient de prendre une décision qui a produit un effet déplorable. Quelques officiers du Piémont Royal(l)en garnison à Vigevano, étant allés au théâtre de Mortara, prirent part aux démonstrations qui eurent lieu en faveur des réformes ; ces démonstrations, bruyantes il est vrai, mais tout à fait inoffensives, ne donnèrent lieu à aucun désordre. Malgré cela, le ministre de la guerre a envoyé dans des forts quatre officiers et en a mis quatre aux arrêts forcés, au quartier. Parmi ces officiers, il y a un major et trois capitaines. Ce n'étaient pas des perturbateurs ni des factieux, puisque deux d'entr'eux, Cigala (2) et Villamarina (3), sont attachés à la Cour.

Vous aurez reçu hier le programme de notre journal.

(1) Régiment de grosse cavalerie piémontaise.

(2) Le chevalier Henry Martini de Cigala, pins tard général.

(3) Le comte Bernardino Pès di Villamarina del Campo, plus tard général.

J'espère qu'il sortira avant la fin de Tannée. Balbe (1) est très en train. Il s'est engagé à nous faire tous les pre-* miers Paris. Continuez à le prôner. Vous nous rendrez un de ces services qui ne seront pas inutiles au pays.

Il est entendu que toutes les actions de la Banque que* vous ou moi, nous pourrons avoir, seront en commun. A Turin les demandes ont été fort nombreuses. Elles dépas-* sent de beaucoup la somme disponible. Peut-être en sera-t-il autrement à Gênes. C'est un motif pour en beaucoup dej mander; 50 actions ce n'est pas trop, nous n'en serions pas embarrassés.

Dites-moi si vous en avez proposé à vos correspondants de Genève. Pour mon compte je n'en ai plus parlé à personne.

Vous faites bien de ne pas escompter et de continuer à jouer très-serré. Mais une fois l'année achevée, je pense que vous pourrez recommencer à donner l'eau au moulin Ht à faire tourner la roue.

(1) Le comte César Balbo (né à Turin en 1789, mort en 1853) filsr du comte Robert Balbo, ambassadeur de Sardaigne a Paris, fut élevé* fans cette viUe et y servit pendant longtemps dans l'armée Française, où il obtint le grade de major. Chargé d'affaires de la Sardaigne en Espagne, en 1818 et 1819, il revint prendre du service en Piémont, puis voyagea jusqu'en 1824, époque où il revint s'établira Turin et où il écrivit* entre autres œuvres : Le Speranze d'italia, qui furent un vrai événement, ainsi que son ouvrage : Sulla situazione dei popoli liguri sub* alpini en 1847. Il collabora activement à la rédaction du Risorgimento et le 16 mars 1848, Charles Albert qui venait d'accorder le Statuto m Piémont et qui professait pour lui une haute estime, le chargea de former un nouveau Cabinet (cfr. Lettre CXXXVII) qui tomba le 27 juillet 1848, à la suite de l'armistice Salasco et des violentes discussions Vii le suivirent. Au Parlement, Balbo représenta le II Collège de Turin, } jouit du respect de tons et fit partie de plusieurs Commissions ; il présida en particulier celle qui fut chargée de rapporter sur le traité fa paix de Milan du 6 août 1849, et fut délégué par d'Azeglio, en 1*4(\ comme envoyé extraordinaire à Gaëte et. à Naples.

Je vous envoie par le courrier l'ouvrage que vous me demandez, Le Portefeuille des chemins de fer. Gardez-le tant que vous en aurez besoin, Golzio Ta aussi. En conséquence il est inutile de vous en faire faire la dépense.

M... a écrit de Paris. Le pauvre Burkard aussi, qui vient de manquer ainsi que les C... Nous sommes bien heureux d'avoir à faire aux Baudon. Si vous réussissez à vendre les rails du San Giacomo en Lombardie, ce serait une excellente affaire qui nous mettrait l'esprit en repos. J'espère que vous aurez terminé avec Pucci.

J'ajouterai deux mots après le courrier.

Dites-moi ce que c'est que Borsino de votre ville.

Davidv m'a écrit, mais comme il m'annonce vous avoir écrit en même temps, je ne vous envoie pas la lettre.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Turin, 26 novembre 1847.

Mon cher ami,

Un de mes correspondants me demande 20 actions de la Banque, et m'autorise à payer une prime de 8 à 10 p. %•

Tachez de vous en procurer à 8 p. %> là-dessus nous partagerons une petite commission.

Offrez 8 p. °/0 à la Bourse, cela fera bon eflfet.

J'attends deux mots de réponse avant de chercher ici.

Adieu, à la hâte.

Camille de Cavour.

PS. Golzio vous aura écrit qu'à 3 heures aujourd'hui, on compare le fer de nos rails à l'échantillon déposé à l'Azienda. On m'avait invité à assister aux expériences. J'ai répondu que vous et moi, nous nous regardions comme puissamment représentés par Mr E. Golzio.

3 décembre 1847.

Mon cher ami,

Je vous envoie par la poste, une masse de programmes ûV notre journal. Faites-les répandre dans toute la ville. Demain je vous expédierai plusieurs copies des statuts de la Société, vous en remettrez une à chacun de nos actionnaires. Il y a maintenant à payer, par action, 50 francs. Je porterai sur votre compte ce que messieurs Ricci et Sebilla doivent payer. Je garderai les titres jusqu'à ce que tout soit payé, à moins que vous n'en décidiez autrement.

Nous sommes prêts à paraître tous les jours. Nous attendons une décision relative au timbre, afin de fixer en ronséquence, le prix des abonnements (1).

On prépare de grandes démonstrations pour demain. Les étudiants, au nombre de 2000, seront eux aussi, sous les armes. J'espère que tout ira bien.

Je ne vous parle pas des rails, n'ayant pas pour le moment le temps d'y penser. D'ailleurs l'affaire est en trop bonnes mains pour que je m'en inquiète le moins du monde.

Je crois que les actions de la Banque prendront faveur. Il sera très facile de les faire mousser au début. Ce que, du reste, on peut faire sans scrupules, puisque l'affaire en die même, est excellente.

Je vous renouvelle l'instance d'acheter ce que vous pourrez trouver au dessous de 10 p. %. Ce genre de contrat n'étant pas légal, il ne faut en conclure qu'avec des personnes dont vous soyez parfaitement sûr.

(I) Le 13 décembre la Chambre Royale des Comptes (Tribunal Suprême du Contentieux administratif) fixa à 3 centimes, le droit de timbre des journaux politiques.

18 — Bbet. Lettres de C. Cavour.

Voulez-vous que je vous propose comme correspondant de la Banque à Gênes ?

Davidy me paraît très découragé en affaires et en politique. Altro que donner raison à Valerio, il a l'air de nous trouver trop dans le mouvement. Il avoue que les banquiers de Paris sont fort rassurés.

Adieu, mon cher.

Votre dévoué Camille de Cavour.

cxxm.

7 déc3mbro 1847.

Mon cher ami,

Je vous suis infiniment reconnaissant des peines que vous vous donnez pour notre journal. Je comprends parfaitement que vos grands meneurs, Balbi et autres, veuillent avoir un journal à eux, et ne puissent, par conséquent, disposer de fonds en notre faveur. Veuillez leur confirmer tout ce que vous leur avez dit sur nos dispositions à leur égard, et leur demander de ma part, l'échange de nos journaux respectifs.

Puisque vous avez tant de zèle pour notre cause, je vous prierai de tâcher de nous procurer, si cela est possible, des correspondants à Naples, à Palerme et dans le Levant. Nous serions disposés à les payer, pourvu qu'ils remplissent fidèlement leur mission. Vous êtes on ne peut mieux placé pour recevoir les nouvelles de première main. En me les transmettant de suite, vous me rendrez un immense service.

L'organisation de la banque chez nous, marche bien, malgré le peu d'énergie de notre secrétaire, M. Casana, et le grand âge de notre président, M. Barbaroux. Hier nous

avons signé le bail de l'appartement du comte Vial , qui sera, je l'espère, très convenable à l'usage auquel nous le destinons.

L'accueil que le Roi a reçu, a été magnifique. Il a eu le tort de passer au galop, au milieu des rangs de la population. Mais il n'est maintenant que trop justifié, car il a dû se mettre au lit, et déjà on lui a fait trois saignées. Dieu veuille qu'il se remette vite, car nous avons absolument besoin qu'il se porte bien.

Tous savez la nomination de Borelli (1) au ministère de l'intérieur. Qu'en dit-on à Gênes ? Ici les opinions sont fort diverses. Les uns croyent que c'est un bon choix, d'autres disent que c'est un finaud.

Je crois que l'affaire des rails finira bien. L'intendant ?énéral finira par entendre raison. Il me paraît d'ailleurs, qu'il n'est pas excessivement pressé. Golzio le voit souvent et le tient au courant de tout ce que nous recevons d'Àndeterre.

Ce qu'il y aura de plus intéressant dans quelque temps, fe sera l'emprunt. Ecrivez-en à Odier. S'il compte y prendre part , tâchez qu'il s'adresse à vous , car il n'a à Turin , pour correspondant, que le vieux Barbaroux, qui n'est plus homme à mener une affaire de ce genre, et qui n'a dans son bureau personne qui connaisse les opérations financières étrangères au commerce des soies.

Je vous renouvelle, en terminant, la prière de nous procurer de bons correspondants et des nouvelles sûres.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

0) Le comte Giacinto Borelli.

Turin, 13 décembre 1847.

Mon cher Emile,

Merci de vos intéressantes nouvelles. Le Eoi va mieux, pour cette fois il s'en tirera, mais je crains bien qu'il ne tombe dans le chronisme. Vous avez décidément La Planargia (1). C'est un homme très fin. Sa femme est très aimable. Elle est mère de mon ami le comte Eignon.

Le journal va bien, financièrement, les 500 actions étant toutes souscrites. Politiquement, je crains que nous n'ayons quelques difficultés à surmonter, mais nous avons bon courage.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Càvour.

Turin, 17 décembre 1847.

Vous recevrez de bonnes nouvelles de M... Si les nouveaux rails résistent aux épreuves, il n'y aura pas de difficultés de la part de l'Azienda.

Au prix actuel de la fonte, les fabricants de rails gagnent énormément.

Vous aurez reçu le JRisorgimento, le prix de l'abonnement est 40 francs pour Turin, et 44 pour les provinces.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

(1) Le général Pagliaccio de la Planargia , ancien gouverneur de Turin, nommé alors gouverneur de Gênes.

Mon cher ami,

23 décembre 1847.

Vous avez reçu, à l'heure qu'il est, le second numéro du Bisorgimento. J'espère que vous en serez content. On m'assure toutefois, qu'il a été brûlé chez Giorgio Doria (1). Tâchez de vérifier le fait.

Cecco Pallavicini (2) ne m'a pas écrit, ainsi veuillez me procurer à Naples, le correspondant dont vous m'avez parlé.

J'ai vérifié l'affaire de Eossi et Schiaparelli. Ils vous ont demandé des fonds, dont probablement ils n'auront pas besoin, pour peu qu'on nous paye une portion de ce qu'on nous doit. Us ont craint d'être à court et ont usé de prudence.

Si le nitrate de soude se vend à 16 ou 17 fr. on peut Tacheter par spéculation ; il n'y a pas de risques de perte,, car à ce prix, on ne peut le faire venir d'Angleterre, oii il est réputé à très bas prix à 12 sh., ce qui le fait revenir à 19 francs à Gênes. Au dessus de 17 à 17 50, il ne faut acheter que ce qui est nécessaire à la consommation de l'usine et à la fabrication de l'engrais.

Si vous voulez, nous ferons la spéculation de compte à demi, vous et moi, en cédant à l'usine, au prix coûtant, ca dont elle aura besoin.

(1) Le marqnis Giorgio Doria de Gênes (f 23 janvier 1873), chez qui se réunissaient les principaux membres du comité réformiste (L. Pareto, G. Hameli, N. Bixio, R. Rubattino, Federici N., etc.). G. Doria fut nommé sénateur en 1848.

(2) Le marquis François Pallavicini de Gênes, député de Yarazze à la V« législature.

Balduino veut détailler à 28 francs. Il a fait insérer un avis à cet effet, dans les journaux. Tâchez de le surveiller de près.

M. Kiston n'est pas encore arrivé. J'espère qu'il parviendra à aplanir toutes les difficultés que présente notre malheureuse fourniture.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

27 décembre 1847.

Mon cher ami,

Je suis un bien mauvais correspondant, et je réponds bien imparfaitement à toutes vos bonnes lettres. Mais que voulez-vous? C'est un rude métier que d'organiser et diriger un journal quotidien.

Pallavicini ne m' ayant pas écrit, j'en conclus que décidément il ne désire pas entrer en correspondance avec moi. Je le regrette médiocrement, car, à dire vrai, je ne fais pas un grand cas de son jugement et de son caractère.

Je dois, en conséquence, vous prier de me transmettre les nouvelles de Naples, au fur et à mesure que vous les recevrez.

La Banque ne fera pas d'appel de fonds avant le mois de juillet , d'ici-là nous avons tout le temps de prendre nos mesures pour être en fonds. Il est probable que je puisse disposer de la plupart des fonds qui me seront nécessaires ; mais il faudra toujours penser à ceux de Salmour.

Le nitrate de soude à 16 et 17 francs est une si bonne affaire qu'il ne faudrait pas regarder à l'avance de fonds, si on pouvait l'avoir à ce prix-là. Je pense que je pourrais facilement avancer de 20 à 30 mille francs, à la fin de janvier, si ce n'est plus.

J'ai tu une seule fois Kiston. H est entièrement livré à Golzio; c'est-à-dire qu'il est en bonnes mains.

Je vous remercie de vos détails sur le Risorgimento. J'ai été enchanté qu'on l'ait brûlé. Cela a fait parler de lui, c'était l'essentiel.

Massimo d'Azeglio (1) est avec nous. C'est son frère (2) qui est avec la Concordia. Je vous assure que, le nom à part, il y a plus à perdre qu'à gagner en l'ayant avec soi.

Balbe est malade. C'est fâcheux ; malgré cela nous commençons les feux lundi prochain. Dieu nous soit en aide.

(1) Massimo Tapparelli d'Azeglio (1798-1866), soldat, peintre, écrivain, orateur et homme politique, fut une des personalités les plus remarquables du risorgimento italien, dans lequel il joua un grand rôle. Ami et parfois rival de Cavour (qu'il appelait Yempio rivale dans l'intimité), il contribua puissamment, avec Balbo et Gioberti, à préparer le mouvement libéral, soit par ses romans (Ettore Fieramosca, Nicole dei Lapi), soit pas ses écrits politiques {Sui casi délie Romagne, Sui casi délia Lombardia). Il combattit en Lombardie en 1848, et fut gravement blessé à Vicence. Victor Emmanuel, qui le tenait en haute estime, le chargea de former un nouveau Cabinet après la déroute de Novare et c'est lai qui rédigea la fameuse proclamation de Moncalieri (20 novembre 1849), où le roi faisait appel au bon sens, à la confiance et à l'amour de son peuple, pour pouvoir, au milieu des désordres de ces jours néfastes, gouverner et appliquer le Statuto. D'Azeglio fut président du Cabinet du 7 mai 1849 au 22 mai 1852 et du 24 mai au 4 novembre 1852. Député au Parlement (collège de Strambino), puis sénateur, il fut président du gouvernement des Romagnes en 1859, chargé d'une mission confidentielle à Londres après le traité de Villeîranche, gouverneur de Milan, etc. etc.

(2) Eoberto d'Azeglio (1790-1862). Comme son frère Massimo, il fut aussi peintre et poëte. Intimement lié avec Charles Albert, il dut s'exiler après les événements de 1821, mais n'en continua pas moins, pv sa correspondance, à exercer une grande influence sur l'esprit du jeune prince et à le pousser dans la voie du progrès et des réformes. Nommé, en 1833, directeur de la Galerie royale de Turin , il s'occupa activement d'oeuvres de bienfaisance et d'instruction publique. Il contrat pour une large part, à la promulgation du Statuto et Rurtout * l'émancipation civile et politique des protestants et des israélites.

La poste reçoit les abonnements. C'est à elle que vous devez vous diriger et faire diriger vos amis.

M. Lester, le consul des États-Unis (1), a envoyé à Balbe, par l'entremise de M. Cerruti, une traduction d'une adresse votée au Saint-Père dans un meeting de deux mille personnes à New- York. Veuillez remercier M. Cerruti en lui disant le motif pour lequel Balbe ne répond pas.

J'insérerai l'adresse dans un des premiers numéros du Risorgirnento.

Veuillez dire à M. Lester que Balbe et moi acceptons avec empressement, l'échange de notre journal avec le Herald for Europe de New- York, et qu'il ait la complaisance de m'indiquer à qui je dois l'adresser.

Seulement, je l'engage à nous le faire arriver du Havre par le moyen le plus économique.

Pardon de tant d'ennuis.

Adieu de cœur.

Camille de Cavour.

cxxvni.

29 décembre 1847.

Mon cher ami,

J'ai remis à M. G-olzio vos 55 obligations, en gardant le coupon qui va échoir.

J'espère que M. Kiston va prendre un parti définitif sur les rails que vous avez déjà reçus.

H vous rassurera sur le sort des autres cargaisons. Il paraît que cette affaire a été menée avec une excessive légèreté par M.... et par T.... lui-même. Nous avons une idée singulièrement exagérée de la régularité et de l'exactitude des Anglais.

(1) À Gênes.

Je suis fort embarrassé pour vous couvrir, d'après ce que vous me dites sur la baisse du Paris ; j'avais arrêté 20,000 francs ce matin , que j'ai rendus , pour ne pas causer de perte au compte à-demi.

À propos de compte, il me paraît que c'est le moment de le régler.

Je me recommande de nouveau pour les nouvelles; s'il fallait faire quelques sacrifices avec les directeurs des bateaux à vapeur, pour être renseigné avant les autres, je les ferais volontiers.

Dites-moi si vous avez des correspondants à Bologne, chez lesquels je puisse faire verser le montant des abonnements que nous faisons en Eomagne.

Pouvez-vous négocier facilement des traites sur Rome* Florence et Bologne?

Remettez ce petit billet à G-olzio.

Adieu, mille vœux, mille souhaits pour la nouvelle année*

Camille de Càvour.

CXXEL

Turin, 7 février 1848.

Mon cher arni,

Je vous écris deux mots par M. M..., pour vous dire que M. GoMo et moi, lui avons déclaré que. si nous n'avions pas, avant quinze jours, la contre garantie formelle de 4000 L. st., soit de MM. Baudon, soit de MM. Thurneister, nous nous considérerions comme dégagés envers lui. Veuillez le lui répéter pour votre propre compte , et , au besoin , lui adresser une lettre.

J'ai parlé à M. M.... avec beaucoup de vivacité et de franchise. J'avoue que je ne sais comment expliquer ce 'lui arrive. M. L... me paraît un homme sérieux. Il était désolé.

Il me parait que vous pourriez écrire une lettre un peu forte aux B. H faut les mettre au pied du mur.

Je serais d'avis qu'à moins de recevoir des nouvelles rassurantes de Paris , vous fissiez partir votre beau-frère pour l'Angleterre. C'est l'homme qu'il faut pour nous tirer d'embarras. Ne précipitez rien, mais préparez-vous à tout.

Ici un Conseil extraordinaire (1) discute la grande question de la constitution ; je crois qu'elle sera accordée, sans retard. Une fois le principe admis , il faudra voir comment les partis se dessineront. Je crains beaucoup que Gênes ne devienne un foyer de radicalisme. Qu'en pensez-vous? Ici , j'espère bien que les Valerio (2) ne domineront pas.

Adieu, si l'on décide quelque chose ce soir, je vous l'écrirai demain.

Camille de Cavour.

(1) La nouvelle que le 29 janvier le roi Ferdinand II avait été forcé par la révolte de la Sicile et de Naples, d'accorder une Constitution à ses sujets, faisait bien prévoir que Charles Albert serait forcé de suivre cet exemple. Le comte de Cavour, dans un remarquable article sur le Jii8orgimento du 3 février (La Constitution donnée par le Roi de Naples), l'annonçait comme une conséquence inévitable des libertés déjà octroyées. — Les ministres, réunis par le comte Borelli, avaient décidé à l'unanimité, de représenter au Souverain que les circonstances exigeaient qu'il accordât , lui aussi , une Constitution à son peuple, et celui-ci, après, bien des hésitations, finit par y consentir. Le 8 février Charles Albert publiait un manifeste annonçant qu'il accordait le Statuto à son peuple. Quinze jours après, il nommait une Commission (dont le comte de Cavour fit partie) présidée par Cesare Balbo, pour préparer la loi sur les élections des députés. Le 4 mars, enfin, le Statuio était promulgué et un nouveau ministère se formait sous la présidence de Balbo.

(2) Lorenzo Valerio (frère des députés Cesare Valerio, ingénieur, et Gioacchino Valerio, médecin), se voua d'abord à l'industrie, mais mal vu par le gouvernement, à cause de ses opinions libérales, il se réfugia à Vienne en 1831, où il fut employé chez un de ses oncles, qui y avait nne maison de commerce. Il rentra en Piémont en 1836 et prit la direction d'une grande filature de soie à Agliè, où il fonda une caisse

Mon cher Emile,

Tarin, 11 février 1848.

Je vous remercie de ma nomination de ministre , à laquelle je ne m'attendais pas. En attendant que le Eoi la ratifie, je pense à trouver un coin pour me faire élire député. Après, nous verrons.

d'épargne et un Asilo infantile. Il fonda aussi alors un petit journal hebdomadaire « Letture popoîari » qui fut supprimé par la censure, à cause de ses idées libérales, mais qui reparut quelques années après, sons le titre de « Letture di famiglia ». — Yalerio fat un des fondateurs et le secrétaire , pendant plusieurs années, de Y Association agraire, qui contribua si largement aux progrès de la liberté en Fiémont. Les discours qu'il y fit, ayant paru subversifs au gouvernement, le Roi ordonna son internement au fort de Fenestrelle, mais, grâce à l'intervention d'un puissant ami, il révoqua cet ordre et voulut même avoir un entretien avec Yalerio, mais la fierté de celui-ci, qui était un irai popoîano pénétré des droits du peuple, jusqu'alors si profondément méconnus, déplut au souverain et ils se quittèrent assez mal. Peu avant la promulgation du Statuto, Valerio fonda avec quelques amis, le journal La Concordia, qui vécut 3 ans et qui professait des principes plus avancés et plus batailleurs que le Risorgimento. Dis les premières élections, Yalerio fut nommé député du collège de Casteggio, qui lui confirma son mandat jusqu'à la VIe législature. 11 fut au Parlement un des chefs les plus influents de l'opposition et y prononça plusieurs importants discours, avec une éloquence de vrai tribun. Ministre extraordinaire du Piémont en Toscane, lors du gouvernement provisoire de Guerrazzi, et à Borne, lors de la République, Yalerio, après la déroute de Novare, ne désespéra pas de l'avenir de l'Italie et fonda, avec d'autres députés, le journal d'opposition « H Diritto ». Lorsque la Lombardie fut affranchie, il fut nommé préfet à Côme, où il acquit l'estime de tous ses administrés, puis commissaire extraordinaire dans les Marche*, où sa conduite lui valut sa nomination de sénateur et le grand cordon de l'Ordre de St-Manrice, 1862, et enfin préfet de Messine, où il mourut, regretté de tous, le 26 août 1865. Il fut enseveli au Campo S*nto de Turin, à côté de Gioberti et de La Farina.

La ville est calme, et je pense que Tordre rentrera dans les esprits. La seule chose que je craigne, ce sont les passions guerrières que les exagérés chercheront à exciter et à exploiter. J'espère que les gens de bon sens reprendront le dessus, même à Gênes.

Demain je fais partir pour Naples un de mes employés,. M. Degrotti ; je vous serais obligé de lui donner une lettre de crédit pour cette ville.

Adieu.

Camille de Cavour.

14 février 1848.

Mon cher anti,

Les tristes résultats de l'Otter me désolent, moins dans la crainte des pertes que nous pouvons essuyer, que par suite des torts que cela nous cause auprès du gouvernement.

Il est évident que nous ne pouvons compter sur ce que nous dit M...; il est menteur comme un Eusse, ce qui est beaucoup dire. H... vaut mieux en apparence, mais en réalité il agit comme M... Je crois, en conséquence, qu'il est indispensable que votre beau-frère parte le plus-tôt possible pour l'Angleterre. Cela fera le plus grand plaisir à l'intendant général, qu'il est essentiel de ménager dans ce moment

En passant, il verra MM. Baudon à Paris, et pourra leur dire bien de choses qui ne peuvent s'écrire. Ensuite , en arrivant en Angleterre en même temps que les commissaires du gouvernement, il les aidera puissamment.

Golzio va partir pour Gênes; je l'engagerai à y demeurer quelques jours, pour vous aider dans l'affaire des rails et coussinets.

En attendant, écrivez de suite à Davidy de revenir à Gênes, au plus-tôt.

Voyez de vous faire rembourser par M... les 2000 francs que je lui ai donnés, car je vous avoue ne plus avoir dans cet animal la moindre confiance. Je le crois capable de nous planter là, un beau matin, pour s'en retourner à Moscou.

On m'écrit de Gênes, que Balduino s'humanise et qu'on pourrait avoir son guano à 24 et même au-dessous. Voyez de sonder le terrain. Malgré les agitations politiques, les demandes de guano ne discontinuent pas.

Rien de nouveau ici. On s'occupe de la confection de différentes lois, peut-être avec trop de lenteur, mais enfin on marche. Le Roi n'est pas dans un état de santé brillant, mais enfin il n'est pas trop mal.

Adieu, pardon de mon insistance au sujet de votre beaufrère , mais plus j'y pense , plus je crois son voyage indispensable.

Camille de Cavour.

cxxxn.

Turin, 27 février 1848.

Mon cher ami,

Au moment de partir pour la grande fête constitutionnelle, où le Bisorgimento paraîtra avec un immense gonfalon (1), je vous donne un bonjour à la hâte. Je suis

(1) La grande procession patriotique organisée par le marquis Robert d'Azeglio , en l'honneur des Réformes de Charles Albert , à laquelle prirent part les représentants de toutes les classes, professions, arts et métiers, bannières en tête, chantant le célèbre « Fratelli d'Italia » de Goffredo Mameli. Cavour y prit part dans la classe des journalistes, comme directeur du Bisorgimento, au milieu de Pinelli, Valerio, Brofferio, Castelli, Lanza, Dnrando, Chiala, etc., représentants des divers journaux de cette époque (Ricordi politici di G. Torkllt, p. 57).

plus que jamais occupé, devant travailler cinq à six heures par jour, à la loi électorale.

J'attends avec impatience des nouvelles des rails. Adieu, à la hâte, mille et mille amitiés.

Camille de Càvour.

CXXXIÏÏ.

Tarin, 28 lévrier 1848.

Mon cher anii,

Vous aurez appris, probablement en même temps que nous, la révolution de -Paris (1). Je suis terrassé, car j'étais loin de m'attendre, je vous l'avoue, à un aussi lamentable événement. Avec la république en France, qu'allons-nous devenir ? Entre l'Autriche, d'une part, etx la France, de l'autre, comment nous tirer d'affaire? Enfin, toute con jecture serait prématurée. Il faut prévoir le pire et agir en conséquence (2).

J'espère que vous n'aurez pas encore acheté le guano de Balduino. Si vous êtes encore à temps , suspendez les opérations jusqu'à ce que nous voyions un peu plus clair dans les affaires de la France.

Tâchez de ne pas être en avance, pour les^ rails. S'il y a la moindre menace de guerre, le gouvernement sera bien aise de résilier son contrat.

(1) La révolution du 24 février.

(2) u Aucun événement, à mon avis », disait an Sénat, le comte de Cavour, le 16 décembre 1852 , « ne fut plus funeste et déplorable et ne me causa plus de douleur ».

Adieu. Dites-moi si vous croyez que les événements de' France exercent un contre-coup à Gênes. Je le craint très fort.

Mille amitiés.

Votre dévoué Camille de Càvour.

1er mars 1848.

Mon cher Emile,

Je ne vous parle pas des déplorables événements de Paris/ que vous devez connaître mieux que nous, par Marseille.

Nous sommes fort agités, mais non découragés. Nous travaillons activement à la loi électorale. Chargé de la partie' qui concerne le commerce et l'industrie , je crois devoir proposer de régler les droits électoraux , d'après l'importance du loyer des magasins et des usines occupées par res deux catégories de citoyens.

Le loyer minimum doit varier d'après les villes, car leur valeur relative varie excessivement.

On m'assure qu'à Gênes les loyers des boutiques sont très bas. Veuillez, à cet égard, me procurer le plus-tôt possible, tous les renseignements qui sont en votre pouvoir. Nous voudrions faire descendre les droits électoraux jusqu'au boutiquier qui jouit d'une petite aisance , qui a tous les jours un bon pot-au-feu. À Turin, je crois que nous atteindrons cette limite en fixant un taux de 6 à 700 francs, boutique et logement compris. Veuillez me dire quel taux correspondrait à Gênes, à cette limite.

Faut-il faire une catégorie à part, pour les magasins du port franc?

Les capitaines de navires , qui ne payent pas patente j

doivent-ils êtr.e compris dans le nombre ^gs électeurs ? Et à quelles conditions?

Je vous écris fort à la hâte, j'espère toutefois que vous comprendrez bien le sens des demandes que je vous adresse, et que vous serez assez aimable pour m'envoyer des documents précis.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

1« mars 1848.

Mon cher ami,

Je suis parfaitement de votre avis, relativement à la résiliation du contrat des rails. Je voudrais que tout fût fini et qu'il ne fût plus question de rien.

H est impossible de prévoir ce qui arrivera. Le pays ici est bon, mais le gouvernement est incapable.

Adieu. Je ne sais rien de plus de ce que les journaux nous apprennent.

9 mars 1848.

Mon cher ami,

Voilà huit jours que je veux vous écrire et que le temps me manque. On m'a élu capitaine de la Civica (1) et tenu

(1) La garde nationale. Le comte de Cavour fut capitaine de la 1" compagnie (Sezione Monviso), jusqu'au 11 octobre 1850, où il fat appelé à faire partie du ministère.

quarante-huit heures, de garde. J'ai accepté pour coopérer à donner un bon esprit à cette nouvelle institution. J'espère beaucoup en elle.

La position est grave, mais n'est pas désespérée. La nomination de Lorenzo Pareto au ministère, doit satisfaire tous les Génois qui n'ont pas perdu le sens commun (1).

L'affaire des rails me désole. Je donnerais je ne sais quoi, pour n'en entendre plus parler. Je ne conçois pas comment B... peut retirer une garantie qu'il a donnée ? Ce n'est pas un acte légal, ni loyal. Si M.... veut annuler son contrat et le gouvernement aussi , j'en serais enchanté, mais je doute que cela soit possible. La route de Turin à Gênes est non seulement une route commerciale, mais c'est encore une route stratégique, le gouvernement doit chercher à l'activer le plus-tôt possible.

Ce qui me console, c'est que les événements européens doivent nécessairement faire baisser les rails, et qu'en définitive nons n'avons rien à perdre.

Je suis assailli de demandes de guano, mais je n'ai pas le courage d'acheter celui de Balduino, sauf le cas où il le céderait à 20 francs. Alors il vaudrait la peine de tenter l'aventure. Je saurais où le placer immédiatement et d'une manière certaine. H n'y aurait à craindre que le cas de révolte ou de guerre civile, auquel je me refuse encore à croire.

Ayez patience avec les K... et S... Les temps sont durs. On ne nous paye pas et l'on ne peut interrompre la fabrication qui va très-bien. Il n'y a rien à craindre. J'ai retiré le montant de nos intérêts, en fumier. Je vous en donnerai compte prochainement.

Je fais ralentir les opérations commerciales. Adieu ; par-

ti) Le nouveau ministère, sous la présidence de Balbo, était composé de Revel, Pareto, Franzini , Ricci V., C. Boncompagni, F. Sclopi* et

Desambrois.

13 — Bsrt. Lettres de C. Cavour.

donnez-moi si je vous écris si peu , mais je n'ai plus un moment à moi.

Je ne fais pas partie du ministère Balbe. Je ne pouvais guère m'entendre avec lui. Je le soutiendrai toutefois, de tout mon pouvoir.

Camille de Cavour.

16 mars 1848.

Mon cher ami, Le ministère est constitué:

Balbe, président sans portefeuille ; Pareto, affaires étrangères; Ricci, intérieur; Revel, finances; Desambrois, travaux publics ; Sclopis, justice;

Boncompagni, instruction publique; Franzini, guerre.

Les ministres génois se sont très-mal conduits. Us ont mis en avant des prétentions insoutenables (1). On n'a pas cédé tout à fait, mais on a introduit dans le gouvernement un germe bien dangereux.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

(1) Pareto et Ricci demandaient que le fort de Castelletto et les antres forts qni dominent la ville de Gênes, fassent détruits, on tout an moins remis entre les mains du peuple (Paolo Boselli , Lorcnzo Nicolb Pareto, Note biografiche, p. 24).

cxxxvni.

17 mars 1848.

, Do chez Golzio, vendredi.

Mon cher Emile,

La nouvelle de la suspension de B... nous a jetés dans l'inquiétude , Golzio et moi ; nous croyons toutefois que nous n'avons rien à craindre, si nous agissons avec prudence et résolution. Il sera indispensable que vous veniez à Turin avec M... et H... et que vous preniez vos mesures pour expédier votre beau-frère, M. Granet, en Angleterre.

Si les B... manquent décidément , nous pourrions nous arranger avec le gouvernement, qui, peut-être, sera charmé de résilier une partie de notre contrat. Il est essentiel d'agir d'accord , avec prudence et sagesse. Peut-être les maîtres de forges prendront-ils sur eux l'exécution du contrat. Ils sont parfaitement solides, s'ils nous donnaient en outre une maison à Londres, nous pourrions les laisser faire.

L'essentiel c'est de nous entendre. Tâchez donc d'arranger vos affaires de manière à pouvoir venir la semaine prochaine.

Camille de Cavour.

Turin, 23 mars 1848.

Mon cher ami,

La guerre (1) va être déclarée légalement, elle l'est déjà de fait. Je vous prie de suspendre tout achat quelconque de

(1) Le 19 mars était arrivée à Tarin la nouvelle de la révolution de Milan et de l'expulsion des Autrichiens, et Charles Albert, malgré ses continuelles irrésolutions, avait dû se persuader que la guerre devenait inévitable, s'il voulait conserver son trône. La population de

guano. Je suis dans de grandes anxiétés à l'égard de quelques traites que j'ai prises de l'usine du riz, qui avait une partie de ses fonds chez GL.

Ici on est agité et irrité. Je ne me laisse pas décourager, mais je vous assure que je ne vois pas en rose. J'ai bien peu vu Davidy, mais il a passé ici pendant un moment où j'étais accablé d'affaires.

Adieu.

Camille de Càvour.

1er avril 1848.

J'ai vu H... et M... La longue conversation que j'ai eue avec ces Messieurs, me prouve qu'il est indispensable que nous prenions un parti pour assurer l'exécution de notre contrat, qui est si mal emmanché. Je vous supplie en conséquence de venir le plus-tôt que vous pourrez ici, et même, au besoin, de vous disposer à aller en Angleterre. Je doute fort que, sans ce voyage, nous arrivions jamais à nous tirer d'embarras.

Tarin commençait, en effet, & s'agiter aussi et à mnrmnrer contre les demi-mesures prises par le gouvernement pour satisfaire le vœu universel, qui se résumait en ces mots : « Fuori lo straniero / ». C'est à cette occasion que le comte de Cavour pubUa dans le Eisorgimento, son célèbre article « L'ora suprema délia Monarchia sabauda », où il déclare qu'en certains moments « Vaudacia è la vera prudenza , e la temerità pià savia délia ritenutezza u et qu'une seule voie peut sauver le roi et la nation: « la guerra! La guerra immediata e senza indugio ». — Peu de jours après, Charles Albert signait la fameuse proclamation « Ai Popoli délia Lombardia e délia Venezia » et le 25 mars, un premier corps de l'armée piémontaise entrait à Milan.

Il faut avant tout, préciser notre position avec les B.... Je crois qu'il faut chercher à obtenir d'eux, des pleins pouvoirs pour agir comme mieux nous l'entendrons dans l'intérêt de l'affaire ; sans cela, ils pourraient plus tard nous faire des chicanes. Or, c'est là une négociation qui ne peut pas avoir lieu par lettres. Ensuite il faut voir à assurer le service des rails et des coussinets. B.... voudrait être payé intégralement, et de ce qu'il a fourni et de ce qu'il fournira. C'est une prétention absurde, mais nous ne pouvons rien conclure ave^ lui, sauf un nouvel arrangement, un nouveau contrat et la sanction des B....

Quant aux coussinets, dans l'état actuel des choses, nous ne savons pas à qui nous adresser. M.... a perdu la tête et ne nous est bon à rien.

Si vous allez en Angleterre, tout s'arrangera facilement. Nous avons entre les mains 700,000 francs et ensuite les fers ont prodigieusement baissé, ainsi nous pouvons tenir les cartes hautes avec les maîtres de forges, mais pour cela, il faut que nous soyons en mesure d'acheter des rails d'autres personnes, si les GL. et les T... veulent nous imposer des conditions exagérées.

En étant ici, nous exposerons à l'intendant et au ministre la position critique où les faillites répétées des soumissionnaires du contrat, nous ont placés. Nous leur témoignerons notre détermination de remplir scrupuleusement notre contrat et nous leur demanderons de nous aider à sortir de ce terrible embarras.

Nous leur proposerons d'aller en Angleterre, avec un délégué du gouvernement, et de traiter d'accord, soit, avec T... ou autres, le reste des rails et des coussinets non encore livrés.

Cette manière franche d'agir plaira au gouvernement, et je pense qu'on ne nous refusera pas un délai et l'appui d un commissaire. Avec cela notre affaire est sûre. Les T... subiront nos conditions, non pas quant aux prix, car je

suis d'avis d'exécuter à cet égard, fidèlement, les conditions du contrat avec les B..., mais quant aux payements.

Ils ont, pour ne pas rompre avec nous, une excellente raison : c'est que les rails leur étaient payés 8, 15 et que maintenant ils ne valent plus 7 francs.

La baisse quant aux coussinets, est plus considérable encore. H est vrai que l'assurance a augmenté, mais cela ne peut être que transitoire.

Mais si nous ne nous entendons pas, si nous laissons cette affaire traîner en longueur, ^îous pourrions assumer vis-à-vis du gouvernement, une immense responsabilité. Croyez-moi, je vous en conjure, venez au plus vite, entendons-nous avec le ministère et ensuite allez en Angleterre.

Ce voyage est nécessaire, indispensable, je voudrais bien pouvoir le faire avec vous, mais m'éloigner dans ce moment, c'est perdre ma carrière politique.

Je vous attends avec la plus grande impatience, je dirais même avec la plus vive anxiété, si je ne comptais pas autant sur votre amitié, sur votre intelligence et votre sagacité en affaires.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

2 avril 1848.

Mon cher ami,

Après vous avoir écrit, j'ai rencontré Mr Long qui m'a annoncé que Mr Dapples, fondé de pouvoir des Baudons, était parti de Paris, pour se rendre à Gênes par la voie de Marseille. Il sera peut-être chez vous à l'heure qu'il est. En tout cas, il faut l'attendre et nous l'amener à Turin, où tout s'arrangera pour le mieux.

Hier, un employé de l'Azienda m'a assuré que le rapport des commissaires que le gouvernement avait envoyés en Angleterre, était tout à fait favorable aux maîtres de forges, à T... en particulier. Il ont plus de 5000 tonnes prêtes à être embarquées, et ils sont en mesure de compléter leurs livraisons, avant le mois de juillet.

La seule difficulté est relative aux payements, mais celle-là aussi se résoudra, puisque nous avons de sept à huit cent mille francs entre les mains.

Le gouvernement, malgré la guerre, est en mesure de faire face à toutes les dépenses du chemin de fer. Nous pouvons compter que Ton ne nous fera pas subir de retard, surtout si nous représentons au ministère la position critique dans laquelle la banqueroute de B... nous a placés.

On a quelques inquiétudes sur la Savoie, non pas à cause de l'esprit des populations, qui est excellent, mais par suite du renvoi des ouvriers établis à Lyon, qu'on dit animés d'un très mauvais esprit.

Adieu, mon cher, croyez à mes sentiments dévoués.

Camille de Cavour.

7 avril 1848.

Mon cher Emile,

Je vous écris du corps de garde, où j'ai passé la nuit. Je trouve que vous avez mille raisons de ne pas venir à Turin, tant que Mr Dapples n'aura pas les pleins pouvoirs de Mr Baudon. Si la masse veut exécuter le contrat, c'est ce qui peut nous arriver de plus heureux, car cela nous éviterait des soucis sans nombre, seulement il faudrait voir à ce que les expéditions ne fussent pas retardées. D'après ce que j'ai appris, je n'hésiterais pas à conseiller à T...

d'expédier ses rails ; on les acceptera sans difficulté, car le rapport des commissaires leur est favorable. On exigera un rabais de G... auquel il est tout à fait disposé.

Si les 200,000 francs que vous m'annoncez, sont en outre des 7 à 8 mille qui étaient déjà entre nos mains, je ne verrais pas de difficultés à faire passer aux B... ou, ce qui vaudrait mieux, aux T... le prix du Nautilis et ceux de T Otter et du Champion (1).

On trouve dans ce moment, à Turin, assez de Londres, à des prix raisonnables, 25,40 et peut-être moins, de bonnes maisons. Ne serait-il pas prudent d'en acheter pour n'être pas embarrassé à faire des fonds en Angleterre ? On attend assez de cette devise, c'est la seule que nos marchands de soie acceptent de leurs correspondants d'Allemagne et de Russie. Mais je suis sans le sou, si vous voulez que j'en achète, il faut m'envoyer des fonds.

Pas une seule des personnes, auxquelles j'ai vendu du guano, ne me paye. Le riz est à peu près invendable. Dites-moi franchement, si je puis faire faire des billets à trois mois, de mes débiteurs qui sont tous très solides, et si vous pourriez me faire escompter ces billets h la Banque.

Je vous en enverrai pour une somme de 25^000. Bépondez-moi sur le champ, car j'aurai besoin d'argent . d'ici à quelques jours.

Les événements de Savoie sont bien heureux, si la république tenait à Chambéry (2), nous étions perdus.

Adieu, mon cher, mille amitiés.

Camille de Cavour.

(1) Navires portant les rails à Gênes.

(2) La bande dite des Voraecs, de Lyon, avait envahi Chambéry et proclamé la république, profitant de ce que la garnison avait déjà en grande partie quitté la ville pour rejoindre l'armée appelée en Lombardie. Le 16° régiment (brigade de Savone) retourna de suite à Chambéry, et avec le concours de la Garde Nationale, y rétablit l'ordre.

Léri, 28 avril 1848.

Mon cher ami,

J'ai le regret de vous annoncer que je n'ai pas été élu député dans la province de Verceil, comme je l'espérais et comme je le tenais presque pour certain (1). C'est une nouvelle preuve de la facilité avec laquelle on se fait des illusions sur son mérite et sur l'influence qu'on exerce.

Je m'en retourne à Turin, un peu capot, mais nulle^ ment découragé, je continuerai à travailler dans la presse, pour la bonne cause, jusqu'au moment où je verrai ne plus pouvoir être utile au pays.

J'espère que les élections de Gênes auront été modérées, c'est l'essentiel. Si les députés de votre ville ne soufflent pas le feu de la discorde et ne nous poussent pas vers la république, la législature ira bien.

Je suis charmé de la bonne tournure que prend l'affaire •es rails. E..., complètement rassuré, hâtera les expéditions d'Angleterre, qui doivent maintenant se succéder sansr interruption.

Je vous écrirai à peine arrivé à Turin.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Càvour.

(1) Le comte de Cavour 8e porta, ou fat porté, comme candidat, au* Collèges de Tarin, Cigliano, Monforte et Verceil et y échoua, malgré sa remarquable circulaire aux électeurs de Vercelli, où il proclamait ses principes en favenr de Yltalia una e libéra e in pieno possesso di un sineero sistema costituzionale. (Bisorgimento, 13 avril 1848). Il est liore de doute que le fait d'appartenir à une famille aristocratique et d'être le fils de l'ancien Vicario (Préfet de Police) de Turin, fut une* «les premières causes de l'insuccès de cette candidature.

3 mai 1848.

Mon cher Emile,

Je vous envoie une lettre pour Mme de la Rue, que la poste a apportée et qui lui a été adressée par erreur à Turin.

Je suis fâché de toutes les tribulations que vous donne maintenant la livraison des rails. Je vous félicite de l'énergie que vous avez déployée dans cette circonstance.

Je vous promets de veiller au petit contrat. Je suis, icomme vous, fort mécontent du capitaine élu (1).

Adieu, cher ami. .

Camille de Cavour.

24 mai 1848.

Mon cher ami,

L'honnête Boggio, secrétaire de l'Azienda, m'a promis de vous faire expédier vos mandats, avec une plus grande régularité.

Je suis heureux de voir que les choses cheminent avec régularité, toutefois je ne serai tout à fait tranquille que lorsque je saurai que les 4000 tonnes de T... ont été acceptées.

(1) Le comte de Cavour, tout en remplissant régulièrement ses devoirs 4e capitaine de la (Xvica, trouvait qu'ils lui faisaient souvent perdre un £emps précieux, qu'il aurait pu employer plus utilement.

Je m'en vais écrire à M... Dites-moi si je dois lui demander des traites sur Durand de Londres. Cela vaudra toujours mieux que rien.

Turin est d'une tranquillité exemplaire. Nos Chambres paraissent incliner vers le système de lenteur qui a fait tant de mal au gouvernement de Louis Philippe.

Nous avons aussi notre part de prisonniers allemands. On attend aujourd'hui, un premier convoi. Sur la route, on les fête comme si c'étaient des frères.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

PS. Vous m'aviez annoncé, il y a bien de mois, des livres anglais qui m'auraient été expédiés par les bateaux South-Péninsular, d'ordre de Mr Kidway, libraire.

Je reçois votre lettre du 23, je m'en vais la transmettre à Boggio.

20 juin 1848.

Mon cher ami,

Bien que je ne vous aie pas répondu, je n'en ai pas moins donné cours aux lettres pour les fabricants et Mr B..., que vous avez bien voulu me communiquer. J'ai approuvé tout à fait, la manière dont vous vous posez à leur égard. Gardez les fonds et vous les verrez se hâter de remplir leurs engagements. D'ailleurs, grâce à la baisse continuelle des prix des fers, ils ont intérêt à livrer à 210 et même bien au-dessous.

GoLrio prétend qu'il ne faut pas faire décider maintenant la question des chevilles ; que, puisqu'on a consenti à faire porter la réduction sur le 10me de retenue, c'est

signe qu'on transigera. Dans ces matières Golzio en sait long, et je crois qu'on peut se rapporter à lui.

L'agitation s'est calmée jusqu'à un certain point. Si la Chambre décide que l'assemblée se réunira à Turin, le public sera content (1).

On est furieux contre Valerio (2). Cet homme est perdu à jamais, dans l'esprit des Piémontais.

Les articles de Papa (3) dans le Corriere, nous ont fait pitié, car s'il y a une vérité incontestable dans le monde, c'est que les Piémontais sont dix fois plus courageux que les Génois. Nous avons cru qu'il était de meilleur goût de ne pas le rappeler.

Adieu, mon cher ami, croyez à mon bien sincère attachement.

Camille de Cavour.

CXLVH.

28 juin 1818.

Mon cher ami,

Je suis certain de vous faire plaisir en vous annonçant que j'ai été élu député à Turin, Cigliano et Monforte (4). Me voilà politiquement réhabilité.

(1) La proposition Rattazzi, qui demandait une constituent élue par suffrage universel (à l'occasion de l'Union opérée avec la Lombardie), avait été votée par la Chambre, avec l'approbation du ministère. Les Turinais craignant que le siège du gouvernement ne fût porté à Milan, s'en émurent et présentèrent à la Chambre une pétition qui faisait de Turin capitale, une condition absolue à l'Union.

(2) Valerio avait soutenu au Parlement et dans la Concordia, qu'il s'agissait d'une question italienne et que par conséquent, tous les intérêts de clocher devaient céder devant elle. (Concordia, 19 juin 1848).

(3) Giuseppe Papa, directeur du Corriere Mercantile de Gênes.

(4) Le comte de Cavour opta pour le 1er Collège de Turin, qu'il représenta ensuite jusqu'à sa mort.

H paraît que Ton s'entendra avec les Lombards, moyennant un amendement moins significatif que celui du ministère. Ce sera un replâtrage. Patience, si on ne peut faire mieux.

J'irai retrouver Golzio pour Y affaire des coussinets. Celui-ci est convaincu qu'en exigeant une déclaration immédiate on se met dans une position pire qu'en attendant à la fin du contrat. Et T... ne vous écrit-il rien ? Je commence, sinon à m'inquiéter, un peu à m'impatienter.

Quelles nouvelles de Paris ! ! Le 25, il paraît qu'on se battait encore, jamais une pareille bataille n'a ensanglanté une ville civilisée. Si on n'en finit pas avec les Clubs, il faut désespérer de la France.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

cxLvm.

12 juillet 1848.

Mon cher arni,

Le ministère n'est pas encore définitivement constitué ; néanmoins il paraît certain que la nuance Pareto (1) sera la dominante ; je m'apprête à lui faire une rude guerre.

fl) Le marquis Lorenzo Pareto, né à Gênes en 1800, mort en 1865, géologue distingué, ami intime de Bianca Rebizzo (Lettre CCCLI) et du marquis Vincenzo Ricci, fut un des fondateurs des Asili Infantili de Gênes. Il prit une part importante à tous les Congrès scientifiques qui se réunirent à cette époque dans les principales villes d'Italie et furent le prélude de l'Union, qui en prépara l'indépendance. Il appartenait au parti libéral avancé et s'y était acquis une haute influence par la noblesse et l'élévation de son caractère. Il fut l'âme de toutes les démonstrations qui, en Lignrie, poussèrent le Roi à accorder le Statut et à déclarer la guerre à l'Autriche. Appelé à faire partie du ministère Balbo, en mars 1848, il n'y consentit que si sou ami Vincenzo Ricci y siégerait aussi. C'est à enx que Gioberti, qui était alors à Paris, dut sa nomination, à laquelle

Je vous prie de m'envoyer, si cela vous est possible, par le retour du courrier, le compte rendu de la Banque de Gênes du dernier semestre, et dans le cas où il n'aurait pas encore paru, la situation approximative de la caisse, de la circulation et de son portefeuille.

J'espère que ces maudits rails arrivent. Cette affaire me crispe les nerfs. Savez-vous quelque chose de M... et des 600 francs qu'il nous doit encore ?

GL. a été assez malade. Comment vous êtes-vous tiré de l'emprunt qu'il vous a demandé?

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Charles Albert n'était guère disposé. Pareto fut le premier à voter dans le Conseil des ministres, rénni le 22 mars, pour que la guerre fût déclarée à l'Autriche, et il affirmait que Gênes se serait insurgée et séparée du Piémont, si le Roi n'avait pas pris cette décision (Bosblli, Lorenzo Pareto, pag. 28). C'est lui qui prononça à la séance du 16 avril, ces paroles devenues presque classiques: « Italia farà da se », en présence du refus de la France d'accorder au Piémont son secours, ou même de lui prêter un général pour prendre le commandement de son armée.

Pareto s'opposa avec ardeur à l'armistice de Milan, qu'il déclarait u inconstitutionnel et contraire à l'honneur national ». « Que le Gouvernement concentre ses forces à Gênes, qu'il déclare la patrie en danger, et qu'il y appelle autour de lui tous les hommes aptes à porter les armes » s'écriait-il alors, dans le Parlement. Il préludait ainsi au mouvement insurrectionnel de Gênes, après la déroute de Novare; révolution à laquelle il prit une large part comme général dans la Garde Nationale, mais où il fit aussi beaucoup pour empêcher les désordres et les crimes, compagnons trop habituels des émeutes populaires.

Président de la Chambre, Pareto sut s'y concilier le respect et l'affection de ses collègues. A la mort de Cavour, avec lequel il était lob de s'accorder, il prononça cependant, au Sénat, des nobles paroles sur le caractère et la personne du grand citoyen que la patrie perdait en loi. Pareto, libéral et fervent catholique, mourut & Gênes le 19 juin 1865, u pleuré par tous ceux qui en Italie aiment et honorent les bons citoyens, qui ont concouru à la grande œuvre du relèvement de la patrie»» (Bosbllt, loc. cit., pag. 38).

20 juillet 1848.

Mon cher ami,

Je vous remercie de l'envoi de la situation de la Banque, elle me sera fort utile dans la prochaine discussion des lois de finances.

Je ne veux pas m'associer avec Pareto, parceque c'est un écervelé démagogue, qui n'a ni bon sens, ni énergie,qui est toujours prêt à tout sacrifier à la popularité de la rue.

Ricci (1) dont j'avais meilleure idée, est également d'une médiocrité désespérante, d'ailleurs l'opinion publique du Piémont s'est prononcée contre eux. Je ne crois pas qu'il y ait un Piémontais un peu bien placé, qui consentît à faire partie d'un cabinet dont on n'aurait pas mis à la porte, au moins l'un d'eux. .

Collegno (2), honnête homme, mais esprit faible et étroit, dominé par sa femme et sa belle-sœur, milanaises intrigantes, s'est uni à eux et il a échoué. Il n'a pu trouver aucun Piémontais pour se joindre à lui. Gioberti (3), lui-

(1) Le marquis Vincenzo Ricci de Gênes, ami intime de L. Pareto député de Gênes an Parlement Subalpin, mort en 1868, ministre de l'intérieur en 1848 (Cabinet Balbo) puis des finances (Cabinet Casati et Gioberti) combattit la politique de Cavour et en particulier, l'expédition de Crimée, la loi sur le mariage et sur Y incarner amento des biens eccléstatiques.

(2) Oiacinto Provana di Collegno. (Voir Lettre XXXIV).

(3) L'abbé Vincenzo Gioberti de Turin (1801-1852), le célèbre auteur 'la Primaio morale e civile degli Italiani, et du Gesuita moderno.* député du a™ Collège de Turin, fut président de la Chambre en 1848, pois ministre de l'instruction publique (cabinet Casati, 27 juillet à- 15 août 1848), puis président du cabinet (cabinet Gioberti 16 décem-

même, a jugé les deux Génois des impossibilités gonrvernementales.

Maintenant Collegno s'est démis, et nous sommes plus loin que jamais, d'avoir une ministère.

Venant aux affaires, je vous dirai que je crains que Bona ne retienne les commissaires pour retarder la livraison des rails, non pour nous faire une mauvaise chicane, mais pour retarder les payements, de quelques mois.

D'après l'état des fonds que vous avez entre les mains, je crois que vous pouvez envoyer aux B..., sinon tout, au moins une grande partie de ce qui leur est dû. Mais quant aux T... je pense qu'il ne faut plus leur lâcher un centime. Les livraisons, d'après notre contrat, doivent être achevées à la fin de juillet, elles ne le seront certainement pas et cela suffit pour justifier cette mesure conservatoire.

Vous m'obligerez beaucoup, en me marquant dans uoe de vos lettres, le nombre de tonnes que nous avons livrées à ce jour, et ce qui reste encore à livrer pour achever notre fourniture.

bre 1848 à 21 février 1849). 11 voulait envoyer les troupes piémontaises à Borne et en Toscane, pour y rétablir sur leurs trônes, Fie IX et Lêopold II, à condition qu'ils s'engageassent à s'allier avec le Piémont contre l'Autriche et a accorder un gouvernement constitutionnel & leurs États. Cette idée (que Cavour appuyait, Lettre CXCIV) d'abord approuvée par le Boi et qui avait déjà reçu un commencement d'esecation par l'envoi de Lamarmora et de aes soldats à Sarzane, fut ensuite abandonné subitement et Qioberti, vivement irrité contre ses collègues et le Roi, donna sa démission. En 1849 (mars 97} Giobertî fut appelé & faire partie dn Cabinet De Launay, comme ministre sans portefeuille, et chargé d'une mission à Paria, pour y demander à la France d'intervenir en faveur du Piémont, dans les négociations de pais entre lui et l'Autriche. Sa mission n'ayant pas réussi et les affaires prenant en Italie une tournure que Qioberti déplorait, il jura de ne plus rentrer dans sa patrie, se remit à ses études, pubblia son Rirmovamtnto Civile d'Italia, qui passe pour un de ses meilleurs ouvrages, et mourut à Paris le 17 octobre 1852.

Je n'ai plus vu Golzio depuis des siècles.

Ce que vous me dites de l'opinion publique à Gênes, me charme, car c'était le seul point qui me donnât vraiment de l'inquiétude.

Le blé rend peu au battage, de sorte que la récolte est moins bonne qu'on ne l'avait cru. Adieu.

Camille de Cavour.

28 juillet 1848.

Mon cher ami,

Je viens d'avoir une longue conversation avec le chev. Sismonda (1), qui arrive de l'Angleterre, où il a laissé son collègue, M. Melchioni, à Londres. 11 m'a assuré que tous les rails, sans exception, étaient fabriqués et qu'il y avait dix bâtiments en voyage. H m'a dit que M... et GL. sont d'excellentes gens. Enfin, il paraît enchanté des fabricants. Je pense que vous pouvez envoyer à T... tout ce qui lui revient.

Les nouvelles de l'armée sont assez médiocres. Adieu , je n'ai que le temps de vous faire mes amitiés.

(1) Savant géologue , membre de l'Académie des Sciences à Turin 9 collabora aux études pour le projet du tunnel du Mont-Cenis.

14 — B~rt. Ultra de C. Cavour.

11 août 1848.

Mon cher ami,

Nos désastres militaires et politiques (1) m'ont rendu hébété. Je n'ai plus la force d'écrire une ligne. Que de fautes, grand Dieu ! Il est impossible de concevoir une plus funeste réunion d'incapacités de tous genres, soit à l'armée, soit dans le ministère (2).

Tout le monde a des torts , mais les plus grands sont ceux des Génois (3). Ils ont fait un mal immense à la cause italienne. Les moins coupables ce sont les Piémontais, les chefs et surtout le chef suprême, exceptés.

On nous assure que le Roi et Eadetzky ont conclu un armistice de 45 jours (4). C'est un gage presque certain de la paix. Si l'Autriche victorieuse se montre modérée, elle méritera une bien belle page dans l'histoire.

L'armistice va changer la position financière et l'améliorer singulièrement. Nous allions en être réduits aux

(1) Après l'armistice de Milan et les funestes résultats d'une guerre entreprise cependant sous de favorables auspices et au milieu du plus sublime élan national.

(2) En moins d'un an, il y avait eu successivement 9 ministres de la guerre.

(3) Le 7 août , quand arriva à Gênes la nouvelle de l'armistice de Milan , le peuple se mit à parcourir les rues , criant à la trahison et réclamant qu'on armât la garde nationale et qu'on lui confiât les forts, ce qui eut lieu le 8, où les forts de Castelletto et de S. Giorgio forent détruits. (La Màrmobà, Un episodio del Risorgimento italiano, p. 9).

(4) Le 9 août, avait été conclu l'armistice entre les deux armées, qui fut signé pour le Piémont par le comte Salasco, lieutenant général, chef de l'état major sarde, d'où le nom d'armistice Salasco.

expédients. Un emprunt forcé devenait inévitable. Le ministère actuel se retire. H est probable que Revel reviendra aux finances. Avec la paix, on pourra contracter un emprunt.

Quant aux coussinets de Falkirk et aux plaques tournantes de Ramage, il vaut mieux ne pas en parler de quelques jours. H faut attendre qu'il y ait un véritable ministre des travaux publics et qu'on sache à quoi s'en tenir sur la question politique. Si la guerre devait continuer, <ro ne ferait certainement pas de nouveaux contrats.

Je vais ce soir à Santena, j'en reviendrai demain. Vous yerrez par ma lettre que je suis encore tout ahuri. Adieu.

Camille de Cavour.

13 août 1848.

Mon cher anti,

J'ai oublié de vous dire, dans ma dernière lettre, que le nouvel intendant général de Gênes , M. de St-Martin (1), est mon cousin et ami. Vous en serez content , surtout

(1) Le comte Gustave Ponza di S. Martino, Dé à Cuneo le 4 janvier 1810, appliqué d'abord au ministère de l'intérieur, s'y acquit l'affection et l'estime de Gallina et de Des Ambrois, avec lequel il collabora aux réformes de 1847 et 1848. La nouvelle loi provinciale et communale fat en grande partie, son oeuvre.. Nommé intendant général à Gênes, il y donna de nombreuses preuves de son courage et de sa fermeté, dorant les émeutes qui suivirent dans cette ville, l'armistice Salasco. Lorsque Buffa fut nommé commissaire royal à Gênes, en 1849, S. Martino donna sa démission. Il fut ensuite premier officier du ministère de l'intérieur, lorsque Pinelli et Sineo en furent les titulaires. Le roi Victor Emmanuel avait en lui une confiance absolue et le tenait en hante estime. Il fut ministre de l'intérieur dans le premier cabinet ^avoar (4 décembre 1852 - 6 mars 1854).

lorsque vous l'aurez connu ; le fond chez lui est infiniment supérieur à la forme.

Ce matin, Abercromby (1) et Reizet (2) ont reçu des instructions positives. La France et l'Angleterre demandent l'indépendance de la Lombardie et des Duchés. Us proposent l'Adige à l'Autriche comme frontière. Si ces deux puissances parviennent à faire entendre raison à Radetzky, nous pourrons encore nous féliciter du résultat de la guerre.

Ne parlez pas des instructions arrivées à nos diplomates. C'est encore un secret.

J'ai vu par une lettre que vous avez écrite à Golzio, que M... a payé votre traite. Veuillez m'en écrire un mot pour la régularité de notre compte.

Lorsqu'on croyait à la continuation de la guerre, on avait décidé un emprunt forcé sur le commerce, les créances hypothécaires, les propriétaires de terres et de maisons. Sur ma proposition, on aurait émis du 5 % à 80. Je crois que c'était le seul moyen de se procurer de l'argent. Ditesmoi votre avis.

Je vous remercie de m'avoir envoyé le compte-rendu de la banque de Gênes. Si nous étions en temps plus calmes, je le critiquerais comme il le mérite, mais dans ce moment je n'ai guère envie de faire de la polémique financière.

Si le gouvernement déploie un peu de fermeté, l'ordre ne sera pas troublé à Gênes. On criera beaucoup et Ton finira par accepter avec reconnaissance, la médiation anglofrançaise.

Adieu, mon cher, croyez à ma sincère amitié.

Camille de Cavour.

(1) Abercromby (sir Ralph), ministre d'Angleterre à Turin.

(2) De Reizet, secrétaire de la légation de France à Tnrin.

20 août 1848.

Mon cher ami,

Le nouveau ministère est constitué (1). Sainte Rose est aux travaux publics. Les deux génois, De Ferrari (2) et Colla (3), ont refusé. Us ne veulent pas se compromettre avec leurs concitoyens, les gueux ! !

Comment les nouveaux ministres se tireront-ils du pas terrible où le pays est placé?... Je ne comprends pas comment tout finira. Les passions sont excitées, les esprits exaltés. Personne ne se soucie de la voie de la raison. Que faire?

Je voudrais bien me débarrasser tout à fait du BisorgimentOj et aller me cacher au fond des rizières.

Adieu, croyez à ma bien sincère amitié.

Camille de Cavour.

(1) César Alfieri, président — Pinelli, intérieur — Perrone di San Hartino, extérieur — Merlo, grâce et justice et instruction publique — Revel, finances — Franzini, guerre et marine — Sainte Rose, travaux publics — Boncompagni, agriculture et commerce.

(2) Domenico De Ferrari, qui devint plus tard premier président de la Cour de cassation. Député de Gênes an Parlement, fut ministre des affaires étrangères (ministère Chiodo), dn 8 an 27 mars 1849, nommé sénateur le 10 juillet 1849.

(3) L'avocat Fiédéric Colla, plus tard contrôleur général, sénateur du royaume et premier président de la Cour des comptes. — Ministre uns portefeuille (ministère Chiodo), du 25 août au 16 décembre 1848.

21 août 1848.

Mon cher ami,

Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez, avec tant de régularité et de justesse. Gênes est une des difficultés de la position, mais ce n'est pas la plus grave. Ce qui m'effraye, c'est l'anarchie morale dans laquelle nous sommes tombés. H n'y a point de réunion nulle part, chacun exprime une opinion individuelle, et l'on ne voit personne capable de rallier un parti puissant. Le Roi est le plus grand obstacle à la solution de la crise. S'il n'abdique pas, le pays est perdu presque sans ressource. Le ministère, qui paraissait formé, est de nouveau mis en question. La position est des plus critiques.

Je pense que les rails continuent à arriver et que nous serons bientôt sortis de cette interminable affaire. J'ai vu M... qui se plaint amèrement de GL. Je trouve qu'il a assez raison.

Rappelez-vous de ne pas lâcher à GL. un sou de la part qui lui revient dans l'affaire des rails, afin que nous puissions nous payer de nos avances dans l'affaire du bois.

Adieu, croyez à ma sincère amitié.

août 1848.

Mon cher Emile,

M. Ramage est arrivé, je tâcherai de m' occuper de lui aujourd'hui, car demain je vais à la campagne.

Je vous conseille une grande prudence en traitant le Turin de MM. T... et F..., quoique je ne doute pas que le gouvernement ne paye. D'ici à quelques jours, vous

verrez publiées de grandes mesures financières et vous vous réglerez en conséquence.

Gioberti fait de l'opposition factieuse , c'est déplorable.

Adieu.

Camille de Cavour.

Léri, 25 août 1848.

Mon cher ami,

Je profite de la tranquillité parfaite, dont je jouis au milieu des rizières, pour causer un peu au long avec vous.

Hier j'ai conduit chez M. Bona votre recommandé. Monsieur Bona l'a fort bien reçu, mais il a répondu à toutes ses propositions, que les commissaires du gouvernement avaient traité directement avec les fabricants de coussinets, pour la fourniture de toute la route de Turin à Gênes, à un prix bien inférieur à celui du contrat Castelain. Après cette déclaration, il m'a paru qu'il n'y avait plus rien à faire, car, dans ce moment, le gouvernement n'ira pas penser au chemin du Lac Majeur. J'ai emmené M. Ramage, et je l'ai engagé à s'en retourner en Angleterre , en remettant à des temps plus opportuns l'idée de faire de nouvelles offres au gouvernement.

Le gouvernement a profité de la présence de ses commissaires en Angleterre pour traiter directement avec tous les fabricants, de sorte qu'il ne faut plus penser à de nouvelles commissions ; vous pourriez toutefois voir que T... et F... vous adressent leurs vaisseaux. Que voulez-vous? Ce malheureux G... a abimé une affaire qui pouvait être magnifique, car il est évident que c'est sa faute et celle de cet imbécile de M... si T... et G... n'ont pas envoyé de suite de bons rails, car ces deux fabricants , maintenant qu'ils ont été en relation avec des hommes de bon sens , comme les commissaires , fournissent des rails excellents et sont en odeur de sainteté auprès de l'administration.

Je suis parti l'esprit bien préoccupé de la situation présente. Ce malheureux Gioberti , furieux de ne plus faire part du ministère, s'est mis à exciter les passions populaires. Il a été au cercle politique, et y a prononcé un • discours incendiaire, dans lequel il dénonce les nouveaux ministres comme des traîtres, les nouveaux ministres, parmi lesquels on compte ses plus intimes, ses meilleurs amis: Pinelli (1), Sainte Rose (2) et Merlo ! ! (3). C'est une vé-

(1) Pinelli Pier Dionigi, né à Tarin en 1804, mort en 1852, commença sa carrière comme avocat et prit part au mouvement de 1831. Ami intime de Gioberti, il alla le voir lorsqu'il s'était réfugié à Bruxelles et contribua, pour une large part, à sa nomination an ministère. Député du Ve collège de Turin , Pinelli ne tarda pas à acquérir une haute position dans le Parlement, par sa loyauté et sa franchise. Ministre de l'intérieur dans les cabinets Alfieri et Perrone, il donna sa démission après l'armistice de Milan , estimant , contrairement au vote du Parlement, que le pays n'était pas prêt pour recommencer la guerre. Renommé ministre de l'intérieur après le 2e armistice (cabinets De Launay et 1er d'Azeglio) il eut à lutter contre d'immenses difficultés et fut exposé à l'impopularité et surtout à l'animadversion de son ancien ami intime et ex-collègue Gioberti. — Nommé ensuite président de la Chambre, il sut par son impartialité y regagner une partie de sa popularité, mais non l'amitié de Gioberti, qui ne lui pardonna pas sa conduite politique. Il mourut le 23 avril 1852.

(2) Sainte Rose Pietro Derossi, né à Turin en 1805 mort en 1850, ami intime de Cavour. Décurion de Turin, il proposa, en février 1848, à la municipalité de cette ville de demander le Statuto au roi, et fit part avec Cavour et Brofferio, de la députation qui lui présenta cette demande. Collaborateur actif du Risorgimtnto, commissaire royal à Reggio (Emilia) lorsque les Duchés demandèrent leur annexion au Piémont, député au Parlement par le collège de Savigliano, ministre des travaux publics (cabinet Alfieri), pnis d'agriculture et commerce (cabinet Azeglio), il prit une grande part à l'acceptation de la loi abolissant le for ecclésiastique , homme d'une droiture et d'une intégrité remarquables. (Voir Lettre CCCIII).

(3) Merlo Felice, né à Fossano (Piémont) en 1793. Professeur à la faculté de droit à Turin, représenta le collège de Fossano au Parlement dont ri fut élu vice-président à la Ire législature. Ministre de Tins-

ritable infamie, dont un prêtre renégat peut seul être capable. Dans Gioberti, il y a du Lamennais, l'un et l'autre,après avoir été les défenseurs exaltés de la puissance de Rome, sont devenus des démagogues effrénés, et ont fait un mal immense à leur patrie. Le discours de Gioberti a produit un grand effet sur la masse ignorante ; on a dressé des pétitions pour demander le renvoi des ministres, qu'on a colportées dans toute la ville. On est venu au corps do garde que je commandais, pour obtenir des signatures, mais j'ai mis à la porte le mandataire séditieux. Cela m'a valu une dénonciation furibonde au cercle politique, dont je me bats l'œil (1).

Je crains que les passions ne continuent à s'exalter et «ju'il ne s'en suive une collision. Le Roi, avec son caractère faible et irrésolu, ne saura ni céder, ni résister à temps,* et il entravera l'action de ses ministres , hommes de tête ♦4 de coeur. On se flatte qu'il abdique. Dieu le veuille ! C'est peut-être le seul moyen de sauver le pays d'une crise terrible. L'armée est irritée contre les clubs , contre les prétendus patriotes qui prêchent la guerre à mort, au coin •lu feu, du fond dès antres du journalisme. Une collision peut naître d'un moment à l'autre, et donner lieu aux plus terribles conséquences. Si Cavaignac nous envoie Buçeaud (2), nous sommes sauvés ; car, loin de fomenter les

traction publique dans le cabinet Alfieri, et de grâce et justice dans celui Perrone, il se démit avec ses collègues, en décembre 1848, après les longues et violentes luttes parlementaires de cette époque. La perte de l'amitié de Gioberti fut aussi pour lui un grand chagrin, ainsi que les violentes attaques dont il fut l'objet de sa part. Il mourut le 30 mars 1849, peu de jours après la terrible déroute de Novare.

(1) Voir sur cet incident C. Cavour, Lettere raccolte da L. Chiala, vol. I, p. 135-142.

(2) Pour prendre le commandement en chef de l'armée piémontaise, qui, sur le refus des généraux français Oudiuot et Bugeaud, fut confier au général polonais Adalbert Chrzanowski.

passions anarchiques , il sera leur plus acharné ennemi. Mais si l'armée continue à être commandée par des personnages aussi ineptes que ceux qui sont à sa tête, si le Roi s'obstine à rester à Alexandrie, entouré d'hommes impopulaires , si les négociations se prolongent et prennent une mauvaise tournure, nous sommes menacés de troubles graves dans l'intérieur du pays.

Enfin, il faut se préparer à toutes les éventualités et ne pas trop se chagriner d'avance.

Dans ce moment, je ne puis songer à acheter le guano Balduino. J'ai déjà à peu près ce qu'il me faut pour l'année prochaine, et je ne suis guère d'humeur de spéculer sur cet article. La portion la plus riche du Vercellais a été abîmée par la grêle, de sorte que beaucoup de fermiers sont hors d'état de me payer leur guano de l'année dernière ; je n'irai certainement pas leur en confier de l'autre.

Veuillez, toutefois, vous tenir au courant de ce que fera Balduino.

Je vous annonce un emprunt forcé; je pense que des maisons de premier ordre, comme la vôtre, seront taxées de 20 à 30,000 francs. Si l'on exécute le projet que nous avons formulé avec Balduino, l'emprunt se payera avec facilité.

Je me suis dédommagé, vous le voyez, mon cher, du silence que je garde avec vous, faute de temps pour vous écrire. Je serai mardi, de retour à Turin, où je trouverai certainement de vos lettres.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

6 septembre 1848.

Mon cher ami.

Je fais tout ce qui dépend de moi, pour exciter le Ministère à adopter une ligne de conduite ferme et énergique vis-à-vis des Génois (1). J'espère que l'avenir vaudra mieux que le passé, mais il ne faut pas se dissimuler que le caractère faible et indécis du Eoi est un grand obstacle à la marche régulière des affaires.

Depuis quelques jours, nous sommes très belliqueux, la France paraît décidée à agir en notre faveur. Si l'expédition de Venise a lieu d'accord avec l'Angleterre, il y a de grandes chances que l'Autriche cède.

Votre Maison m'annonce que le comte A. de Casanova (2) a tiré sur vous 5000 francs, . sans vous en prévenir.

Mon ami, homme excellent, est excentrique au plus haut degré. H ne m'a pas plus écrit qu'à vous. Toutefois, si

(1) Plusieurs émigrés italiens s'étaient réfugiés à Gênes, et parmi eux, un certain nombre d'exaltés prêts à soulever le peuple contre le gouvernement qu'ils accusaient de trahison. Le 1er septembre, la police ayant arrêté l'émigré Philippe De Boni, que le gouvernement avait ordonné de renvoyer à la frontière Toscane, une émeute s'en suivit qui força le gouvernement à le relâcher et à faire brûler tous les documents du procès commencé contre ceux qui avaient détruit les forts, et à nommer Lorenzo Pareto, commandant de la Garde Nationale, au lieu du marquis Balbi-Piovera (Lamarmora, Episodio, pag. 10).

(2) Le comte Alexandre Avogadro di Casanova, lieutenant-général et sénateur du Royaume, grand propriétaire à Verceil. « Notre ami Casanova à été saisi par une rage agricole furieuse. Il passe tout son temps dans ses champs et ses rizières, et la nuit il couche avec Liebig et Domsbale. Prenant à la lettre tons les préceptes de ces farceurs d'agriculteurs à établissements modèles, il pèse, il compte, il évalue depuis le brin de paile à la meule de foin ». (Lettre du comte de Cavour au prof. Auguste De la Rive, Chiala, V, pag. 99).

vous êtes certain que la signature est légitime, veuilles accepter cette traite pour mon compte.

Les décrets financiers vont paraître. Je pense que les Maisons de premier ordre seront taxées à un emprunt de 30,000 francs nominals, soit 24,000 francs effectifs, pour lesquels elles recevront une inscription de 1500 francs de rente. Enfin ce sera du 5 à 80. Je crois que cette mesure donnera lieu à beaucoup d'opérations.

Adieu, à la hâte.

Camille de Cavour.

Mon cher ami,

7 septembre 1843.

Vous aurez vu arriver à Gênes, à l'heure qu'il est, le général Jacques Durando (1), nommé commissaire royal avec des pouvoirs extraordinaires. Le dit Durando n'est pas un génie, mais c'est un homme d'ordre et d'énergie. Il tâchera de se servir des moyens de douceur, mais si

(1) Jacques Durando, né à Mondovi en 1807, prit part en 1830, avec Broffèrio, à une conspiration contre le gouvernement sarde et dut s'enfuir en Belgique, on il s'enrôla dans la Légion Étrangère ; il passa de ta en Portugal, où il servit dans l'armée de Dou Pedro contre Don Miguel, de 1832-1834. En 1835, il s'enrôla avec Cialdini et Cuechiari au service de Marie Christine contre Don Carlos, et il y obtint le grade de colonel. Apres la prise de Sarragosee, il se retira à Pari?, puis il rentra en Piémont, où il écrivit son ouvrage sur la Nationalité Italienne, dans lequel il déclarait qne la papanté est le plus grand obstacle au risorgimento dn pays, contraire nient & l'idée de Gioberti, qui eu faisait le fondement même. En 1848, il fonda à Turin, le journal l'Opinione et il se présenta avec Cavour, Broffèrio et P. Sainte-Bose, au Roi, pour lui demander la constitution. Nommé général par le uistre Coliegno, il fit des prodiges de valeur contre les Autrichiens, sut la frontière dn Tyrol. Envoyé comme commissaire Royal à Gênes, avec pleins pouvoirs, il ne put guère y faire autre chose qne tempo'

ceux-ci ne réussissent pas, il ne reculera devant aucune <les conséquences des principes qu'il a mission de faire prévaloir. Disciple d'Espartero, il a fait décimer un régiment, et contribué au bombardement de Barcelone. Cela vous prouve qu'il a l'énergie nécessaire dans les temps révolutionnaires.

Je craignais que vos brouillons ne trouvassent un appui dans la France, mais Mr Bois-le-Comte (1) m'a assuré que son gouvernement désirait le maintien de l'ordre et la répression de l'anarcrhie. Ayant exprimé des doutes sur la conduite du consul à Gênes, Mr Favre (2), républicain

riser, le parti démocratique y ayant une forte majorité. En 1849 il était aide de camp du roi Charles Albert et il était auprès de lui à Xovare. Député au Parlement, il y soutint la politique de Cavour et en particulier, la guerre de Crimée, pendant laquelle il remplaça Lamarmora au Ministère de la Guerre, charge qu'il occupa jusqu'au 26 juin 1856. Envoyé ensuite comme ambassadeur à Constantinople, il y signa en 1861 le traité entre la Turquie et le nouveau Royaume d'Italie. Rattazzi l'appela alors au Ministère des Affaires Etrangères (31 mars à 8 décembre 1862). Député du Collège de Mondovi, puis de celui de Ce va, Durando fut nommé sénateur en 1855.

(1) Ministre de France à Turin.

(2> Léon Favre, frère du célèbre Jules, nommé consul général de France à Gênes, en 1848, puis envoyé en qualité de chargé d'affaires, en Bolivie, en 1819, ses opinions républicaines avancées étant mal vues par le gouvernement sarde. Favre, pendant le siège de Gênes, en avril 1849, s'attira la reconnaissance de toute la population, en intervenant, à la tête <lu Corps consulaire, pour obtenir du général Lamarmora un arrangement qui empêchât l'effusion du sang dans la ville. Il s'employa aussi, avec beaucoup de dévouement, a procurer un asile sur le Tonnerre et autres navires français, qui se trouvaient dans le port de Gênes, à plusieurs familles qui fuyaient la ville (Corriere Mercantile, 18 avril 1849). Aussi, le 12 avril 1849, la Municipalité de Gênes et les représentants de la Colonie suisse résidants dans cette ville, lui adressèrent des remerciements publics, pour le rôle bienveillant et conciliateur qu'il joua dans ces douloureuses circonstances et pour la protection qu'il accorda a ceux qui lui demandèrent un abri.

un peu coloré, il în'a tranquillisé en me disant que Mr F... était un honnête homme, incapable d'agir dans un sens contraire aux instructions qu'il a reçues de Mr Bastide (1) et de lui, qui lui enjoignent de s'abstenir de toute menée révolutionnaire.

Les nouvelles de Paris sont belliqueuses. La France ne veut pas que l'Autriche se joue d'elle. Si la réponse que l'on attend journellement de Vienne, n'est pas favorable, l'armée des Alpes passera la frontière. L'expédition de Venise est une preuve que Cavaignac est décidé à ne pas reculer.

Dans peu de jours, nous saurons à quoi nous en tenir. Si l'Angleterre, ainsi que Bois-le-Comte l'assure, ne s'oppose pas à l'intervention française, je désire la guerre, comme le meilleur, pour ne pas dire le seul moyen, de rétablir l'ordre à l'intérieur.

Je regrette de ne pas pouvoir vous annoncer le plan financier, mais je suis lié par la promesse du secret le plus absolu.

Quant à l'emprunt forcé à 80, on peut en parler comme d'un bruit, il est bon qu'on s'y accoutume. Il y aura une grande recherche d'argent ; si vous avez des fonds disponibles, vous pourrez les employer d'une manière avantageuse et sûre. Plusieurs grands propriétaires m'ont déjà demandé si je pourrais leur procurer des fonds.

Dites-moi si l'affaire des rails continue à marcher, et si vous pouvez ra'avancer une partie de la commission qui me revient.

Malgré les embarras financiers, notre usine chimique chemine fort bien. La fabrication est fort active et tout se vend à mesure qu'il y a des marchandises disponibles. Le seul article qui n'aille pas est la stéarine, je crains que nous ne soyons obligés de fabriquer des bougies, ce qui

(1) Ministre des affaires étrangères a Paris.

sera une bonne spéculation, mais qui absorbera des fonds^ Le phosphore se vend couramment. Les Milanais, malgré Radetzky, consomment tout ce que nous avons de disponible- Nôtre magnifique moulin à riz va être en activité, il •lonne des produits superbes.

Adieu, cher ami, je vais passer la journée à Santena.

Camille de Cavour.

Santena, 9 septembre 1848.

Mon cher,

Dans le doute que le Bisorgimento ait été informé àtemps pour l'imprimer, je vous écris deux mots pour vous informer que l'Autriche a formellement accepté, le 3 courant, la médiation de la France et de l'Angleterre. J'espère «lue cette nouvelle tranquillisera les esprits et ramènera la paix à l'intérieur et à l'extérieur.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Mon cher ami,

11 septembre 1848.

Vous aurez lu dans les journaux, les décrets financiers- «In gouvernement. L'emprunt forcé est tel que je vous l'avais annoncé. Seulement, on a réduit le taux auquel les banquiers et négociants devaient être taxés, et cela parce- «ju'on a pensé qu'il fallait laisser libres, le plus possible, les capitaux du commerce, afin qu'ils pussent opérer sut la place, de manière à soutenir le cours des nouvelles rentes.

Vous voyez que vous n'avez que 15,000 fr. à payer ; sur .cette somme, on vous impute le tiers du premier emprunt, ce qui réduit à moins de 7000 francs le débours que vous aurez à faire. Cela ne gênera guère vos opérations.

La mesure relative à la Banque est plus hardie, l'émission de 20,000,000 de billets en faveur du trésor, le cours forcé sont des actes tant soit peu révolutionnaires. Mais je les crois indispensables. Si l'on n'avait pas mis en circulation des billets, on aurait éprouvé une assez forte gêne, par suite du défaut de numéraire. L'emprunt nécessite une circulation extraordinaire, il faut faire entrer dans les caisses du Trésor, en 5 mois, 50,000,000. Or, si cette opération avait dû se faire tout en écus, il est évident que le numéraire dont dispose le pays n'y aurait pas suffi, ou du moins, qu'une telle opération aurait apporté une perturbation inorme dans toutes les transactions ordinaires du commerce ou de l'industrie. H eût été indispensable de se procurer des écus à l'étranger, et on n'aurait pu le faire qu'au prix d'immenses sacrifices.

L'emprunt de la Banque a été combiné avec Bombrini (1), qui, dans cette occasion, a prouvé avoir des vues très larges et très étendues en finances.

Maintenant, les nouveaux titres vont donner lieu à beaucoup d'opérations. C'est ce que je voulais vous dire dans ma dernière lettre. H serait absurde d'employer ses fonds an emprunts hypothécaires, mais l'on peut acheter des bons d'emprunt à des conditions avantageuses.

Je ne doute pas qu'au moment de verser, les titres ne $e négocient à perte, il sera alors avantageux d'en acheter

(1) Charles Bombrini, mort en 1882, directeur de la Banque de Gênes fondée en 1844, fusionnée avec la Banque de Turin en 1849, devint le directeur de la Banque Nationale, qui, depuis 1859, étendit ses opérations dans toute l'Italie, et suivit le sort de l'Unification Nationale (Carlo Bombrini e la Banaa Nazionale, Cenni di Cablo Bonis).

pour les revendre ensuite, avant même d'en avoir effectué le payement total. Si par exemple, on m'offrait le 10 p. % de perte dès à présent, croyez-vous qu'on pût les accepter ?

Cela fait du 5 p. % à 90, avec jouissance du 1er septembre, payable, en moyenne, dans le mois de novembre. C'est de la rente à 69.

L'emprunt de la Banque a une portée politique, il rattache Gênes au Piémont, car, dans le cas d'une séparation, le Rémont ne rembourserait plus les billets de la Banque. J'espère que cela fera réfléchir ceux de vos agitateurs qui ont conservé quelque ombre de bon sens.

Vous serez content de Durando, ou je me trompe fort. Il fait bien de commencer par les moyens de douceur. Il sera d'autant plus justifié à agir avec énergie, à la première accasion.

Camille de Cavour.

15 septembre 1848.

Mon cher ami,

.... J'ai pris une part très active aux mesures financières et j'ai donné ma pleine approbation à l'emprunt fait à la banque. J'avais proposé de consulter le conseil de régence, mais Bombrini, qui connaît son monde, a déclaré que cela ferait manquer l'affaire. Je crois que le dit Bombrini <%it persuadé que ces messieurs opéreraient pour leur compte, profitant de la connaissance du secret qui leur était confié.

Les négociants de Turin ont plus d'esprit et de patriotisme que les Génois , aucun d'eux ne s'est plaint de la mesure, et cependant vous savez que la plupart des actions sont entre leurs mains.

16 — Bisirr. Lnttr.s de C. Cavour.

Je vous garantis, de la manière la plus formelle, qu'il n'est aucunement question d'émission de bons du trésor, ni d'un nouvel emprunt, que rien ne justifie. Nous avons cru qu'il fallait pourvoir largement aux besoins du trésor et le mettre en état de parer à toutes les éventualités, afin que les spéculateurs pussent opérer tranquillement à l'égard du nouveau fond.

Soyez persuadé que les écus ne garderont pas la prime qu'ils ont acquise. Une circulation de 20 millions de billets, dans les circonstances actuelles, est dans une proportion si modérée qu'elle ne peut pas amener une dépréciation dans le papier circulant.

Si l'on avait demandé 80 millions à l'emprunt, sans ayoir recours à une émission de billets, on aurait produit une grande rareté de numéraire, ce qui eut été nuisible. Les 20 millions que prête la Banque, sont utiles, non seulement parce que ce sont 20 millions de moins que l'on demande au pays, mais encore parce qu'il y a 20 millions mis en circulation.

Je ne sais pas encore si l'emprunt nouveau est coté. Dix pour cent de prime, c'est l'emprunt à 70, ou pour mieux dire à 69.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavotjr.

16 septembre 1848.

Mon cher ami,

J'ai reçu hier votre lettre du 14, trop tard pour y répondre courrier par courrier, comme vous me le demandiez.

Je ne puis approuver la demande de la Chambre de commerce de Gênes, qui me paraît fondée sur une grande er-

reur économique, c'est-à-dire que la mesure qui donne aux billets un cours forcé fera sortir du pays une grande quantité d'écus. Les écus, le premier moment de panique passé, ne sortiraient qu'autant que les billets seraient assez nombreux pour les remplacer dans la circulation. Mais 20 millions de billets ne peuvent suffire qu'à une faible partie des besoins de la circulation, dans un moment surtout, où l'emprunt forcé déplace une foule de capitaux, donc les écus ne seront pas chassés du pays.

La loi ne permettant que provisoirement, les coupures de 100 francs, a voulu prévenir l'exportation des écus.

Il est certain que si notre pays avait été doté d'institutions de crédit en rapport avec sa richesse, il y aurait une circulation de plus de 25 millions de billets, et que, malgré cela, le numéraire n'aurait pas disparu; donc l'émission extraordinaire faite en faveur du gouvernement , ne peut avoir pour résultat de chasser tous les écus du pays. Soyez certain qu'en définitive, cette émission n'aura fait autre chose que de rendre plus facile le payement de l'emprunt.

Si le gouvernement , revenant sur son premier décret , allait ordonner que le dixième des payements s'effectuât en numéraire, il frapperait de discrédit les billets, et augmenterait la panique au lieu de l'apaiser.

Le commerce de Turin est cent fois plus éclairé que celui de Gênes. Il n'a pas eu peur, il n'a ni vendu ses actions de la Banque, ni payé de prime pour les écus. Son exemple sera suivi par les Génois. Je puis déjà vous annoncer que des ordres de vente d'actions ont été retirés. Les agitateurs ont voulu s'emparer de cette mesure pour faire de l'opposition, mais ils la combattent avec de si mauvais arguments, que le résultat ne leur sera certainement pas favorable.

On n'a pas encore fait d'affaires sur le nouvel emprunt. On parlait de 5 % de prime, mais je pense que lorsqu'il faudra verser, il baissera encore.

Si l'on arrive à 10 %, j& commencerai à opérer pour votre compte.

L'arrivée du Roi n'a produit aucun effet. On disait que notre Circolo voulait organiser une démonstration en son honneur, mais, en même temps, hostile au ministère. Il n'a rien fait, car il sent qu'il n'a pas de force morale.

La semaine prochaine, on ouvrira le chemin de fer jusqu'à Moncalier pour amuser les badauds.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cayour.

18 septembre 1848.

Mon cher ami,

Si les Génois sont aussi timides et poltrons en affaires que sur le champ de bataille, je ne sais qu'y faire. Ce n'est pas une raison pour faire une sottise. Lorsque la mesure s'exécutera, lorsque les billets seront répandus dans le pays, ils ne jouiront plus d'aucun prime.

La mesure est essentiellement transitoire , elle a pour but de faciliter le versement de l'emprunt forcé ; si la paix se fait, on contractera un emprunt à l'étranger, et la banque sera immédiatement remboursée.

Je vais passer quelques jours à Leri avec mon père, je crains de ne pas voir M. Cambiaso, que j'aurais eu bien du plaisir à connaître, d'après ce que vous m'en dites.

Samedi, Casana a acheté de l'emprunt 5 %, mais je crois qu'il a fait une boulette, et que l'on en aura à 10 %.

Bolmida est de cet avis.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

24 septembre 1848.

Mon cher ami,

J'ai été passer quatre à cinq jours à Leri, avec mon père.

Depuis hier, me revoilà replongé dans le bourbier de la politique. J'ai trouvé les esprits assez inquiets, la médiation avance lentement en besogne , malgré les belles promesses de la France et les paroles rassurantes d'Abercromby, et puis pouvons-nous compter sur le gouvernement actuel de Paris, condamné par tous les partis ! !

Mais laissons la politique et parlons affaires.

L'emprunt est offert à 10 %, mais je pense qu'il tombera au-dessous de cette limite. Veuillez, en conséquence, me mander si je dois exécuter, purement et simplement, votre ordre , ou si vous me laissez libre d'agir comme je l'entendrai, le mieux pour vos intérêts.

Vous m'obligeriez infiniment en m'envoyant, à compte de ma part sur le futur bénéfice des rails, 15,000 francs ^n billets. Je comprends que dans ce moment, il est juste de porter l'intérêt de notre compte courant h 5 %. Si vous le voulez, nous l'arrêterons au 1er octobre et pour les nouvelles affaires nous adopterons cette nouvelle base.

Je vous écris fort à la hâte et au milieu d'un bruit d'enfer.

Adieu, mille amitiés.

Càmlle de Cavotjr.

25 septembro 1848.

Mon cher ami,

Ce que je vous ai écrit hier, est arrivé. Ce matin, on m'a offert 120,000 francs à 12 % de perte. J'aurais accepté 60,000 francs si on avait voulu me les donner, mais on s'est refusé à diviser la somme. Alors j'ai dit que je prendrais le tout à 15 %. J'attends une réponse. H me paraît qu'à ce taux l'affaire est bonne. Si je conclus, vous retiendrez ce que vous voudrez et le reste sera en compte à demi. Nous ferons un compte à part, qui portera un intérêt égal à celui qui ressort du prix d'achat de la rente.

A la hâte, mille amitiés.

Camille de Cavour.

29 septembre 1848.

Mon cher ami,

Je n'ai rien fait quant à l'emprunt. La personne qui cherchait à placer 120,000 fr, la marquise de B..., a trouvé, à ce qu'il paraît, de meilleures conditions que celles que je lui offrais.

Des maisons juives ont fait d'assez forts achats, et, hier matin, quelques ordres sont arrivés de Genève, à Long et De Fernex, de sorte qu'on a placé de fortes parties à 68.

Je vous assure que je ne suis pas fâché du résultat négatif de ma négociation, car la question politique s'embrouille terriblement. La médiation n'avance pas. La France

recule au lieu d'avancer. Ses agents parlent de modération, de résistance, tout comme ceux de Louis-Philippe ; ils sont curieux à entendre , les fiers républicains qui vous conseillent sérieusement de fermer les cercles, de mettre Gênes en état de siège, et autres mesures de la sorte.

Cela irait fort bien si le gouvernement était fort, si le Roi était de bonne foi, la paix serait assurée. Mais, avec des ministres hésitants, un Eoi qui, au fond de l'âme, désire recommencer la guerre , je crains que la prudence , pour ne pas dire la pusillanimité de la France , ne nous amène à faire quelque folie.

À l'ouverture des Chambres, le ministère pourrait bien être renversé , et alors , qu'aurions-nous ? Gioberti et sa queue ! capable de commettre les plus extravagantes choses qu'il soit possible d'imaginer. Ces prévisions sont loin d'être certaines, mais il suffit qu'elles soient probables pour nous engager à la plus grande prudence.

Quand-même la guerre ne s'en suivrait pas, l'entrée de 0... au ministère ferait énormément baisser la rente. Je vois le cours de 60 aussi probable que celui de 70.

Le résultat des élections nous éclairera sur l'avenir. Si l'on nomme des hommes modérés , alors on peut prendre courage, mais si la liste de la Concordia triomphe, il faut s'attendre à une grande crise.

J'ai eu à soutenir le feu de vos deux journaux génois. Le Pensiero Italiano (1) a été poli, mais Paolo Farina (2) dans le Corriere Mercantile (3), a été d'une incroyable gros-

Ci) Journal d'opposition publié à Gènes sous la direction de Niccolô Accame, Davide Morchio, Pellegrini, Celesia, Lazzari, etc.

(2) Paolo Farina, avocat génois, dépoté au Parlement, très versé dans les questions de finance et d'économie politique, nommé sénateur eu 1857, puis préfet à Livourne, mort en 1871. Libéral avancé.

(3) Journal commercial et politique, publié à Gênes sous la direction <ie Jean Antoine Papa.

sièreté. Je leur ai répondu par un long article ; il me paraît que la question est maintenant suffisamment débattue et que je puis me taire, si Ton m'attaque de nouveau.

Si la paix se fait, je ferai acheter du guano à Liverpool, car il me paraît qu'on ne peut guère compter sur celui de Balduino.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Le ministère envoie Alberto Eicci, à Paris ; il croit par là, se concilier les suffrages de quelques députés génois. C'est, à mon avis, une faute, mais patience. Dans la position si difficile où nos hommes d'état sont placés, ils sont excusables de ne pas toujours suivre le meilleur parti.

3 octobre 1848.

Mon cher ami,

J'arrive de Santena, où la pluie m'a retenu.

Les élections connues jusqu'ici, sont passables.

Si on s'était entendu, il eût été facile de dégommer Badice (1), mais il n'aurait pas fallu porter Eevel.

Adieu, à la hâte.

Camille de Cavoub.

(1) Evasio Radice, officier dans l'armée sarde, où il parvint an grade de lieutenant-colonel, nommé député du Ve collège de Turin à la Ire législature , puis député de Vercelli , appartenait à la droite libérale.

CLXVIÏÏ.

4 octobre 1848.

Mon cher ami,

Si vous voulez le résumé de la position politique , le voici :

La France ne veut pas intervenir et se f. . . de nous. L'Angleterre, plus éloignée encore que la France, des idées Je guerre, nous témoigne néanmoins une plus grande bienveillance et nous prodigue de bonnes parole et de sages conseils. Le ministère et les masses veulent la paix. Le Roi et la partie la plus remuante des classes moyennes voudraient tenter, encore une fois, le sort des armes.

Maintenant qu'arrivera-t-il? C'est ce que je ne puis prévoir d'une manière certaine. Je crois cependant, que nos mauvaises têtes ne parviendront pas à allumer une guerre générale, en dépit de toutes les grandes puissances. Il se peut que le Roi, secondant et secondé par Grioberti, nous fasse commettre quelque acte imprudent, mais la France et l'Angleterre nous tireront par les basques de nos habits et nous forceront à nous tenir tranquilles.

Les élections prouvent qu'en général, la province est très modérée et à Savigliano et à Fossano, villes qui ne sont pas sans importance , l'opinion s'est prononcée tout-à-fait en faveur des ministres.

Si le bâtiment de Balduino arrive, ne le perdez pas de vue ; pour peu que l'horizon politique s'éclaircisse , je le traiterai volontiers.

Adieu, mille amitiés!

CAMUJiE DE CàVOTJR.

11 octobre 1848.

Mon cher ami,

Hier j'ai été de garde tout le jour; le matin j'ai donné des ordres d'achat à plusieurs courtiers, mais à la Bourse, on n'a rien pu faire. P... a fait le fanfaron, il a étalé des masses de billets, et par suite, la rente a monté.

On va accorder jusqu'au 30 du mois, pour payer et jouir de l'avantage du 20 %.

Je persiste à croire que les démonstrations plus ou moins belliqueuses qu'on va faire, produiront de la baisse ; mais j'avoue pouvoir me tromper. Dans les circonstances actuelles, personne ne peut prévoir l'avenir. Je commencerai toujours par exécuter votre ordre. Veuillez m'envoyer, avant la fin de la semaine, 20,000 francs en billets.

Mes maudits Hollandais n'achèvent jamais notre moulin, de sorte que je n'ai pas pu vendre une graine de riz de cette année et que j'en ai encore beaucoup de l'année dernière.

Alfieri a quitté le ministère. Il représentait l'opinion de la paix à tout prix. Perrone (1) a été nommé premier ministre. Le Roi passe une revue ce matin à la garnison.

J'espère que les soldats d'Aoste continueront à faire la police que négligent les autorités.

Ne regrettez pas Durando. Saint-Martin, qui le remplace, vaut beaucoup mieux que lui.

(1) Le baron Ettore Perrone di S. Martino, lieutenant-général, fat d'abord ministre des affaires étrangères (cabinet Alfieri), puis président du cabinet jusqu'au moment où la majorité démocratique de la Chambre, qui réclamait la reprise des hostilités avec l' Autriche, le força à se .démettre et à céder la place à Gioberti.

Entre nous, je vous dirai que la Commission de la Chambre chargée de taxer les banquiers, a omis de la note le nom de B..., et le considérerait comme à peu près ruiné.

Adieu, mille amitiés.

Camille de-Cavour.

12 octobre 1848.

Grioberti sera probablement élu président de la

Chambre, cela fera crier à la guerre; il ne faudrait pas grand'chose pour produire une baisse considérable.

Hier le Roi a passé une revue aux troupes de la garnison. Les Lombards l'ont entouré et lui ont remis une adresse, qu'il a accueillie avec beaucoup de bonté.

Les désordres de Gênes m' affligent; je savais bien que la brigade de la Reine était une des moins bonnes , mais je n'aurais pas supposé qu'elle se fût laissé séduire par ces gueux d'agitateurs.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Mon cher ami,

14 ootobre 1848.

Je suis désolé de ne pas avoir exécuté votre ordre, le premier jour que vous me l'avez donné. Pour le moment on ne trouve plus à acheter de l'emprunt à aucun prix. J'attends la réponse de Verceil. Toutefois, je persiste dans

mes idées de baisse, car je vois chaque jour, l'horizon se rembrunir. Les événements de Vienne ont donné une grande impulsion aux idées belliqueuses et nous pousseront probablement à quelque résolution extrême. Les députés les plus modérés, réunis hier au soir, ont décidé qu'il fallait engager le ministère à poser le cas de guerre aux puissances médiatrices. D'un autre côté, voyez comment les affaires vont en France. Cavaignac, sur lequel on comptait, est usé. L. Napoléon prouve, chaque jour plus, sa complète incapacité.

Le dernier emprunt ne suffira pas aux dépenses de l'année prochaine; on sera obligé d'en ouvrir un autre, mais ce n'est pas là le plus mauvais de notre position financière. L'emprunt, jusqu'à présent, a fort peu produit. Six millions, et nous comptions sur quarante ! ! ! Hors de Turin, qui a fourni la moitié de cette somme, on ne paye que fort peu. Que fera-t-on? Aura-t-on recours aux moyens coercitifs? mais alors, on risque de bouleverser le pays. Recourrait-on à un emprunt à un cours plus bas que l'emprunt forcé? mais alors, on commet une injustice envers ceux qui se sont soumis aux prescriptions de la loi. — Tout cela est déplorable. Sans un coup de la Providence, je ne sais trop comment nous nous en tirerons.

J'ai reçu l'échantillon de guano, dès que j'en connaîtrai l'analyse, je vous ferai connaître mes intentions à cet égard. Quoi qu'il arrive, on mangera toujours du mais et du riz.

Votre trèfle est de très mauvaise qualité, il est impossible de le vendre cette année, où les belles qualités sont à très, bon marché.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Càvour.

15 octobre 1848.

Mon cher ami,

Hier mon agent de change est venu me dire qu'il avait reçu plusieurs commissions importantes, relativement à l'emprunt, mais qu'on lui avait dit d'attendre, pour traiter définitivement, que le nouveau terme touchât à sa fin.

Je crois , en conséquence , que je pourrai exécuter vos ordres.

Ici nous sommes, de jour en jour, plus belliqueux. Je crois que le ministère sera forcé à dénoncer l'armistice, malgré tout le mouvement que se donne la diplomatie.

Le ministre de France m'a péroré bien pendant deux heures, pour me prouver que le pays devait avoir foi dans son gouvernement. Vous comprenez que je n'ai pas été convaincu, mais quand l'éloquence de M. Bois-le-Comte aurait produit son effet sur moi, je doute qu'il m'eût été possible <ie faire partager ma conviction par mes collègues de la Chambre.

Le guano de Balduino est de bonne qualité. Tâchez de lavoir le meilleur marché possible. Offrez 22 et montez jusqu'à 25. Je me remets entièrement à ce que vous ferez. Il va sans dire qu'on s'engage à ce que tout le chargement corresponde à l'échantillon qu'on m'a envoyé.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

clxxie.

18 octobre 184S.

Mon cher ami,

Nous vivons dans un temps où l'on ne peut prévoir l'avenir, même le plus prochain. Les députés de l'opposition, que je m'attendais voir arriver dans des dispositions féroces, s'en vont répétant qu'au fond, ils sont plus modérés qu'on ne le pense, et qu'ils ne désirent pas tant de renverser le ministère. Les Génois, surtout, sont ceux qui affectent la plus grande modération. Est-ce un jeu? Est-ce que ces messieurs commencent à avoir réellement peur du mouvement révolutionnaire ? C'est ce que j'ignore encore. Cependant leurs sentiments véritables ne tarderont pas à se manifester.

Les nouvelles d'Allemagne me paraissent tout-à-fait favorables à notre cause. Depuis la révolution de Vienne, la diplomatie recommence à parler de l'indépendance de l'Italie, avec un certain sérieux, et il est probable qu'elle agira avec plus de vigueur.

La France a approuvé le renvoi de notre flotte à Venise, et l'Angleterre ne s'y est pas opposée. C'est là un indice de meilleures dispositions.

Somme toute, je ne vois plus aussi en noir qu'il y a quelques jours. Malgré cela, je ne vous pousserai pas à spéculer sur la rente, et je vous conseillerai plutôt la prudence. Je n'ai rien trouvé en outre des 10,000 fr. dont je vous ai déjà parlé. Hier, il y avait preneur à 72.

Les fondateurs de la Banque ont été appelés à verser 2500 francs chacun, pour payer le papier qui est fabriqué. J'ai versé 2500 pour votre compte. Je crois que le moment est venu d'activer cet établissement.

Adieu, je vous écris à bâtons rompus, sans trop savoir ce que je dis.

Camille de Cavour-

Mon cher ami,

22 octobre 1848.

Je ne vous ai pas répondu hier, parce que j'étais dans les douleurs de l'accouchement ; je devais parler à la Chambre m la grave question du moment (1) et, ma foi, j'avais quelque appréhension. Enfin je m'en suis passablement tiré, et je crois avoir rendu un véritable service au ministère,

.... À vous dire vrai, je trouve l'aspect de la Chambre plus rassurant que je ne l'avais pensé. Les orateurs de l'opposition ont montré assez de modération. L'opposition ne veut pas pousser les choses à l'extrême, elle se contenterait d'un ministère de coalition. Les affaires extérieures doivent s'arranger, car l'empire d'Autriche me paraît perdu sans ressource. L'empereur est forcé de se jeter dans les bras des slaves, et de se séparer de l'Allemagne.

Ne vous inquiétez pas de la question de la Banque, nous ne l'activerons que si nous pouvons la fonder sur des bases convenables.

Je m'en remets entièrement à vous, à l'égard du guano.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

24 octobre 1848.

Mon cher ami,

J'attends le retour de mon secrétaire pour répondre aux lettres de votre maison. Je vous dirai toutefois, que c'est Wen 2500 francs que j'ai payés à la Banque pour votre

(1) La dénonciation de l'armistice et la reprise des hostilités aveâ l'Autriche.

compte, ayant versé 5000 pour nous deux. Vous savez que nous avons la part de S... et que, par conséquent, nous représentons deux parts de fondateurs.

Je vous dis, en toute confidence, que nous avons décidé de n'activer la Banque, qu'autant que nous obtiendrions pour nos billets la même faveur que celle dont jouissent les billets de la Banque de Gênes, ou que nous parviendrions à nous entendre avec celle-ci. Une Commission, composée de Mestrezat, Bolmida et moi, a été chargée de négocier, soit avec le ministre, soit avec la banque de Gênes. Pour que nos négociations réussissent, le plus grand secret est nécessaire.

Le ministère a obtenu une majorité de 19 voix, mais en déclarant qu'il était prêt à faire la guerre.

Vous me direz, peut-être, que cela ne l'engage pas beaucoup. Je n'en sais rien. Au premier indice sérieux de la dissolution de l'armée de Eadetzky, je serai le premier à réclamer la reprise des hostilités. Nous vivons dans un temps où il n'y a que les ignorants et les présomptueux qui peuvent avoir la prétention de connaître et de deviner l'avenir.

Je suis très satisfait du contrat du guano. Vous pouvez vous débarrasser sur Cabella, du soin de soigner les expéditions; toutefois, je crois plus avantageux de traiter moimême, avec les charretiers que j'emploie ordinairement. Pour cela, il faudrait que je susse exactement l'époque où ils pourront commencer à charger.

Gioberti tombe tous les jours. Ce ne sera plus, bientôt, qu'une idole brisée. On s'apercevra alors, qu'elle n'était composée que de faux métaux, n'ayant aucune valeur réelle.

Adiçu, mille amitiés.

Camille de Càvour.

30 octobre 1848.

Mon cher ami,

Pinelli m'a communiqué, hier au soir, les graves événements (1) qui ont affligé votre ville. La conduite de la garde nationale lui fait le plus grand honneur. Dieu veuille qu'elle persévère dans la ferme disposition de réprimer l'esprit d'anarchie et de désordre, qui se développe dans Grênes.

Le ministère me paraît décidé à agir avec vigueur. Il a provoqué une réunion de la Chambre ce matin pour dix heures, et il est probable qu'il propose quelque mesure exceptionnelle.

Je rouvrirai ma lettre pour vous l'annoncer, si cela a lieu.

Mais Pinelli croit, qu'en présence d'une si grande agitation, il devient chaque jour plus difficile de maintenir la tranquillité, en conservant la paix. Quant à lui, il serait d'avis de tenter le sort des armes:

Sous le point de vue politique, il a sans doute raison, mais je ne sais si cela est possible au point de vue militaire. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous touchons à une crise, et qu'il faudra se décider ou pour la guerre im-

(1) Le général Trotti, arrivant à Gênes, à la tête de la brigade de h Reine, avait été sifflé et peu s'en était fallu qu'une collision sanglante, entre le penple et la troupe, ne s'ensuivît. — La garde nationale, se sentant soutenue par l'armée, avait repris courage et cherché & rétablir l'ordre, et le soir du 28 octobre, nn individu qui affichait une proclamation demandant la formation d'une Costituente Italiana, ayant été arrêté par les gendarmes avec le concours de la garde nationale, celle-ci dut faire usage de ses armes pour garder le prisonnier, qne le penple voulait délivrer, Laraarmora, (Episodio, p. 10).

16 — Bbrt. Lettres de C. Cavour.

médiate, ou pour la paix jusqu'au printemps. Le ministère, je le crains, n'a pas assez de courage pour adopter franchement l'un ou l'autre de ces deux partis.

11 heures. Le ministère propose une loi sur les Lombards, afin de pouvoir les expulser de Grênes.

Adieu.

Camille de Cayour.

Lundi, 7 novembre 1848.

Mon cher Emile,

Je suis charmé de ce que vous me dites de l'état des esprits à Gênes, et surtout des bonnes dispositions de De Launay (1) et Saint-Martin. Le danger de la position ne vient pas maintenant de votre ville, mais de la nature même, des choses. Nous sommes dans une très mauvaise condition politique, qui s'aggrave tous les jours. Le pays ne peut pas demeurer dans la position actuelle, et le ministère ne sait, ou ne peut, s'en tirer. Comment le pourrait-il en effet? En faisant la paix ? Mais alors il aurait contre lui le Roi d'abord, ensuite la majorité de la Chambre et toute la partie remuante du pays. Évidemment il succomberait. Il est donc forcé de continuer à parler guerre, et, peut-être, sera-t-il entraîné à la faire. Si seulement, il avait un peu de génie, je n'hésiterais pas à lui conseiller de la faire, malgré les chances de revers auxquelles il est exposé. Seulement, je lui conseillerais d'attendre encore quelques jours, afin de réorganiser complètement l'armée.

D'après cet exposé sincère de mes opinions, vous pouvez en déduire des conséquences rigoureuses sur ma manière

(1) Le général De Launay commandait la division militaire de Gênes.

d'envisager les chances de hausse ou de baisse. Sauf quelque événement imprévu, providentiel, nous serons entraînés à faire un coup hardi , peut-être téméraire* avant la fin de ce mois.

Les dépenses du moment sont effroyables, je doute que l'emprunt nous mène beaucoup au-delà du mois de février, et alors que ferons-nous ? Un nouvel emprunt forcé, sur des bases plus révolutionnaires.

Je suis charmé que le contrat des rails touche à sa fin, cette malheureuse affaire, si mal emmanchée, a fort bien tourné.

Ne reste-t-il pas toujours les plaques tournantes de M... ? Je ne voudrais pas que ce fut une mauvaise queue, qui nous donnât du souci.

Mardi matin. La séance de hier a été orageuse (1). Le rapport de la commission infligeant un blâme au ministère, celui-ci a demandé un comité secret. Il aura lieu ce soir. J'ignore ce qu'il en résultera, mais je crains une modification dans le ministère. Peut-être, cette modification estelle devenue indispensable?

Je vous écrirai deux mots demain. Adieu.

Camille de Cavour.

CLXXvni.

8 novembre 1848.

Mon cher ami,

La Chambre, réunie en comité secret, a délibéré jusqu'à une heure du matin. Grâce aux subtilités et aux répétitions des avocats, elle n'a pas épuisé les interpellations qu'elle

(1) Le rapport de la Commission nommée par le Parlement pour examiner la politique du ministère (rapportent Bufia), concluait presque par nn acte d'accusation, en déclarant qu'elle n'approuvait ni ses actes, ni sa politique.

avait décidé devoir être adressées au ministère. Seulement elle a rejeté, à une très forte majorité, un ordre du jour motivé, relatif à la médiation, présenté par Brofferio. L'opposition a été très faible, très malhabile. Si elle ne se relève pas dans la séance d'aujourd'hui, elle est coulée pour quelque temps.

Eevel a lu à la Chambre un exposé de la situation des finances, assez confus, assez mal fait, duquel il résulte qu'avec l'emprunt forcé et celui fait à la Banque, nous irons tout au plus, jusqu'à la fin de février ou le commencement de mars. Vous voyez que ce n'est pas encourageant.

L'opposition m'a paru disposée à accepter une transaction, c'est-à-dire un ministère de coalition, mais le cabinet n'en veut pas, pour le moment du moins. La crise actuelle surmontée, une modification dans le sens des opposants modérés pourrait avoir lieu, sans graves inconvénients. Eevel se retirerait, c'est le plus odieux à l'opposition. On voudrait le remplacer par un génois, Caveri (1). Le connaissez-vous? et croyez- vous que réellement ce soit une capacité financière? H n'en a pas l'air. Mais il se pourrait que l'apparence fût trompeuse.

La Chambre se réunit à 10 heures; j'espère que, dans la journée, nous en finirons. Je compte parler et traiter à fond les questions politiques, qu'en vérité, la plupart des orateurs ne font qu'effleurer.

Adieu.

Camille de Cavour.

(1) Antoine Caveri, né à Moneglia en 1811, mort le 22 février 1870. Un des jurisconsultes les plus distingués de Gênes, professeur et recteur pendant plusieurs années de l'Université de cette ville. Député du collège de Ses tri-Levante, pendant les 3 premières législatures, concourut à la compilation du code de commerce. Nommé sénateur en 1860.

28 novembre 184?.

Mon cher Emile,

Cette lettre vous sera remisé par M. F. Ferrara (1), dont je vous ai parlé dans ma lettre à votre maison. S'il en avait besoin, veuillez lui donner une lettre de crédit pour Livourne.

On m'a parlé d'un projet d'emprunt, présenté au ministère par un génois, agent de la maison B.... Il s'agirait de 40 millions nominal, à un prix de revient de 70 à 71.

Le ministère va en avant, tant bien que mal, je crois qu'il arrivera quelque grand événement.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Mon cher <mi>

Turin, 29 novembre 1848.

Bombrini a répondu, au nom du conseil de régence de la banque de Gênes, aux ouvertures que nous lui avions faites pour amener la fusion des deux établissements. Au milieu

(1) Le professeur François Ferrara, né à Païenne en 1810, réfugié a Turin, pour avoir pris part au mouvement sicilien de 1847, fut nommé professeur d'économie politique à cette Université, puis & celle de Pise, ayant subi à Turin une punition disciplinaire, ponr y avoir soutenu la liberté de l'enseignement public (1859). Député du 1er collège de Païenne, ministre des finances en 1867 (ministère Rattazzi), dirige actuellement l'école supérieure de commerce à Venise, et a publié diverses œuvres fort estimées sur les finances et l'économie politique. — Grand ami du comte de Cavour, qui l'estimait beaucoup, quoique ne parta» géant pan ses opinions.

de phrases assez entortillées, perce le désir d'en venir à un arrangement. Nous avons décidé, hier au soir, de lui répondre d'une manière plus catégorique, en lui indiquant les bases que nous jugeons devoir être adoptées, dans le cas où la fusion aurait lieu.

Si vous avez l'occasion de voir Bombrini, dites-lui confidentiellement, que le conseil de Turin ne serait pas éloigné de l'idée de laisser à Gênes le siège principal de la Banque nationale, et que, dans tous les cas, il est unanime pour vouloir que Bombrini soit le directeur général de la société.

Je crois fermement, que l'union des deux Banque ssera on ne peut plus utile au pays et avantageuse aux actionnaires des deux sociétés. Le local que nous avons loué, étant très vaste, nous pourrons y établir le dépôt des soies, ce qui nous assure un emploi constant de nos fonds.

Je ne doute pas que les versements ne se fassent facilement, attendu que nos marchands de soie ont beaucoup gagné cette année, et qu'ils ont maintenant une opinion très favorable de notre entreprise.

Nigra, qui était très froid, a changé d'opinion, il est un de ceux qui poussent le plus à la prompte activation de la Banque.

Le ministère et tous les financiers sont très portés pour la fusion. Revel m'a assuré qu'il la favoriserait de tout son pouvoir, et le marquis Ricci m'a promis d'écrire à ses amis de Grênes, pour les décider à signer le pacte d'union. Tâchez, de votre côté, d'influencer Bombrini et les amis que vous avez dans le conseil de régence. Quant aux actionnaires, je ne les crains pas, la majorité des actions étant entre les mains des capitalistes piémontais.

Hier, on nous a annoncé que le Pape s'est sauvé de Rome. Cette nouvelle, fâcheuse d'un côté, aurait peut-être un bon résultat : celui de forcer la France à une intervention armée en Italie. Le ministre de France m'a dit hier, en apprenant cette nouvelle : « Cela ne m'étonne pas, car

* je sais que l'on prépare le château de Fontainebleau

* pour le recevoir ».

Ici, l'opposition se remue beaucoup, mais sans succès. On commence à être fatigué de sa violence. Si jamais elle tentait d'exciter des désordres , ils sériaient promptement réprimés, car l'armée est unanime dans le désir de frapper sur les perturbateurs. Si on devait faire agir la troupe, la difficulté serait de l'empêcher de frapper trop fort.

Hier on a proposé l'impôt progressif. J'ai vivement repoussé cette absurde proposition ; elle sera , j'espère , rejetée, car les Génois me paraissent disposés à voter contre elle.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

3 déoembre 184S.

Mon cher ami,

Je vous sais bon gré de vos démarches auprès de Bombrini, et j'espère qu'elles nous aideront à fonder une Banque nationale destinée à rendre de grands services au pays.

Quant à l'établissement Eossi, Schia-

parelli, je vous ai déjà dit que le fonds social n'est pas en rapport avec le développement des affaires que la maison a pris. La clientèle, que Mr Rossi nous a cédée, s'est considérablement étendue. On voit chaque jour une foule d'ordres, qu'on exécute à des conditions très avantageuses, mais qui exigent des avances de fonds.

Ajoutez à cela la nécessité d'entreprendre la fabrication des bougies stéariques, et vous comprendrez que l'établissement soit très gêné. Dans ce moment, comme il ne convient pas de demander du crédit à personne, nous avons

payé presque tout, comptant. Mais j'ai àa avancer 50,000 francs.

Pour parer à l'inconvénient de cette situation, je cherche à combiner d'augmenter les fonds sociaux, étant convaincu que nous retirerons de nos capitaux au moins le 15 %.

Les exaltés se démènent comme des diables. Ils sont furieux contre moi, ils voudraient bien m'intimider, mais je vous réponds qu'Us n'y parviendront pas.

Croyez, mon cher ami, à mes sentiments dévoués.

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