‹ Nouvelles lettres inéditesChapitre 16 sur 110 · C. de Cavour · texte numérisé non relu

C. de Cavour

15 décembre 1848.

Mon cher ami,

Gioberti est au pouvoir! Dieu seul sait ce qui en arrivera. En attendant, nous tâchons d'organiser le parti conservateur. J'espère que nous parviendrons à le constituer

(1) Le non veau cabinet fnt constitué le 16 décembre, et composé de: Gioberti, présidence et affaires étrangères — Sineo, intérieur — Rattazzî, grâce et justice — Cadorna, instruction publique — V.Ricci, finances — Gerbaix de Sonnaz, guerre et marine — Tecchio, travaux publics — Buffa, agriculture et commerce. — Le général Chiodo remplaça Gioberti, le 21 février 1849, à la présidence et aux affaires étrangères.

sur des bases solides ; mais nous ne pouvons pas nous dissimuler que la position est très grave. On m'a assuré que Ton envoyait à Gênes Josti (1) comme commissaire extraordinaire.- C'est un fort honnête homme, mais un fou, capable des plus inouïes extravagances. Je ne crois pas qu'il transige avec le désordre, mais aussi, je ne vous réponds pas qu'il ne se mette à organiser sur-le-champ une levée en masse, ou quelque autre sottise de ce genre.

Le seul ministre qui ait le sens commun, c'est Ricci, mais c'est un homme faible et de mauvaise foi. Je doute fort toutefois, qu'il se prête à des mesures extrêmes.

Je crois qu'on va dissoudre la Chambre. Dans ce cas, je m'attends, à ce que Gênes nous envoie des Pellegrini, des Celesia, des Morchio (2), en masse.

(1) Jean Josti, député du collège de Mortara.

(2) L'avocat Didaco Pellegrini, nn des principaux chefs du mouvement de Gênes en 1849, dut s'enfuir après que la ville eut été prise par Lamarmora, et mourut à Constantinople le 20 août 1871.

L'avocat Emanuele Celesia, né en 1821 à Finale, orateur, poëte, historien, pédagogue et patriote, prit avec Avezzana, Morchio, Beta et Pellegrini, une part active & la révolution de Gênes en 1849. Ses chants patriotiques et en particulier, celui intitulé « Il fuoco sacro » lavaient déjà fait connaître lorsqu'en 1846 il organisa avec Lorenzo Pareto, Vinoenzo Ricci et Giorgio Doria, la grande procession patriotique a l'occasion du 100e anniversaire de l'expulsion des Autrichiens de Gênes. En 1848 il fit partie des deux députations envoyées de Gène9 a Charles Albert, pour protester contre l'armistice Salasco et demander la reprise de la guerre nationale, et il organisa à cette oc • casion, une compagnie de carabiniers (ber&aglieri) volontaires génois. — Après l'armistice de Novare, Gênes redoutant, comme nous l'avons dit (note 1, Lettre CCIV) d'être occupée par les Autrichiens, se souleva, décidée a lutter jusqu'à la mort, plutôt que de se soumettre à cette humiliation et Celesia participa activement & ce mouvement, tout en déclarant hautement que Gênes resterait indissolublement unie au Piémont — Après la prise de la ville par Lamarmora, Celesia voulut rejoindre Avezzana et Garibaldi & Rome, mais ne put y parvenir, et dm rentrer a Gênes, où il recommença sa carrière d'avocat et surtout.

A propos de Pellegrini, son début n'a pas été heureux. Quelques mots imprudents sur l'armée, relevés avec bonheur par Pinelli, ont soulevé contre lui une tempête, à

d'homme de lettres. Il écrivit alors Y Histoire de la Révolution de Gênes en 1848-49, puis un nouveau volume de Chants dédié à G. 6. Niccolini et plusieurs antres œuvres dont les plus connues sont Le Storie genovesi del secolo xviii, La Conclura del conte Fiesco (traduite en anglais et en allemand). V Histoire de V Université de Gênes, L'Histoire de la Pédagogie italienne^ Les ports et les routes de l'ancienne Ligurie, etc., etc. — Actuellement Celesia jouit à Gênes et dans tonte l'Italie, d'une haute et légitime estime, bien justifiée par son patriotisme, ses talents et les services qn'il a rendus au pays. Commandeur des Ordres des Saints-Maurice et Lazare et de la Couronne d'Italie, bibliothécaire et professeur de littérature à l'Université, assesseur municipal à l'instruction publique, conseiller provincial, membre de la Dépuîation de Storia Patria, président de la Società di Letture e Conversazioni scientifiche, — il fut pendant longtemps aussi, président de l'Asile des Orphelins, du Circolo Filologico et du Comitato Ligure per VEducazione del Popolo, dans le sein duquel il eut l'initiative de la fondation du Pio Istituto dei Rachitici. Homme d'une conscience et d'une énergie rares, il s'est acquitté de toutes ces fonctions dont la confiance publique Ta revêtu, avec un zèle, un dévouement et une sagesse, qui certes, si Cavour vivait encore aujourd'hui, lui feraient désirer et non pas redouter, de voir Gênes représentée au Parlement National, par des hommes de la trempe et du caractère de Celesia.

L'avocat David Morchio, né à Gênes en 1798, avait pris part au mouvement constitutionnel d'Espagne en 1820. Républicain convaincu, il fut avec Reta et Avezzana, un des Triumvirs du Gouvernement que Gênes se donna lors de la révolution de 1849. Exclu de l'amnistie accordée par le Roi à la plupart de ceux qui s'étaient compromis dans cette révolte, il fut condamné à mort, par contumace. Il se réfugia à Constantinople, et dut pour payer son voyage, vendre sa bibliothèque, que ses amis achetèrent. Il reprit, dans l'exil, ses fonctions de jurisconsulte auprès des Tribunaux consulaires, et s'y concilia l'estime de tous ceux qui eurent à faire avec lui. Revenu en Italie, par suite d'une amnistie générale, il se retira à Borzonasca, où il avait été juge, dans sa jeunesse, et y mourut le 2 janvier 1875. La Marmora (Episodiot p. 31) dit de lui, qu'il était un vieux révolutionnaire, s'inspirant de Robespierre et Danton, et féroce au point de plaisanter sur les vie-

laquelle ont participé la plupart des membres de Top* position.

Je ne crois pas qu'il parvienne jamais à produire grand effet dans la Chambre.

Si les affaires s'arrangent en France, il y aura encore quelques chances de salut; mais si, ce que je ne crois pas* l'élection de L. B. est le signal de nouveaux désordres, je ne sais pas prévoir ce qui arrivera chez nous.

Je suis bien aise que les bâtiments de rails arrivent, je voudrais bien qu'ils fussent déjà tous livrés.

Adieu, écrivez-moi, et croyez à ma constante amitié;

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