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PREFACE

Je dois à l'affection de mon excellente et regrettée amie, Madame Augusta Granet, veuve d'Emile de la Rue, morte à Gênés le 19 juillet 1887, la possession des lettres du comte de Cavour, contenues dans ce volume (1). %

Ces lettres ont toutes été écrites de la main même de l'illustre homme d'État dont les talents, l'énergique persévérance et le patriotisme concoururent, pour une si largo part, à l'affranchissement et à la constitution définitive de l'Italie moderne;

Emile de la Riie, auquel elles sont adressées, était banquier à Gênes et y occupait, dans la finance et dans la société, une haute position (2).

(1) Dans une note testamentaire en date du 4 septembre 1878, Madame De la Rue m'écrivait: « Quant aux lettres du comte de Ca- " Tonr, que je vous ai confiées, je vous autorise à en faire l'usage ■ que vous jugerez bon, dans cinq ans, à partir de ce jour, m'en « remettant à votre délicatesse pour ne pas abuser des choses intimes « qu'elles peuvent contenir ».

(2) Emile de la Riie mourut de la petite vérole, le 19 septembre 1870, & Vérone, en revenant d'un voyage qu'il avait fait à Venise.

L'importante maison qu'il y dirigea jusqu'à sa mort, avait été fondée en 1758, par son grand-père, André de la Rue, de Genève. Originaire de Lessnics, en Flandre, la famille De la Rue s'était réfugiée à Genève vers la fin du xvie siècle , pour cause de religion , et elle tenait' dans cette ville, un rang des plus honorables, puisque le noble et spectable Gédéon de la Rue (père d'André de la Rue) était membre du Conseil des Deux cents, Auditeur de la sommaire justice, Juge des Terres de St- Victor, et son épouse, Marie Mestrezat, appartenait à une famille qui fournit à la République plusieurs théologiens et magistrats célèbres. %

André de la Rue eut doux fils, Antoine et Jean, qui succédèrent à leur père dans la direction de sa Banque, sous la raison sociale de « De la Rue frères » et qui la cédèrent ensuite à leurs fils, Emile, Hyppolite et David Julien de la Rue. Ceux-ci demeurèrent associés jusqu'au moment où Hyppolite, ayant acquis une terre en Piémont, se consacra entièrement à son exploitation, et où, David s'étant retiré à Genève, en 1850, Emile de la Rue resta seul à 1» tête de la Maison, qui prit alors le nom de « De la Riie et Compe ».

Les rapports de la famille de Cavour avec la famille De la Rue, dataient de fort loin. La marquise de Cavour (mère du comte Camille), et sa sœur, la duchesse de Clermont Tonnerre, toutes deux filles du comte de Sellon, étaient nées à Genève, où elles avaient beaucoup connu la famille De la Rue, et elles continuèrent à avoir avec elle des rapports fréquents après leur établissement à Turin, où elles s'étaient fixées depuis leur mariage. Le marquis Michel de Cavour confia souvent des capitaux à la Maison De la Rue, dont la haute réputation de probité et d'honorabilité était proverbiale , et il la chargea parfois, de ventes ou d'achats de céréales, pour son propre compte. Ses deux fils, Gustave et Camille, furent ainsi amenés à connaître les jeunes De la Rue, surtout Camille que ses fonctions de page appelèrent souvent à Gênes, où il fréquenta* la famille De la Rue, dont l'hospitalité était aussi

aussi proverbiale que la probité. C'est alors que commença sa liaison avec Emile de la Rue, qui était à peu près de son âge et avec lequel il avait beaucoup d'idées et de goûts communs (1).

Lorsque le comte Camille de Cavour vint ensuite en garnison à Gênes, en qualité d'officier du génie (1830 et 1831), il y fut un habitué des salons de Mesdames de la Rue, chez lesquelles il était reçu comme un enfant de la maison, et sa liaison avec David, mais surtout avec Emile de la Rue, y prit un caractère plus intime encore, comme le prouvent les lettres contenues dans ce volume (2).

L'amitié qui unissait le grand politique au banquier de Gènes, la confiance qu'il avait en lui, et la haute estime dans laquelle il tenait son bon sens et son jugement, ressorte nt, en effet, à chaque page dans cette longue correspondance, qui, commencée en 1836, ne prit fin que le 28 mai 1861, c'est à dire dix jours avant la mort de l'illustre ministre.

< Je vous attends avec la plus grande impatience , « je dirais même avec la plus vive anxiété , si je ne « comptais pas autant sur votre amitié, votre intelligence

< et votre sagacité en affaires », écrivait le comte Cavour à Emile de la Rue, en avril 1848 (lettre CXL). « Il faut, « mon cher, qu'en cessant d'être mon correspondant d'af-

< faires, vous continuiez à être mon confident. Je ne con-

(1) Je dois ces détails à l'obligeance de Mr H. Y. Aubert de la i petit-fils de Mr Hyppolite et petit neveu de Mr Emile de

laBtte.

(2) Madame la marquise Joséphine Alfieri de Cavour, qui m'a aussi accordé, de la manière la plus gracieuse, l'autorisation de publier les lettres contennes dans ce volume, a bien voulu me confier celles des lettres d'Emile de la Rue qui avaient été conservées par le comte de Cavour et me permettre de consulter la correspondance de celui-ci avec sa famille, ainsi que le Diario, ou journal intime, dans lequel il consignait, presque chaque jour, ses pensées et ses principales actions. — C'est dans ce Diario et dans ces lettres, que j'ai puisé les 'informations citées ci-dessus.

rait une force motrice suffisante pour faire aller les mécanismes. En compensation de ces sacrifices le domaine retirerait les pulpes de betteraves sans les payer. Nous formerions une société, vous, votre père et moi , qui devrait durer au moins vingt ans, au bout desquels, si nous ne voulions plus continuer à faire du sucre, nous liquiderions nos fonds cédant au domaine les constructions que nous aurions fait faire pour le prix des matériaux. Voilà le projet qui me roule depuis longtemps par la tête, méditez-le et dites-moi franchement votre avis.

Vos idées sur les obligations de 1834 sont justes, en grande partie. On les admet comme cautionnement, au taux de ÎOOO pour les employés publics, mais à la condition de les déposer dans les caisses du trésor, ce qui n'empêche cependant pas de percevoir les intérêts qui y sont attachés.

Les fonds de 1819 et de 1831 sont passibles d'hypothèque, bien entendu qu'il ne peut être question que de cédules nominatives. Je pense que vous vous amusez légèrement à la bourse, je vous souhaite bonne chance.

Vous aurez bien profité du séjour de Paris, pour bien courir et voir une foule de choses ; j'espère que les distractions qu'il aura procurées à madame de la Eue, lui auront fait plus de bien encore que les prescriptions des oracles de la faculté (1).

Les nouvelles de Gênes sont beaucoup meilleures; il n'y a eu que deux cas de choléra pendant les deux derniers jours. A Paris aussi cette maladie a reparu l'année quia suivi la grande invasion, mais sans faire de mal bien sensible. De toutes parts nous apprenons que le choléra diminue ; en Lombardie il a disparu d'un grand nombre de lieux ^

(1) Madame de la Rue, dont la santé était fortement ébranlée, avait accompagné son mari à Paris pour consulter les médecins les plus célèbres de cette ville.

dans nos provinces il commence à devenir moins violent. Nous n'en sommes ici aucunement inquiets.

Le mariage Bora (1) a eu lieu ce matin, il s'est fait à petit bruit dans une chapelle privée. Le contrat a eu lieu samedi dernier, les présents de l'époux et des parents de la mariée, anciens et futurs, étaient magnifiques ; elle a reçu plus de dix parures, toutes d'une grande beauté. Il y a longtemps qu'on n'avait vu étaler à Turin autant de magnificences. L'ami Rora aura été bien content.

Adieu, cher ami, mon père vous dit bien des choses.

Votre dévoué

Turin, 1 décembre 1836.

Mon cher Étnile,

Je ne saurais assez vous dire combien j'ai regretté de ne pas m'être trouvé a Turin lors de votre passage dans cette ville. Si j'avais su au juste le moment de votre arrivée, j'aurais quitté mes affaires pendant un jour ou deux pour tous les consacrer ; mais dans l'incertitude où votre lettre m'avait laissé, je ne pouvais m'absenter longtemps *de la terre dont je viens de faire l'acquisition (2). J'aurais vivement désiré avoir une main à fond sur l'article betterave

(1) Le mariage du comte Y. Costa Carra de la Trinité avec mademoiselle Constance de Rora, fille du marquis Lucerna di Rora et sœur du marquis Emannele di Rora.

(2) La propriété du Torrone. « J'ai acheté une vaste propriété dans les rizières. Je crois avoir fait une excellente affaire. Il me manque seulement l'argent pour la payer; à cela près, elle doit me donner un bénéfice superbe. (Lettre à M. de la Rive. De la Rive, Cavour, p. 58)»

qui m'intéresse au plus haut degré. Les documents que vous m'avez apportés, sont de nature, je pense, à fixer nos idées sur ce sujet; je me réserve pourtant de vous en parler à fond une autre fois, ne les ayant pas encore étudiés comme ils méritent de l'être et ne pouvant ce matin que vous donner quelques moments. J'espère que je pourrai, avant la fin du mois, vous communiquer mes opinions de vive voix, car il est bien probable que j'aille à Gênes pour régler l'affaire de nos moutons que nous devons expédier en Egypte (1). Je n'attends que l'arrivée de Mr Serra pour vous aller trouver; si vous pouviez me donner des nouvelles du dit sieur Serra, vous m'obligeriez infiniment, car il y a deux mois que j'attends de ses lettres et que je ne reçois rien. Son correspondant à Grênes est un certain M. Gr. B. ; veuillez, je vous en prie, faire demander en mon nom à ce Mr s'il ne sait rien de Serra.

Je vous quitte à regret, mais le courrier part et je n'ai que le temps de vous dire mille amitiés et d e vous renouveler l'assurance de mes sentiments d'attachement.

Camille de Cavour.

Janvier 1837.

Je profite, mon cher Emile, du départ de notre ami Rora, pour vous renvoyer les précieux documents que vous m'aviez apportés de Paris, sur l'industrie du sucre indigène. D'après les données qu'ils contiennent, et d'après toutes celles que m'ont pu fournir mes recherches et ma propre expérience, je me suis convaincu que la fabrication du sucre peut

(1) Il s'agissait de 800 montons que le comte de Cavour avait vendus au Pacha d'Egypte.

devenir fort avantageuse dans ce pays. Je crois que l'agriculteur-fabricant piémontais peut produire du sucre brut à meilleur marché que le fabricant français, et qu'il peut par conséquent, malgré la différence des prix dans les deux pays, faire d'égaux bénéfices. D'après cette conviction bien établie chez moi, je n'hésiterais plus à entreprendre un essai de fabrication, si je n'étais retenu par une crainte que je crois bien fondée; l'industrie du sucre indigène est encore dans l'enfance, les procédés dont elle se sert présentent de graves imperfections que tout le monde reconnaît, sa marche est encore incertaine, puisque les hommes les plus habiles ne sont pas encore décidés entre les modes de fabrication les plus opposés. Cette industrie peut subir, d'un moment à l'autre, une révolution qui en change la face comme l'invention de Mull-Sercy a changé l'industrie cotonière. Convient-il, dans cet état de choses, de se lancer dans une entreprise nouvelle, pour laquelle il faut tout créer et établir à grands frais, ce qu'il faudra peut-être abandonner demain ? Mr Duport (1), qui vient de passer un mois dans le Nord de la France pour étudier la marche de l'industrie du sucre indigène, a été frappé du désaccord qui règne dans l'opinion des différents fabricants qu'il a connus. Comment pourrions-nous nous décider, nous qui manquons de tous les éléments nécessaires pour asseoir notre jugement? Cette considération me fait penser qu'il est plus sage de suspendre l'exécution des projets de fabrication pour le moment. Laissons l'industrie saccharine se développer et s'asseoir sur des bases ' fixes, préparons-nous seulement à profiter des travaux et de l'expérience des autres. Pour nous mettre dans le cas de le faire avec avantage, je suis décidé à donner une grande extension dans nos terres à

(1) Le baron Duport, industriel, nommé baron par le gouvernement sarde, en récompense des services rendus par lni à l'industrie. (Chiala, Uttere, V, p. 57).

la culture de la betterave, dont je trouve déjà un emploi avantageux comme nourriture pour le gros bétail. Lorsque cette racine se sera acclimatée parmi nous et fera partie de notre système agricole, nous pourrons sans peine, d'un moment à l'autre, créer un établissement pour en tirer le sucre qu'elle contient. Je vous ai exposé avec franchise ma manière de voir sur cette question, qui, je le sais, vous intéresse autant que moi; je serai charmé que vous me fassiez également connaître votre opinion à cet égard, afin que nous puissions arriver à une conviction commune.

Ne connaissant pas personnellement le comte Gallina (1), je l'ai fait sonder par un de ses plus intimes amis sur ses intentions relativement au projet de banque que vous avez soumis au gouvernement. Je suis fâché de vous dire que le ministre y est tout à fait hostile, non qu'il désapprouve l'idée de fonder une banque à Gênes, mais d'abord, parce qu'il a été choqué que vous ne vous soyez pas adressé directement à lui pour soumettre votre projet au roi, et que vous vous soyez servi pour cela de Villamarina (2), qui passe pour avoir dans la réussite du projet un fort intérêt personnel, et ensuite, parce qu'il s'est fourré dans la tête que les actions de la banque projetée ont été accaparées par un petit nombre de capitalistes, pour la plupart étrangers, ce qui rendrait cet établissement peu populaire parmi le commerce de Grênes. Je sens, autant que qui que ce soit, le peu de fondement des objections du ministre ; mais comme elles reposent en grande partie sur l'amour propre blessé, je sens aussi qu'il est parfaitement inutile de vouloir les combattre directement.

(1) L'avocat comte Etienne Gallina di Gu arène, premier secrétaire d'État pour les affaires de l'intérieur et des finances, ministre d'État du 1850-66; nommé Comte par le roi Charles- Albert en 1834, mourut l'an 1867. (Cibbario, Notizie genealogiehe di famiglie nobili, pag. 130).

(2) Le marquis Salvatore Pès de Villamarina, sénateur du Royaume.

Je sais fâché d'être au bout de mon papier, car j'aurais encore désiré m'entretenir avec vous sur une foule de choses qui nous intéressent également. Ce sera pour une autre occasion, ou peut-être pourrai-je le faire plus à mon aise, de vive voix avant peu, car je n'ai point renoncé à mon projet d'aller faire une course à Gênes, et si je puis, je le réaliserai avant peu.

Mes amitiés, je vous prie, à Davidin (1) et veuillez présenter mes hommages empressés à Madame de la Eue.

Votre bien dévoué C. de Càvour.

Mon cher Érnile,

Tarin, 27 avril 1837.

Je vous assure que je n'ai pas négligé l'affaire de la banque. N'ayant pas de relations directes avec Mr le comte Gallina et sachant qu'il éprouve une certaine jalousie pour tout ce qui lui vient de mon père, je lui ai fait communiquer les observations que votre lettre contenait, par mon ami le marquis César Àlfieri (2), qui a assez d'empire sur son esprit. Une absence de plusieurs jours et un grand malheur (3) m'ont successivement empêché de vous faire connaître plus-tôt le résultat de cette communication. Ce n'est qu'avant hier d'ailleurs, que César Alfieri m'en a parlé.

(1) David Julien de la Rtte, cousin et associé de M. Emile de la Bile.

(2) Le marquis César Alfieri di Sostegno, sénateur du Royaume. (Voyez Lettre xxxiv).

(3) La mort du duc de Tonnerre, oncle par alliance, du Comte de CtYour, ancien pair de France.

Le comte Gallina assure que, loin d'être opposé à l'établissement d'une banque à Gênes, il est disposé à le favoriser de tout son pouvoir, que même il a déjà soumis cette question au conseil de conférence, et qu'il est parvenu à faire renoncer le comte Pralorme (1) au projet qu'il avait formé de créer un établissement qui fût commun aux deux premières villes du Royaume. Le planque vous aviez présenté le printemps dernier, n'est pas tout à fait conforme aux vues du ministre, mais il ne s'en éloigne pas radicalement. Cependant, comme il est atteint d'une certaine tache originelle, je crois qu'il vaudrait mieux que vous en présentiez un nouveau. Vous devriez aussi, en le présentant, déclarer que les fondateurs de la banque sont disposés à consentir à toutes le modifications qui paraîtraient convenables au gouvernement, pourvu qu'elles soient compatibles avec leurs intérêts, et, afin de les régler, il faudrait que vous délégassiez une ou deux personnes qui discuteraient avec le ministre le plan proposé et tâcheraient de le bien pénétrer de son importance, sur laquelle je crois qu'il n'a pas des idées bien étendues, ni bien exactes.

Vous savez, mon cher Emile, que je suis toujours charmé de faire quelque chose qui vous soit agréable, ainsi vous pouvez compter entièrement sur moi pour cette affaire. Je n'ai pas des moyens bien étendus, mais le peu que je possède est entièrement à votre disposition. Je crois d'ailleurs avoir dans mon ami C. Alfieri un excellent canal pour faire parvenir la vérité jusqu'aux oreilles du ministre.

On m'a objecté vaguement, pour combattre le projet de la banque de Gênes, le mauvais succès de la Banque de Marseille; je croyais cet établissement dans l'état le plus prospère, de sorte que cette nouvelle m'a prodigieusement étonné. Je vous prie de me dire si elle est fondée, ou bien

(1) Le comte François Beraudo di Pralormo, ministre de l'intérieur.

si c'est un bruit absurde propagé par des ignorants ou des personnes malveillantes.

Le pauvre Rora regrette bien de ne pouvoir vous être d aucune utilité; mais il est plongé au fond de son lit, où la goutte le retient depuis vingt jours. Il avait cru un moment, avoir trouvé dans le magnétisme un remède contre cette maladie, l'attaque terrible qu'il vient de subir l'a cruellement détrompé.

Faites mes amitiés à Davidin et croyez moi, à la hâte,

Votre dévoué ami G. de Cavour.

Juin 1837.

Mon cher ami, je reçois à l'instant votre lettre d'avant hier, je m'empresse d'y répondre. Je crois qu'il n'est pas question de diminuer encore les droits d'entrée sur les blés ; cette mesure n'aurait plus maintenant de sens commun, elle ne ferait pas arriver un navire de plus avant la prochaine récolte, époque à laquelle le Piémont aura du blé au delà de ses besoins. Les apparences sont magnifiques ; les huit jours de beau temps que nous avons eu, ont suffi pour rendre à la campagne un aspect de prospérité qui ressemble fort à celui de l'année 1827, où la récolte a été si abondante. Soyez bien intimement convaincu qu'il y aura vers la moitié de juillet une baisse sensible sur tous les marchés du Piémont. Une foule de gens seront obligés de vendre pour payer les dettes contractées pendant cette année de misère. Tous mes grangers à Grinzane n'ont d'autre moyen de me payer leur loyer, qu'en réalisant tout de suite une partie de leur récolte. Dès qu'il y aura du blé récolté, la consommation de l'ancien produit cessera entièrement. Dans

les temps ordinaires les boulangers de Turin ne peuvent pas employer du blé de l'année avant le quinze du mois d'août ; cette année il leur sera permis d'en faire usage dès qu'il en paraîtra sur les marchés.

Le mariage (1) a eu lieu hier; le soir il y a eu appartement à la cour et l'épouse est partie à onze heures ; on a hâté le départ pour ne pas se mettre en route un vendredi, ce qui, dans l'idée des Napolitains, serait d'un triste augure.

J'ai énormément à faire, et le courrier va partir dans un instant. Je n'ai plus que le temps de vous faire mes amitiés et de vous assurer de mes sentiments dévoués.

Votre très-aff.né Camille de Cavour.

Coni, 17 août 1838.

Mon cher ami, je vous prie de faire dire aux deux courtiers qui ont en consigne le blé que nous avons acheté à compte à demi avec Davidy, de suspendre toute vente, quand même les prix auraient atteint la limite qui leur avait été fixée. Les secondes récoltes ayant complètement manqué dans le nord de l'Italie, vous pouvez vous attendre à de fortes demandes de blé étranger. On parle déjà de diminuer les droits d'entrée. L'année s'annonce sous les mêmes auspices que 1836.

Je vous serai fort obligé de me donner quelques détails sur l'état de votre place relativement aux blés.

(1) Le mariage de Marie Christine fille cadette de Victor Enianuell, avec le roi Ferdinand de Naples.

Je vous écris fort à la hâte, sur le coin d'une table de l'auberge de Coni, ce qui m'empêche de m'entretenir plus au long avec vous.

Votre tout dévoué ami Camille de Cavour.

Mon cher Emile,

vm.

Turin, 25 août 1838.

Je vous remercie de la lettre que vous m'avez écrite le vingt-trois de ce mois, ainsi que des précieux renseignements que vous me donnez sur le commerce des blés. Vos raisonnements ont ébranlé ma conviction et je crois comme vous que, pour le moment, il n'y a pas à espérer une nouvelle hausse. J'étais loin d'ailleurs, de supposer que le blé eût atteint le prix que vous me marquez dans votre lettre. Nous avons acheté l'Odessa à 18 et 20 et le Marianopoli à 18 et 18,14; les prix actuels nous offrent un si beau lvnéfice que je pense que la prudence nous ordonne d'en profiter; en conséquence, veuillez considérer comme révoqués les ordres contenus dans ma lettre de Coni et dans cdle que Mr Renaldi (1) vous a écrite, en mon nom, le 23 courant.

D'après ce que vous me mandez et les nouvelles que les journaux donnent de l'Angleterre et de la France, je ne doute pas qu'il n'y ait une baisse dans les blés exotiques vers le mois de décembre. Par contre je ne doute pas que nous ayons cet hiver une très-forte hausse sur tous les marchés du Piémont, car la récolte du blé et sourtout celle du mais, sont bien plus mauvaises qu'on ne le pense. Ainsi

(1) Secrétaire du comte de Carour.

donc, il faut vendre maintenant, pour acheter en décembre et revendre ensuite en mars. Seulement, il faudra calculer si le blé de Sardaigne ne convient pas mieux à la spéculation, que les blés d'Odessa et de Marianopoli.

Ma mère a été très-dangereusement malade, aux eaux de Vaudier; après 36 jours de maladie nous avons pu la transporter, partie en litière, partie en voiture, jusqu'à Turin où elle est arrivée hier; elle est maintenant en convalescence, mais la faiblesse est encore extrême.

Mon père est bien, il vous dit bien des choses. Mille amitiés.

Votre tout dévoué Camille de Câvotjr.

Turin, 31 août 1838.

Je reçois à l'instant votre lettre du 28 courant et je m'empresse d'y répondre.

Je ne suis nullement fâché que l'on ne puisse pas exécuter l'ordre de vente que je vous avais donné, car mon opinion personnelle est à la hausse, et même à la très-grande hausse. Vous verrez que les prix hausseront sur tous les marchés de l'Europe cet hiver. La récolte ayant été retardée partout, elle sera peu productive. J'ai assez d'expérience agricole pour savoir que lorsque une plante ne mûrit pas régulièrement, elle donne un produit moindre que celui qu'on en attend d'après les apparences. Au mois de juin on croyait encore avoir une belle récolte de froment en Piémont, ce n'est qu'après avoir battu les gerbes qu'on a reconnu qu'elle était détestable.

Le maïs manque entièrement, ainsi que le millet, les

haricots et ce que l'on appelle généralement les secondes récoltes. Le même défaut a lieu en Lombardie et dans le midi de la France. Je ne doute pas un instant, qu'avant la récolte prochaine, le port de Marseille ne s'ouvre aux Mes exotiques. Si j'avais consenti à vendre, c'était uniquement par déférence pour votre opinion et pour ne pas prendre sur moi la responsabilité d'une mesure qui intéresse votre cousin autant que moi. Mais, puisque vous revenez à mon avis, je n'hésite pas à vous déclarer que pour faire cet achat pour mon compte, j'aimerais mieux ne pas vendre pour le moment, persuadé que je suis, que l'Odessa se Tendra 30 livres cet hiver. Je crois même, que ce serait une excellente affaire que d'acheter du maïs à 14 livres, car vous pouvez être sûr qu'on ôtera le droit sur cette denrée. Si D... était à Gênes, je lui proposerais d'acheter en compte à demi mille ou deux mille émines (1) de mais de 14 à 15 livres. Nous les revendrions à 20 livres avant le mois de février. Si j'avais de l'argent disponible je vous en enverrais pour mon compte, en attendant la réponse de D... Si vous trouviez à acheter à livrer, pour la fin de l'année, je vous prierais de conclure le marché en en donnant avis à D... pour qu'il se décide s'il veut entrer de moitié dans cette spéculation, ou non.

Je vous prie, mon cher ami, de faire prendre par votre cuisinier, des informations sur le prix de la viande de mouton; j'ai un troupeau de béliers châtrés que je voudrais envoyer vendre à Gênes, mais avant de leur faire faire un coûteux voyage, je désirerais assurer leur débit. Si un boucher voulait traiter au poids, je pourrais faire un marché avec lui dès à présent.

Pardon de cette commission triviale, elle rentre dans mes

(1) Ancienne mesure piémontaise valant 23 litres. Une minette = 1{8 d'émine.

S — Bbrt. Lettres de C. Cawmr,

habitudes d'agriculteur, dont Hyppolite (1) vous aura appris à connaître la puissance.

J'ai reçu hier de bonnes nouvelles de votre père, à qui j'ai envoyé un cochon modèle. Je vous prie de présenter mes hommages à madame de la Eue et de me croire à jamais

Votre dévoué ami Camille de Cavotjr.

Mon cher Emile,

Turin, 10 septembre 1838.

Une course rapide que j'ai faite à Grinzane, et les deux jours de fête, pendant lesquels on ne reçoit pas les lettres à la poste, m'ont empêché de répondre plus tôt à vos lettres du 4 et 8 courant. Je vous remercie infiniment des peines que vous vous donnez pour exécuter ma commission et des conseils que vous me donnez. Je crois comme vous, qu'il convient mieux d'acheter du maïs à terme, dont la qualité est connue, que de courir la chance du livrer; ce qui me déterminerait pour ce dernier parti, c'est que je n'ai pas d'argent disponible pour le moment, et que j'en aurai à la fin de l'année. Sans ce motif, je préférerais payer le maïs 14 livres à terme et même 14.50, que 15 à livrer, si on ne me garantissait pas un certain échantillon. Si vous pouvez me trouver de l'argent, n'hésitez pas à prendre le disponible, sans cela traitez à livrer, mais en tâchant d'assurer la qualité, autant que possible.

Dans la course que j'ai faite à Grinzane, j'ai pu m'assurer du produit réel de la seconde récolte; le produit sera moins faible qu'on ne le craignait ; la sécheresse n'a pas

(1) Frère de Mr Emile de la Rue.

(ait tout le mal qu'on pouvait redouter, malgré cela la récolte est, au plus, médiocre, certes elle ne s'élève pas aux deux tiers de l'année passée. Cependant je crois que les besoins les plus considérables se feront sentir sur le blé; cette denrée est peu abondante sur tous les marchés et je persiste à croire qu'elle obtiendra de très^hauts prix. Les journaux vous auront confirmé les nouvelles que je vous donnais de la Baltique. Dans la Prusse on craint de ne pas avoir assez de blé pour les besoins du pays. Le déficit qui en résultera, doit nécessairement réagir sur les prix de la Méditerranée; la Hollande importe ordinairement une grande quantité de blé de Hambourg ; si elle ne trouve pas sur cette place, il faudra bien qu'elle vienne acheter à Gênes. Vous devez connaître mieux que moi l'état de la place de Marseille, cependant je persiste à croire qu'avant la fin de l'année agricole de grands besoins s'y feront sentir. La sécheresse a été plus forte dans le midi de la France que chez nous; la récolte des légumes doit y être nulle. Dans le nord on commence à se lamenter du faible produit des gerbes; la moindre impulsion peut causer une grande hausse.

J'ai tort de vous faire tous ces raisonnements, puisque vous ne spéculez pas dans les blés, mais comme je tiens à votre bonne opinion, je tâche de justifier ma manière de voir par tous les arguments que je peux.

Je n'ai pas de nouvelles politiques à vous donner. Toute la ville a été douloureusement affectée par la mort subite du marquis de Barol (1), arrivée à Chiari, près de Milan. Il revenait de Vérone avec sa femme, on le croyait guéri 'l'une maladie qu'il avait eu dans cette ville; en voiture il prit mal, on le descendit à l'auberge de Chiari, où il expira au bout de peu d'instants. Le marquis de Barol

(1) Le marquis Charles Tancredi di Falletti di Barolo, philantrope tos plus généreux.

était l'homme le plus charitable du pays ; sa fortune, son temps, ses moyens, il les employait au services des pauvres, qui le regardaient comme leur père. Aussi jamais homme n'a été autant regretté par toutes les classes de la population. Il laisse sa grande fortune à sa femme, qui s'était associée depuis long-temps à toutes ses bonnes œuvres, et qui, bien certainement, a reçu la mission de les continuer; elle n'y manquera pas.

La récolte du riz est magnifique, tâchez d'en expédier beaucoup en Portugal et à Marseille, afin de maintenir nos prix.

Adieu, mon cher ami, croyez a mon bien sincère attachement.

Camille de Càvoijr.

Turin, 15 décembre 1838.

Mon cher Emile,

Je vous prie de me donner sans délai des nouvelles de D..., je voudrais lui écrire et ne sais pas où le prendre. D'après ce que je connaissais de ses intentions, il devrait être de retour à Gênes, mais peut-être le mauvais temps le retient-il à Genève.

Vous aurez lu le décret pour la diminution de l'impôt foncier. Il a été accueilli avec reconnaissance par tous les propriétaires. Le comte Gallina est un homme fort éclairé et certes il fera tout ce qui dépend de lui, pour faciliter le commerce, surtout si cela doit augmenter les revenus de l'État Je ne doute pas qu'on n'abolisse définitivement les droits différentiels.

Je ne vous parle pas des céréales; peu de variations sur nos marchés, le blé se soutient sans grande hausse, le

mais est moins recherché. En France, on a un peu baissé, mais les nouvelles d'Angleterre me rassurent complètement. Les ports vont être libres et il ne peut manquer de se faire d'énormes envois qui feront monter nos prix.

Recevez à la hâte, mon cher ami, l'assurance de mes sentiments dévoués.

Camille de Cavour.

16 juillet 1841.

Mon cher Emile,

Une course que j'ai faite à Grinzane, m'a empêché de vous remercier plus-tôt, des renseignements sur le commerce des blés, que vous m'avez fournis par votre lettre du 8 courant.

Ils me sont très précieux, en ce qu'ils me mettent à même de démontrer que les craintes que les blés d'Odessa avaient inspirées aux propriétaires piémontais, étaient chimériques.

Les résultats de la récolte du blé sont peu satisfaisants, nous n'aurons pas un produit au delà de la moyenne et comme il n'existe pas de fonds ancien, nous serons obligés d'avoir recours aux blés étrangers. Les maïs sont magnifiques, ce qui empêchera le blé de dépasser une certaine limite; néanmoins, comme il y a des besoins de blé que le mais ne peut satisfaire, cette denrée sera constamment recherchée. A Turin, d'ordinaire, on ne permet pas aux boulangers d'employer le blé de l'année, que du 10 au 15 août. Cette année l'administration municipale s'est vu forcée d'admettre les blés nouveaux dès le 12 juillet; au dernier marché il n'y avait plus un sac de vieux blé.

Je vous ai mandé, je crois, dans le temps, que j'avais fait acheter en Angleterre six vaches et deux taureaux I>our le Roi. Ces bêtes précieuses, parties de Londres le

15 juin sur le bâtiment Y Henry Brougham, doivent débarquer à Gênes dans quelques jours. Je les ai fait adresser à Mr le Chev. Baratta (1), afin que les formalités de douane ne retardassent pas le débarquement. Mr de Castagnetto (2) lui ayant écrit au nom de S. M., je suis persuadé qu'il mettra tout l'empressement possible pour s'acquitter de la mission dont il est chargé. Cependant, comme j'ai promis à Mrs Morris, Prévost et Compagnie, qu'ils n'auraient rien à démêler avec les employés du gouvernement, je vous serai fort obligé de veiller à ce que Mr Baratta, par excès de zèle, ne fasse pas de mauvaises difficultés au capitaine.

Ce même bâtiment porte une caisse de livres à mon adresse. Le comte Avet (3) a dû écrire à la censure de Gênes, pour qu'on la laissât passer librement. Je vous serais, en conséquence, fort obligé de la réclamer en mon nom, et de me l'expédier le plus-tôt qu'il vous sera possible.

Le pauvre ministère Melbourne touche à sa fin. Je le regretterais vivement si Lord Palmerston n'en faisait pas partie. J'ai confiance dans la sagesse de sir Robert Peel et j'espère que sous d'autres formes il adoptera à peu-près les mêmes mesures de réforme commerciale qui sont devenues indispensables à l'existence de la puissance industrielle de l'Angleterre ; cependant je regretterai le droit fixe de 8 sh. par quarter proposé par Lord John Russel.

Je vous prie, mon cher Emile, de faire mes amitiés à Davidy et de croire a toute mon amitié.

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