C. DE CaVOUR
(1) Directeur des Douanes à Gênes.
(2) Intendant de la maison du Roi, c. a. d. ministre de la liste civile.
(3) Ministre de grâce et justice.
xm.
31 juillet 1841.
Mon cher Emile,
Je vous remercie infiniment des soins que vous avez donnés au troupeau de S. M. arrivé par Y Henry Brougham. Je me flatte d'avoir rendu un véritable service à l'agriculture Piémontaise, en décidant S. M. à faire venir d'Angleterre la race courtes-cornes, dont la supériorité est incontestable. Les amateurs de beef-steaks et de roast-beef s'en trouveront fort bien dans quelques années, car la viande des short-korns est infiniment supérieure à celle des bêtes des autres races. Je pense qu'Aymo (1) sera arrivé, à l'heure qu'il est; il était parti le 24 de la montagne. Comme je vous l'ai mandé, iï conduit des bêtes pour le compte de la maison Modéna. C'est un très petit envoi, dans le cas où cette maison me proposerait une affaire considérable, puis-je traiter en toute sûreté?
Accossato (2) est très solide, et, qui plus est, honnête et intelligent. C'est certainement le boulanger de Turin qui entend le mieux le commerce des blés. Je crois qu'il n'a plus l'entreprise de la immition, ce dont je le félicite, car le gouvernement payant un nombre déterminé de rations par émine de blé, il y aurait de la perte cette année que les blés sont de qualité médiocre.
(1) Berger en chef des troupeaux de montons dn comte de Cavonr.
(2) Boulanger à Tnrin et fournisseur de l'Armée.
Je ferai appeler le dit Accossato, et lui parlerai de vous; je veux cependant préalablement prendre des informations plus positives sur l'état présent de ses affaires.
Je n'ai pas de nouvelles notions à vous mander sur les blés. La récolte a été infiniment moins abondante de ce qu'on le croyait au moment même où l'on a coupé les froments. La rente des gerbes est très faible, de sorte qu'on a beaucoup de paille et peu de grain. H y aura des besoins réels. Les maïs et les haricots suppléeront jusqu'à un certain point au déficit du blé, mais ils ne nous dispenseront pas d'avoir besoin de blés étrangers. Je pense qu'il nous faudra cette année de 5 à 600 mille émines de blés exotiques pour ^besoins du pays.
A 23 francs je crois qu'il y a de la marge à spéculer ; on ne peut pas perdre beaucoup, tandis qu'on peut gagner beaucoup. Si les ports s'ouvrent en Angleterre, l'Odessa montera à 28 francs et peut-être à 30. Si vous en achetiez un 1000 d'émines, j'y prendrais, volontiers un intérêt. Il nous conviendrait peut-être, de les faire vendre à Chivasso, marché où j'ai de nombreuses relations. Je me suis fort bien trouvé des expéditions de maïs que j'y ai faites, il y a deux ans; j'ai regretté seulement, d'avoir attendu si tard à me servir de ce moyen pour écouler les grains que vous aviez achetés pour mon compte.
Si vous avez quelque inquiétude sur des maisons de Turin, faites-le moi savoir et je tâcherai de vous donner des renseignements précis sur leur compte.
Votre déroué ami
ClMILLE DE CàVOUR.
Turin, 7 août 1841.
Mon cher ami,
En arrivant de Verceil j'ai écrit hier un mot à votre maison, pour M donner Tordre d'acheter de 1500 à 3000 émines de blé d'Odessa tendre, suivant les prix. Je crois qu'il n'y a pas de temps à perdre pour spéculer sur cet article, car s'il doit y avoir de la hausse, elle se manifestera dès que la récolte sera achevée et que l'on commencera à battre les gerbes. Les pluies, au moment de la floraison, font un mal réel aux blés bien plus grand qu'on ne le pense d'abord. Nous en avons fait cette année la triste expérience. Au moment même où les moissonneurs commençaient leur besogne, on espérait encore une récolte abondante. Ce n'est qu'après avoir battu un certain nombre de gerbes, qu'on s'est aperçu qu'on avait récolté beaucoup de paille et peu de blé. Ce qui est arrivé en Piémont arrivera dans le nord de l'Europe; les agriculteurs peuvent se faire un moment illusion, mais dès qu'ils auront récolté, ils verront combien leurs calculs étaient fautifs.
Sur nos marchés il y a eu de la baisse causée surtout par la nécessité de vendre les blés avariés, qui ne sauraient se conserver longtemps ; il ne peut pas y avoir de hausse sérieuse avant le mois d'octobre. Hier, en passant à Chivasso, on m'a assuré qu'Accossato avait énormément acheté.
Les secondes récoltes sont belles et les riz magnifiques.
Je vous remercie infiniment des renseignements que vous me donnez sur la maison M., vous pouvez être bien persuadé de toute ma discrétion. Au reste les affaires que je pourrais avoir avec elle, ne sont pas assez importantes pour qu'un doute puisse m'arrêter.
Je vous remercie de nouveau, de tous les soins que vous avez donnés au troupeau que je vous avais recommandé. H doit arriver aujourd'hui ou demain à sa destination, j'espère que le propriétaire auquel il est destiné, en sera content.
Mon père est allé faire une course au Lac Majeur, et de là il compte aller à Milan. Je reste pour garder la maison.
H n'y a rien encore de décidé à l'égard du nouveau ministre de l'intérieur (1). H est probable que l'état provisoire dans lequel nous nous trouvons, se prolongera encore quelque temps.
Faites, je vous prie, mes amitiés à Davidy et croyez à ma sincère amitié.
Camille de Cavotjr.
PS. J'ai vu Accossato, il ma confirmé toutes les nouvelles que j'avais récoltées sur les récoltes. De plus il- m'a assuré que les blés manquaient dans le Parmesan, d'où l'on en avait tiré l'année dernière de grandes masses. Accossato m'a parlé des blés d'Ancône, comme de ceux qui conviennent le mieux aux besoins et au goût de ce pays. Les connaissez-vous? Veuillez me marquer leur prix.
(1) Le comte Pralormo, ministre de l'intérieur, s'est retiré à la suite d'une latte violente avec le parti congréganiste... Sa retraite a été un malheur pour le pays, car c'était un parfait honnête homme, aimant le bien pour le bien, administrant dans l'intérêt du pays et non dans l'intérêt d'une secte ou parti. Il résistait avec la plus louable énergie, à l'esprit envahissant du parti prêtre, malheureusement fomenté par les dispositions particulières du Roi. Un moment on a cru que le comte de Collegno, le plus fanatique et le plus obscurantiste du congréganistes, était ministre. La sagesse du Roi nous a sauvés de ce malheur... mais jusqu'à présent, le successeur de Pralormo n'est pas nommé. (Lettre du comte de Cavour a Mr Naville de Châteauvieux, juillet 1841).
Turin, 27 février 1844.
Mon cher ami,
Sachant qu'en affaires le temps est un grand élément de succès, j'ai été trouver, à peine votre lettre m'a été remise, le baron Manno (1) vice-président du conseil suprême de Sardaigne, et qui, mieux que personne, connaît les affaires de son pays. Voici les renseignements qu'il m'a donnés, vous pouvez leur accorder une entière confiance.
D existe trois dettes en Sardaigne. La première contractée en 1825 en des conditions analogues à celles des emprunts de Piémont. La seconde est la dette dite féodale, qui devait sVlever à 250,000 francs de rente et dont je vous parlerai plus tard. La troisième enfin est celle qu'on vient de contracter dernièrement avec Mr Magnone (2).
Je ne vous donne pas de détails sur cette dernière, attendu que l'édit de création a paru dans les journaux, il y a trois jours, et que par conséquent vous devez l'avoir *ms les yeux. J'ajouterai seulement, que le gouvernement a décidé que les rentes de cet emprunt pourraient être affectées au cautionnement des comptables en Sardaigne. % comme le nombre des personnes qui doivent donner des cautionnements dans cette île, a augmenté et augmente tous les jours, il est probable que les rentes Magnone seront très recherchées par les comptables.
(1) Le baron Joseph Manno, qui fat ensuite Président de la Conr 6e Cassation, pnis du Sénat.
(2) Banquier génois, prêta au Gouvernement 4 millions pour payer liffhachissement des feudi sardes.
L'emprunt de 1825 est garanti par les revenus généraux des finances sardes, les intérêts ne sont payables qu'à Cagliari.
L'emprunt féodal a été émis aux mêmes conditions que l'emprunt de 1825, seulement on a affecté pour en garantir le payement : 1°) le produit des douanes, qui s'élève à plus d'un million; 2°) le produit des prestations que les anciens vassaux doivent au gouvernement, en compensation de l'impôt féodal dont ils ont été affranchis , prestations qui se payent en argent et constituent un véritable impôt personnel.
La dette féodale est dotée d'un amortissement de 96,000 francs, ce qui équivaut à 2 pour OiO du capital nominal.
Ce qui a empêché que cette dette parut sur les marchés des capitaux, c'est que le Roi a voulu que les lois de fidecommis et des substitutions, qui réglaient la transmission des fiefs, s'appliquassent aux rentes féodales. Néanmoins il a accordé à tous les féodataires qui en ont fait la demande, la libération absolue du tiers de leurs rentes. Il en résulte que plus des deux tiers des titres des rentes féodales sont immobilisés entre les mains des personnes qui les ont reçus. Quant au tiers libéré il est transmissible librement, transférable à volonté, et il n'est sujet à aucune dévolution quelconque, ni en faveur du gouvernement ni en faveur des descendants des anciens propriétaires de fiefs.
Avant donc de traiter des rentes espagnoles, assurezvous bien qu'elles sont libres. Pour cela vous n'avez qu'à vérifier le titre, car celles qui sont grevées du lien d'une substitution doivent être annotées d'une manière formelle.
Le seul inconvénient réel que les rentes espagnoles présentent, et ce qui les fait moins rechercher que les rentes Magnone, c'est que les intérêts de celles-là ne sont payables qu'à Cagliari. Néanmoins le baron Manno m'a assuré qu'il avait été plusieurs fois question de les faire payer à Grênes, et qu'il était persuadé que si des porteurs de rentes faisaient une
demande pour être payés par la caisse de la marine moyennant une perte minime cette demande leur serait accordée.
Voilà, mon cher, des renseignements qui doivent vous satisfaire ; s'il y avait encore quelques points sur lesquels tous désirassiez de plus amples détails, écrivez moi librement, j'irai les puiser à la source qui m'a fourni ceux que je vous transmets ce matin.
J'oubliais de vous dire que les garanties accordées à l'emprunt Magnone, sont tout-à-fait distinctes de celles de l'emprunt féodal.
On s'attend tous les jours, à voir paraître le décret pour la formation de la banque de Gênes. Si j'apprends quelque chose à cet égard, je vous le ferai savoir immédiatement.
Les blés se soutiennent en hausse ainsi que le maïs, on m'a assuré que dans les villes qui alimentent les vallées, il s'en est vendu samedi à 4 francs. Ce serait 15 francs de hausse par minette. Je suis étonné que les prix à Gênes ne s'en ressentent pas.
Recevez mes salutations affectueuses.
Camille de Cavour.
Turin, 6 mars 1844.
Mon cher ami,
Je vous envoie, ci-joint, une note que le Baron Manno a bien voulu rédiger en réponse aux questions que je lui ai adressées sur l'emprunt Sarde de 1825,
Vous verrez par son contenu, que l'on n'avait affecté aucun revenu spécial à l'emprunt de 1825 et que, par conséquent, on n'a pas violé la promesse faite aux prêteurs en hypothéquant1 les douanes aux porteurs de l'emprunt féodal et le revenu des salines à ceux de l'emprunt Magnone.
D'ailleurs, l'emprunt de 1825 est plus qu'à moitié amorti, il n'en reste plus grand chose. L'amortissement augmenté du produit de toutes les rentes rachetées l'aura éteint entièrement dans sept ans au plus.
Je considère l'emprunt Sarde comme aussi solide, comme plus solide peut-être, que l'emprunt piémontais. En cas de guerre, la Sardaigne courrait moins de risques d'être envahie et révolutionnée que le Piémont, et par conséquent les porteurs de rentes sardes auraient plus de chances d'être payés que les porteurs de rentes piémontaises. On m'assure que l'emprunt Magnone s'est négocié à 117.
Croyez à mon sincère dévouement.
Camille de Cavotjr.
Turin, 17 mars 1844.
Mon cher Emile,
Je ne suis pas parvenu à connaître l'opinion positive du ministre de la Sardaigne relativement à la demande que vous pourriez être dans le cas de lui faire, si vous traitiez avec Magnone pour ce qui lui reste de l'emprunt de Sardaigne. Cependant je doute, d'après tout ce qu'on m'a dit, que le ministre osât accorder quelque faveur que ce fut, aux porteurs de rentes Magnone. On a tant crié contre la manière frauduleuse dont cette opération avait été faite, qu'il est peu probable que l'on facilite aux soumissionnaires les moyens de remplir leurs obligations.
Quoique vous ne puissiez pas obtenir la rémission des titres, vous feriez toujours une bonne affaire en prenant les 2,000,000 que Magnone a encore sur les bras, à 108 et même à 109. Pour que l'emprunt se classe à Turin, il faudrait que quelqu'un se chargeât d'assurer contre les
chances de remboursement. C'est indispensable pour le succès de l'opération, ici où l'on cherche avant tout, dans les placements sur les fonds, à s'assurer une rente certaine.
Si je ne me trompe, l'amortissement de l'emprunt est de deux pour cent par an, soit d'un pour cent par semestre. Dans cette hypothèse, en supposant la rente à 115, il y aurait du bénéfice à assurer à raison de 2 francs pour 1000. Il en résulterait que pour 1150 on aurait 46 francs de rente, sans chance de diminution de capital. Or l'assurance sur l'emprunt de 1831 étant de 3 francs par mille et son cours étant à 125, il s'en suit que pour 1250 francs on n'a que 44 francs de rente. C'est une différence de 100 francs sur le capital et de 2 francs sur l'intérêt, plus que suffisante pour balancer la plus grande faveur dont l'emprunt de terre ferme peut jouir pendant quelque temps.
Si vous faites cette affaire, j'y prendrai volontiers une part, car je la crois très bonne.
J'ai été aux informatiofis sur la Banque de Gênes. Voici ce que m'a dit une personne qui en sait, à cet égard, autant que le ministre lui-même.
Le projet est définitivement approuvé : il n'y a, à cet égard, aucune espèce de difficulté. Ce qui retarde sa mise en exécution, c'est rembarras dans lequel le ministre se trouve pour la distribution des actions. Vous savez que les soumissionnaires n'auront que le tiers. Les deux autres tiers le ministre s'est réservé le droit de les donner à qui il voudrait. Or il ne sait comment s'y prendre pour opérer cette répartition entre le commerce de Grênes et de Turin sans faire crier. Je vous dirai en toute confidence, que les soumissionnaires qui sont au nombre de neuf, lui inspirent très peu de confiance. Il craint que s'il n'entre dans la société d'autres maisons plus respectables du pays, la Banque ne soit très-mal administrée. En présence de ces difficultés, le ministre hésite, retarde et cherche un moyen qui est, je le crains, bien peu facile à trouver. J'ai parlé à la personne
en question, de vous. Il m'a répondu que le ministre désirait beaucoup voir votre maison prendre une part active à la Banque. Je l'ai vivement engagé à ne pas vous oublier dans la répartition des actions, et il m'a promis de rappeler la demande que vous aviez faite dans un temps. A cet égard il m'a parlé d'une double demande faite par des Mrs De la Rue, une de 200 et une autre de 100 actions. Il croyait qu'il y avait deux maisons De la Bue. Je lui ai dit qu'il n'y en avait qu'une, mais que probablement cette double demande était faite et pour la maison et pour le compte particulier d'un de ses membres.
Ces détails, dans lesquels vous pouvez avoir la plus entière confiance, étant d'une nature toute confidentielle, je vous prie de ne les communiquer à personne.
Si par hasard vous aviez quelque idée sur la manière de distribuer les actions de la Banque, écrivez-moi, je pourrai peut-être la faire goûter au ministre.
Depuis deux jours il tombe une pluie fine et douce, qui doit faire beaucoup de bien aux blés, aussi les derniers marchés on été froids.
Croyez, mon cher, à mes sentiments dévoués.
Camille de Cavour.
xvm.
Leri, 24 mars 1844.
Mon cher Érnile,
H m'est venu cette nuit une idée que je m'empresse de vous communiquer. Le ministre, je vous l'ai déjà dit, se donne au diable pour trouver le moyen de faire une répartition équitable des 2x3 des actions de la Banque, qu'il s'est réservés. Il n'a pas une très grande confiance dans l'impartialité de la chambre de commerce de Gênes, et ce
n'est pas sans raisons. Je doute que de longtemps il résolve le difficile problème, qui n'a pas de solution possible. Dans cette circonstance, si deux ou trois des premières maisons de banque de votre ville, vous, Parodi et Eicci par exemple, vous offriez au ministre de vous charger de toutes les actions qu'il a à sa disposition, en payant une prime au gouvernement, je crois que votre offre aurait des chances pour être acceptée.
Sans se faire d'illusions, il est à croire que les actions de la Banque se placeront facilement à 10 0{0 de prime. Si le ministre se contentait du 5 0]0, ce serait encore une belle affaire.
On pourrait statuer que la prime payée au gouvernement serait employée exclusivement en faveur de la ville de Gênes ; ce serait un moyen de rendre la banque populaire.
Si mon projet vous sourit, répondez-moi de suite, j'irai en parler au comte Gallina.
Les blés en terre ont une très triste apparence. Si le printemps ne leur est pas excessivement favorable, la récolte sera, tout au plus, médiocre.
On a mené de Gênes assez de blé de qualités inférieures. Cela a empêché les prix de s'élever. Les maïs se soutiennent sans hausse bien marquée.
Répondez-moi à Turin, car j'y serai de retour dans deux ou trois jours au plus tard.
Recevez mes salutations amicales.
Camille de Càvour.
8 — Bkbt. Lettres de C. Cewur.
Turin, 1er avril 1844.
A MM. De la Rue, frères. — Gênes.
Ayant été retenu à la campagne par les soins d'an procès, je n'ai reçu que hier matin la lettre collective que MM. Ricci et vous m'avez adressée le 27 dernier. Je suis revenu immédiatement à Turin et ce matin même je me suis rendu chez le comte G-allina et je lui ai soumis la proposition que vous m'aviez chargé de lui faire (1). Le ministre m'a répondu qu'il aurait eu le plus grand plaisir à traiter avec vous et MM. Ricci, mais qu'il craignait, en acceptant votre proposition, de manquer aux engagements contracté savec les fondateurs de la banque; que ceux-ci avaient fortement insisté pour qu'il fît vendre les actions à la Bourse au profit de la banque elle-même, mais qu'il s'y était positivement refusé parce qu'il redoutait d'attirer sur le gouvernement l'accusation d'agiotage. H a ajouté qu'il aurait pu avoir pour le moins 10 p. % de prime, mais qu'à tout prendre il préférerait sacrifier ce que le gouvernement pourrait gagner, et distribuer les actions entre toutes les maisons de banque. Après beaucoup d'hésitations, il s'est décidé à consulter les Chambres de commerce et ensuite à faire la répartition luimême. J'ai objecté que c'était faire un cadeau aux maisons favorisées. H a répondu qu'il le savait, mais de répartir les actions entre tant de maisons que le cadeau fût le même pour tout le monde. Je ne pense pas, m'a-t-il dit, que les
(1) MM. De la Rue frères et fratelli Ricci, en date du 27 mars, offraient collectivement an ministre des finances, de se charger de la portion des 4 millions de la banque d'escompte de Gênes, qu'il avait à sa disposition, en lni bonifiant le 5 °/0 de prime an dessus du pair.
maisons comme celle de MM: Nigra (1), obtiennent plus de 10 à 12 actions chacune.
Je suis fâché de ne pas avoir mieux réussi. Peut-être, nous y sommes-nous pris un peu tard , car il m'a paru comprendre que dans le dernier conseil de conférence, c'est à dire jeudi dernier, le ministre avait fait approuver le plan de répartition dont je vous ai parlé.
Une commission s'occupe du projet de chemin de fer; si vous le désirez, je vous tiendrai au courant de ce qui se passe à ce sujet. Où en sont les granoun? Le blé a fléchi chez nous, les maïs au contraire se soutiennent dans les environs de 4 francs la minette.
En grande hâte, recevez mes salutations empressées.
Camille de Càvotjr.
Turin, 4 avril 1844.
Mon cher Emile,
J'ai reçu ce matin votre lettre du 3, qui était contenue dans une autre de votre maison.
Je vous écris deux mots, pour vous dire que la Chambre de commerce de Turin a déjà reçu une lettre du ministre de l'intérieur pour lui annoncer la formation de la banque de Gênes et l'intention du gouvernement d'en distribuer les actions qu'il s'est réservées, entre les maisons de commerce de Gênes, Turin, Nice et Chambéry. H invite ensuite la Chambre à rendre publique cette détermination et à en- ?ager tous ceux qui désireraient des actions, à adresser leur demande à la secrétairie de la Chambre dans le délai d'un
(l) Une des premières maisons de banque de Turin.
mois. La Chambre devra dresser un tableau de ces demandes et le transmettre ensuite au ministère avec les observations qu'elle croira devoir y faire.
En grande hâte
Tout à vous Caulle de Cavotjr.
Turin, 15 avril 1844.
Avant de vous répondre, je voulais attendre de voir la tournure que prenait la souscription ouverte pour la banque de Gênes. Samedi il y avait des demandes pour près de trois millions, et cependant beaucoup de personnes, MM. Nigra entr'autres, n'avaient pas encore souscrit.
Je crois que vous devez faire une demande modérée de 50 actions, et ensuite adresser un mémoire au ministère, dans lequel vous exposeriez ce qui s'est passé lors de la première demande (1). Le ministre est persuadé que, soit vous, soit MM. Ricci, vous vous êtes retirés volontairement. En lui prouvant qu'on a mal agi à votre égard, il se peut qu'il vous traite plus favorablement que les autres maisons.
Je tâcherai de prendre, dans la journée, des informations relativement à l'affaire de Sardaigne, dont vous me parlez. Je la crois fort avantageuse, bien entendu pourvu que les titres ne soient pas grevés de quelque obligation.
Reconnaissant de votre offre, j'entrerai pour 7s' dans l'affaire. Ainsi que je vous l'avais mandé, plusieurs personnes ici songent à établir une banque à Turin. Ce projet
(1) Lors du premier projet pour la fondation d'une banque à Gênes, en 1836, qni n'aboutit pas et pour lequel la maison De la Rue frères avait souscrit pour 600,000 francs.
vient d'être repris avec plus d'ardeur depuis quelques jours. Je vous ai dit les raisons qui me portent à avoir confiance dans une banque turinaise. Toutes les années il se vend sur la place de Turin pour 40 millions de soies et Ton achète dans les provinces pour 30 millions, au moins, de cocons. C'est donc un mouvement de 70 millions qui s'effectue en grande partie au moyen du crédit. Il y a là de quoi alimenter de nombreuses opérations pour une banque d'escompte.
La banque de Turin aura néanmoins quelques difficultés à surmonter. Les maisons qui prêtent aux fileurs de la province, y sont contraires. En effet, lorsque la banque escomptera du papier à 4 p. %, ceux qui filent n'emprunteront plus à 6 et 5 de messieurs les banquiers de Turin. B.... et N...., le premier par égoïsme, le second par ignorance, ont jusqu'ici découragé tous ceux qui voulaient se mettre à la tête de l'entreprise. Mais enfin, quelques personnes plus entreprenantes se sont décidées à passer outré, ce sont MM. Vicino, Dupré, Casana et De Fernex. Cotta se joindra à eux, mais il ne veut pas se mettre à la tête de l'affaire.
Si vous jugiez l'entreprise bonne, il serait aussi convenable qu'utile, que votre nom parût parmi ceux des fondateurs. Je crois pouvoir faire la même proposition à Messieurs Ricci. Je dois cependant vous observer que la banque de Turin aura à ses débuts plus de peine à s'acclimater que celle de Gênes. Je crois que son avenir est pour le moins aussi assuré, je serais même tenté de le croire plus brillant ; mais en commençant il faudra plus de temps pour apprendre aux Piémontais à profiter d'une institution dont ils n'ont aucune idée.
J'écrirai demain à votre maison. Les blés qui avaient baissé, ont repris quelque faveur. La sécheresse se prolongeant serait très-nuisible aux emblaves.
A la bâte, je vous salue- affectueusement.
Camille de Cavour.
Turin, 16 avril 1844.
A MM. De la Rue, frères. — Gênes.
Voici les renseignements que j'ai recueillis hier sur la possibilité d'obtenir le payement en terre ferme des intérêts de la dette sarde féodale. Vous pouvez y ajouter une foi entière.
Les finances sardes étant complètement séparées de celles de terre ferme, dépendent exclusivement du ministre chargé des affaires de Sardaigne; il n'est pas au pouvoir de ce ministre d'autoriser le payement à Gênes des intérêts de l'emprunt féodal. E ne suffirait même pas pour cela de l'accord du ministre des finances, car la Chambre des comptes ne sanctionnerait pas cette disposition, si elle n'était pas ordonnée par un billet royal.
Cela étant, les porteurs de rentes sardes, désirant percevoir leurs intérêts à Gênes , devraient recourir au roi. Mais il est peu probable que leur demande fût accordée dans ce moment:
1°) À cause des complications et des embarras que causeraient à l'administration des finances de terre ferme l'établissement d'un grand livre succursal de la dette sarde à Gênes ou à Turin. Les employés du ministère prétendent que la faculté accordée aux porteurs de l'emprunt Magnone, d'être payés à Gênes, leur a donné beaucoup de besogne. H est donc à croire qu'ils s'opposeraient à ce changement et qu'on aurait bien de la peine à vaincre leur résistance, car vous savez, Messieurs, mieux que moi, que nous vivons sous le régime de la bureaucratie;
2°) Quand-même le ministère de Sardaigne serait disposé à accorder la facilité que les porteurs de l'emprunt féodal demandent, ils auraient la plus grande difficulté à
obtenir le consentement du Conseil d'État et du ministère des finances, qui sont en guerre ouverte avec lui, surtout depuis l'affaire Magnone. Il est peu probable que Mr de Yillamarina voulut engager une lutte pour une question qui ne l'intéresse que médiocrement.
La personne de qui je tiens ces notions, haut-placée dans l'administration de Sardaigne, m'a offert de me faire payer à Turin les fonds que je toucherais à Cagliari sans aucun frais. Il suffirait de les verser dans la caisse de la trésorerie et de former une requête à l'Intendant général, qui serait prévenu d'avance. Mais il ne pourrait pas me les faire payer à Gênes , parceque le ministre de Sardaigne n'a de comptes ouverts qu'avec la caisse centrale du trésor et celle des gabelles de Turin.
J'ai obtenu d'ailleurs les détails les plus satisfaisants sur les finances de Sardaigne; elles sont maintenant sur une base des plus solides et il n'y a pas de doute que, si les choses continuent à suivre le cours qu'elles parcourent depuis quelques années, elles présenteront bientôt un excédant de recettes considérable.
D'après ce que je viens de vous exposer, il me paraît difficile que les rentes sardes soient l'objet d'une spéculation avantageuse, à moins que parmi vos clients il y en ait qui voulant faire un placement stable, n'auraient pas de répugnance à laisser leurs rentes entre vos mains , et se borneraient à retirer leurs intérêts moyennant une commission que vous pourriez réduire dans des limites fort bornées, car les frais pour faire venir les fonds de Cagliari à Turin et de Turin à Gênes, seraient excessivement minimes.
Si vous persistiez dans vos projets d'achat et que vous voulussiez faire quelque arrangement à Cagliari, prévenezmoi, car j'ai sur les lieux un de mes meilleurs amis, sur le zèle duquel je puis compter de la manière la plus absolue.
Recevez, Messieurs, l'assurance de mes sentiments dévoués.
Camille de Cavour.
P8. Hier, les demandes d'actions s'élevaient déjà à 3,400,000 et l'on avait renvoyé à un autre jour près de quarante personnes, faute de temps pour inscrire leurs demandes. H paraît que tous les épiciers de la capitale et de la province ont été mis en mouvement par leurs correspondants de Gênes et de Turin. C'est un spectacle curieux à voir. Ce qui se passe est une raison de plus pour suivre le conseil que je vous ai donné dans ma lettre de hier.
XXHI.
80 avril 1844.
Je ne vois aucun inconvénient que vous demandiez 100 actions de la banque de Gênes, quoiqu'au fond cela revienne au même.
Dans votre mémoire insistez beaucoup sur ce que vous désirez avoir des actions, non pour spéculer, mais pour pouvoir prendre à l'administration de cette institution une part active. Vous direz que, faisant beaucoup d'opérations de banque, il vous importe qu'elle soit entre des mains sûres ; cet argument touchera peut-être le Ministre.
Si vous n'êtes pas pressés, vous pouvez m'envoyer votre mémoire ainsi que celui de MM. Ricci, ou bien votre mémoire collectif. Je l'enverrai au comte Gallina, ou le lui remettrai moi-même, au retour de la campagne. Du reste, vous ne perdrez rien à attendre ; je crois même qu'il vaut mieux que votre mémoire arrive en même temps que les notes des Chambres de commerce.
Les demandes ici, s'élèvent déjà à 7,000,000, je ne sais pas où elles s'arrêteront.
Les blés ont repris faveur; il paraît certain que les blés ont souflert des torts, jusqu'à un certain point, irréparables. Je vous salue à la hâte.
Camille de Cayour.
Grinzane, 27 avril 1844.
Mon cher ami,
J'ai reçu ici votre lettre du 24 courant et le mémoire que MM. Bicci et vous avez rédigé pour le Ministre. Je le remettrai à mon retour, au comte Gallina ; je le trouve aussi convenable que possible. Je crains néanmoins, qu'il ne vous fasse pas obtenir un grand nombre d'actions, car les demandes se multiplient de la manière la plus ridicule. Le mémoire cependant est de nature à faire impression sur le ministre et il peut vous être utile pour l'avenir.
Le projet de la banque de Turin est entre les mains de MM. Vicino. Nigra paraît revenir des idées hostiles qu'il avait manifestées. Il n'y a encore rien d'arrêté. Je sais seulement, que des maisons de Lyon sont disposées à s'y intéresser pour de fortes sommes. Les Genevois, aussi entreraient volontiers dans cette affaire. Un de mes amis qui cherche des placements, m'a écrit pour avoir 200 actions.
Avant de partir de Turin, j'ai eu l'occasion de causer longuement des rentes sardes avec un parent de Villamarina. Je lui ai démontré l'avantage immense qu'il y aurait pour la Sardaigne, en donnant le moyen aux porteurs de rentes, de percevoir leurs intérêts sur terre ferme. Cette personne m'a fort bien compris, et, comme lui et ses parents ont des rentes féodales, il m'a promis de chercher à persuader le ministre de faire tous ses efforts pour obtenir ce que les porteurs de rentes sardes demandent.
Je ne conçois rien au mouvement des céréales. Les apparences sont tout-à-fait médiocres, les dépôts sont faibles et malgré cela les prix ont de la peine à se soutenir. Je veux attendre le mois prochain pour me défaire de mes maïs, car en Piémont presque tout le monde croit que les prix monteront.
Il y a eu une hausse marquée sur les riz fondée sur l'opinion que le Novarrais, la Lomelline et une partie du Vercellais, ne pourront pas semer cette année, faute d'eau. Je saurai cela dans quelques jours. Il y a une sécheresse vraiment extraordinaire. Mes amitiés à Davidy.
Tout à vous Camille de Cavour.
Mon cher Emile,
Le Ministre a très-bien accueilli la demande que je lui ai fait adresser relativement à l'emprunt sarde. H a trèsbien compris que la faveur qu'on lui demandait, sans rien coûter au gouvernement, augmenterait le prix des rentes sardes et serait par conséquent, avantageuse aux sardes porteurs de ces titres. Il a déclaré sans hésiter, que si la chose dépendait de lui seul, il l'accorderait sans difficulté, mais que, comme le concours d'un autre Ministère était nécessaire, il ne pouvait s'engager à rien. Il a ajouté que si on lui présentait une demande par écrit, accompagnée d'une note où serait indiquée la manière dont l'opération pourrait se faire, il s'en occuperait et ferait tout ce qui dépendrait de lui pour faciliter le payement des intérêts de la dette sarde, soit à Gênes, soit à Turin.
Je vous engage donc à vous occuper sans délai de rédiger une demande formelle au Ministère de Sardaigne, dans laquelle vous exposerez: 1°) que vous avez acheté une forte partie de rentes féodales espagnoles ; 2°) que vous seriez disposé, tant pour votre compte, que pour celui de vos amis, d'en acheter pour des sommes beaucoup plus considérables, soit des féodataires espagnols, soit des féodataires sardes, si le gouvernement consentait à vous accorder la même faveur qui a été accordée aux porteurs de rentes Magnone, c'est-à-dire à payer à Gênes les intérêts, moyennant une déclaration faite trois mois à l'avance.
Dans ce mémoire, vous pourriez appuyer sur l'avantage qu'il résulterait pour la Sardaigne, des capitaux que les féodataires, tous grands propriétaires, retireraient de la vente de leurs rentes.
En outré, il faut que vous vous informiez des arrangements qui ont été pris à la trésoserie de marine pour le payement des rentes Magnone, et que vous étudiez le moyen de faire effectuer par ce même bureau les payements des autres rentes sardes achetées sur le continent. Si Ton établit une espèce de grand livre, rien ne serait plus simple que d'y ajouter une annexe relative aux rentes féodales et autres. Il faudrait se soumettre à payer un léger droit toutes les fois qu'on opérerait un transfert du livre principal de Cagliari sur le livre auxiliaire de Gênes. Tâchez de vous mettre eu rapport avec les employés chargés d'organiser le nouveau service de la dette sarde, et de vous entendre avec eux pour présenter au ministre un plan, qui soit facilement exécutable.
Dès que vous m'aurez envoyé les pièces que je vous demande, je les ferai tenir directement à Mr de Villamarina, sans qu'elles passent par les bureaux, qui sont, ainsi que je vous l'ai dit, opposés au nouveau mode de payement des intérêts de la dette sarde, que nous demandons.
Je crois que Mr de V. a été flatté de penser que des
étrangers voulaient placer des fonds dans les rentes sardes. H sera bon que ces notes que je vous indique, viennent de votre maison, qui est connue pour avoir des relations hors du pays.
 la hâte, mille amitiés.
Camille de Cavour.
XXYI.
27 mai 1844.
Mon cher Emile*
Je suis désolé que mes maïs vous donnent tant de peine. Cette affaire a vraiment du guignon. Puisque vous n'avez pas vendu, ne vous pressez pas, car je persiste à croire que plus Ton s'approchera de la moisson et moins l'on se fera illusion sur les résultats de la récolte.
Hier il a plu assez, ce qui a fort dérangé nos courses et nous a forcé k les renvoyer. Aujourd'hui le temps est gris et le baromètre bas.
Malgré les chances de la pluie, je vous prie de ne laisser échapper aucune circonstance pour vendre mes maïs en détail.
Rien de nouveau quant à la banque de Gênes. Le ministre accablé d'affaires n'en presse aucune.
J'attends une réponse de D... pour aller lui parler de la banque de Turin. À ce sujet il m'est venu un doute. Si vous et MM. Ricci désirez en faire partie, est-ce que votre mémoire sur la banque de Gênes ne serait pas déplacé ? Votre concours avec les maisons de Turin pourrait être attribué à un mouvement de dépit. Réfléchissez-y et faites-moi savoir votre opinion.
H n'y a rien de fait quant au chemin de fer. La commission dont je vous ai parlé, n'a point fait son rapport.
De Ferrari (1) a passé quelques jours ici, il en est reparti furieux des retards qu'on apporte dans la discussion du projet de la Compagnie génoise, dont il s'est constitué le patron.
Il est mutile de faire des demandes auprès de Mr Villamarina, si vous n'avez pas des rentes entre vos mains. Au contraire, une demande qui ne serait pas appuyée sur un fait accompli produirait un mauvais effet.
Je vous quitte pour aller à l'Exposition (2), où je suis «le garde.
Recevez mes compliments affectueux.
Camille de Cavour.
D a plu tous ces jours-ci, beaucoup de blés son versés, cependant les plaintes ne sont pas générales, de sorte que
(1) Le marquis Raphaël De Ferrari, duc de Galliera, prince de Lucedio, président de la compagnie pour le chemin de fer Gênes-Pavie , riche patricien de Gênes, pour le port de laquelle il fit don à la ville, de 20 miUions, le 7 décembre 1876. Il lui donna de même, avec son épouse, la marquise Brignole-Hale, le célèbre palais rouge avec ses collections et sa bibliothèque. U fit bâtir à Gênes plusieurs maisons pour la classe peu aisée et fut un vrai bienfaiteur de cette ville. — Son épouse yient d'y fonder le splendi^e , hôpital de St- André sur la colline de Carignan et l'hôpital de St-PhiUppe pour les enfants malades. (L. F. Belgeako, La famiglia De Ferrari di Genova. Gênes 1876),
(2) Exposition des Produits de l'Industrie Sarde, ouverte au Palais du Valentin. « Notre exposition de l'industrie quoique bien loin de celle de
• Paris, témoigne cependant, des progrès de nos fabriques. Les étoffes
• de soie, celles ponr meubles surtout, se sont fort améliorées, aussi nos « exportations augmentent rapidement ». (Lettre du 29 mat 1844, du comte de Cavour à Mr G. E. Naville de Châteauvieux à Genève),
j'ignore si les prix s'en ressentiront. Aujourd'hui nous avons le soleil, mais il est encore fort pâle et le ciel est très nuageux. Je doute néanmoins, que vous ayez haussé à Gêne-, en conséquence, je crois qu'il faut se résigner à vendre au dessous de 14 francs, s'il n'y a pas moyen d'obtenir ce prix en détail.
Je remettrai votre mémoire au ministre, dès que la Chambre de commerce de Gênes aura envoyé son travail. Je ne comprends pas pourquoi elle retarde si fort à le faire. Le ministre en est très étonné.
Demain la commission des chemins de fer doit prendre une détermination et arrêter les réponses qu'elle doit adresser au ministre (1). Je crois que les partisans des compagnies l'emporteront.
Les vers-à-soie vont médiocrement. La semence est très mauvaise, ce qui est cause que beaucoup de vers sont morts à peine éclos. Je ne doute pas que les cocons ne se payent fort cher, je vous avoue que je ne redoute pas autant que vous, les folies des fileurs. Généralement ceux qui travaillent avec leurs capitaux et qui achètent dans de certaines limites, ne font jamais de mauvaises affaires. Il y a souvent plus de bruit que de mal.
Eecevez mes sincères amitiés.
Camille de Cavour.
(1) Les affaires sont chez nous d'une lenteur désespérante, surtout depuis que la même personne (le Comte E. Gallina) cumule les deux ministères de l'intérieur et des finances (réunis en 1841). Il y a un arriéré effrayant dont on ne parviendra pas à se débarrasser si Ton ne dédouble les deux ministères. (Lettre du Comte de Cavour à Mr G. E. Naville de Châteauvieux, 29 mai 1844).
XXVÏÏI.
Turin, 3 juin 1844.
Mon cher ami.
Les rapporteurs de la commission des chemins de fer ont fait les propositions suivantes, qui, selon toutes les probabilités, seront adoptées par la commission:
1°) De fixer dès à présent le système général de chemins de fer pour les états du Roi.
Ce système comprendrait:
1°) Le chemin de fer de Gênes à la frontière Lombarde, d'après le tracé de Brunel, légèrement modifié, allant aboutir à Pavie.
2°) Un chemin de fer de Turin à Novi, par Asti et Alexandrie.
3°) Un chemin de fer de Turin à Verceil et Novare. 4°) Un chemin de fer de Novare à Àrone. 5°) Un chemin de fer de Turin à Coni, par Saluce et Pignerol.
2°) De chercher à faire exécuter simultanément et le plus tôt possible les deux premières lignes.
3°) Traiter avec la compagnie Génoise, sur les bases de leurs demandes, avec quelques modifications, dont les principales seraient de réduire la garantie d'intérêt réclamée à 4 1|4, soit 3 1x4 d'intérêt et 1 p. OiO d'amortissement, H de faire fixer la durée de jouissance de la route à 10 ans après l' amortissement complet des actions capitales.
Ce système entraine la création d'actions de jouissance, ce qui me paraît peu convenable.
4°) De traiter sur les mêmes bases avec toute autre compagnie qui se présenterait pour exécuter le chemin de fer de Turin à Novi.
Le travail de la commission est très bien fait, j'espère que le gouvernement en sera satisfait et agira suivant ses conclusions.
Il me paraît évident que la compagnie Génoise acceptera les modifications proposées. C'est d'autant plus probable, que le chemin de fer de Milan a Pavie vient d'être décidé et concédé à une compagnie dont le duc Visconti est le chef.
J'aurais assez bonne idée du chemin de fer de Turin à Novi, il n'offre que peu de difficultés. En suivant les vallées du Tanaro et du Borbo on arrive j'usqu'à Villanova, presque sans mouvement de terrain. Les communications de Turin à Asti sont très multipliées. D'ailleurs avec la garantie du 4 1x4 on ne risquerait rien. Pensez-y.
La pluie a continué de plus belle, elle a fait beaucoup de mal que le beau temps ne pourra pas réparer en entier. D'ailleurs la pluie continue.
Les vers-à-soie vont généralement mal. On parle de 50 francs le rub, pour les cocons.
A la hâte
Tout à vous Camille de Càvour.
PS. Un de nos agents, qui arrive à l'instant de Saluce, m'assure que presque tous les blés sont versés et que, pour peu que la pluie continue, elle fera des dommages incalculables. Les prix se sont relevés aux marchés de samedi, en conséquence si vous n'avez pas encore vendu mes maïs, je crois que je ne perdrai rien à attendre.
Turin, 9 juin 1844.
Messieurs De la Rue frères — Gênes.
J'ai eu ce matin une entrevue avec le comte Gallina, dans laquelle je lui ai remis le mémoire que Mrs Eicci et vous, Messieurs, m'aviez envoyé pour lui. Il Ta accueilli avec bonté, tout en me déclarant qu'il craignait ne pas pouvoir faire grand'chose. En effet, après ce que je vous ai mandé dans ma dernière lettre, il n'a pas beaucoup de marge.
J'ai manifesté au ministre le projet de fonder une banque à Turin, sur les mêmes bases que celles de la banque de Gênes, avec la faculté de prêter sur dépôts de soie. Il m'a assuré n'avoir rien de contraire à ce projet, quoiqu'il ne le crut pas fort avantageux pour le pays. Je n'ai pas pu saisir les causes sur lesquelles il fonde cette opinion, je crois qu'elle vient en grande partie de l'idée que les banques ne servent qu'au commerce étranger. C'est du moins ce que j'ai cru démêler au milieu d'un grand nombre de phrases passablement obscures. Le ministre m'a ensuite positivement déclaré qu'il n'avait aucune difficulté à admettre parmi les fondateurs des maisons étrangères établies depuis longtemps dans le pays. Je lui ai annoncé alors, que MM. Bicci et vous comptiez vous réunir à moi.
En sortant de chez le ministre j'ai été chez Mr. De Fernex (1), et nous avons convenu de faire un projet et de le communiquer ensuite à MM. Nigra et Vicino (2). Si, comme il parait certain maintenant, ces deux maisons signent avec nous, nous ne demanderions plus que la signature de
(1) Charles De Fernex banquier genevois & Tarin.
(2) Banquiers à Turin.
4 — Bert. Lettres de C. Cavour.
MM. Dupré, Soldati et Casana et celle du baron Duport, qui représente une ou deux grosses maisons de Lyon.
Dès que le projet sera rédigé, je tous en enverrai une copie, que vous voudrez bien communiquer à MM. Ricci.
Recevez, Messieurs, mes salutations empressées.
Camille de Cavour.
H juin 1844.
Mon cher Emile,
La commission du chemin de fer a opiné, contrairement à l'opinion du rapporteur, pour qu'on accordât à la compagnie du chemin de Pavie 4 p. 0x0 d'intérêt et 1x2 p. 0x0 d'amortissement. Les amis du ministre ayant tous voté dans ce sens, je dois croire que le gouvernement est disposé à accorder aux Génois de brillantes conditions. Avec la garantie du 4 0x0, certainement les actions valent au moins 110. Quoique, je vous le répète, la ligne, en elle même, soit, pour le moment, très médiocre.
Les membres de la commission, qui ont appuyé la garantie du 4 1^2, ont en même temps insisté chaudement pour l'exécution du tronc de Turin à Alexandrie. Le gouvernement serait charmé de faire pour Turin, ce qu'il fait pour Gênes. Aussi une compagnie qui se présenterait pour exécuter cette ligne, serait très bien venue.
Si on bat le fer pendant qu'il est chaud, on obtiendra la garantie du 4 1x2 et un tarif avantageux. Ce serait, je crois, une magnifique affaire. D'abord parcequ'au fond le 4 p. OxO d'intérêt et 1x2 d'amortissement vaut plus que le pair, ensuite, parceque je crois la ligne d'Alexandrie bonne.
Je crois qu'elle ne coûterait pas plus de 27,000,000, car il y a peu d'ouvrages d'art à exécuter et les terrains ne
seraient pas ruineux. On transporterait sur cette route une quantité énorme de marchandises. En comptant au plus bas, le Tin seul donnerait de 4 a 5 cent mille francs par an. On aurait ensuite toutes les denrées venant de Gênes et Savone. Les sels, les coloniaux, les laines, les cotons, les huiles, etc. Asti fournit de légumes Turin. Le Piémont fournit à Alexandrie et Gênes la plus grande partie du bétail qu'on y consomme; la houille deviendrait aussi un objet de transport important; plusieurs usines à gaz en employent déjà une certaine quantité. D'après toutes ces considérations, je crois qu'on peut évaluer à 1,500,000 la recette des marchandises.
Les voyageurs produiront autant: 1°) Parcequ'il y a déjà un mouvement très considérable entre Turin, Chieri, Asti et Alexandrie; 2°) Parceque la route en fer attirerait la plus grande partie des provinces d'Alba et Casai, qui maintenant se rendent à Turin par d'autres routes; 3°) Parceque les communications entre Gênes et Turin deviendraient infiniment plus fréquentes. Il existe fort peu de rapports entre ces deux villes maintenant, mais du jour où elles seraient à quelques heures de distance, il s'établirait entr'elles un mouvement en rapport avec leur richesse et leur population; 4°) Tant que le chemin de fer de Novare ne sera pas fait, on passera à Alexandrie pour se rendre à Milan, ce sera là, pendant quelques années du moins, une source abondante de recettes.
Vous voyez, d'après ce que je viens de vous dire, que mon calcul n'est pas exagéré, je le crois de beaucoup au dessous de la vérité. Au reste, il me serait facile d'avoir sur le mouvement actuel des notions précises. En partant de la base de recette brutte 3,000,000, la recette nette peut %e évaluée à la moitié, 1,500,000, ce qui pour 27,000,000 établirait un intérêt de 5,50. Ce ne serait pas énorme s'il y avait des chances à courir, mais avec une garantie derrière soi de 4 1$ c'est beaucoup.
Si mes raisonnements vous paraissent fondés, vous devriez écrire à Mr Adolphe d'Eichtal (1) qui est de première force pour ce qui concerne les chemins de fer. Il est probable qu'il s'unirait à vous pour traiter cette affaire. D'après ce qu'on m'écrit de Genève, avec la garantie du 4 1$ on trouverait beaucoup d'argent dans cette ville.
Je vous le répète, si on veut faire une bonne affaire il ne faut pas perdre de temps, il faut profiter du moment où l'on traite avec la Compagnie génoise. Plus tard si l'on voit que le gouvernement garantit le 4 Ij2, il y aura concurrence. Parlez de cette affaire à MM. Eicci, mais surtout écrivez à Mr d'Eichtal.
L'affaire de la banque marche bien, seulement le nombre des amateurs augmente. Mr Cotta (2) s'est déclaré en sa faveur. Il sera fort utile, car c'est un homme capable et qui a beaucoup d'influence sur le commerce.
Hier le vieux V... est venu me trouver, il a commencé par me pérorer, pendant une heure, contre la banque de Turin. Je me suis gardé de le contrarier, car je désirais connaître à fond son opinion. Après m' avoir clairement démontré que ce serait une affaire détestable, il a fini par me dire que cependant, si on la faisait, il se chargerait volontiers d'une partie des actions, qu'il en prendrait même, pour nous aider, le quart ou au moins le cinquième. J'avoue que je suis parti à ces mots d'un grand éclat de rire. Je crois qu'on peut améliorer les statuts de la banque de Gênes; on y travaille activement.
Je pars demain pour Verceil. Je désirerais à mon retour recevoir les pouvoirs nécessaires pour signer en votre nom et en celui de MM. Eicci comme fondateur. Je signerai pour mon compte, car mon frère désire placer 100,000 francs dans
(1) Banquier à Paris.
(2) Le chevalier Joseph Cotta, banquier a Turin, plus tard sénateur du Royaume, un des hommes les plus bienfaisants de son temps.
cette affaire et j'ai des demandes de Genève pour des sommes beaucoup plus considérables.
Vendez mes maïs, ou donnez-les pour rien, mais pour l'amour du ciel, que je n|en entende plus parler.
A la hâte tout à vous
Camille de Cavour.
PS. La chaleur est excessive, elle a fait beaucoup de tort aux cocons et elle ne vaut pas grande chose pour les
blés.
Tarin, 25 juin 1844.
A Messieurs De la Rue frères,
J'ai reçu à Léri la lettre par laquelle MM. Eicci frères et vous m'autorisez à comprendre vos noms parmi ceux des fondateurs de la banque de circulation, d'escompte et de dépôt, qu'on a le projet d'établir à Turin.
A mon retour j'ai trouvé l'affaire fort avancée, les statuts rédigés en français sont maintenant entre les mains de Mr Cotta, qui s'est chargé de les traduire en italien. Ils sont calqués sur ceux de la banque de Gênes, avec de notables améliorations dont les deux principales consistent : 1°) A déclarer insaisissables, sauf en vertu d'un jugement, les comptes courants de la banque ; 2°) A faire considérer comme négociant toute personne tirant, acceptant ou endossant un billet escompté par la banque. Cette dernière clause est vitale, car le succès de notre entreprise dépend surtout des affaires auxquelles les opérations agricoles donnent lieu.
La banque trouve une grande faveur partout. Le malheur, maintenant, c'est que tout le monde veut en être. Il est un grand nombre de maisons qu'il est impossible d'exclure.
Depuis ma dernière, ont demandé à faire partie des fondateurs: MM. Long et fils, MM. Sella, Bertini, Mancardi. Todroz et Levi (1).
Je crois que la semaine prochaine il y aura une réunion préparatoire, elle aurait eu lieu plus-tôt, si ce n'eût été l'époque de l'achat des cocons.
Kecevez mes salutations empressées.
Camille de Cavour.
Turin, 6 juillet 1844.
Mon cher Emile,
Je crois que je n'en viendrai jamais à bout, avec cette malheureuse banque. Voici ce qui arrive. Ainsi que je vous l'avais mandé, les bases principales avaient été acceptées par tout le monde ; il était convenu que vous, MM. Eicci et Mr Emilio Vitta, figureriez au nombre des fondateurs ; les statuts rédigés en français par le baron Duport avaient été traduits en italien par Cotta, qui était devenu tout-à-coup un des plus chauds partisans de la banque. Un seul inconvénient s'était manifesté, c'était le grand nombre de personnes qui avaient successivement demandé à figurer parmi les fondateurs. Nous en comptions déjà 27 et il aurait fallu aller au moins jusqu'à trente. En effet, ayant admis quelques maisons de second ordre, il fallait les admettre à peu près toutes. Cependant ce n'était pas, à mon avis, un grand malheur, car cela assurait, dès ses débuts, à la banque, une nombreuse clientèle.
Les choses étaient à ce point, lorsque l'autre jour MM.
(1) Banquiers à Turin.
Xigra, Barbaroux, Cotta et Vicino (1), se sont réunis et, après une longue discussion, ils ont délibéré qu'ils n'adhéreraient au projet, qu'autant que le nombre des fondateurs fût réduit à 10, pris tous parmi les personnes résidantes à Turin et qu'il fût stipulé que, pendant trois ans, les fondateurs seraient tenus de garder au moins 50 actions. Ds m'ont envoyé communiquer cette décision, en me disant qu'elle ne pouvait pas me déplaire, puisqu'étant au nombre des fondateurs, j'aurais eu le même nombre d'actions que vous, Bicci et moi, dans le projet primitif. Us prétendent que cette mesure ne choquera pas les maisons de second ordre, dont ils répondent. Leur but unique est, disent-ils, d'éviter les difficultés et les embarras que le concours d'un trop grand nombre de personnes amène dans les débuts d'une entreprise. Mon premier mouvement a été de les envoyer tous aux cent mille diables , eux, leur projet et la banque. Mais après avoir ragé quelque temps, j'ai pensé que si je rompais avec ces Messieurs, la banque ne se ferait plus, ni par eux, ni par nous, car s'il eût été possible, même facile de la foire sans eux, s'ils s'étaient déclarés dès le principe, ce serait maintenant extrêmement difficile, s'ils venaient à faire une scission et à nous faire une guerre ouverte. Ces quatre maisons étant les plus riches et les plus influentes sur la place, elles trouveraient le moyen de nous susciter toutes espèces d'entraves.
Si je m'étais retiré, ces Messieurs n'auraient pas été en avant, car, au fond, Nigra, et Barbaroux ne désirent pas rétablissement de la banque, et Cotta n'aurait pas osé marcher tout seul. Or, comme je crois que le pays a essentiellement besoin d'une institution de crédit, je n'ai pas voulu sacrifier son avantage pour une question personnelle. En conséquence, je n'ai rien répondu et j'ai demandé huit jours pour vous écrire.
(1) Banquiers & Turin.
Si, par suite de cette détermination, vous pensez qu'il faille tout rompre, je le ferai, car avant tout je désire ne rien faire qui puisse vous blesser, vous ou Messieurs Ricci.
Si, au contraire, vous croyez qu'il faut transiger avec ces Messieurs, je vous propose de faire l'affaire en compte à tiers, entre vous, Messieurs Ricci et moi. Si elle réussit vous aurez à peu près le même nombre d'actions que s'il y avait eu trente fondateurs.
J'attends à cet égard, une prompte réponse.
Selon le projet de Nigra, Barbaroux, Cotta et Vicino, les fondateurs seraient, en outre d'eux quatre : Litta et C, De Fernex, Mestrezat, Todros et fils, Dupré et moi.
J'ai écrit hier une immense lettre à Mr Odier (1), sur le chemin de fer d'Alexandrie. En voici le résumé:
Trois lignes ont été arrêtées: celle de Gênes à Pavie; celle de Turin à Alexandrie; celle du Pô à Arona.
Le gouvernement a été autorisé à traiter avec des compagnies. H a été déclaré que pour obtenir leur concours, on pourrait leur garantir un intérêt, pourvu qu'il n'excédât pas le fonds d'amortissement compris 4 1x2, et que la concession ne s'étendît pas au delà de 60 ans.
Voilà les bases adoptées dans le dernier conseil. Le roi paraît décidé à les appliquer.
La Compagnie génoise n'a aucun droit sur le tronc de Turin à Alexandrie. H est vrai que dans les premières patentes ce droit leur avait été réservé. Mais alors ils ne demandaient rien; or, s'ils veulent une garantie d'intérêt, le premier contrat est annulé et ils ne peuvent plus prétendre aux faveurs qu'il leur réservait.
D'ailleurs, Mr Cavagnara (2) est venu me trouver et, d'après ce qu'il m'a dit, il me paraît que la Compagnie génoise ne se soucie pas d'entreprendre à la fois les deux lignes.
(1) Gabriel Odier banquier à Paris, beau-frére de Mr Emile De la Me.
(2) Génois, agent d'affaires.
Je tous le répète, si Ton pouvait obtenir du gouvernement la concession du chemin de fer, avec la garantie du 4 li2 p. OtO pendant 60 ans, je dirai même 50 ans, ce serait une affaire où il y aurait au moins dix millions à gagner.
Il est sûr que les capitalistes regarderaient ces actions, au bout de quelque temps, comme un fonds public, et que leur cours se réglerait d'après celui des rentes de l'État. Or celles-ci ne rendent guère plus du trois. Calculez ce que coûte la rente et ce qu'elle donne, en déduisant l'assurance contre le remboursement, et vous trouverez qu'elle se négocie au taux de 3 4x10.
Lorsque vous serez à Genève, je vous prie d'aller voir Mr Naville Edouard (1), qui s'intéresse beaucoup au chemin de fer d'Alexandrie.
La récolte du blé est à peu près finie; elle est bonne ordinaire ; ce qui la distingue, c'est sa bonne qualité. Cela fera gagner une cinquantaine de mille francs de plus à Capello et Accossato, qui, recevant le prix de leur fourniture à la mesure, tandis qu'ils fournissent au poids, gagnent en proportion de la bonté moyenne des récoltes.
Recevez, mon cher, l'assurance de mes sentiments dévoués.
Camille de Cavour.
xxxin.
Turin, 9 juillet 1844.
Mon cher Emile,
Je répondrai demain à votre maison, je me borne aujourd'hui à vous accuser réception de la lettre collective que MM. Ricci et vous, m'écrivez, pour m'autoriser à signer
(1) Mr. G. Edouard Naville de Châteauvieax, conseiller d'état & Genève.
pour votre compte, comme pour le mien, un engagement comme fondateurs de la banque de notre ville. Depuis ma dernière lettre, j'ai vu Cotta qui est la seule personne qui comprenne bien l'affaire. H m'a dit qu'en réduisant le nombre des fondateurs à dix, il n'avait eu qu'un objet en vue, celui d'éviter que les marchands de soie fassent en majorité dans le conseil. H prétend que cela aurait les plus graves inconvénients et peut-être n'a-t-il pas tort. Si on avait été juqu'à 15, cela serait certainement arrivé.
Nigra et Vicino n'entendent absolument rien à l'affaire. Barbaroux en est ennuyé, quoiqu'il la comprenne fort bien. Le seul vous dis-je, qui va bon jeu, bon argent, c'est Cotta. Cela nous suffit, car, quoique moins riche que Nigra et Barbaroux, Cotta a plus d'influence qu'eux sur la place.
Demain, je l'espère, nous terminerons quelque chose.
Les banquiers de Genève, à qui j'avais parlé du chemin de fer d'Alexandrie, ont pris feu ; ils voulaient déjà envoyer ici l'un d'eux. Je leur ai conseillé d'attendre votre arrivée et celle de Mr G. Odier. Cela me donnera le temps de connaître plus positivement les intentions du ministre.
Mr Cavagnara est venu me trouver, avant son départ pour Gênes. Je lui ai parlé du projet du chemin de fer d'Alexandrie, et c'est à moi qu'il a dit qu'il était persuadé que la Compagnie génoise serait charmée de s'entendre avec une Compagnie turinaise. Je ne crois pas qu'il ait rien traité avec Mestrezat (1), cependant je m'en assurerai.
Je vous engage fortement à faire partie de la Compagnie qui se formera à Gênes, soyez persuadé qu'avec la garantie, les actions seront très recherchées. L'amortissement agit chaque année avec une nouvelle vigueur, les capitaux s'accumulent et leur emploi devient de plus en plus difficile.
Si vous voyez à Gênes Mr Gustave Levol, le jeune com-
(1) Banquier suisse à Turin.
pagnon de Mr Rigal, veuillez lui faire mes compliments et lui dire que je lui ai adressé à Gênes une lettre, que Mr Naville m'avait envoyée pour lui.
Recevez à la hâte, mes salutations empressées.