C. DE CàVOUR
Turin, 12 août 1844.
Mon cher ami,
J'ai reçu avant-hier, à Santena, votre lettre du 8 cour. Je suis bien sensible à tout ce que vous me dites d'aimable sur votre trop court séjour à Santena. J'aurais désiré, ainsi que toute ma famille, que vous n'eussiez pas été aussi pressé et que vous eussiez pu vous arrêter plus longtemps avec nous. J'espère que, puisque vous avez appris le chemin de Santena, vous ne passerez plus devant, sans venir vous y reposer au milieu de ma famille qui se fera toujours une fête de vous voir.
Il paraît certain que Gallina se retire. Le Roi a envoyé Castagne auprès de lui pour s'assurer de son état, il l'a trouvé dans l'impossibilité ni d'écrire, ni de lire. Là dessus un grand parti a été décidé, mais le Roi le tient encore caché. Villamarina, qui faisait le malade, a recouvré de suite la santé, et ce matin il est parti pour Raconis, pour aider l'enfantement du nouveau ministère. Son intervention nous préservera de Collegno (1), mais nous vaudra-t-elle Al-
(1) Le général Giacinto Provana di Collegno (1793-1856) avait fait la campagne de Moscou, puis était entré au service sarde. Compromis en 1821, il dnt s*exUer jusqu'en 1848, où Charles Albert le nomma ainiitre de la guerre, oharge qu'il céda bientôt à son ancien compagnon d'armes, Perrone. Collegno fit partie de la députation qui porta
fieri? (1) Tant que nous ne connaîtrons pas le successeur de Gallina, il faut suspendre toute démarche.
Les ingénieurs se sont mis à l'ouvrage. Barbaroux était à Poirino lundi. Ils paraissent déployer une grande activité. Du reste, je ne fais qu'arriver de Santena, de sorte que je ne sais rien de précis. J'espère vous mander des nouvelles plus intéressantes, dans le courant de la semaine.
Une maison de Marseille, MM. G. R. de la T.... et C, m'a écrit pour m'offrir du guano, à livrer aux premiers mois de l'année prochaine. Avant de lui répondre, je désirerais avoir quelques notions sur la moralité de ces Messieurs, car la valeur du guano dépend entièrement de sa composition chimique. Si, en effet, il répondait à l'analyse qu'ils m'ont envoyée, il y aurait convenance à en acheter pour fumer nos terres; mais il faut pouvoir compter sur la fidélité et l'exactitude de ces Messieurs.
à Oporto, à Charles Albert, l'adresse du parlement sarde. En 1852 il représenta le Piémont à Paris, puis en 1854, il commanda la division militaire de Gênes, où il se distingua par son dévouement à secourir les cholériques, pendant la terrible épidémie de cette année. Sa santé chancelante l'obligea ensuite à prendre sa retraite.
(I) Le marquis César Alfieri di Sostegno (1799-1869), ami intime du comte de Cavour, avec lequel il se lia chez Je marquis de Barolo, leur ami commun, et avec lequel il travailla à organiser la statistique du royaume et les Asili infantili de Turin. Ministre de Sardaigne en Russie en 1825, il fut chargé en 1833, avec Cesare Balbo, de la réforme des prisons sardes. Président de l'institution de la maternité à Turin, conseiller d'État en 1838, président de l'Association agraire en 1842, Magistrat de la réforme des études en 1844, où il rendit d'immenses services à l'instruction publique, ministre ensuite de l'instruction publique, il concourut pour une large part, à obtenir du roi Charles Albert la Constitution de 1848. Sénateur, vice-président, président du Sénat, il fat rapporteur, le 18 janvier 1850, sur le traité de paix avee l'Autriche et en 1855, sur celui d'alliance avec la France et l'Angleterre. César Alfieri fut, à juste titre, un des hommes les plus estimés et les plus influents de son temps. Son fils Charles, fondateur de l'École des sciences sociales à Florence, épousa la nièce du comte de Cavour, Joséphine de Cavour.
D tous sera facile de vous procurer à Marseille ces renseignements; vous m'obligerez beaucoup en me les transmettant le plus tôt possible , car je tiens à ne pas trop tarder à répondre à MM. GL. R... qui se sont montrés très polis à mon égard.
Recevez mes compliments amicaux.
Camille de Cavour.
Turin, 31 août 1844.
Mon cher Emile,
Vous aurez déjà su les nominations de MM. de Revel (1) et Des Ambrois (2) aux ministères des finances et de Tinté-
(1) Le comte Octave Thaon de Revel, né a Turin le 26 juin 1803, mort le 10 février 1868, fut ministre des finances de 1844 à 1849; le marquis Vincenzo Ricci le remplaça dans ce poste, pendant peu de mois, et Revel reprit ces fonctions pendant le ministère Alfieri-Perrone. Revel concourut largement, a obtenir la médiation de la France et de l'Angleterre, après les désastres de 1848. Après la chute de ce ministère, Revel fut, successivement, député au Parlement par plusieurs collèges et devint sénateur en 1860. Il fut un des adversaires de Cavour, en fait de théories financières et ne partageait pas ses idées libre-êehangi$te$. H fut nommé Commissaire royal à Londres en 1851, lors de l'emprunt Hambro.
(2) Le chevalier Louis de Nevache Des Ambrois. « Le comte Gailin* a du se retirer à cause de l'affaiblissement de sa santé, son crédit s'est borné à empêcher la nomination d'un partisan déclaré du parti jésuitique. Le Roi à nommé Mr Des Ambrois, jeune et habile administrateur, qui, bien-qu'élève du comte Gallina et ami d'Alfieri, n'était pas de taille à effrayer le parti congréganiste ». (Lettre du comte de Cavour à Mr Naville de Ch&teauvieux, septembre 1844). « Je crois qu'il arrivera «ux mêmes résultats, que le comte Gallina et reconnaîtra les difficultés qui s'opposent & l'exécution des chemins de fer par l'état ». (Ibid). Louis
rieur. Le comte Gallina est nommé grand archiviste et conserve l'entrée du Conseil. Je considère ces nominations comme favorables aux chemins de fer et aux compagnies, cependant je ne puis avoir une opinion positive sur Mr Des Ambrois, car je ne sais rien de lui, sinon que c'est une créature de Gallina et d'Alfieri. La position ne tardera pas à se dessiner d'une manière positive. Je vous écris fort à la hâte/ car je ne fais que d'arriver de Pignerol, où j'ai assisté au congrès agricole. J'ai passé cinq jours à Campion, avec Rora, qui est tout fier d'avoir été couronné trois fois, en récompense de ses travaux champêtres.
La maison D... jouit d'une très bonne réputation, ce ne sont pas des aigles, mais de fort honnêtes gens. Je considère qu'on peut sans danger leur faire un crédit de cinquante à soixante mille francs.
La récolte de maïs est décidément médiocre, les prix se soutiennent.
6 novembre 1844.
Mon cher É7nile,
Je prends la liberté de vous recommander le porteur de ce billet, fils du portier de notre hôtel. Étant en garnison
Des Ambrois de Nevache était né à Oulx, dans la Vallée de Suse. Il contresigna, en sa qualité de ministre, le Statut de Charles Albert et la «déclaration de guerre a l'Autriche» Ministre des travaux publics (Cabinet Balbo), député de Suse au Parlement, nommé sénateur le 18 -décembre 1849, il représenta le Piémont à Zurich et a Paris, président du Conseil d'État et enfin président du Sénat, il mourut à Rome le 4 décembre 1874.
Gênes, il s'y est marié ; le temps de son service militaire expiré, il a servi comme domestique plusieurs étrangers. Maintenant il se trouve sur le pavé. Si vous pouviez l'aider à se placer chez quelques-unes des personnes qui viennent à Gènes pour y passer l'hiver, tous me rendriez un véritable service.
Je viens de faire un voyage agricole avec César Alfleri. Nous avons parcouru les provinces qui bordent le P<5, depuis Casai jusqu'à Pavie. Ce sont de beaux pays, admirablement bien cultivés. L'agriculture y a fait et continue à y faire des progrès énormes. La Lomelline est soignée comme un jardin. La culture des prairies et celle des mûriers y sont aussi avancées qu'en Lombardie.
Partout on nous demandait des nouvelles du chemin de fer. Nous étions fort embarrassés à répondre, car Alfieri n'en savait pas beaucoup plus que moi. Le Roi se décidera peutêtre pendant son séjour à Gênes. Le parti qui pousse à l'exécution par l'État me paraît gagner des forces. H flatte l'amour propre du Eoi. Le ministre actuel n'est pas de force à lui résister.
Je vous écrirai au long, un de ces jours, par la poste.
Tout à vous Camille de Cavottc.
xxxvn.
Turin, 12 novembre 1844.
Mon cher Érnile,
Je vous remercie de la lettre que vous m'avez écrite le 9 et qui ne m'a été remise que hier matin.
Ce que vous me dites au sujet des actions du gaz, me parait fort sensé ; j'attendrai donc l'émission des titres pour vendre mon action et demi. Les coupons seront plus faci-
lement négociables et il est probable, pour peu que l'affaire marche, qu'ils se vendront au dessus du pair.
La baisse des actions de la banque ne m'étonne pas, quoique je ne croie pas qu'elle soit fondée sur des raisons solides. Il me paraît évident que s'il y a eu des retards, il n'y a pas eu des dommages réels. Je crois que, vu la rareté des écus , causée par la manie de thésauriser qui s'est emparée du gouvernement, et les inconvénients que présentent les mauvaises monnaies d'or, qui surchargent les marchés intérieurs, les billets de la banque de Grênes seront recherchés en Piémont. Il suffira pour cela qu'elle ait à Turin un correspondant qui change ses billets moyennant une petite prime.
Un de mes amis avait pensé à faire une spéculation sur ces valeurs, il désirerait savoir ce qui lui en coûterait en frais d'achat, courtage et commission compris. Veuillez me donner à cet égard des renseignements positifs.
Le Roi étant à Gênes , vous en saurez plus que moi sur la question des chemins de fer. Ici l'on commence à murmurer contre l'inaction du gouvernement. Quoiqu'on puisse dire et faire, je ne pense pas que la question fasse un pas avant le printemps.
Je ne crois pas que les blés haussent. La récolte n'a pas été abondante chez nous, mais il paraît qu'elle a été énorme dans le nord, surtout en Angleterre.
Les mais ont peu donné dans tous les pays où l'on n'arrose pas, aussi leur prix se soutient. La vente des maïs de la Mer-Noire n'aura pas une grande influence sur nos marchés, car décidément nos consommateurs n'en veulent pas.
Les riz, quoique la récolte ait été bonne, se soutiennent. On m'a assuré que cette année l'Inde et l'Amérique ne peuvent envoyer en Europe que de faibles quantités de riz; cela nous assurerait de bons prix jusqu'à la récolte prochaine.
Je joins à ma lettre un petit billet de ma grand'mère qui
s'adresse à tous pour satisfaire une fantaisie d'une de ses amies. Je crains que tous n'ayez de la peine à trouver des chinoiseries à Gênes , car il ne m'a jamais paru qu'on y eût beaucoup de goût pour des babioles de ce genre. Adieu, cher ami, croyez à mes sentiments dévoués.
Camille de Cavour.
XXXVIÏÏ.
Verceil, 22 octobre 1845.
Mon cher ami,
J'ai écrit à votre maison relativement au transport du guano, en lui envoyant copie du traité que j'ai passé avec le charretier Cipriano. Je ne regrette pas le retard que nous fait subir le capitaine Cumming, pourvu toute-fois, qu'il ne soit pas cause de prix additionnels à Liverpool. Si vous écrivez à MM. Melwisch et De la Bue (1), veuillez leur toucher deux mots à ce sujet.
Le chemin de fer de Pignerol peut devenir une bonne ou mauvaise affaire, selon les conditions que le gouvernement imposera à la compagnie cessionaire. Si celle-ci obtient de s'embrancher au-delà de Moncalier, sans être assujettie à un fort péage pour l'usage du tronc commun avec le chemin de Gênes, elle peut se tirer d'affaire. Mais si on l'oblige à un débarcadère spécial, ou si l'État la force à lui payer un péage élevé, l'affaire sera mauvaise.
Pignerol est un cul-de-sac, très-riche, très-peuplé, il est vrai, mais au-delà duquel il n'y a que des montagnes infranchissables. L'ouverture du Mont-Genèvre n'aurait pas une grande influence sur cette route, car entre Pignerol et les frontières françaises il y a , outre cette montagne,
(1) Négociants à Liverpool.
5 — Bebt. LtUrm de C. Cavour.
le col Sestrière à passer, ce qui rendra préférable, soit pour les moyens ordinaires de communication, soit pour ceux à vapeur, la vallée de la Doire qui , entr'autres mérites , a celui d'avoir donné le jour à notre ministre de l'intérieur. Si le gouvernement favorise cette entreprise et si la route ne coûte pas trop, la compagnie Rora peut prétendre à un honnête bénéfice. Ne vous pressez pas de répondre aux ouvertures qu'on vous fera ; lorsque j'aurai étudié cette affaire je vous la ferai connaître en détail.
Les projets pour Parme me paraissent absurdes; je sais qu'il est arrivé à Turin des aventuriers anglais de la pire espèce, pour traiter un de ces chemins. Ne les laissez pas approcher de vous.
•Le projet de percer les Alpes pour unir la Suisse allemande avec les lacs de la Haute Italie est sérieux. Des ingénieurs piémontais et grisons ont fait des investigations pour trouver un passage facile à travers la grande chaîne. Ils assurent que la route est faisable, mais pour sûr elle ne saurait être profitable.
En fait de chemins de fer il y a une règle générale, c'est qu'il n'y a de bonnes lignes que celles qui sont alimentées par le mouvement national. Les lignes qui vont à la frontière ne valent rien. Voyez en effet le chemin de Strasbourg à Bâle. Le chemin du Nord forme une exception, mais sans compter qu'on ne saurait trouver des foyers de population comparables à Londres , Paris et la Belgique, il faut ajouter que ce chemin traverse les provinces les plus riches et les plus peuplées de la France.
Le Piémont sera probablement envahi par les spéculateurs en chemins de fer. Quant à moi, je ne connais qu'une seule ligne qui fût véritablement excellente. Ce serait celle qui de Turin irait s'embrancher près de Verceil sur le chemin de Gênes à Arona. Je saurai si le gouvernement y songe ou s'il est disposé à la concéder. Dans ce cas, je vous en préviendrai. Pour vous donner une idée du mou-
renient qu'il y a sur cette ligne, il me suffira de vous dire qu'aujourd'hui la ville de Chivas est traversée chaque jour par 26 diligences, sans compter un nombre infini de voitures de particuliers et de louage. Cette ligne vaut celle d'Alexandrie, j'en ai l'intime conviction.
La récolte du riz traîne en longueur, les grains mûrissent mal, même chez nous qui avons des terres et des eaux de première qualité. La pluie nous contrarie excessivement ; somme toute, je crois que la récolte ne réalisera pas les espérances que l'on avait conçues.
Les mais sont assez beaux.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Cavour.
Leri, 14 janvier 1846.
Mon cher ami,
Je m'empresse de répondre d'une manière catégorique aux diverses questions que contient votre lettre du 10 courant.
1°) J'ignore ce que Eora a offert au gouvernement ; ce que je sais fort bien, c'est qu'il n'a jamais eu l'intention de garder les */4 de sa part du chemin de Pignerol. Le gouvernement défend la vente des promesses d'actions, mais il n'a jamais songé à entraver la négociation des actions, nue fois que la société anonyme sera fondée.
Les fondateurs sont dans le cas de verser Vio facilement; il y en a deux qui sont fort légers : MM. B.... et D...., mais on les dit appuyés par des maisons solides. Dans l'état actuel des choses, ils n'auraient pas de peine à céder leur part d'intérêt, car le chemin de Savigliano a été accueilli du public avec une grande faveur.
Nigra est tout capot de n'avoir demandé au début qu'un vingtcinquième, et plusieurs bonnes maisons de Turin cherchent à se procurer une demi action de fondation. Cette première réponse répond à vos 8m6 et 4me questions.
2°) J'ignore si les actions de Savigliano pourront être cotées à Paris et à Vienne. J'ai l'idée que l'affaire restera dans le pays, ne dépassant pas ses moyens.
8°) L'affaire du St-Gothard est un job dans toute la force du terme. H n'y a pas un fondateur, Nigra tout le premier, qui pense à mettre un sou dans cette affaire qui n'a pas le sens commun.
4°) J'ai écrit à Odier, mais je lui ai à-peine parlé de Savigliano, car je n'aurais pas pu lui offrir un intérêt qui méritât d'attirer son attention sur cette affaire. Mon but a été de lui parler de la ligne de Turin à Novare, que je persiste à considérer comme une affaire capitale, sous tous les rapports.
5°) Nous avons, mon frère et moi, */%s chacun. Mon frère est très-animé, possédant de grandes propriétés à Savigliano même et dans les environs, il veut garder son intérêt. Quant à moi, je n'ai voulu prendre d'engagement avec personne , si ce n'est avec Mr de St-Marsan (1), qui est mon intime ami et qui certainement ne voudra pas s'engager pour plus de 20,000 francs. J'ai donc yl5. Si vous voulez la moitié de l'affaire, je vous l'offre volontiers. Nous entendrions facilement les conditions de notre compte à demi. Je vous laisse libre de traiter, soit pour vous seuls, soit d'accord avec MM. Ricci; seulement, soit dans un cas, soit dans l'autre, je ne pourrais pas vous céder au-delà de Vk-
(1) Capitaine d'artillerie, fila du comte de St-Marsan, exilé et condamné à mort pour sa participation aux événements de 1821. En 1854 le comte de Cavour, étant ministre, l'envoya comme commissaire sarde an quartier général français en Crimée, où il fut atteint du choléra et en mourut en peu d'heures.
L'affaire, je vous le répète , est destinée à rester dans le pays qui possède les capitaux qu'elle exige. Par amour propre ou par intérêt, tous les principaux marchands de soie voudront avoir une part dans cette affaire ; cela assure un concours à peu près suffisant.
Je ne crois pas que le chemin de fer de Pignerol lui fasse concurrence , car la compagnie qui veut le soumissionner renferme peu d'hommes sérieux. Quant au chemin des deux lacs, c'est une véritable plaisanterie. Magnone et Prandi ont cru organiser une attaque pour prendre les capitalistes anglais. Je ne sais s'ils y parviendront , mais à Turin ils n'ont rien à espérer. On ne peut songer aux rails qu'après avoir obtenu la concession définitive. Alors nous verrons de nous servir de l'intermédiaire de MM. Melwisch et De la Me.
Le Boi s'est montré on ne peut plus favorable au projet. Il en a parlé à plusieurs reprises à mon père. Nous avons eu soin de placer à la tête de la Société quelqu'un qui lui est particulièrement agréable, le marquis de Parnpwra (1), choix, au reste, excellent car le dit marquis est un homme de beaucoup de bon sens, qui a cent mâle livres de rente en terres, et qui a marié son fils unique à M. Ile de Praslin, petite-fille de Sébastien.
Nous n'avons encore rien décidé quant à l'ingénieur. Le comité compte s'adresser à Mr Maus (2) pour avoir sa
(1) Intendant de la liste civile du Boi. — « Votre oncle n'aurait * pas trop mal figuré autour de la table (de jeu) de Sartirana, entre « YkonnHe Pampara et tous ». (Lettre du Comte de Cavour à monfteur William De la Rive, 20 janvier 1847).
(2) Mr Henry Mans , célèbre ingénieur belge , qui fut ensuite directeur supérieur des chemins de fer du Piémont et inspecteur honoraire du génie civil, s'était acquis une réputation presque européenne psr la construction d'un appareil fort ingénieux de locomotion sur le plan incliné de Liège. Chargé par le gouvernement sarde d'étudier la
coopération, ou du moins ses conseils, relativement à l'ingénieur.
Si ces réponses vous laissent encore quelques doutes, je m'empresserai de les éclaircir dès que vous me les aurez fait connaître.
Croyez à ma sincère amitié.
Camille de Cavour.
Tarin, 13 avril 1846.
Mon cher Emile,
M. D.... m'avait proposé l'affaire dont vous m'entretenez dans votre lettre du 9 courant. Je ne puis découvrir quel est le propriétaire des actions en question. Je ne pense pas que ce soit le comte E... Reste le marquis de P... Si c'était lui, on pourrait traiter avec toute sûreté, car il a une fortune territoriale magnifique.
Je ne crois l'affaire bonne que pour un capitaliste qui aurait des fonds à placer. Ce ne peut être une spéculation convenable, car on engagerait une somme considérable pour un temps indéterminé. Je ne crois pas que ce soit une affaire qu'on puisse proposer à Genève. Vous savez que les Genevois n'aiment guère à immobiliser leurs capitaux. Je n'ai reçu de Genève des demandes que de votre famille. Votre frère et votre père voulaient un intérêt de 60,000 francs, je leur en ai fait céder un de 20,000 par mon frère. A. De la R.... m'a demandé un intérêt, je le lui ai promis, mais sans en déterminer l'importance. D'ailleurs, je n'ai parlé
question du percement des Alpes, après 4 ans d'études avec l'ingénieur Rombaux et le savant naturaliste Sismonda , il présenta en 1845 son célèbre projet sur ce sujet (Hddby-Mbnos, 11 Traforo délie Alpi. — Revue des Deux Mondes, 15 février 1865).
de cetteniffaire à personne, pas même à M. L. 0. et MM. T... et P... avec lesquels nous sommes en correspondance suivie. Comme il n'y a encore rien de définitif, que la concession est incertaine, il m'a paru peu convenable de les faire entrer dans une société préparatoire, où il n'est encore question que des fonds pour des études.
En résumé, si vous connaissez quelqu'un qui désire placer d'une manière sûre de 120 à 150 mille francs et qui en même temps soit bien-aise de spéculer sur un chemin de fer piémontais, vous pouvez leur proposer l'affaire de M. D..., mais elle n'ira pas à des capitalistes spéculateurs, et colportée à Genève, elle pourrait faire du tort au crédit définitif de nos actions.
Les études avancent promptement. M. Maus, après avoir parcouru le tracé provisoire, a ordonné quelques nouvelles études complémentaires.
Ce matin nous avons reçu l'avis de verser un second dixième de nos actions ; en conséquence je débiterai le compte de votre maison de deux cent francs valeur 14 courant.
Mandez-moi au juste l'époque à laquelle le navire en charge pour Liverpool mettra à la voile. Vu la baisse des riz, il serait possible que j'envoyasse quelques sacs de plus à MM. Melwisch et De la Bue.
Je pense qu'il faut faire des balles de 100 kilos. Dans le cas où je me déciderais à faire un envoi à Liverpool de 200 à 300 sacs vercellais, voudriez-vous faire l'affaire en compte à demi , ou bien me fournir les fonds moyennant l'intérêt à 5 % et une commission de 1 %?
Recevez l'assurance de mes sentiments dévoués.
Camille de Cavour.
Tarin, 10 juiflet 1846.
Mon cher Érnile,
D... me répond que pour ce qui le regarde particulièrement il ne peut pas augmenter la part qu'il a prise dans le chemin de fer de Savigliano, ayant déjà donné une autre direction à ses capitaux. Si cette réponse de D.... ne change pas vos projets, je vous offre de prendre pour mon compte ce que votre cousin aurait pris. D'après cela, dans la demi-action que je me suis fait céder, vous et vos parents prendriez ce que vous voudriez, votre maison arriverait ensuite et ce qui resterait serait pour moi. Je n'ai aucun scrupule à vous recommander cette affaire, car, en vérité, je la crois une des meilleures qu'il soit possible de faire en Piémont.
Si pendant votre séjour à Envie (1) vous vous êtes informé du mouvement qu'il y a entre Saluces et Turin, vous aurez la même opinion que moi. D'ailleurs le sentiment public est favorable à cette ligne. La seule difficulté c'est de la bien présenter au public. Je vous assure que, si j'avais assez de capitaux disponibles, je n'hésiterais pas à prendre 2 actions pour moi tout seul.
Pendant votre séjour à Genève, sondez le terrain pour savoir si l'on pourrait s'organiser pour soumissionner l'emprunt.
La récolte du blé est décidément médiocre, aussi les blés vieux et nouveaux se vendent très-bien. Vraiment on ne conçoit pas comment l'ancien droit a été rétabli.
Mille amitiés à votre père.
Tout à vous Camille de Cavotjr.
(1) Près de Salaces, chez le comte Gnasoo.
Turin, 14 octobre 1846.
Mon cher Emile,
Je réponds deux mots, à la hâte, à la lettre que vous m'ayez écrite le 9 courant et à celle de votre maison. Celle-ci ne parle pas des 8000 francs en billets de banque
que contenait la lettre que M. N a dû tous remettre.
Je suppose que ce n'est qu'un oubli et que le dit M. ne se les est pas appropriés.
J'écrirai aujourd'hui ou demain au plus tard, à MM. D... et C, en leur envoyant les plans et profils des rails et coussinets de la fourniture à faire pour le chemin de Turin à Asti, et je leur transmettrai des renseignements précis sur cette affaire. Je connais particulièrement toutes les personnes dont elle dépend.
À l'heure qu'il est, vous connaîtrez déjà les affreux événements de» Genève (1). La lutte, le combat, la chute du
(t) Le 7 octobre la révolution avait éclaté à Genève. La question de l'expulsion des Jésuites de la Suisse, en fut une des premières canses, le Conseil d'État ayant refusé de déclarer leur existence incompatible avec la liberté, Tordre et la sécurité que les Cantons s'étaient auurés entre eux par l'art. 1er du pacte fédéral. — La Diète fédérale rénnie à Zurich n'avait pas réussi à trancher la question, et l'alliance des 7 Cantons catholiques (sous le nom de Sonderbund) et la guerre «vile, en forent la conséquence. Le grand Conseil de Genève refusant de se prononcer contre les Cantons catholiques, une protestation d'environ 3000 citoyens réunis aux abords du temple de St-Gervais, déclara violé le pacte fédéral. — Le Conseil d'État appela sous les urnes quelques bataillons de milices et décerna un mandat d'amener contre James Fazy, qui était à la tête du mouvement, et alors les habitants de St-Gervais s' armèrent élevèrent des barricades et le combat commença. Peu d'heures après un armistice fut signé et le 8 octobre le Conseil d'État donnait sa dimission et le Conseil municipal était provisoirement chargé de prendre ses attributions. — À la tête de ce mouvement populaire se trouvait . James Fazy (1794-1878), qui,
gouvernement et le triomphe des radicaux. J'en suis atterré car j'étais loin de m'attendre à une si prompte et aussi horrible catastrophe.
Mes deux cousins Revilliod et Maurice sont blessés ; heureusement leurs blessures ne sont pas dangereuses. Mes cousins De la Rive sont à Bonneville. Quels malheurs ! Je pense que D.... suspendra son départ. Ce serait plutôt le cas d'engager Hippolyte à venir vous trouver, Genève ne sera plus tenable. Si je sais quelque chose avant le départ du courrier je vous l'écrirai.
L'affaire de Savigliano marche bien. Le rapport officiel des ingénieurs nous est tout-à-fait favorable. Ê donne de grands éloges au projet. Il se peut que la concession définitive nous soit accordée plus vite que l'on ne le pense.
J'avais placé une action à Genève, je ne sais maintenant si ces MM. seront encore d'humeur à se mêler d'affaires. En tout cas je compte sur vous pour les premiers fonds. Si l'opinion ne se modifie pas une fois la concession obtenue, les actions se placeront avec une forte prime.
J'ai un rendez-vous à neuf heures, je vous quitte en vous promettant de vous écrire demain.
Tout à vous Camille de Cavour.
pendant plusieurs années, fnt presque le dictateur de Genève et y joua un rôle important par les réformes radicales qu'il introduisit dans l'administration et le gouvernement de cette république. Le comte de Cavour, quoiqu'il ne partageât pas les idées de Fazy, fut en relation avec lui et le trouvait assai ragionevole. Il dîna chez lui en octobre 1852. u J'ai dîné hier chez le radical Fazy, qui a une cuisinière di- « stinguée et d'excellents vins. Ses idées sont, pour le moment, assez « raisonnables. Il cherche à faire de la conciliation, mais les conser- « vateurs, par antipathie personnelle, au lieu d'accepter ses propositions u penchent pour les radicaux extrêmes. Les partis sont également stn» « pides dans tous les pays ». (Lettre du Comte de Cavour au député E. Martini, 10 octobre 1852).
XLIÏÏ.
Turin, 15 octobre 1846.
Mon cher Emile,
J'ai prévenu vos intentions en envoyant le cahier des
charges à MM. Ch. D et C. Vous avez raison, de vous
assurer de la solidité de cette maison, car il s'agit d'une affaire de 3,000,000. Si MM. André (1) y prennent un intérêt, on peut y aller les yeux fermés. Au reste, vous êtes placé de manière à avoir sur leur compte les renseignements les plus précis.
L'affaire de Savigliano chemine aussi vite que nos usages administratifs le comportent. Le ministre a assuré hier M. de Pampara que la concession nous serait accordée dans le courant de novembre.
Lorsque je vous parlais de l'action que j'ai placée à Génère, lors de la petite panique qui a eu lieu cet été, parmi nos actionnaires, j'étais sous l'influence des coups de canon, et j'envisageais la possibilité d'une émigration générale. La tranquillité matérielle étant rétablie, il n'y a pas de doute que MM. Turrettini, Pictet et C, et MM. Lombard Odier (2) ne remplissent les engagements qu'ils ont contractés à mon égard. Cela d'autant plus, que, dans ce moment, mes actions sont très-recherchées. Depuis huit jours j'en ai refusé à un grand nombre de mes amis qui avaient fait la sourde-oreille, lorsque j'avais une action tout entière à placer.
Dès que les deux premiers dixièmes seront payés, les actions se négocieront à la Bourse, seulement les premiers
(1) Banquiers à Paris.
(2) Banquiers à Genève.
titulaires resteront responsables du payement du troisième dixième.
On doit élire aujourd'hui le comité dirigeant. Selon toutes les probabilités, les choix seront ainsi faits :
Comte Rignon )
M. Mancardi > Comité directeur;
Camille de Cavour. . . . j Golzio, Directeur des travaux; Bolmida, Directeur des bureaux.
Rignon (1) a beaucoup de capacité, d'ordre et de bonne volonté. Ayant hérité de ses deux oncles, les riches Rignon, il se trouve à la tête d'une très-grande fortune.
Mancardi (2) est un négociant habile, de fortune moyenne. Il représente le commerce des soies et surtout les fileurs de Raconis.
Golzio (3), fils d'un entrepreneur de bâtiments, connaît parfaitement la partie des travaux. Riche par lui-même, et plus encore par les héritages qu'il attend, il désire s'illustrer au moyen du chemin de Savigliano. C'est lui qui a dirigé la confection des projets préparatoires qui ont reçu une pleine approbation des ingénieurs du gouvernement.
Bolmida (4) est un homme de beaucoup d'esprit et de moyens. Sa fortune a été un moment gravement compromise par les folies que son frère a faites dans les moresche. Bertini (5) les a tirés d'affaire. Maintenant il va bien, son moulin de la Pérouse jouit d'une grande réputation. Depuis deux ans il a gagné assez d'argent. D'ailleurs il est trèspopulaire parmi les maisons secondaires.
Je suis sans nouvelles particulières de Genève. Ce matin
(1) Feliee Rignon, banquier et filatenr de soie à Turin.
(2) Banquier à Turin.
(3) Grand entrepreneur de travaux publies.
(4) Banquier à Turin.
(5) Banquier à Turin.
le Fédéral raconte en détail les événements de la semaine dernière. Fazy (1) est entré dans la salle du Grand Conseil comme Napoléon à St-Cloud. Le conseiller Chaumontel a protesté au nom des communes réunies. H y a un germe de dissolution qui pourrait bien amener des nouvelles complications. Je m'en vais envoyer chez Feder et chez Moutura (2) pour voir si monsieur et madame P... sont arrivés. Vraiment ils auraient grand tort de retourner à Genève dans ce moment.
16 octobre 1846.
Mon cher ami,
Yoici le résumé des nouvelles que le Gouvernement a reçues hier au soir:
(1) Le 9 octobre l'assemblée des citoyens (radicaux) réunie à la place du Molard , prononça la dissolution du Grand Conseil et du Conseil d'État et proclama un Gouvernement provisoire de 10 membres, à la tète duquel était Fazy. Celui-ci, suivi de la foule, se rendit à l'Hôtel de Ville, où le Grand Conseil était réuni, entra dans la salle et d'une voix vibrante s'écria: « Au nom du Conseil Général, je vous déclare dissous ». — Le président, M. Rigaud-Constant, ayant répondu en se couvrant: « Nous ne recevons ici d'ordres de personne », Fazy s'écria une deuxième fois : « Au nom du Conseil Général je vous déclare dissous ». — À ce moment, le colonel Dufour se leva et s'adressant à Fazy, s'écria: « Nous ne sortirons d'ici que par la force des baïonnettes ». — u Qu'à cela ne tienne » répondit Fazy, et joignant l'action i la parole, il ouvrit la porte: « Entrez, messieurs », s'écria-t-il, et en un instant la salle du Grand Conseil fut envahie par la foule irritée et les députés obligés à se retirer. (James Fazy. Sa vie et son œuvre par Henry Fazy, pages 215 et 216).
(2) Lee deux premiers hôtels de Turin.
Ochsenbein (1) , Druey (2) et Frei (3) d'Àrgovie, sont accourus à Genève, où ils ont eu de longues conférences avec le Gouvernement révolutionnaire et avec James Fazy en particulier. Bien de positif n'a transpiré , mais on dit
(1) Ulrich Ochsenbein de Nidau (canton de Berne), rédacteur do journal radical « La Jeune Suisse », chef des corps-francs qui, le 29 mars 1845, attaquèrent le canton de Lucerne qui avait rappelé les Jésuites. À la suite de la révolution de 1846, qui renversa le gouvernement aristocratique de Berne et donna au Canton une nouvelle constitution, il fut nommé Président du nouveau Gouvernement en octobre 1846. Berne étant devenue Canton directeur (Vorort Fédéral) en 1847, Ochsenbein y présida la Diète qui s'ouvrit le 5 juillet. Lorsqu'éclata la guerre du Sonderbund, il commanda , sous le général Dufour, un corps de troupes bernoises, qui fut engagé plusieurs fois. — Après la nouvelle constitution fédérale de 1848, Ochsenbein fit partie pendant plusieurs années du Conseil Fédéral. — Lors de la guerre de Crimée, il fut nommé par le Gouvernement français, général de brigade, commandant d'une légion étrangère, qui fut licenciée avant d'avoir pu être employée snr le champ de bataille. — Ochsenbein vit encore retiré à Nidau.
(2) Henry Druey, avocat et homme d'État du canton de Vaud, conseiller d'État et député à la Diète fédérale, fondateur de l'Association démocratique, président du Gouvernement provisoire du canton de Vaud en 1845, y était tout-puissant et contribua grandement à la nouvelle constitution radicale de ce Canton. En 1846, lors de la révolution de Genève, il était président du Conseil d'État vaudois et à la première nouvelle du conflit, il fut délégué auprès du Gouvernement genevois pour lui offrir ses bons offices afin de faire cesser l'effusion du sang. En arrivant à Nyon dans la soirée du 8 octobre, Druey apprit que la lutte était terminée et renonça à pousser jusqu'à Genève, se bornant à écrire à J. Fazy pour le féliciter de l'heureuse issue des événements et lui conseiller d'agir avec toute la promptitude et la fermeté possibles. — Après la révision du Pacte fédéral en 1848, Druey fit partie pendant plusieurs années, du Conseil fédéral. — Il mourut le 29 mars 1855.
(3) Frédéric Frei-Hérosée né en 1800 à Aarau, mort en 1873, participa activement aux affaires politiques de son pays dès 1831, se vouant surtout à l'étude des questions scolaires. Membre du Conseil de l'Instruction publique du canton d' A r go vie, en 1835, député au Grand Conseil, conseiller d'État en 1838, colonel fédéral en 1839, il fit, comme
que l'attaque de Fribourg et du Valais a été résolue. En effet, on remarque une grande agitation dans le canton de Vaud, et tout présage une collision prochaine.
D'un autre côté, il paraît que les habitants de la campagne trouvent le nouveau Gouvernement de Genève fort peu de leur goût. H avait été question de convoquer une assemblée populaire à Chênes, pour protester contre les derniers événements. L'assemblée populaire n'a pas eu lieu, mais jusqu'ici les communes rurales refusent de reconnaître l'autorité de James Fazy et consorts. Ceux-ci, pour se maintenir, seront obligés, assure-t-on, d'invoquer l'appui des milices vaudoises.
D me paraît probable que le Gouvernement pense à envoyer des troupes en Savoie , pour être en mesure d'agir dans toutes les éventualités.
Je ne pense pas que votre présence à Turin soit utile, jusqu'au moment où vous serez fixé d'une manière positive sur le parti.
J'allais fermer ma lettre, lorsqu'un ennuyeux est venu s'établir chez moi et m'a empêché de l'envoyer à la poste. Comme elle ne peut plus partir que demain, j'attends pour la mettre à la poste, le prochain courrier qui nous apportera peut-être quelque chose de nouveau.
samedi.
J'ai une lettre de mes cousins De la Rive. Us sont retenus à Pressinge. Ils considèrent la partie comme perdue
tel, exécuter par la force la décision du Grand ConseU d'Argovie sur la suppression des couvents en 1841.— Député à la Diète fédérale en 1845, 1846 et 1847, il fnt chef de l' état-major fédéral pendant la guerre du ùnderbund, sons les ordres du général Dufour, et deux fois président de la Confédération suisse, en 1854 et en 1860.
sans ressources, du moins pour longtemps. D'après ce qu'ils me mandent , ils ne croyent pas une réaction possible ou peut-être désirable pour le moment.
U fait un temps épouvantable depuis deux jours , on craint de nouvelles inondations.
Recevez l'assurance de ma sincère amitié.
Camille de Cavour.
Turin, 24 octobre 1846.
Mon cher ami,
Votre lettre du 17 ne m'est parvenue que hier au soir fort tard, grâce au mauvais état des routes. Je m'empresse d'y répondre ce matin.
D'abord, pour ce qui regarde l'intérêt des banquiers de Genève, je vous dirai que peu de jours avant les derniers événements, j'ai reçu un lettre de MM. P.... F.... et C. qui, tant en leur nom qu'à celui de MM. L.... 0..., m'annonçait prendre d'une manière définitive 250,000 fr. dans le chemin de Savigliano. Si ces messieurs avaient dû quitter Genève, certes je ne les aurais pas persécutés pour les forcer à exécuter leur contrat, mais comme il n'y a pas de changements dans leur position, il me paraîtrait peu convenable d'avoir l'air de douter de leurs intentions.
Quant à faire une spéculation sur le maïs, je ne saurais vous le conseiller, par les motifs suivants. Le maïs exige des vastes magasins, on. ne peut em faire des tas élevés. De plus il faut le remuer souvent afin qu'il ne contracte pas de mauvaises odeurs. L'automne ayant été pluvieux on trouverait avec difficulté du maïs parfaitement sec. Celui qui contient encore de l'humidité perd facilement de sa
qualité, en restant en magasin, à moins de lui donner des soins continus.
Je ne vois qu'une manière d'opérer, c'est de s'asâocier un négociant de Chivas, pays où l'on trouve de grands magasins à louer à bon marché, et qui est très-bien placé pour la vente des maïs. Je m'en vais faire appeler un négociant que je connais beaucoup et sur l'honnêteté duquel on peut compter. Je vous ferai connaître le résultat de notre conférence. Je crois que le riz offre plus de chances et moins de risques à la spéculation, que le maïs. Le mauvais état des chemins et le renchérissement du prix de la voiture ont occasioné une baisse momentanée dans le prix du riz, qui se maintiendra, je pense, jusqu'à la moitié du mois prochain. Si vous voulez, nous pourrions acheter 1000 sacs de C..., en compte à demi, à 35 ou 36 fr. le sac. Nous n'aurions aucun frais de magasin à supporter, car les vendeurs prennent facilement l'obligation de garder en magasin pendant plusieurs mois.
Si vous acceptez cette proposition envoyez-moi 20,000 fr., je puis disposer en ce moment de 16 à 18,000 francs. Nous ferions l'affaire à compte à demi, vous seriez censé faire tous les fonds, par conséquent vous porteriez au crédit de mon compte ce que j'ajouterai.
Je ne percevrai aucune commission, ni pour la vente, ni pour l'achat, par contre, vous vous borneriez pour cette affaire au 4 p. %.
Le négociant de Chivasso, Pichiura, offre de mettre à ma disposition, sans frais, ses magasins, de se charger de surveiller nos maïs et de les vendre, soit au détail, soit en gros, moyennant le tiers du bénéfice. L'offre me paraît acceptable, nous achèterions pour 10,000 fr. de maïs d'abord, ses magasins n'en tiennent pas davantage, cela fait, nous verrions s'il convient d'en louer.
. L'avis de Pichiura est qu'il y aura 1 franc par émine à gagner. Pour la vente des maïs, Chivasso vaut mieux
© — Bebt. Lettres de C. Cavour.
que Turin, surtout cette année, où Ton n'a fait que de très médiocres récoltes dans la vallée d'Aoste.
Eépondez-moi si tous le pouvez, courrier par courrier.
Recevez mes salutations empressées.
Camille de Cavour.
Turin, 24 ootobre 1846.
Mon cher ami,
J'ai écrit une longue lettre d'affaires à votre maison. Il ne me reste plus le temps que de vous dire deux mots. Les mouvements des troupes françaises vers la frontière suisse ont produit beaucoup d'effet à Genève. James Fazy doit avoir, à cette occasion, adressé un ordre-du-jour aux milices. Cela serait passablement comique. On craignait un mouvement radical dans Bâle.
Les renseignements que Mr 0.... vous donne sur Mr D.... sont tout-à-fait rassurants; je suis tout disposé à traiter cette affaire de compte à demi avec vous. Je n'ai pas écrit à ces messieurs, car je pense recevoir une réponse d'eux lundi; en conséquence, il m'a paru plus convenable de ne pas se montrer trop pressé.
Le temps est toujours pluvieux. Cela est bien fâcheux pour ceux qui, comme tous les Vercellais, n'ont pas encore semé.
Recevez mes amitiés empressées.
Camille de Cavour.
xlvh.
26 octobre 1846.
Mon cher ami,
Je vous écris deux mots, à la hâte, pour vous annoncer que la pluie continue sans interruption. Le mal causé par les inondations est immense. On compte que le Gouvernement et les Communes auront à subir une perte de plus de 10,000,000. Les pertes des particuliers sont incalculables. Malgré nos lamentations, on assure que le Piémont peut se regarder comme favorisé, relativement au Milanais. Les environs de Pavie ont été abimés. Des villages entiers sont détruits, enfin c'est une 'désolation.
Beaucoup de maïs qui n'était pas retiré est perdu, ou du moins, fortement endommagé. De ce côté là, j'ai assez à souffrir. Le riz continue à hausser. Je vous manderai ce que Falco (1) aura fait mardi à Verceil. Si les communications se rétablissent, Pichiura commencera aujourd'hui ses achats.
Je vais voir Mr Abbene (2) le chimiste, pour le consulter sur les nouveaux échantillons de guano. Leur odeur est très-satisfaisante, ils empestent l'appartement.
J'ai appris qu'une Compagnie anglaise, propriétaire de grandes forges, se disposait à soumissionner la fourniture des rails.
Je n'ai rien reçu des D....
Mr Abbene juge le guano des nouveaux échantillons fort l'on, malgré le mélange de terre et d'humidité. Si Mr B...,
(1) Agent du Comte de Cavour.
(2) Angelo Abbene, professeur de chimie à Turin.
voulait garantir la qualité sur ces échantillons, on pourrait aller jusqu'à 18 et 18,50 sans crainte.
En dernière analyse, on pourrait acheter sans garantie, à condition toutefois d'être libre de refuser toute partie dans laquelle l'humidité dépasserait le 25 p. %, ou la terre le 10 p. %.
Le guano, je vous le répète, est d'excellente qualité. Il contient beaucoup d'acide urique, qui est le plus précieux de tous les ingrédients. Ainsi, si on peut être assuré contre l'excès de terre ou l'humidité, on ne court aucun risque de l'acheter.
Croyez à ma sincère amitié.
Camille de Cavour.
XLvm.
9 novembre 1846.
Mon cher Érnile,
Je n'ai pas grandes nouvelles à vous donner aujourd'hui. Fichiura a continué ses achats, mais pas en aussi grande abondance qu'il croyait. Les marchés sont assez bien fournis en mais, mais on trouve à Chivasso difficilement de la marchandise en parfait bon état. Hier il a acheté à peu près 200 sacs de 3,8 à 3,11 ; en tout il a déjà 800 sacs. Le temps s'étant remis, il n'y a pas de chance que les prix haussent d'ici à quelque temps.
Je n'ai rien de positif de SaJuces. J'ai déjà placé 200 q. m. de guano ; mais je n'en ai pas fixé le prix, attendant pour cela de savoir si nous serons obligés d'écouler une forte portion du noir humide.
J'ai acheté 30 Obligations qui étaient déposées aux finances, il me suffit, en conséquence, d'avoir 27,000 francs pour les retirer.
La Chambre de Commerce de Gênes a bien voulu m'accorder une médaille de vermeil, pour les mérinos que j'ai exposés au mois de septembre.
Pourriez-vous me faire l'amitié de la retirer, et de me l'envoyer par la première occasion ?
Je suis très pressé, aussi je vous quitte en vous renouvelant l'assurance de ma sincère amitié.
Camille de Cavour.
11 novembre 1846.
Mon cher ami,
Nos achats de maïs ne vont pas aussi vite que je le voudrais. Nous en avons cependant déjà plus de 1200 sacs, qui nous reviennent à peu près à 3,9 la minette. J'espère que dans la semaine nous compléterons les 2000 sacs. J'ai également acheté 200 sacs de riz, à 36 francs, profitant d'un moment de baisse à Verceil.
Aux prix ci-dessus, nous pouvons gagner peu ou beaucoup, mais il n'y a aucune chance de perte. Les pommes de terre ont manqué dans toutes nos vallées. J'ai eu à cet égard des renseignements positifs. La récolte des châtaignes a été, il est vrai, fort abondante, mais la qualité en est mauvaise et n'est pas susceptible de se garder.
On a fait dans cet article de forts achats pour le compte de maisons de Marseille. À Mondovl, un seul agent a acheté près de 4000 sacs.
Le blé augmente chaque jour, en France ; les dernières mercuriales de Paris indiquaient le prix de 30 et 31 frs. l'hectolitre. C'est énorme, il y a une différence de 5 à 6 frs. avec le prix d'ici.
Hier Mr H. M..., chef de la maison À. M. de Moscou, s'est présenté chez moi avec une lettre de Mr L de la
maison L. et V. Il vient pour soumissionner la fourniture des rails et coussinets du chemin d'Asti, au nom et pour le compte de la maison H. C. et fils de Liverpool. Il avait des lettres de crédit pour MM. Mestrezat.
Connaissez-vous la maison M. et la maison C. ? S'il me proposait de le cautionner, qu'en penseriez-vous ?
Veuillez me répondre sur le champ.
30 francs les 100 kilogrammes, pour le guano humide, c'est un prix énorme. Tant mieux si vous poutez le réaliser, mais jamais je ne pourrai le demander à mes amis.
J'apprends à l'instant l'achat de 100 sacs à Saluces à 3,40.
Mille amitiés.
Camille de Càvour.
Mon cher Emile,
Turin, 14 novembre 1846.
Étant un peu souffrant, je me borne à vous écrire deux mots pour vous informer du résultat de l'adjudication.
Il n'y avait de concurrents sérieux que Mr S... et Mr M... La soumission du premier n'étant pas conforme au cahier des charges, n'a pu être admise. Celle du second était régulière, mais il n'avait pas les modèles prescrits par le dit cahier. En conséquence, l'Intendant général a annoncé que l'enchère était renvoyée à un jour, qui serait fixé incessamment.
Mr S... est un charlatan, il s'est fort mal conduit envers vous puisqu'il a traité avec MM. N... sans vous avoir consulté. Ses prix, d'ailleurs, étaient excessifs, 11 L. 15 sh. à G-ênes. Mr M... est fort gentil. Si vos informations sur la maison C. sont d'accord avec les miennes, vous serez bien aise d'avoir à traiter avec lui. Il n'est pas besoin d'être
quatre ou cinq fois millionaire, pour traiter cette affaire. La Maison anglaise a un traité avec le maître de forges, de sorte qu'elle ne risque que le fret et le transport de Gênes à Turin.
Mille amitiés.
Camille de Càvour.
Mon cher Emile,
Turin, 18 novembre 1846.
Je vous écris deux mots avant de monter en voiture pour Léri. Hier j'ai eu une longue conférence avec Mr H. M., dans laquelle je l'ai vivement engagé à se rendre à Gênes pour conférer avec vous ; l'enchère étant remise à, la fin de décembre, il a tout le temps de faire cette course, et même d'aller à Milan, où sa Maison de Moscou a de nombreuses relations.
J'ai dit à Mr M. que j'avais signé pour vous, et qu'ainsi, ses cautions étaient vous et MM. Duprè père et fils. Je pense qu'à l'heure qu'il est, vous savez à quoi vous en tenir sur la Maison C. Le chef de la Maison de Londres est consul de Belgique, et le chef de celle de Liverpool consul de Prusse. Cela vous proute que, de toutes les manières, elle est extrêmement bien placée. Si, comme le pense Mr M. et comme je le considère comme probable, cette première affaire peut devenir un acheminement à des affaires beaucoup plus importantes, puisqu'il y a pour 20,000,000 de rails, au moins, à fournir en trois ans, vous verrez si tous pouvez le seconder dans ses opérations banquières. Mr M. avait d'abord demandé à Mr Duprè d'être autorisé, une fois les connaissements des navires chargés de rails expédiés à leur adresse, de tirer sur leurs correspondants
de Paris. MM. D. n'y ont pas consenti et ils ne le pouvaient pas, car ils n'ont pas un crédit assez étendu pour cela. Mais il me paraît que vous pouvez le faire, moyennant certaines précautions, sans courir le moindre danger.
Dans les nouvelles enchères, la livraison des rails devra avoir lieu à Gênes. Cela simplifiera beaucoup les opérations et permettra à Mr M. de faire un rabais très considérable.
Rien de nouveau, en fait de céréales. Nos achats s'élèvent à près de 1500 sacs de maïs, de 5 minettes, et 700 sa*s de riz. Mon ami de Saluces est parvenu à en acheter enfin 200 sacs à très-bon prix. À Chivas, les prix tendent à s'élever; je ne sais pas si nous pourrons continuer, je verrai cela aujourd'hui à mon passage.
Quant au guano, ne vous en inquiétez pas. Le pire qui puisse nous arriver c'est d'être obligés d'attendre dix mois pour le réaliser avec un honnête bénéfice, car je vois que le prix de cet engrais tend à hausser en Angleterre.
Mon cousin E. De la Rire devait partir aujourd'hui pour Gênes, il est retenu par une légère indisposition de sa fille. Dès qu'il arrivera dans votre ville, il ira vous voir. Je vous le recommande de la manière la plus particulière.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Cavour.