‹ Nouvelles lettres inéditesChapitre 7 sur 110 · LE · texte numérisé non relu

LE

Turin, 2 décembre 1846.

Mon cher ami,

J'ai reçu hier, après le départ du courrier, la lettre que vous m'avez écrite pour me communiquer les renseignements que Mr Odier vous a transmis sur MM. C... Je vous avoue que j'en ai éprouvé un vif chagrin, car, ainsi que vous, j'ai dans le jugement de Mr Odier une grande con-

fiance. Toutefois, je vois que rien n'est compromis; s'il s'agissait d'une affaire hasardeuse, certainement je serais un peu inquiet, mais l'affaire que ces Messieurs traitent est une affaire qui ne me paraît offrir aucun danger quelconque, pourvu que leur traité avec le maître de forges avec lequel ils sont en relations, soit sérieux. Quant à la solidité du maître de forges, elle ne saurait être douteuse, car, aux prix actuels, ces Messieurs gagnent des millions.'

J'en étais là de ma lettre, lorsque MM. Duprè m'ont envoyé une copie d'une lettre qu'ils viennent de recevoir de MM. H. F. et C; elle me paraît de nature à nous tranquilliser tout à fait, du moins pour ce qui regarde la fourniture de Turin à Asti. Nous ne sommes engagés à rien au delà. Encore nous n'avons plus d'engagements absolus, puisque l'enchère pour laquelle nous avions accordé notre signature, a été déclarée nulle. Toutefois, pour que Messieurs H. et F. leur ouvrent un crédit de L. St. 10,000 et les recommandent d'une manière si chaude, il faut que leur position soit à leurs yeux meilleure de ce que pense Mr Odier.

Au reste, MM. H. vous écriront directement, et vous saurez à quoi vous en tenir. Pour le moment il n'est question que de la fourniture de Turin à Asti, et nous sommes d'accord que nous pouvons la garantir sans crainte/ Plus tard nous verrons.

J'espère être à même de vous envoyer dans quelques jours le compte des achats faits en compte' social.

Pour le moment je n'ai nul besoin de fonds; si par hasard je me trouvais serré 'avant la réalisation de nos denrées, je recourrai à votre obligeance pour me couvrir des avances que j'ai faites.

Je reçois de tous côtés des demandes de guano, il est vrai en petites quantités, mais d'une foule de personnes que je n'aurais pas soupçonné friandes de ce précieux engrais. J'attends le compte final d'achat, pour fixer mes

prix. Vous comprendrez que toutes les personnes qui s'adressent à moi, agissent en toute confiance, je ne puis pas leur faire payer hors de proportion avec le guano Schaboë que j'ai fait venir de Liverpool.

Une fois que vous aurez soldé BaJdoino, il faudra l'engager à faire venir un autre vaisseau de guano pour Tannée prochaine. C'est un genre de spéculation où il est difficile de faire concurrence.

Veuillez me donner la note des frais que vous avez faits, tant à Liverpool qu'à Gênes, pour le guano et l'engrais venus par le John Hall.

Le prix des transports à Gênes a beaucoup augmenté, par suite du grand nombre de voituriers employés au transport des poutres qu'on emploie au tunnel des Gioghi.

Croyez à ma sincère amitié.

Camille de Cavour.

LHI.

Turin, 4 décembre 1846.

Mon cher Emile,

Les renseignements si contradictoires que nous avons reçus à l'égard de MM. C... m'ont plongé, ainsi que vous, dans une grande perplexité. Je reconnais beaucoup de justesse de vue à Mr Odier, mais je crois qu'il est plutôt enclin à la sévérité.

D'autre part les renseignements de MM. H... et F... sont si positifs, leurs recommandations si pressantes, que je ne puis m'empêcher d'avoir confiance dans leurs protégés. MM. H... sont vos parents et amis intimes, certes s'ils croyaient vous compromettre le moins du monde, ils ne vous auraient pas parlé des C... comme ils le font. Il est bien difficile qu'ils puissent se tromper de beaucoup sur les

moyens pécuniaires d'une maison qui fait un grand nombre d'affaires. Mr H., ayant été vingt ans directeur de la banque, et en étant gouverneur depuis deux, doit connaître le poids de toutes les maisons de Londres. D'autant plus que la maison de cette ville s'occupe, presque exclusivement, d'affaires de banque. Quant à Mr T..., vous sanrez que son opinion fait autorité dans le commerce. Il passe pour un des hommes les plus entendus, les plus délicats de l'Angleterre. C'est l'arbitre de tout le monde; enfin c'est une personne qui inspire une confiance illimitée. D'après cela, je vous avoue que je suis plus disposé à pencher du côté de Mr Odier. Toutefois, l'avis que vous avez reçu, doit nous engager à agir avec une grande prudence et nous donne le droit de suivre de près l'affaire, afin d'empêcher que MM. C... ne s'engagent au delà de leurs moyens.

Si MM. C... ont derrière eux des maîtres de forges du pays de Galles, il n'y a rien à craindre, ni pour eux ni pour nous; car ces Messieurs sont maintenant immensément riches, et chaque jour ils le deviennent davantage.

Mr M... m'a montré une lettre du gérant de la compagnie, si je ne me trompe, adressée à sa maison, par laquelle la dite compagnie s'engageait à livrer à MM. G... tous les rails dont ils avaient besoin pour soumissionner la fourniture du chemin de fer de Turin à Asti, et de les indemniser de toutes les pertes qui auraient pu être causées par le refus des rails, ou par la garantie de deux ans que présentent les soumissionnaires. En un mot, cette lettre, qui m'a paru pouvoir être considérée comme un véritable contrat, mettait la maison C... à l'abri de tous risques, hors ceux que pourraient lui faire courir l'élévation du fret ou celui des transports de Gênes à Turin. Or sur ces deux articles Mr M... s'était réservé une marge qui lui garantissait un bénéfice assuré.

Je pense donc, en résumé, que pour le moment nous pouions aller de l'avant pour ce qui regarde la fourniture des

rails de Turin à Asti. Nous avons le temps de concerter ce que nous ferons pour les autres fournitures qui n'auront lieu que d'ici à quelque temps.

MM. C... sont très liés avec les P... W... de Paris. Si vous pouviez les faire interpeler par quelqu'un de sûr, nous serions mieux fixés à leur égard.

Mr M... reviendra peut-être à Turin avant d'aller à Gênes. Il veut savoir à quoi s'en tenir sur l'époque de l'adjudication, qui ne parait pas fixée d'une manière absolue.

Mille amitiés.

Camille de Càvour. •

Tarin, 16 décembre 1846

Mon cher Emile,

J'ai commencé hier une lettre pour vous, qu'il ne m'a pas été possible de finir, tant j'ai été interrompu. Mr M.. est arrivé avant hier de Milan, où il à été retenu par le désir de traiter avec MM. 0... et B... et B... pour la fourniture du chemin de fer de Côme. Les maîtres de forges avec lequels sa maison est en relations, sont MM. W... W... and C°, South Wales.

Les dits maîtres de forges ont écrit à C..., après la dernière adjudication, pour renouveler l'engagement qu'ils avaient pris pour le mettre à même de soumissionner les rails et coussinets du chemin de fer d'Asti. Seulement, ils demandent une conférence pour fixer le prix, à raison de la difficulté qu'ils éprouvent à confectionner le trait de Jupiter que M... exige. J'ai vu cette lettre, il ne m'a pas paru nécessaire d'en demander copie.

Mais, comme notre engagement avec Mr M... n'est pas absolu, il est bien entendu que nous ne prêterons la eau-

tion qu'il réclame, qu'autant que nous serons convaincus: qu'il a tous les moyens d'exécuter ses engagements. Nous devons nous réserver le droit d'exercer un contrôle moral sur toutes ses opérations.

D est certain que si, par crainte de la concurrence, Mr M... fixait des prix trop bas, je me refuserais à lui servir de caution.

Le maitre de forges et Mr M... ont déclaré qu'ils ne pouvaient pas accepter la garantie pendant deux ans des coussinets. En effet, les coussinets étant de leur nature fragiles et sujets à la casse par suite de mille accidents, indépendants de la qualité de la fonte, il est absurde de vouloir mettre à la charge des soumissionnaires leur manutention pendant deux ans. La garantie réduite aux rails, se réduit à peu de chose, car comme on ne forcera pas à la réexportation les rails effeuillés,, il n'y aura pas une perte bien forte sur leur revente comme vieux fer.

En effet, j'ai vendu il y a quelque temps, à des marchands de Turin, francs 30 les 100 kilos, soit 300 francs la tonne, des vieux rails du chemin du Bourget.

Mr M... vous écrira ce matin. Quelques personnes songent à remettre en avant l'établissement d'une banque à Turin. Je pense que ce serait une très bonne affaire, car nous avons ici bien plus besoin qu'à Gênes, d'un établissement d'escompte.

D'ailleurs le public se montre très favorable aux billets. Ceux de la banque de Gênes circulent avec la plus grande facilité, et je suis persuadé que s'ils n'étaient pas recherchés comme une remise commode, il y en aurait à Turin beaucoup plus que chez vous.

J'ai déclaré aux personnes qui sont venues me proposer cette affaire, que pour m'en mêler je voulais y avoir une large part, que s'il s'agissait de réunir tous nos banquiers je ne voulais pas en entendre parler.

Veuillez réfléchir à ceci et ensuite me faire connaître

vos intentions et celles de MM. Ricci, si vous jugez à propos de leur en parler.

J'ai vendu hier 10,000 kilos de guano à mon ami le marquis Alfieri.

Le calme continue sur nos marchés. Les boulangers, quoique presque dépourvus de fonds, s'obstinent à ne rien acheter, par crainte des changements qui doivent avoir lieu au commencement de l'année.

Mille amitiés.

Camille de Cavour.

22 décembre 1846.

Mon cher ami,

Votre lettre du 19 ne m'est parvenue que ce matin. Mr M... m'avait lu la copie de la lettre qu'il vous a adressée avant de partir de Turin. Votre réponse me paraît tout à fait bien, seulement je trouve la commission que vous lui demandez un peu élevée. Vous aurez le temps, si vous jugez comme moi, d'en rabattre quelque chose.

Je vous engage fortement à venir à Turin pour l'adjudication, nous nous entendrons bien mieux de vive voix que par écrit. Vous devriez arriver ici le 10 ou le 11 janvier. Je vous ferai préparer une bonne chambre chez Feder et nous tâcherions de vous faire passer le temps agréablement.

Dans l'espoir de vous voir, je ne vous rapporte pas une longue conversation que j'ai eue avec Mr M..., dans laquelle je lui ai parlé avec la plus entière franchise. J'ai été fort satisfait de ce qu'il m'a dit.

Je vous ai mandé hier, que le ministre de l'intérieur a fini son travail sur Savigliano. Malheureusement Pampara

a dû partir à la hâte pour ses terres, mais il sera de retour samedi, et dès-lors il se mettra aux trousses de Revel. Je m'en yais pousser les partisans de la banque.

Il fait un temps affreux. La neige succède à un froid «le huit degrés. Cela arrête les communications.

Croyez à ma bien sincère amitié.

Camille de Cavour.

Tarin, 27 déoembre 1846.

Mon cher ami,

La lettre que votre maison m'a écrite le 24, ayant été mise à la poste après le départ du courrier, je ne l'ai reçue que hier au soir, trop tard pour vous répondre de suite. Je m'empresse de vous raconter en détail ce qui s'est passé entre Mr M..., MM. D. et moi. MM. D. se sont engagés ainsi que Mr M. vous le mande, à faire la caution, surveiller le débarquement des rails, l'épreuve à laquelle ils doivent être soumis, ainsi qu'à encaisser la valeur des dits rails, moyennant une commission de 3 p. %. Je vous dirai que Vagissant d'une affaire de 3 a 4 millions, qui doit se réaliser dans six mois (voyez le cahier des charges), je n'ai pas cru qu'on pût exiger une commission plus élevée. D'ailleurs je ne crois pas qu'une affaire de ce genre pût supporter de plus grands frais.

Lorsque MM. D. m'ont prié avec instance de m'associer à eux pour garantir Mr M..., j'ai déclaré que je n'y consentirais qu'autant que ces Messieurs, se chargeraient de lentière surveillance de l'affaire. Ces Messieurs, après m'avoir °ffert un tiers de la commission, sont venus d'eux-mêmes m'en offrir la moitié, et là-dessus j'ai signé.

Notez que dans la première soumission, les livraisons et

les épreuves devant avoir lieu à Asti et Turin, il n'y avait à peu près rien à faire à Gênes. Les navires devaient être adressés à une maison d'expédition, Brambilla, Cabella, ou autre, qui devaient soigner le débarquement et la réexpédition pour les lieux de destination définitive. MM. D... l'ont si bien entendu ainsi, qu'ils se sont associé un certain Paracca qui est très au fait des fournitures à faire au gouvernement.

Maintenant, si la livraison et les épreuves se font à (rênes, et que ce soit vous et non MM. D... qui surveilliez les différentes opérations auxquelles l'affaire donnera lieu, notre position avec ces Messieurs change tout-à-fait. L'intervention de P... devient inutile et la proportion dans laquelle se divisera la commission, doit changer. Je suis prêt pour ma part, à renoncer en votre faveur à telle partie de mes '/4 que vous jugerez convenable. MM. D... devront, il me semble, se contenter de moins. Toutefois comme ils auront à faire bien des démarches auprès du Gouvernement, il conviendra de les traiter mieux que moi qui dans tout ceci joue un peu le rôle de la cinquième roue du char. Je serais d'avis de diviser la commission ainsi:

Messieurs Duprè 1 pour 100, vous 1 7* » 100,

moi Va » 100.

Dans ce cas, je ne signerais pas la soumission, mais je m'engagerais envers vous pour la moitié de la caution que vous prêteriez.

Pour le moment, notez que je ne suis pas engagé définitivement avec les Dupré, que les termes du contrat ayant changé, je peux exiger d'autres conditions.

Mais tout ceci ne peut se traiter par lettre, il faut absolument que vous veniez à Turin du 9 au 11 janvier.

Quant à la commission pour le crédit à ouvrir chez H., il me paraît que vous pourriez la fixer à */«; vous auriez

ainsi 2 pour %, ce qui sur 3,000,000 fait 60,000 francs à réaliser en six mois.

Au reste, je suis disposé à faire tout ce qui vous arrangera le mieux, même à renoncer à cette affaire, à laquelle je ne tiens que médiocrement.

Becevez mes vœux pour le nouvel-an et croyez-moi h jamais votre bien dévoué

Camille de Càvour.

Turin, 28 décembre 1846.

Mon cher ami,

Je vous ai écrit hier une longue lettre sur l'affaire des rafls, je n'ai rien à y ajouter puisque vous me promettez d'en venir causer avec moi dans quelques jours. Quant au chemin de Pignerol, je puis vous dire en toute sûreté, que Rorà n'a pas obtenu la faculté d'émettre des promesses d'action. On lui a dit: cherchez des fonds et alors nous vous donnerons la concession que vous demandez. Vous comprenez que c'est bien différent. D'ailleurs, ici le chemin de Pignerol est peu populaire. Les personnes qui mènent cette affaire n'inspirent pas de confiance, d'abord parce que parmi elles, il n'y a pas d'hommes véritablement sérieux, De Pernex n'y étant que pour la forme, ensuite parce qu'entre tous les fondateurs, ils n'ont pas fourni 100,000 francs. Eorà lui-même, ne compte pas y mettre plus de 10,000 francs, sauf le cas où il bénéficierait sur la vente des actions. Valerio est un utopiste gorgé d'amour-propre et de vanité, que Bertini a mis à la porte. Enfin il n'y a personne capable de conduire à bien cette affaire.

En elle-même, je la crois très médiocre. Primo, parceque k chemin de Pignerol aboutit dans un cul de sac; en

7 — Bbrt. Lettres de C. Cavour.

second lieu, parcequ'il y aura des pentes très considérables.

L'ouverture du mont Genèvre est une circonstance favorable à ce chemin; mais si jamais on fait le chemin de Suse, comme on paraît fermement décidé à le faire, personne ne passera par Fénestrelle et Pignerol pour aller en France. D'ailleurs, les communications avec l'étranger, sauf quelques cas très extraordinaires, influent peu sur la prospérité d'un chemin de fer.

À la hâte, croyez à ma sincère amitié.

Camille de Càvotjr.

lvie.

2 janvier 1*47.

Mon cher ami,

Je conclus de tous les renseignements que vous avez recueillis sur MM. C... et M. W. W., qu'il faut agir avec une extrême prudence, c'est à dire qu'il faut s'assurer qu'ils ne s'engagent pas imprudemment avec notre gouvernement.

Quant à la fourniture de Turin à Asti, si nous ne garantissons pas les coussinets, nous ne courons aucun danger. MM. W... peuvent fort bien fabriquer 7000 tonnes de rails, en un an, et si ce sont des honnêtes gens, les G... peuvent être parfaitement tranquilles à leur égard, car au prix actuel des rails, ils gagnent beaucoup d'argent. Avant de nous engager plus avant, nous avons le temps de nous concerter. Je pense que nous pourrons nous adresser une seconde fois à Mr. H..., en lui expliquant en détail ce dont il s'agit.

MM. G... de Londres, faisant spécialement la banque, il est impossible que H... ne les ait pas pesés à leur juste

valeur, depuis le temps qu'il est initié aux mystères de la banque d'Angleterre.

D'ailleurs, je ne crois guère probable une hausse dans le prix des rails. H va y avoir un temps d'arrêt dans les entreprises de chemin de fer, qui donnera temps aux usines qui s'élèvent de toutes parts, de venir faire concurrence aux maîtres de forges actuels.

De toutes les manières, il est indispensable que vous veniez à Turin.

Je répondrai lundi à votre maison. Au revoir, mille amitiés.

Camille de Cayour.

Turin, t février 1847.

Mon cher Emile,

Je réponds deux mots, à la hâte, à votre lettre du 30, qu'on me remet à l'instant.

Attendez pour vendre à livrer, que je me sois assuré des voitures ; les 706 sacs que nous avons achetés a 36 francs sont dans le Vercellais. Je ne puis compter, pour les faire partir, sur les moyens dont on dispose à Turin.

Je m'en vais toujours donner l'ordre à Badino, de continuer à, vous expédier les riz qu'il a achetés.

Ceux-ci vous arriveront en sacs, ce sera le cas de les vendre sur le champ; les autres, c'est à dire ceux de Beltrani, arrivant en balles de 5 émines, il doit y avoir une grande économie à les envoyer à Marseille.

Becevez, à la hâte, mes compliments empressés.

Camille de Càvotjr.

2 février 1847.

Mon cher Emile,

Vos craintes ne se sont que trop réalisées. Le gouvernement a défendu la sortie du blé et du mais, et frappé celle du riz d'un droit de 4 francs le quintal. Nous voilà pris. Cependant il ne faut pas trop se désoler, d'abord parceque plaie d'argent n'est pas mortelle, ensuite parcequ'il se peut que nous nous en tirions encore sans perte et même avec quelques légers bénéfices.

Yoilà 2000 sacs qui sont atteints par la mesure du gouvernement; c'est 8000 francs qu'il prend dans nos poches.

Maintenant, mon opinion est qu'il ne faut pas vendre sous l'impression que produira la mesure qui a été adoptée.

Pour ce qui regarde Turin, on regagnera sur le prix de la voiture ce que l'on perd par le droit. En effet, les expéditions de blé et celles de maïs, pour la Suisse et même pour la France, étaient fort considérables. Elles avaient contribué à faire monter la voiture pour Lyon et Genève, au prix excessif de 11 francs par balle de 72 kilos. Je crois que lorsqu'on n'aura plus à expédier que du riz, la voiture retombera à 8 francs, si ce n'est au dessous, car le prix moyen est de 5 francs l'été, et 6 francs l'hiver.

Je crois que le riz augmentera à Lyon et à Genève. Je ne sais pas ce que diable ces pauvres genevois mangeront Ils vont être obligés d'acheter du blé à Gênes ou à Marseille; or ce blé leur reviendra à 11 ou 12 francs l'émine à Genève, pour le moins.

La Savoie sera forcée de manger du riz, le blé y est à 9 francs l'hectolitre et l'on n'en trouve plus.

En Piémont, je m'attends à une forte hausse sur le blé,

ainsi donc je ne crois pas que le riz baisse au point de nous constituer en perte.

Mais comme chat échaudé craint l'eau froide, je pense qu'il faudrait nous assurer contre une nouvelle hausse dç droit. Mon avis en conséquence serait d'expédier à Marseille, ou même à Londres, une partie de nos riz. L'emballage vous convient, je ferai mettre en sacs nos riz et je vous les adresserai petit à petit. La baisse de la voiture nous dédommagera du droit. Si l'on baisse à 4 francs, il y aura 30 s. de gagnés et le droit ne nous coûtera plus que 50 s.

J'attendais Davidy ces jours-ci, mais comme vous ne me parlez pas de son départ, je pense qu'il l'a ajourné. Je crois que j'irai samedi à Leri.

Dites-moi si je dois vous envoyer des billets, comme ceux que j'ai signés dans le temps, à la requête de Davidy. Je pense que dans ce cas vous enverrez des instructions à Mr Long.

Mon père a la grippe, il vous remercie d'avoir pensé à son vin de Marsala.

Ne vous découragez pas. Que voulez-vous, nous avons eu un moment d'entraînement.

J'ai débité à peu près toute ma cargaison de guano Baldwno, il ne m'en reste plus que 30,000 kilos à Gênes. Je commence à penser pour l'année prochaine. MM. Melwisch et De la Rue m'ont écrit de Liverpool; avant de leur donner un ordre définitif, je voudrais savoir si Baldoino a effectivement expédié un bâtiment au Pérou et si Graffigne est en yoie d'arriver.

Vos renseignements à ce sujet, m'obligeraient beaucoup.

Mille amitiés.

Camille de Cavour.

Mardi 10 heures.

Je rouvre ma lettre pour ajouter le reçu de Beltramo. Les nouvelles de Verceil indiquent une forte hausse*

Ici les négociants suisses ne paraissent pas déeouragés. Mon courtier m'assure que MM. Bolens et Dutoit (1) ont maintenu une offre de 7,45 la minette, pour un riz marchand, première qualité.

Une quantité de maïs avait été achetée pour l'exportation. On croit qu'on continuera à expédier à Gênes, pour les besoins de la consommation locale.

Il faut donc attendre, payer le droit et mettre nos riz en lieu sûr.

De nouveau mille amitiés.

13 février 1847. |

Mon cher ÉntUe, I

J'arrive à l'instant de Verceil, transi de froid. Je m'em- ,

presse de vous écrire deux mots pour vous mettre au courant ! de ce qui se passe. Le riz, à Verceil, était faible, on ne faisait 40 francs que pour les qualités supérieures. Les maïs et les blés au contraire très-bien tenus. Les riz à Turin se vendent beaucoup mieux, mais la difficulté est de les faire arriver ici. J'ai voulu payer 8 francs l'émine, on les a refusés; il est vrai que les chemins dans Tintérieur du Vercellais sont atroces, il n'est pas possible de s'en tirer sans l'aide des bœufs. J'ai d'excellents chevaux qui bravent la boue et je puis envoyer charger nos 700 sacs, mais il faut que je combine mes voyages avec les besoins de l'agriculture. Cependant, pour en finir, je vous offre de me charger de toute la partie à 40 francs, valeur 10 mars. Si vous acceptez, je vous créditerai de 28,000 francs, valeur 10 mars, et vous créditerez de pareille somme le compte denrées.

(1) Négociants suisses H Tarin.

Savigliano marche. Kevel a fini son examen, maintenant il passera au premier conseil de conférence.

M... ne sait rien encore, mais je doute qu'il l'emporte sur C...

Je vais commencer à faire vendre une partie des mais achetés dans la province de Saluces.

Lundi j'enverrai à Davidy le compte d'achat des 1160 sacs achetés de compte à demi.

J'ai promis à Badino de lui remettre 3000 à peu près sur vous. Je verserai ce que j'ai de disponible, chez Monsieur Long.

A la hâte, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Mon cher Emile,

18 février 1847.

Je n'ai pas répondu hier à la lettre que Davidy m'a écrite, craignant que ma réponse ne le trouvât plus à Gènes. Il me disait qu'il comptait acheter des riz sur la place pour diminuer le prix de revient des 660 sacs que Badino nous a achetés. S'il l'a fait ou s'il vous a chargé de le faire, je désire que ce soit toujours pour compte à demi. Je persiste à avoir bonne opinion de l'article. Les besoins sont trop généraux et trop réels pour qu'il y ait chance de baisse d'ici à la récolte. D'ailleurs, les prix de Gènes, si tant est que vous puissiez acheter à 24,50, sont relativement bien inférieurs aux nôtres.

J'ignore encore le résultat du marché, mais je viens d'apprendre qu'il y a eu des troubles sérieux à Sesto et au Borgo Ticino. La population lombarde s'est opposée avec violence à l'exportation du blé vers le Novarais. Des bar-

que sont été pillées, des violences commises. Si après cela, l'Autriche défend l'exportation, fl y aura une hausse marquée dans le blé, car le Novarais en est dépourvu. Il devra acheter à tout prix à Gênes, et vous monterez en conséquence.

Mille amitiés.

Camille de Cayour.

Lxm.

20 février 1847.

J'ai eu le plaisir de voir Davidy deux fois depuis son arrivée ; nous avons beaucoup causé de nos affaires sociales. Il persiste dans ses idées de hausse et, ma foi, tout me porte à croire qu'il ne se trompe pas, surtout pour ce qui a rapport au blé, dont le besoin se fait sentir chaque jour davantage.

• Les troubles dont je vous ai parlé, sur le Lac Majeur, ont été fort graves. Il y a eu plusieurs magasins de pillés. La police autrichienne a agi avec une grande mollesse. Maintenant on croit que la sortie de la Lombardie sera prohibée. Gela produira un contre-coup à Gênes, parceque les Ticinois seront obligés de vous acheter à tout prix, et qu'il y aura des besoins dans les vallées qui bordent le lac.

D'après les avis de Davidy, j'ai suspendu la vente des mais.

Je ne sais pas encore ce qu'on fait à Saluées, où j'avais écrit de vendre quelque chose.

Bien de nouveau au sujet de la banque de Savigliano et des rails. Avouez que l'on nous administre d'une singulière façon.

Recevez mes amitiés empressées.

Camille de Cayour.

25 février 1847.

Une course à Santena m'a empêché de vous répondre ces jours-ci. Les nouvelles que vous me donnez s'accordent avec les opinions de Davidy. La hausse n'a pas atteint ses dernières limites. Nos marchés commencent à se ressentir des craintes qu'inspirent les demandes qui nous arrivent de tous les pays de montagne, de la Savoie en particulier. Nous sommes maintenant exposés à avoir une panique d'un moment à l'autre. Hier on demandait 8 francs des plus beaux blés. Aujourd'hui on ne sait pas ce qu'on les payera. Le mais suit le mouvement. Pichiura aurait pu réaliser toute notre partie à 4 L. 14 s. Il pense qu'on ira a 5 L. Le riz demeure stationnaire. Cependant je crois qu'il y aura une reprise, car la Suisse ne pouvant tirer du blé de chez nous, est forcée à nous en acheter.

Je finirai ma lettre après le courrier.

Le marché a été faible, les riz ont baissé de deux à trois sous. Les maïs stationnaires, les blés bien tenus.

Recevez mes compliments empressés.

Camille db Càvour.

*6 février 1847.

Mon cher Emile,

Le gouvernement a fini par prendre une grande détermination relativement aux rails. On renonce complètement au trait de Jupiter!!! (1).

(1) On nomme ainsi (en italien Saetta di Qiove) nn procédé employé •Mirent, pour relier l'une à l'autre, deux poutres, au moyen de deux cercles en fer et d'un coin qu'on enfonce dans un petit espace laissé libre entre les deux poutres, et donnant ainsi, à la jointure, par la pression qu'il y exerce, une beaucoup plus grande solidité. . .

Demain ou après demain, on appellera les représentants des soumissionnaires et Ton engagera à traiter la fourniture d'ici à Poirino, 2000 tonnes à peu près, les rails étant portés de 30 à 34 kilos par mètre courant et l'angle droit étant substitué au fameux trait de Jupiter.

Ensuite on publiera immédiatement l'annonce de la fourniture des rails de Poirino à Novi, plus de 20,000 tonnes qu'on adjugera à Pâques.

Je n'ai pas encore vu M..., j'ignore quel parti il va prendre.

Je compose dans ce moment un long mémoire pour persuader à Revel de no as permettre d'établir notre banque à Turin.

Vous êtes véritablement féroce en fait de subsistances. Diable, il me paraît que nous sommes déjà bien bénis. Je pense qu'à 5 francs nous pourrons vendre sans regret.

Nous avons du temps devant nous pour le guano, car la saison de le répandre sur les prés approche, et s'il n'était disponible que dans un mois, on ne pourrait plus l'employer que pour le maïs.

Excitez Baldoino à agir pour une autre année. Aux prix actuels il n'y a rien à faire avec l'Angleterre,

L'ami Golzio me propose un intérêt dans l'achat d'une forêt (la superficie bien entendu). Il prétend que ce sera une affaire excellente. Ses calculs, en effet, offrent une très grande marge.

Qu'en pensez vous? H s'agit d'une avance pour la part qu'on m'offre, de 20,000 francs au plus.

Répondez-moi et croyez à ma sincère amitié.

Le courrier Simon a rencontré Davidy en très bon état à Chambéry, un peu ennuyé seulement, d'avoir dû démonter sa voiture sans trop grande nécessité (1).

Camille de Càvour.

(1) Pour traverser la montagne en traîneau.

Mon cher ami,

27 février 1847.

Au point où en sont le choses, je crois que les plus habiles n'en savent guère plus que les moins. Vous dire si les blés hausseront, c'est ce que je ne saurais faire, car je n'en sais rien moi-même. Les prix actuels me paraissent déjà bien élevés. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un certain nombre de spéculateurs se sont décidés à vendre et la hausse a été arrêtée. Sera-ce momentanément ? Ce mouvement ascendant reprendra-t-il dans dix ou quinze jours ? C'est bien possible, car je crois que les réserves des propriétaires sont fort dégarnies. Je crois bien qu'il n'y a nul danger à attendre, mais je ne voudrais pas laisser passer tout le mois de mars, sans réaliser quelque chose.

J'ai lieu de croire que l'on n'augmentera pas le droit de sortie pour le riz. Le ministre des finances, sans vouloir prendre d'engagements positifs à cet égard, a cependant déclaré à l'ambassadeur de France, de la manière la plus positive, que le gouvernement n'y songeait nullement.

Il paraît que les fers de M... ont été trouvés forts bons. On les a jugés préférables à ceux de S... Jusqu'à présent on n'a rien publié à l'égard des rails. On suit à ce sujet une marche bien extraordinaire. Que voulez-vous, il faut s'armer d'une patience inépuisable.

Nous avons arrêté ce matin un projet de mémoire sur la banque, ainsi que des statuts. Nous avons décidé de demander à N... sa signature, c'est un sacrifice fait au préjugé qui existe en faveur de cette grande nullité. Je doute fort que nous réussissions. En tout cas, le succès ne sera pas prompt.

Croyez, mon cher ami, à mes sentiments dévoués.

Camille de CàVour.

Lxvn.

It mars 1847.

Mon cher ami,

J'arrive de Léri. Je n'ai encore tu personne. Je sais que l'enchère des rails jusqu'à Poirino est fixée au 32 courant et celle jusqu'à Novi, au 4 mai. M.., sera furieux. Mais que faire? Il y a une recrudescence de froid incroyable. Nous avons de la glace tous les matins. Gela n'est guère bon pour la campagne. Si les blés n'en souffrent pas, certainement la récolte sera notablement retardée.

Les prix ont une tendance à la hausse. Veuillez m'envoyer la cote des changes, car j'aurai incessamment de l'argent à vous remettre.

Je vous écrirai au long lorsque j'aurai parlé a tout le monde.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cayour.

Lxvm.

16 mars 1847.

Mon cher Emile,

Le temps m'a manqué hier pour vous écrire. On m'avait d'ailleurs fait espérer jusqu'au moment du départ du courrier, du papier qu'on n'a pas pu me procurer. Je n'ai pas voulu envoyer mes fonds chez MM. Long, car il m'a paru, d'après les cours des changes, qu'il leur était presque impossible de vous faire des remises sans perte.

GroMo est revenu enchanté de vous. Il rumine l'affaire des traverses et il espère parvenir à traiter directement avec le gouvernement. Il peut y avoir là énormément d'argent à gagner, car personne dans le pays ne peut nous faire concurrence. J'ai grande confiance en Golzio ; sous une écorce un peu grossière, il cache une grande finesse et une grande habileté. Si vous persistez dans l'intention que tous m'avez plus d'une fois manifestée, de tourner vos regards vers le Piémont, vous trouverez dans Golzio un auxiliaire inappréciable.

A ce propos je dois vous adresser une question, comme à mon ami Emile, et non comme au chef de la maison De la Rue frères. Dites-moi franchement si, lorsqu'une affaire avantageuse se présente, je pais toujours compter sur votre concours soit comme associé, soit comme bailleur de fonds, et dans ce cas à quelles conditions ? Si vous me répondez affirmativement, je n'entreprendrai rien sans vous en faire part et vous laisser l'option d'agir en compte à demi. Je sais bien que dans ce moment, il y a beaucoup de chair au feu ; mais d'un autre côté, lorsque vous aurez réalisé vos belles affaires en céréales, vous aurez bien des fonds disponibles, et il sera peut-être prudent de ne plus toucher à l'article blé de quelque temps.

L'affaire de la banque a été retardée par la maladie de Mestrezat. Toutefois elle a avancé, sous ce rapport que nous avons obtenu l'adhésion de Nigra, à laquelle le gouvernement attachait une haute importance. J'ai bon espoir de voir l'affaire réussir.

Le ministre de l'intérieur a nommé une commission pour discuter les conditions de la concession du chemin de Savigliano. Nous espérons arriver à une solution quelconque de cette interminable affaire.

J'écrirai demain à votre maison.

Tarin, 18 mars 1847.

Mon cher ami,

Voici les explications que je vous ai promises sur l'affaire des traverses.

Le gouvernement a besoin, pour le chemin d'Asti à Gênes, de 235,400 traverses de bois. Il a cru qu'il les trouverait facilement dans le pays. En effet, dans une première adjudication, un propriétaire qui possède de nombreuses forêts, en a soumissionné 80,000 destinées au premier tronc d'Asti à Turin, au prix de francs 8, si je ne me trompe. Depuis cette époque, c'est à dire depuis six mois, il a vainement tenté de nouvelles enchères. Toutes sont restées sans résultat. Dans ces entrefaites, une maison de votre ville, qui possède, à ce qu'il paraît, des forêts en Corse, s'est paraît-il adressée à Golzio pour transmettre des offres au gouvernement. On les a d'abord repoussées, mais les résultats de plusieurs enchères successives ayant ouvert les yeux du gouvernement sur la difficulté de se procurer le bois dont il a besoin, on a fait dire a Golzio qu'on était prêt à traiter. C'est alors que celui-ci a été à Gênes, pour s'entendre définitivement avec la maison dont je vous ai parlé. H s'est aperçu, je crois, qu'elle n'était pas en mesure de faire cette affaire qui exige des capitaux et une certaine capacité, dont il paraît que cette maison manque également. Pendant son séjour à Gênes vous lui avez parlé d'une offre d'un de vos amis de Venise, de 50,000 traverses. Cela lui a donné l'idée de traîter cette affaire avec vous. Toutefois, avant de vous faire une proposition pour la fourniture entière, il a voulu être dégagé tout-à-fait avec la première maison, ce qui aura lieu, je pense, dans quelques jours.

Après cet historique, venons à l'affaire en elle-même. Le gouvernement, vous ai-je dit, a besoin de 235,000 traverses en mélèze ou en chêne. S'il s'agissait de les livrer à Gênes, l'affaire serait facile, mais il faut les livrer à Asti, Alexandrie, Novi et Gênes. C'est ce qui éloigne les personnes qui ne sont pas au fait des grandes entreprises.

Le projet de Golzio serait celui-ci ; acheter dans le pays ce qu'il faut pour Asti et Alexandrie, tacher de faire venir par le Pô, ce qui est nécessaire pour Novi, et se procurer en Corse ou en Sardalgne, ce qu'on serait autorisé à donner à Gênes. Si Ton parvenait à réaliser cette idée, on obtiendrait un bénéfice .énorme, au moins 500,000 francs.

Ainsi que je vous l'ai dit, personne n'est aussi bien placé que Golzio pour traiter. Le ministre a autorisé l'intendant général a traiter de gré à gré avec lui. La première condition qu'il exigera, sera que les payements se fassent au moment même de la livraison; cela réduira de beaucoup les avances. J'ai écrit à Arona et dans plusieurs autres localités où je sais exister des bois. Nous ne déciderons rien sans être sûrs de notre affaire, et tenez pour base qu'à moins d'un bénéfice de 500,000, nous nous tiendrons cois. Quant aux fonds, je pense qu'une avance de 300,000 francs sera suffisante. D'ailleurs, je pense qu'avec des traites signées par Golzio, vous et moi, nous trouverons toujours de l'argent à Gênes.

Adieu, mille amitiés.

Votre tout dévoilé Camille de Cayour.

Turin, 22 mars 1847.

Mon cher ami,

Eh bien! l'ami M... à été enfoncé. S... a soumissionné les rails à 269,10, tandis qu'il demandait 288. A vous dire vrai, j'ai été fort content que M... ait demandé un prix raisonnable. Celui de S... ne Test pas; et si je ne savais pas par vous, que la maison L... est fort solide, j'en prendrais une mauvaise opinion. M... était fort démonté, de sorte que j'ignore ce qu'il fera pour l'enchère du 3 mai. H est possible que les L... aient misé à perte, pour éloigner les concurrents le jour de l'enchère principale. Pour te moment donc je considère l'affaire des rails comme finie. Je ne la regrette pas outre mesure, ayant d'autres choses en vue.

Golzio vous a écrit relativement aux traverses. D n'a rien de positif avec les Génois, seulement il leur a déclaré qu'il ne se considérait engagé avec eux que pour ce qui avait rapport aux bois de la Corse. Ces messieurs sont partis pour le Lac Majeur. Je ne sais pas quand ils reviendront.

En attendant, je m'occupe d'organiser une fabrique d'engrais,- une • espèce de- guano. Ces genres 'd'établissements ont eu en Angleterre un grand succès. Pour qu'il soit complet il faut qu'une semblable fabrique soit unie à une fabrique de produits chimiques. Il y a deux fabriques de ce genre dans les environs de Turin, une appartenant à M. Rossi, apothicaire très achalandé, et l'autre à Mr Schiaparelli, homme d'une grande intelligence. Je travaille à les fondre en une seule, qu'on monterait sur une échelle assez étendue. Mr Rossi est un commerçant d'une grande prudence et d'une grande régularité. Il est assez riche.

Schiaparelli est certainement le Piémontais qui a le plus de connaissances et d'habileté pour la chimie industrielle. Il a monté une fabrique de phosphore qui certainement est sans rivale en Italie ; mais il a peu de fortune. Le peu qu'il possède il Ta gagné à la sueur de son front, car il a commencé avec rien. Je crois que ce genre d'industrie est le plus productif qui existe, surtout si, avec les débris non utilisables pour les arts industriels, on parvient à fabriquer des engrais. Nos agriculteurs ayant pris goût au guano, achèteront plus d'engrais artificiels que nous n'en pourrons fabriquer.

On me propose d'y mettre 50,000 francs et l'on m'assure le tiers net des bénéfices, de plus, Rossi et Schiaparelli s'engagent à ne rien entreprendre sans mon approbation. Si vous désirez un intérêt dans cette affaire, je vous le céderai bien volontiers, autrement vous serez notre banquier à Gênes, et nous vous ferons acheter les nitrates de soude, les graisses et les autres objets dont nous aurons besoin.

Ces messieurs ont pour correspondants à Marseille, MM. C... père et fils et MM. C... e J... Vous m'obligerez en prenant des informations sur le compte de ces deux maisons.

Dites-moi également si le papier sur Gênes se fait bien à Marseille. Dans ce moment le Marseille étant très bas chez vous, le Gênes doit bien faire à Marseille, mais peutttre les 50,000,000 de ce bon empereur de Russie vont changer la position et ramener les écus sur les places maritimes.

H est tombé pendant deux jours une pluie bienfaisante qui a fait beaucoup de bien à la campagne. Je ne sais si cela influera sur le cours des céréales. Je désire que cela arrête la hausse qui menaçait de faire à chaque marché de nouveaux progrès. Quant à amener de la baisse, je ne le crois ?uère possible, attendu que les achats pour la Savoie continuent sans interruption. Les voitures sont devenues plus

8 — Bbrt. Lettres de C. Cavour.

nombreuses et moins chères, de sorte que c'est énorme ce qui part chaque jour pour Suse et le Mont-Cenis. • ••••■•••■• • Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

29 mars 1847.

Hier nous avons eu une conférence avec la commission nommée par le gouvernement pour traiter avec la compagnie de Savigliano. La discussion a porté sur les points suivants :

1°) Durée de la cession. Nous demandions 80 ans. On nous en offre 55. Probablement on nous en accordera 60, ou même 65. Sur ce premier point nous serons probablement d'accord, car avec 60 ans à partir de la mise en activité de la route, nous en avons assez.

2°) Tronc commun. Le gouvernement insiste pour faire avec ses locomotives le service du tronc commun, soit de Turin à Moncalier. Cette prétention me paraît absurde et onéreuse, surtout pour le gouvernement. Nous l'avons combattue de toutes nos forces. Toutefois, si le gouvernement se soumet à des conditions qui assurent la régularité du service, peut-être trouverons nous avantage à l'accepter, car il y a pour nous une grande économie. La route de Savigliano étant une route royale, nous avons presque la certitude que s'il se manifeste, dans l'organisation du service, des inconvénients graves, le gouvernement sera le^ premier à chercher à y remédier.

3°) Négociation des actions. Le gouvernement insiste pour que les actions ne soient cotées à la bourse et transformées au porteur, qu'après le payement des */i0; nous

demandions que cela fût fixé aux Vio- 14 dessus la commission a paru assez disposée à transiger.

4°) Le gouvernement veut se réserver la faculté de réviser les tarifs, si le revenu net de la route dépasse le 7 pour %> non compris le fond d'amortissement. Nous nous y sommes opposés et avons proposé qu'on divisât avec le gouvernement les produits supérieurs au 7 pour %. La commission a paru goûter notre proposition.

5°) Le gouvernement veut pouvoir racheter le chemin après 15 ans d'exploitation, en assurant à la compagnie une rente égale au produit moyen des 7 dernières années, les deux années les moins productives demeurant exclues du calcul. Nous avons demandé que le rachat ne pût avoir lieu qu'après 25 ans. Si l'on fixe ce terme à 20 ans, ce sera raisonnable.

Sur tous les autres points nous avons été d'accord. En général, il nous a paru que le gouvernement avait envie de favoriser notre entreprise. Demain la Société se réunit pour délibérer sur les propositions du gouvernement, et j'espère que la semaine prochaine nous arriverons à une conclusion définitive.

M... m'a dit hier en passant, qu'il croyait que sa maison préférerait nous donner une contre-garantie d'une maison de Paris, pour toute la fourniture. Je lui ai répondu que dans ce cas je croyais que, comme garants, nous nous contenterions d'un pour cent, ainsi que le fait N..., mais qu'il aurait à s'entendre avec vous pour la réception des rails et les avances en compte courant. Pour mon compte je préférerais 4/« en toute tranquillité, qu'un pour cent avec un certain degré d'inquiétude.

Répondez-moi de suite si vous considérez les B... comme une garantie satisfaisante pour toute la fourniture de 12,000 tonnes.

Au marché de samedi il y a eu moins de fermeté dans les cours. Je crois que la hausse est définitivement arrêtée.

Veuillez me dire à quelle époque nos 661 sacs sont partis de Gênes et à quelle autre on croit qu'ils arriveront au Havre. Je n'ai plus de nouvelles des W... H me parait que Marseille doit se ressentir de la hausse sur les riz qui a eu lieu chez nous.

Recevez mes compliments affectueux.

Camille de Cayour.

Lxxn.

Turin, 1 avril 1847.

Mon cher amiy

Il paraît que cette fois nous sommes d'accord et que le projet de banque sera définitivement présenté au ministère avant la fin de la semaine.

Hier nous avons eu une réunion chez Barbaroux. C... nous ayant abandonnés, au grand contentement de tout le monde, nous nous sommes trouvés neuf, le dixième, Salmour, étant pour le moment à Paris.

Je ne vous conterai pas ce qui s'est passé, en détail. Il y a eu des incidents d'un haut comique. Un moment personne ne voulait d'actions, cinq minutes après on se les disputait. Enfin nous sommes arrivés aux conclusions suivantes :

1°) Les statuts seraient mis au net et signés dans la journée de jeudi.

2°) Chacun des dix fondateurs figurerait pour 400,000 francs, mais les personnes suivantes ne s'engageaient d'une manière définitives que:

MM. Nigra

Barbaroux

Casana

Vicino

Chacun de ces MM. m'a abandonné d'une manière définitive la moitié de la somme à laquelle ils auraient eu droit, à condition que, si dans l'espace de 20 jours ils ne changeaient pas d'opinion, j'eusse à me charger de toute la somme. J'ai accepté, tant en mon nom qu'au vôtre. Sans me vanter, je vous assure avoir eu un aplomb admirable. Un moment je me suis trouvé avoir presque toute l'affaire sur les bras.

En définitive en nous quittant, je me suis trouvé avoir:

Pour mon compte

id. compte de Salmour

id. Nigra définitif

id. Barbaroux définitif

id. Vicino

id. Gasana

Plus, engagements éventuels

Total 1,700,000.

Malgré l'appui que vous me prêtez, je vous avoue que je me suis trouvé un tant soit peu hardi. Ne voulant pas commettre d'imprudences trop fortes, j'ai été le soir même chez mon ami le comte Bignon et je lui ai cédé 200,000 francs. Le brave garçon en aurait désiré 400,000. Heureusement j'ai résisté.

Ce matin je suis assailli de demandes. Bolmida prétend avoir des engagements, Mestrezat m'exhorte à céder à différentes maisons fort respectables. Jusqu'à présent je n'ai lâché que les 300,000 de Vicino, qui seront distribués entre MM. Mascardi, Bignon frères et Denina.

Cela me laisserait toujours avec 900,000 francs d'assurés et 300,000 francs d'éventuels, sur lesquels il ne faut pas compter, vu la tournure que prend l'affaire.

- us- —

Sur ces 900,000 francs, je vous en céderai 400,000 et 200,000 à MM. Ricci. Je garderai 300,000 entre Salmour et moi.

Les banquiers genevois Mestrezat, Long et De Fernex sont très chauds, ils ont déjà bon nombre d'ordres de leurs correspondants de Genève.

Si je n'avais pas blagué un peu, l'affaire ne réussissait pas. J'ai offert à Nigra de lui avancer la valeur des actions contre intérêt. J'ai dit que vous étiez prêt à débourser un million, enfin je les ai amenés à conclure, ce qui ne paraissait guère probable au moment où nous nous sommes réunis.

À la hâte, mille amitiés.

Camille de Cavour.

LXXHI.

2 avril 1847.

Mon cher ami,

Ce qui était facile à prévoir est arrivé. Hier toute la bourse voulait des actions. Les cédants sont tout honteux. Le vieux Barbaroux m'a fait dire qu'il garderait volontiers sa part entière. Je lui ai répondu qu'ayant considéré son engagement comme formel, j'avais disposé des 100,000 francs qu'il m'avait cédés. Il n'y a rien à dire, il faut qu'il subisse les suites de sa sottise.

Toutefois, comme j'ai à plusieurs reprises déclaré que je me portais fort pour votre maison, afin d'éviter toute chicane, vous m'obligerez beaucoup, en m'envoyant une déclaration dans la forme suivante:

« Les soussignés déclarent reconnaître tous les engagements que Mr de Cavour pourrait prendre en leur nom, relativement à la formation d'une banque d'escompte à Turin.

« De la Rue, frères ».

Ces messieurs sont on ne peut plus capots. C... avait hier, en me parlant, les larmes aux yeux.

A une heure nous signons et demain probablement nous irons chez le ministre.

A la hâte, mille amitiés.

Camille de Càvour.

Turin, 5 avril 1847.

Mon cher ami,

C'est bien 400,000 francs que je vous cède, je me suis trompé samedi. Seulement je vous prie d'écrire à votre père, en mon nom aussi bien qu'au vôtre, car il ne m'en reste plus assez pour pouvoir lui en donner.

J'ai eu tort de céder 200,000 francs à Bignon. H se serait contenté de 100,000 francs, et nous serions demeurés également bons amis. Patience!

Nigra s'étant fait mettre les sangsues, nous avons été chez Eével avec Casana. Le ministre nous a fort bien accueillis. Ses seules objections ont porté sur la difficulté de trouver du papier à escompter à Turin. Là-dessus nous lui avons présenté plusieurs observations, et nous avons terminé en disant que si la Banque escomptait peu, ce serait tant pis pour les actionnaires, mais qu'en définitive le pays gagnerait toujours quelque chose.

Si Rével croit l'affaire médiocre, il ne nous forcera pas à faire une distribution philantropique de nos actions.

Je suis charmé que vous ayez donné la signature à Georges et à votre beau-frère (1). Cela vous permettra de

(1) Monsieur Georges de la Rile, cousin, et Mr William Granet, beau frère de Mr Emile de la Rue.

faire plus souvent des courses à Turin, où nous finirons bien par nouer quelques bonnes affaires. Cette année nous avons travaillé le guano et le riz et maïs, l'année prochaine ce sera la Banque et les chemins de fer. Espérons que ces nouvelles spéculations iront aussi bien que celles que nous avons à peu près liquidées.

À propos de guano, un de mes amis s'étant adressé à Gênes pour avoir de ce précieux engrais, on lui a écrit qu'on y attendait d'un jour à l'autre un bâtiment venant du Pérou. Tenez-vous au courant de ce qui se passe, car il ne faut pas laisser sortir ce commerce de nos mains. Quoique je sois sur le point de devenir fabricant d'engrais, je ne renonce pas au guano, si je peux l'avoir au prix de l'année dernière.

Vous aurez vu, d'après le projet de statut, que, pour le moment, nous n'aurons à verser que 500 francs par action, et que par conséquent nous n'aurons pas grandes avances à faire.

J'envoie chercher Golzio, pour lui communiquer l'article qui le regarde. Si jamais nous faisons l'affaire des traverses et qu'il y ait une Banque à Turin, vous tirerez à trois mois sur Golzio, des traites que j'endosserai ; cela fera travailler la Banque et nous procurera, à peu de frais, les fonds dont nous avons besoin.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Càvour.

12 avril 1847.

Mon cher ami,

J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez envoyée au milieu d'un échantillon de blé. Je vous remercie des prompts renseignements que vous m'avez fait parvenir sur le voyage de Bombrini. Je le considère comme excessivement utile à

notre entreprise. La seule objection que Eével nous ait adressée, reposait sur ce que jamais Gênes n'avait songé à établir une succursale à Turin. Si maintenant la Banque demande à le faire, le ministre ne craindra plus d'autoriser une Banque qui n'aurait rien à faire.

J'ai été chez Bével; ne l'ayant pas trouvé, j'ai vu le premier officier Mr Ceppi (1), homme de beaucoup de mérite. J'ai pu me convaincre par la longue conférence que nous avons eue ensemble, que l'opposition des génois ne saurait nous être nuisible.

Quant aux actionnaires de la Banque de Gênes, à Turin, nous n'avons rien h craindre, car se sont pour la plupart, des personnes qui ont souscrit à notre demande, ou qui sont associées aux souscripteurs. Casana a 100 actions, Bolmida autant, et l'un et l'autre sont maintenant passionnées pour l'établissement de la Banque. L'arrivée des génois mettra l'amour propre des Turinois en jeu. Là dessus n'ayez aucune crainte.

Mestrezat verra Bombrino probablement ce matin, et tâchera de lui prouver, ce qui au fond est très vrai, que l'établissement d'une Banque ici ne saurait être désavantageux à celle qu'il dirige à Gênes. Si je ne partais pas ce matin pour Léri, je verrais Bombrino moi-même, et je crois que je viendrais à bout de le convaincre de l'inutilité de ses efforts.

Hier nous avons eu une seconde conférence avec la Commission chargée de traiter avec nous les conditions de la

(1) Le comte Lorenzo Ceppi, pendant plusieurs années, premier officier au Ministère des finances. « Aussi habile administrateur que profond magistrat » (Lettre du comte de Cavour au marquis de Villaraarina, 16 mare 1853). Député du Collège de Caselle à la II et III Législature, premier officier aux finances (Ministère Thaon de Rével), pua* ensuite à la Cour de Cassation et au Conseil d'État, fut nommé •taateur en 1860; mourut en 1872. Le Roi lui accorda le titre de Comte, en récompense de ses longs et importants services.

concession du chemin de fer de Savigliano. Nous l'avons trouvée infiniment plus coulante, de sorte que nous sommés parvenus à nous mettre d'accord à peu près sur tous les points.

Nous arriverons à Turin avec nos locomotives.

Nous mènerons des voyageurs à Moncalier, ce qui est une concession immense. Le péage à payer au Gouvernement pour le tronc commun, est fixé aux % du prix d'ici à Moncalier, ce qui est fort raisonnable. Enfin nous pourrons négocier nos actions et les faire coter à la bourse, après le" payement des 3/*o-

Maintenant on nous chicane un peu pour la durée ; nous avons tenu bon pour 70 ans et il a été convenu qu'on soumettrait notre demande au Conseil d'État.

On a renoncé au remaniement des taxes, lorsque l'intérêt net serait du 7. Le Gouvernement demande le partage après ce taux, nous le lui offrons après le 10. Probablement tranchera-t-on la difficulté en établissant le point de partage au 9 ou au 8, ce qui, à mon avis, ne serait pas exorbitant.

Pendant la discussion Pampara nous a quittés pour aller assister à la promenade journalière du Roi. Le Roi lui a parlé de notre affaire et lui a dit en riant : « J'espère que les commissaires sont bons enfants ». Us l'ont été en effet. H considère l'affaire comme à peu près arrêtée.

Je m'en vais écrire a T... P..., auxquels j'ai cédé un intérêt de 225,000 francs, voulez- vous que je leur propose d'abandonner leur contrat ? Nous les prendrions à compte à demi. Si je ne me trompe, le moins que puissent valoir nos actions au moment de l'émission, c'est 10 pour %•

Le vent de la semaine dernière est considéré comme fâcheux pour les jeunes blés. C'est peut-être une illusion, je crois que le mal produit par la sécheresse, est plus apparent que réel, et que la sécheresse, à moins qu'elle ne se prolonge outre mesure, affectera la paille plus que le blé. Néanmoins l'effet n'est pas moins positif sur les imagi-

nations, de sorte que je crois à une reprise dans les prix, dont je profiterai pour écouler le reste de nos maïs.

Écrivez-moi demain à Tronzano. Adieu, je vous quitte pour monter en voiture.

Tout à vous.

Camille de Gavour.

15 avril 1847.

Je réponds deux mots à la hâte à votre lettre du 13.

L'affaire des traverses est mal acheminée, Golzio croit qu'on ne peut soumissionner qu'autant qu'on serait assuré d'avance de 100,000 traverses. Les Carignani voulant traiter pour leur compte, il ne faut guère compter sur les traverses de Corse.

La course de Bombrino ne m'a jamais effrayé, ce que je crains ce sont les sourdes menées de quelques maisons de Turin, qui sont mécontentes de ne pas avoir la haute main dans cette affaire. Cependant je considère l'affaire trop engagée pour qu'il soit possible de la faire avorter.

Je ne connais pas Mr F... de Pavie, qui a acheté des riz pour Mr G...; celui-ci lui a été adressé par un de mes amis de Verceil. Si vous désirez avoir des renseignements sur son compte, je puis facilement m'en procurer.

J'ignore si Messieurs d'Eichtall et André De la Rue désirent avoir un exemplaire de mon article sur la législation des céréales, qui a para il y a deux ans dans la Bibliothèque Universelle de Genève, ou bien si c'est mon article sur l'influence des réformes anglaises sur le commerce de l'Italie. Veuillez me fixer à cet égard.

Si vous le voulez, nous établirons nôtre compte à demi,

à partir du premier Mai ; si vous l'approuvez vous arrêterez à cette époque le compte que vous avez avec mon père. Bien entendu que vos rentes seront perçues comme par le passé.

Je serai mardi à Turin. Si votre présence peut être utile à nos affaires autant qu'elle me serait agréable, je vous l'écrirai.

Il doit y avoir une grande fête dans le mois de Mai, dans le jardin du Roi ; vous pourriez saisir cette occasion pour venir traiter nos affaires et faire d'une pierre deux coups.

Camille de Cavour.

PS. J'espère que Davidy pourra me donner des nouvelles de nos riz du Havre.

LXXVH.

Turin, 20 avril 1847,

Mon cher ami,

Je m'empresse de vous annoncer mon retour à Turin. N'ayant encore vu personne, je n'ai rien appris de nouveau sur la Banque et le chemin de Savigliano.

Les nouvelles de France annoncent une reprise très marquée dans les céréales. J'espère que nous en profiterons pour vendre nos riz à Marseille et au Havre. Chez nous, la faiblesse continue, mais elle ne saurait durer car le temps est peu favorable aux récoltes, il y a eu de la gelée blanche qui a fait du mal aux seigles. Les avis sont partagés sur l'effet produit sur la feuille du mûrier.

Certainement la gelée ne leur a pas fait du bien, mais il est probable que les marchands de soie exagèrent le mal.

Je pense qu'il est convenable de faire commencer le compte à demi le 1er Mai. À ce sujet, je vous prie de me diriger dans les commencements. Vous me marquez les courtages à Vi pour 100, je crois que vous voulez dire */« pour mille.

Ce matin, à la bourse, on assurait de nouveau que les mûriers avaient souffert.

Croyez à ma sincère amitié.

Lxxvm.

21 avril 1847.

Mon cher ami,

Les W... n'ayant pas conclu la vente de nos maïs à 47, je leur écris de suspendre le contrat jusqu'à nouvel avis. Ce prix me paraît trop bas pour ne pas provoquer une reprise. La hausse est très marquée dans le Nord, elle influera sur le Midi.

Si toutefois vous ne partagez pas mon opinion, je vous offre de me charger à 47 francs des 346 sacs sociaux. Seulement pour ne pas payer une double commission aux W... nous attendrions pour régler cette affaire, que j'eusse effectué la vente pour mon compte.

Je crois que notre fabrique d'engrais et de produits chimiques sera en activité le mois prochain, sous la raison Bossi, Schiaparelli et Compagnie. Je leur ai fait une commandite de 50,000 francs, dont 40,000 pour mon compte et 10,000 pour celui de mon ami Mr de Sainte Rose. Sans croire aux calculs de Mr Jullien, qui n'a aucune espèce «le privilèges en Piémont, je pense que ce sera une excellente affaire. Il m'est impossible de vous en expliquer les •iétails avant que vous veniez à Turin. Si cependant vous étiez tenté de vous y intéresser, je vous céderai sur ma part

jusqu'à concurrence de 20,000 francs, la somme que vous me demanderiez.

J'ai promis à mes associés, qui cependant apportent chacun 50,000 francs dans l'affaire, de leur ouvrir à Grênes un crédit de 50,000 francs, pour solder les achats que la fabrique devra faire, tant sur cette place qu'à Marseille, Trieste et Livourne. Je pense que vous n'aurez pas de difficultés à leur ouvrir ce crédit, sur ma responsabilité personnelle, sauf le cas où vous vous intéresseriez dans l'affaire, car alors nous partagerions la responsabilité en proportion de notre mise de fonds.

Pour les achats que vous traiteriez directement à Grênes, vous percevriez la commission qui est d'usage, et quant aux traites qui seraient fournies, il me paraît que vous devriez percevoir Vi de commission et 5 pour % d'intérêts.

M... a passé chez moi, mais nous nous sommes manques. Je suis fort satisfait des informations que vous me transmettez sur les T... and F... Elles me tranquillisent toutà-fait, si M... soumissionne pour eux.

Le pauvre Golzio est malade d'une traverse rentrée, on lui a fait quatre saignées, toutefois il commence à mieux aller.

Nigra et Vicino sont irrités de ne pas avoir mené l'affaire de la Banque. Ils sont honteux du sot rôle qu'ils ont joué.

J'ai appris que les J. B. F... de Pavie étaient des commissionnaires en céréales fort estimés pour leur probité et leur fortune. Cependant, je ne saurais vous fixer, d'une manière absolue, sur l'étendue du crédit qu'ils méritent.

Il paraît bien que les mûriers ont un peu souffert. On attend les nouvelles du midi de la France, avec impatience.

Le froid a diminué, mais le vent continue ; je n'ai pas une très bonne idée de la future récolte de blé.

Les riz sont calmes, cependant la consommation intérieure a pris une assez grande activité par le manque des légumes.

Pichiura a vendu ce qui nous restait de maïs, à 5 francs, livrables à Turin. J'ai été très content de la manière dont il a mené cette affaire.

Il faudra quelque temps pour réaliser nos fonds,, mais nos acheteurs sont fort bons.

Camille de Cavour.

24 avril 1847.

Mon cher ami,

Une personne, d'ordinaire bien informée, m'a assuré ce soir, que le Conseil des ministres avait adopté un avis contraire à la Banque de Turin. Cela ne m'étonnerait guère, vu l'ignorance et le mauvais vouloir de la plupart de ces Messieurs qui nous gouvernent. La nouvelle peut être exagérée, mais le fond est vrai. Il y en a assez pour faire monter les actions de la Banque de Gênes. En conséquence, je Tiens vous proposer d'acheter de compte à demi, de 20 à 30 actions de la Banque de Gênes, de 135 à 137. Si notre demande est rejetée, ou seulement ajournée, nous les revendrons dans la semaine au-delà de 140. Ce petit bénéfice nous dédommagera du petit déboire qu'on nous fait essuyer.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

8 mai 1847.

Mon cher Emile,

Je vous envoie 60 et quelques mille francs. Vous me direz si j'ai fait des boulettes. Envoyez-moi force billets à tous trouvez que le change se soutient sur Paris. Cette

valeur va probablement baisser, attendu l'approche des filatures.

La chambre de commerce, après une longue discussion, a opiné:

1") Que l'institution d'une Banque était éminemment utile.

2°) Qu'elle ne pouvait faire aucun tort à la Banque de Gênes.

3°) Qu'on devait payer intégralement les actions dans l'espace de 6 mois.

4°) Qu'il fallait donner 2 millions aux fondateurs et répartir les autres 2 millions entre les principales maisons de Turin.

Enfin, qu'il était convenable de consulter les fondateurs, pour la répartition des actions.

Savigliano traine. Vous verrez que la Banque prendra le pas sur le chemin de fer.

Adieu, à la hâte.

Votre dévoué Camille de Cavour.

19 mai 1847.

Mon cher Emile,

H paraît que la faillite de Mr X... de Londres oblige MM. V. à suspendre leurs payements. On espère encore, que l'affaire ne sera pas trop mauvaise. Ces messieurs avaient beaucoup perdu l'année dernière, mais cette année ils se sont presque abstenus de faire des affaires, ce qui prouve qu'ils sont d'honnêtes gens, ce dont d'ailleurs personne ne doute. Une réunion des principaux créanciers doit avoir lieu aujourd'hui chez Long.

H est possible qu'on prenne des arrangements qui leur permettront de continuer à marcher.

Je vous ai remis en mars une traite d'eux, de 300 L. st., qui échoit le 20 juin. Pour éviter des frais, il sera, je crois, utile de la faire payer par Heath. Je ne doute pas que ces messieurs ne fassent honneur à ma signature si je les en prie, mais n'étant pas en compte avec eux, vous m'obligeriez, lorsque vous leur écrirez, à les autoriser à porter au débit de votre compte le montant de cette traite, si je réclame de leur complaisance son payement.

Rien de nouveau de Savigliano, j'ai dit à Pampara qu'il fallait frapper un grand coup, en déclarant au Gouvernement que nous retirions notre demande. Peut-être cela produirait-il quelque effet.

M... a de nouveau été très souffrant. Le Gouvernement ne s'est point encore prononcé à son égard. Les fers ont baissé en Angleterre ; S... doit avoir proposé un assez fort rabais. Mon opinion est qu'on ne l'acceptera pas, mais avec des gens comme ceux qui nous administrent, il est impossible de prévoir ce qui peut arriver.

Les informations que j'ai prises hier, relativement aux vers à soie, ne sont pas aussi favorables que je l'avais supposé. Les éducations vont assez bien, mais il paraît que la feuille manque généralement. Dans plusieurs provinces un a revendu une partie des vers déjà éclos, et la semence est tombée à un prix infime. H est donc certain que la récolte ne peut être très abondante. Si les chaleurs qui se sont développées, continuent avec la même intensité, elle sera mauvaise.

Les blés ont beaucoup gagné, cependant la récolte sera tout au plus moyenne.

Le temps a été on ne peut plus favorable aux semailles du riz et des maïs. J'espère pour mon compte, grâce au guano, en faire plus encore que l'année dernière.

J'ai écrit à Liverpool pour que l'on m'achetât 400 tonnes

9 — Brt. Leitrts de C. Cavour.

de guano de Schaboe à L. 6,10. Si nous traitons l'affaire de compte à demi, je me réserverai 100 tonnes au prix coûtant. Il est prouvé maintenant que l'effet du guano dure au moins deux années, de sorte que son débit est certain.

J'ai vu Mestrezat, il m'a dit que les V. devaient 400,000 au plus, et que leur actif dépasserait probablement cette somme. Il est, ainsi que Long et De Fernex, des plus intéressés dans cette affaire. Les nouvelles de Londres étaient meilleures ce matin. Mercier espérait reprendre ses payements, si les V... pouvaient tant soit peu l'aider.

Enfin, quoiqu'il arrive, ce ne sera pas désastreux autant que les riz de W... que j'ai sur le cœur.

Tout à vous

Camille de Cavour.

lxxxh.

Turin, 20 mai 1847.

Mon cher Emile,

Ayant été ce matin faire une course à Truffarello, avec mon père, je me borne à vous accuser réception des 20,000 fr. que vous m'avez envoyés.

M... m'a remis les pouvoirs des T... et F..., ainsi cette affaire est réglée.

J'écris ce matin à Heath de payer la traite de Vertu (1) sur Mercier, et de se rembourser sur vous.

L'affaire V. paraît passable. L'actif est de 700,000 et

(1) Banquier et filât eur de soie à Turin. « Mr Vertu est un de nos exposants les plus distingués. Les soies qu'il a exposées, soutiendront, j'espère avantageusement, la comparaison des soies françaises ». (Lettre du comte Cavour au marquis E. d'Azeglio, 25 avril 1851 — N. Bianchi, Politique du comte de Cavour, pag. 3).

le passif de 500,000. En déduisant les mauvaises créances, il y aurait encore un boni. Toutefois il faut attendre les nouvelles de Londres pour porter un jugement définitif.

D n'y a que des Turinois compromis, pas un seul étranger. Les plus attrapés sont Celestin Long, pour 1600 L. st., Long et Mestrezat, pour 1000 L. st., chacun. De Fernex, Dupré, Eignon, Àndreis et une foule d'autres, pour des sommes, qui varient entre 10 et 20 mille francs.

On a convenu de laisser la gérance des affaires aux V., mais de leur adjoindre trois commissaires. On craint que si les traites reviennent de Londres un peu vite, cela ne fasse manquer plusieurs petits marchands.

Merci des nouvelles du guano.

Les blés sont médiocres, tout le long de la route. On assure qu'ils valent mieux plus loin.

Adieu, à la hâte

Camille de Cavour.

lxxxhi.

Turin, 22 mai 1847.

Mon cher Emile,

Je vous remercie des nombreux et intéressants détails que vous m'avez transmis dans vos lettres du 19, 20 et 21 mai.

Golzio ne croit pas tout à fait exact ce que vous lui mandez relativement à 0... Les C... continuent à lui écrire <-omme s'ils tenaient toujours la compagnie Suisse sous leurs mains. Je crois qu'il faut renoncer à cette affaire des traverses. Elle est beaucoup trop compliquée. Elle nous donnerait trop d'ennuis et de soucis, surtout si nous avions pour associés les jeunes C... qui me paraissent furieusement légers.

Quant aux rails, je suis moins inquiet que vous. L'intendant général a dit à Golzio qu'on avait attendu F arrivée de M... pour essayer les fers que M... avait présentés. Quoiqu'il n'ait rien ajouté de positif, il a parlé comme un homme qui considérait l'affaire comme décidée.

Quant à Savigliano, nous attendons une réponse définitive d'un jour à l'autre. Il paraît que le Gouvernement ne veut pas démordre de la clause qui limite le dividende maximum au 4 p. %• Si cela est, mon avis est d'envoyer au diable le projet. Qu'en dites-vous? Dans l'état actuel du monde financier, il serait absurde de s'engager dans une affaire douteuse. D'ailleurs, en voyant la manière dont le Gouvernement agit à notre égard, il est impossible de ne pas soupçonner un mauvais vouloir de la part du ministre ou de quelque autre personnage influent.

En abandonnant Savigliano, en voyant réduit notre intérêt dans la fondation de la Banque, nous devons penser à d'autres affaires qui ne dépendent pas du bon ou mauvais vouloir de nos ministres. Golzio est venu m'en proposer une ce matin, qui m'a paru très séduisante. Je vous joins la note qu'il m'a remise. Si vous acceptez en principe, je vous entretiendrai des détails de l'affaire qui est des plus intéressantes.

H s'agirait de s'associer à un individu qui jouit au plus haut degré de la protection d'un illustre personnage, et de créer une industrie qui, bien exploitée, peut amener à de très grands résultats. Golzio et son associé feraient la moitié des fonds. H s'agirait de faire l'autre moitié.

Je vais m'occuper de votre Examiner (1). Le plus simple est d'aller en parler au directeur général , le marquis de Gavaglia (2). Je le ferai incessamment.

(1) Le journal Y Examiner qui arrivait irrégulièrement à MM. D* la Bile.

(2) Directeur général des postes à Turin.

L'affaire des V. paraît devoir s'arranger d'une manière satisfaisante. S'ils avaient été soutenus par leurs parents et amis, ou même s'ils avaient eu un peu plus d'énergie, ils auraient pu très bien se tirer d'affaire. Pour faire face à 350,000 francs d'échéances plus ou moins éloignées, ils avaient au moins 250,000 fr. de disponibles, abstraction faite de ce que Mercier leur doit. Ils ont agi en hommes d'une excessive délicatesse. Peut-être eussent-ils rendu un service à leurs créanciers, en étant un peu plus hardis.

Je vous remercie de l'avis que vous me donnez sur les G... Je partage tout-à-fait votre opinion à leur égard. Je ne crois pas que nous ayons de catastrophe à craindre sur la place de Turin. Le commerce des soies est assez prudent cette année. On à très peu envoyé en Angleterre. Les affaires avec Lyon et l'Allemagne n'ont guère laissé de bénéfices, mais elles n'ont pas non plus entraîné de grandes pertes.

Ce malheureux Coq (1) me corne dans les oreilles, car n'étant pas arrivé à l'heure qu'il est , c'est signe qu'il a fait naufrage quelque part. Étant parti au mois de février, il aurait eu le temps d'aller et de venir deux ou trois fois. S'il avait abordé dans quelque port intermédiaire, le capitaine aurait écrit à Custo. Veuillez me dire ce que le dit Custo, qui est fort expert dans ces affaires, en pense.

J'ai déjà retiré près de 40,000 francs de nos maïs. C'est déjà plus que nous n'avons déboursé. Il y a une petite queue que j'espère bientôt écorcer.

J'ai remis à Cabella une traite de 1200 francs pour solde des frais du guano des Deux Sorelle. Comme c'est une affaire que nous avons traitée en compte à demi, je vous ai crédité simplement de la dite somme dans les colonnes de votre compte courant.

(1) Navire sur lequel le comte Cavottr avait expédié une cargaison de rii et de blés an Havre.

Fetitti étant malade, Gobden est à ma charge , cela ne me laisse guère de temps pour songer anx affaires. Adieu, mille amitiés.

G. de Cavour.

Turin, 26 mai 1847.

Mon cher ami,

L'affaire de Golzio est une affaire de bois. Il voudrait, avec le fameux Moncalvo, le grand menuisier de la Cour. établir une scie mécanique à la porte de Turin et un dépôt de bois exotiques et du pays. Il croit que Moncalvo, qui est le favori de Castagnetto (1), obtiendra toutes les facilités imaginables et que l'affaire est aussi sûre qu'excellente.

Avant d'avoir reçu une réponse de votre part, je n'ai voulu entrer dans aucun détail. H m'a offert de me porter tous ses calculs, je les lui demanderai. Comme vous, je suis dégoûté de Savigliano, et je n'attends que la fin des courses (2) qui occupent exclusivement Pampara, pour proposer à la société une mesure énergique. Eignon et les principaux actionnaires sont entièrement de mon avis.

Je ne vous ai pas encore envoyé copie de notre contrat avec Rossi et Schiaparelli , parce que je l'ai remis à ce pauvre Ste-Eose* qui, à peine en convalescence, a eu son fils à la mort.

Cobden (3) est ici depuis cinq jours, je l'ai beaucoup vu et j'en ai été excessivement satisfait ; c'est un homme d'un

(1) Le comte César de Trabucco Castagnetto, sénateur du royaume.

(2) Une société de courses de chevaux venait de s'établir à Turin.

(3) Le grand économiste anglais.

bon sens parfait et d'un esprit très fin et très adroit. Il est en outre d'un caractère charmant, simple, modeste et de bonne foi.

Hier nous lui avons donné un grand dîner chez Trombetta (1). Colobian (2) devenu free-trader sans s'en douter, le présidait. Pollon (3), Petitti, les deux Syndics, le comte Sclopis (4), les deux premiers officiers du ministre de l'intérieur, beaucoup de grands propriétaires , plusieurs banquiers, des avocats, des savants y assistaient. Les choses se sont bien passées. Colobian a lu un discours en l'honneur

(1) Propriétaire du grand Hôtel de V Europe à Turin , place du Château.

(2) Le comte Colobian, ancien officier de gendarmerie, un des favoris dn roi Charles Félix et de la reine Marie Christine.

(3) Le comte Antoine Nomis di Pollone , mort en 1866 , conseiller d'État et sénateur du royaume, fut nommé en 1849 inspecteur général des postes, et en 1851 commissaire royal à l'Exposition de Londres.

(4) Le comte Paul Frédéric Sclopis di Salerano (né à Turin en 1798, mort en 1878), jurisconsulte du plus haut mérite. Attaché d'abord au cabinet particulier du ministre Prospero Balbo, il fit partie de la Commission nommée par Charles Albert, pour élaborer le nouveau Code civil, puis président de la Commission pour la loi sur la presse, et ministre de grâce et justice en 1848 (cabinet Balbo) il s'occupa de la réforme des lois pour les harmoniser avec le Statut o, et, en particulier, don concordat entre l'Église et l'État. Il envoya dans ce but, à Rome, le marquis Domenico Pareto, avec un mémorandum pour le Pape, qui n'aboutit pas. Après la démission du cabinet Balbo, il fut créé sénateur, puis vice-président et président du Sénat, où il prononça plusieurs importants discours. H succéda à Plana dans la présidence de l'Académie des Sciences de Turin, et collabora à VAntologia fondée à Florence par Vieosseux, tout en continuant à publier d'importantes œuvres de jurisprudence. Catholique fervent, il combattit la suppression des Ordres religieux et l'obligation du service militaire pour le clergé. En 1868, te Boi lui accorda le collier de l'Ordre suprême de YAnnunziata. Dans la fameuse question de ÏAlabama, qui menaça de faire éclater la guerre entre l'Amérique et l'Angleterre, en 1872, Sclopis eut l'honneur d'être wmmé arbitre entre ces deux nations , et il devint ainsi le chef de l'école qui voudrait substituer l'arbitrage international à la guerre.

du Roi. Scialoja (1) a porté un toast à Cobden. Celui-ci a répondu, en mauvais français, des choses excessivement spirituelles et tout-à-fait à propos. Enfin j'ai terminé la séance, par un dernier discours à Cobden, dont je me suis tiré tant bien que mal (2).

Aujourd'hui, je le mène aux courses. Demain il dîne chez Abercromby (3), après demain id. et vendredi il part.

Je suis charmé de l'idée de vous voir dans une quinzaine de jours. Je désire bien pour vous et pour nous, que d'ici là la chaleur diminue, car pour le moment elle est véritablement étouffante. Ce temps ne vaut rien pour la campagne; les blés mûrissent trop vite, et les maïs souffrent de la sécheresse.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Turin, 28 mai 1817.

Mon cher avni,

Malgré vos avis, je vous envoie un peu de papier sur Paris et Lyon, qui doit nous laisser quelque petite chose pour le compte à demi. C'est du papier de toute tranquillité. Quoique le bon Bertini fasse un tant soit peu de cir-

(1) L'aYOcat Antoine Scialoja, né en 1817 dans la province de Naples, mort en 1877. Économiste et libre échangiste distingué, appelé en 1845 à la chaire d'économie politique de F Université de Tarin, ministre du commerce en 1848 à Naples, fat emprisonné par la police bourbonne en septembre 1849 et condamné & 9 ans de réclusion , peine qui fut ensuite changée en exil perpétuel. Il se réfugia & Turin, où Cavour qui l'estimait beaucoup, le nomma eonsultore légale au cadastre.

(2) C'est dans ce discours que le comte de Cavour adressa à Cobden, ce bel éloge: « De loin on vous admire, de près on vous aime ».

(3) Ministre d'Angleterre à Turin.

culation avec Paris, il est encore une des colonnes les plus solides du commerce de Turin.

Ne vous prononcez pas d'une manière négative sur l'affaire que Golzio vous propose. Si Moncalvo obtient la concession que le ministre lui a fait espérer, ce sera un apport gratuit de 30 ou 40 mille francs qu'il fera à la société. Car une force motrice, comme celle qu'on lui promet dans la ville même , a un prix d'avenir inestimable. D'ailleurs il n'y aurait que le tiers des fonds employé d'une manière stable, le reste serait un capital circulant, dont une partie irait en achats de bois exotiques qui vous viendront à Gênes.

Je vous le répète, si Moncalvo ne se fait illusion, c'est une affaire telle que, même lorsqu'il faudrait renoncer au commerce , on réaliserait un joli bénéfice en revendant le terrain.

Je vous promets de ne vous engager dans cette affaire, que s'il y a dix à gagner et un à perdre.

Si vous désirez que nous fassions marcher activement le compte à demi, envoyez-moi des billets. Si au contraire vous croyez plus phident de rester en panne, remettez-moi du Turin.

J'ai pris des informations précises sur la maison Gk II ne résulte pas qu'elle ait éprouvé des pertes. Cette année, au contraire, elle a agi d'une manière très-prudente et elle est du petit nombre des maisons de soie qui aient réalisé leur campagne avec bénéfice. Elle fait assez en huile, ayant des parents à Nice et dans la rivière de Gênes. En définitive, je ne pense pas qu'on doive la traiter avec défiance et la ranger dans le nombre des maisons douteuses.

Les maisons qui font en soie, en général, n'ont pas perdu cette année. Les pertes des V. remontent à l'année dernière. Ainsi que presque tous leurs confrères , ils avaient fort restreint le cercle de leurs affaires, ce qui résulte, du reste, de l'état de leur passif.

Cobden part demain pour Milan et Vienne ; il va tâcher

de convertir le prince de Metternich. Le Boi Ta fort bien accueilli et s'est prononcé pour la diminution graduelle des droits de douane.

Les chaleurs continuent à être accablantes. Il faut espérer que nous aurons bientôt la pluie ; sans cela, la récolte des mais serait sérieusement menacée dans les terres sablonneuses.

Merci des nouvelles du Coq. Le capitaine doit être une brute, pour ne jamais avoir écrit à ses commettants depuis Gibraltar.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

Turin, 29 mai 1847.

Je vous transmets la réponse du marquis Cavaglia, directeur général des postes, aux réclamations que je lui ai adressées en votre nom, au sujet de Y Examiner. Vous verrez qu'il rejette la faute sur votre correspondant de Londres. C'est peut-être une défaite , mais elle aura pour résultat d'exciter les employés de Gênes et de Turin à user envers vous d'un peu plus d'exactitude.

Eevel hier m'a écrit une longue lettre, en m'envoyant le rapport de la chambre de commerce sur notre demande de fonder une Banque à Turin. H paraît approuver les propositions de la Chambre, mais il m'annonce que quant à la distribution des actions, il ne compte pas se départir des bases adoptées à l'égard de la banque de Gênes. Cette déclaration m'a beaucoup peiné , car elle change tout-à-fait ma position vis-à-vis de mes cessionnaires. Je ne sais comment, dans ce cas, tenir mes engagements avec vous et Eicci,

car enfin, je ne puis pas réduire SaJmour à rien, ce qui lui arriverait s'il était obligé de subir une réduction proportionnelle.

Quant à vous, je serai toujours charmé de vous donner la moitié de tout ce que j'aurai , peu ou beaucoup , mais a?ec les Eicci je ne puis en faire autant. S'ils ne veulent pas se contenter de peu de chose, de 20 ou 30 mille francs au plus , s'ils prétendent que je suis engagé envers eux d'une manière absolue, j'aime mieux me retirer de l'affaire.

Dans les termes où nous sommes menacés de nous voir réduits, je vous offre un compte à demi complet. Je tâcherai de faire que Kignon se contente de peu de chose , faites en autant avec les Ricci.

Je regretterai de devoir me retirer, non pas à cause du bénéfice qui doit résulter de cette affaire, mais parce que le désir d'avoir une banque à Turin devient , de jour en jour, plus vif à Turin et que je désirerais attacher mon nom à son établissement.

Lundi nous nous réunissons chez Barbaroux pour délibérer la réponse à faire au ministre. Je vous communiquerai mardi le résultat de cette séance.

Si du Paris, comme celui que je vous ai envoyé, vous va, je puis m'en procurer beaucoup. L'excellent Àdriani met toujours son portefeuille à ma disposition et comme c'est un des meilleurs papiers de Turin, je puis opérer en toute sûreté.

Cobden est parti ce matin, emportant nos sympathies et nos regrets. Il a su se concilier l'affection et l'estime de tous ceux qui l'ont approché.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

— uo —

S juin 1847.

Mon cher ami,

Je craignais que mes bons associés ne profitassent des exigeances du ministre relativement à la répartition des actions de la Banque, pour annuler l'engagement qu'ils ont contracté avec moi, mais il n'en n'ont pas dit un mot. S'ils ne se rétractent pas, la répartition subsistera sur les bases fixées entre nous, avec une seule modification dont vous apprécierez la justesse.

Pour pouvoir disposer d'un plus grand nombre d'actions, j'avais obtenu que Salmour me cédât les % de celles dont il disposait, mais si on le réduit au 4/i ou au Vu ^ me paraît impossible que Salmour me cède encore les Vi ou Vi de son quart. Je ne puis lui laisser moins de 50 actions. Il ne serait pas convenable qu'il en eût moins. Il faudra alors, que chacun, sur notre part, nous supportions la moindre réduction qui frappera Salmour

Je me suis chargé de répondre au ministre, mais devant en même temps faire le mémoire pour Savigliano (1), je ne sais trop comment me tirer d'affaire, d'autant plus que les grandes chaleurs ne me laissent la disposition que d'une partie de mes facultés intellectuelles.

Il paraît que M... est sûr de son affaire, mais jusqu'à vendredi, il n'y aura rien d'officiel. Je l'engagerai vivement à vous aller trouver à Gênes.

Je me recommande pour des billets, avant mardi, car je

(1) Le chemin de fer de Savigliano.

suis tout-à-fait à sec. Avec 30,000 francs, je ferai marcher

toute ma boutique.

Je ne puis digérer ce malheureux Coq.

Adieu, mille amitiés.

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