CCXC
v Turin, 28 avril 1850.
Mon cher ami,
Ayant eu à écrire à Davidy, je ne vous ai pas répondu de suite. D'ailleurs, je savais qu'il n'y avait pas péril dans la demeure, par rapport à nos rentes.
Nigra sera forcé de réclamer la faculté de contracter un nouvel emprunt, avant que la session ne finisse, c'est-à-dire dans le mois prochain.
D prétend avoir de quoi aller jusqu'à la fin d'août, et même la fin de septembre. J'en doute fort ; ce dont je suis certain, c'est que Nigra ne sait rien lui-même de positif.
Ce qui m'effraye, c'est le peu d'habileté du ministre et la mauvaise disposition de la Chambre, à l'égard des nouveaux impôts. Comme membre de la commission des finances, j'ai pu me convaincre que beaucoup de députés de la majorité sont d'avis de renvoyer la discussion des nouveaux
impôts après celle du budget, c'est-à-dire aux calendes grecques. Si cela avait lieu, je crains que notre crédit aurait à en souffrir considérablement.
Vous concevez que ce que je vous dis ne repose que sur des appréciations vagues. Je ne voudrais pas que vous opériez sur ces notions.
Quant à convertir vos rentes en obligations, je ne vois guère quel profit vous pouvez y trouver. Vous perdez sur l'intérêt, cela est certain. Est-il probable que vous vous rattrapiez sur le capital?
Il y a déjà un écart de 10 p. % en*re ces deux fonds. Si le ministre , profitant de la faveur dont jouissent les obligations, s'avisait d'en émettre pour 15 ou 20 millions, il est probable que le taux des deux fonds serait plus en rapport avec leur valeur réelle.
Quant à l'affaire R. S. je vous payerai au bout de 3 ans, mais, en attendant, l'intérêt courrait à raison de 120.
Je voudrais, vous payer fin juin la moitié du compte à 6 p. % et l'autre moitié à la fin de l'année, en vous autorisant, dans le cas où vous auriez besoin d'argent, à tirer sur moi à 3 mois.
Adieu, je vous quitte pour aller me quereller avec Farina, à la commission de finance.
Votre dévové Camille de Cavour.
Turin, 2 mai 1850.
Mon cher arni,
Je n'ai pas grand'chose à ajouter aux renseignements financiers que je vous ai donnés dans ma dernière lettre. Nigra n'a pas encore fixé le jour où il présentera sa de-
mande pour le nouvel emprunt. Le brave homme est fidèle au système d'attendre le dernier moment pour agir.
D a imaginé de créer 18,000 obligations pour rembourser la Banque, mais je doute que ce projet puisse recevoir son exécution dans la présente session.
Dans le cas de remboursement, je serais d'avis d'auge menter le capital de la Banque et de le porter à 10 millions, afin de pouvoir maintenir la circulation à 30 millions, au moins. Cette mesure pourra, de prime abord, paraître nuisible à la Banque; mais, en définitive, je crois qu'elle lui sera très avantageuse, en lui permettant de ne pas restreindre ses opérations, qui tendent chaque jour à s'étendre dans un cercle plus large.
Mr Papa m'a présenté Mr Rubattino (1) , qui sollicite
(1) Raffaele Rubattino (1809-1881), fonda à Gênes, en 1840, une Société de Navigation et d'Assurances maritimes, au capital de francs 330,000, divisé en 33 actions, et substitua les navires à vapeur à ceux à voiles. Ce capital fut porté en 1841, à francs 1,450,000, et ses navires faisaient un service régulier de Gênes à Naples, en touchant les ports intermédiaires. En 1850, il obtint du gouvernement une sub* vention et entreprit un service régulier de messageries entre Gênes et la Sardaigne, et la Société porta alors son capital à francs 1,600,000, divisé en 400 actions de francs 4000. — Le Cagliari, qui transporta, en 1857, l'expédition Pisacane et fut capturé par les vaisseaux napolitains, appartenait à la Société Rubattino, de même que le Lombarde et le Piemonte , qui , en 1860 , transportèrent Garibaldi et ses mille légionnaires en Sicile. — En 1865, Rubattino, ayant racheté toutes les actions de sa Société, augmenta encore sa flotte et établit un service entre Gênes, Alexandrie, Bombay, Tunis, Malte et Tripoli. Il acheta alors la baie d'Assab, pour y établir une colonie italienne et une station navale, et le chemin de fer de la Golette à Tunis, qui donna lieu au incidents qne tout le monde connait. — En 1880, il transforma la Société Rubattino en Société en commandite, au capital de 20 millions, divisé en 40 mille actions de francs 500, et il fusionna sa Compagnie avec celle de Florio de Palerme , qui devint ainsi la Società Gèneraie di Navigazione Italiana , possédant une vraie flotte de navires & vapeur, faisant le service entre Gênes et les principaux ports de
du gouvernement, la concession du service postal de la Sardaigne.
Je suis d'opinion que ce service doit être concédé à l'industrie privée ; je désirerais savoir si Kubattino et la Compagnie qu'il représente, sont dans le cas de le faire d'une manière convenable.
La Banque reçoit des masses de papiers de C. et S. en liquidation. Croyez-vous qu'il y ait là dessous quelque mic-muc ?
Adieu, mille amitiés.
Camille de Cavour.
Mon cher am%
Turin, 7 mai 1850.
Je vous remercie des renseignements que vous me donnez pur Rubattino. Malgré l'avis de l'amiral, je persiste à croire qu'il est essentiel au développement de la prospérité de la Sardaigne, de laisser à l'industrie, privée le soin de maintenir des communications régulières entre elle et le continent. Les officiers de la marine royale ont horreur des marchandises et ne les reçoivent à bord, qu'à leur corps défendant. Cela seul suffit pour leur enlever un service dont le but principal doit être de favoriser l'échange des produits des deux pays.
Nigra présentera sa loi sur l'emprunt, dans le courant de la semaine. Grâce au ciel, je serai dispensé de la rade
l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. — Rubattino ne fut pas seulement un habile administrateur , il fut aussi nn vrai philantrope et un patriote libéral. Il fut nommé en 1876 député du 3e collège de Gênes jet fit partie du Conseil municipal de cette ville, depuis 1860 jusqu'à sa mort, qui fut pour Gênes, un véritable deuil public.
et ingrate mission de défendre la politique malhabile du ministère ; car celui-ci, pour neutraliser l'effet produit par l'arrestation de l'archevêque (1), doit demander aujourd'hui l'autorisation de me poursuivre devant les tribunaux, à cause de mon duel avec Avigdor (2).
Cela me paraît, de sa part, le comble de la stupidité; mais enfin, je ne dois, en aucune manière, m'opposer à ce que la justice ait son cours. Seulement, je suis décidé à ne plus me présenter à la Chambre pendant le cours de cette session, et même, à m'absenter de Turin, jusqu'au jour de mon jugement.
Avigdor, pour éviter l'ennui du procès, est parti pour l'Angleterre; de sorte que je reste seul à porter le poids des poursuites du fisc. •
Adieu, mille amitiés.
Camille de Cavour.
(1) Le 4 mai, sur un mandat de l'autorité judiciaire, monseigneur Louis Franseni, archevêque de Turin, avait été arrêté et enfermé dans la citadelle, pour avoir : 1° adressé aux prêtres de son diocèse, une circulaire les excitant à résister aux lois de l'État, et les menaçant de punitions financières et spirituelles, s'ils s'y soumettaient; 2° d'avoir refusé de comparaître devant les tribunaux compétents, pour y répondre de ce délit. — Cette arrestation souleva une vraie tempête dans le parti clérical (le journal L'Armonia en tête), qui fit de Fransoni un véritable martyr, ce qui n'empêcha pas que, le 23 mai, il fût condamné par le Magistrato d'appello de Turin, à un mois de prison et fr. 500 d'amende, le jury l'ayant, à l'unanimité, déclaré coupable d'offense à la loi par sa circulaire à son clergé, du 18 avril.
(2) Le ministère public et l'avocat général fiscal, par l'organe du garde-des-sceaux , demandèrent à la Chambre de pouvoir poursuivre Cavour et Avigdor, à cause de leur duel. Une commission rut nommée pour étudier la question, et, sur sa proposition, la Chambre repoussa la demande du fisc.
ccxcni.
17 mai 1850.
Mon cher ami,
J'ai reçu à Leri votre lettre du 10 et celle que votre maison m'écrivait à la même date.
Le ministre doit présenter aujourd'hui le projet de la loi de Savigliano. Il croit qu'il ne rencontrera pas de sérieuses difficultés (1).
Il fait, depuis hier, un temps déplorable ; on le considère comme très nuisible à la récolte des cocons. Je crois de même, que les blés commencent à souffrir.
Adieu, à la hâte. Je n'ai pas encore vu nos hommes politiques.
Camille de Càvour.
19 mai 1850.
La Chambre a envoyé promener le ministère public et a refusé l'autorisation de me faire un procès. Les seuls membres qui ont voté contre moi, sont ceux de l'extrême droite.
(1) Le projet de loi et le chapitre des charges pour la concession du chemin de fer Turin-Savigliano à la Société qui s'était constituée pour le construire et l'exploiter, avec un capital de 7 millions et demi, fut, en effet, présenté le 17 mai au Parlement, mais n'y fut voté que plus tard.
La discussion des lois de finance marche mieux que je n'avais osé l'espérer. H est possible qu'un certain nombre en soit voté avant la prorogation du Parlement.
Nigra renvoie d'un jour à l'autre, sa demande d'un nouvel emprunt. Il est, pourtant, bien près de ses écus, car il n'a plus à disposer que de 7 à 8 millions sur la rente de 4 millions, et notez qu'il n'a pas remboursé à la Banque de Gênes les 2 millions qui sont échus au mois d'avril.
Malgré cela, le bon ministre est d'une sérénité admirable.
Davidy m'a écrit que vous travaillez avec Mestrezat ; je vous conseille de cultiver cette relation, c'est la meilleure que vous puissiez avoir à Turin.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Càvour.
Mon cher ami,
26 mai 1850.
Nous sommes dans une cruelle anxiété. Mon père est revenu de la campagne, avec une attaque de goutte ; d'abord, nous avons cru que ce n'était rien de sérieux, mais, depuis trois jours, le mal a fait de grands progrès. Hier au soir, son état était inquiétant ; néanmoins la nuit a été passable et ce matin le médecin l'a trouvé mieux. Si la goutte pouvait se manifester dans quelque partie extérieure du corps, il serait sauvé.
Je n'ai plus été à la Chambre, de sorte que je ne sais aucune nouvelle. Je ne regrette pas les débats parlementaires, car, en vérité, la Chambre, et nous autres ministériels en particulier, nous ne brillons que par notre médiocrité.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Càvour.
30 mai 1850.
Mon cher ami.
Je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à l'état de mon père. Depuis dimanche, le mieux qui s'était manifesté, s'est maintenu. Ce matin, cependant, il a eu une forte attaque de nerfs ; mais, comme elle n'a pas eu de suites fâcheuses et qu'au contraire, elle a aidé l'action des remèdes qui lui avaient été administrés , le médecin ne la considère pas comme défavorable.
Je crois que le danger est éloigné, pour le moment; mais il est à craindre que sa santé ne soit fortement ébranlée.
Les trois caisses de liqueurs d'Amsterdam me sont, en effet, destinées. J'en attends encore d'autres, dont voici le connaissement. Ne croyez pas que j'aie l'intention de me brûler le sang en les buvant. Je les ai fait venir pour le club, où l'on fait un large usage de l'eau de feu.
Le temps continue à être défavorable à la récolte des soies. Je suis persuadé qu'elle sera médiocre. Les soies ont beaucoup haussé et, probablement, elles hausseront encore.
Il y a longtemps que je vous ai dit que X était un bonhomme. Je crois qu'il radote un petit peu. Ne rompez pas avec lui, car il est trop honnête et loyal pour mériter un pareil traitement, mais limitez vos affaires et rapportezles sur Mestrezat et J. De Fernex. Choisissez le premier pour les grandes, et le second pour les petites. Mestrezat est maintenant un premier crédit sur notre place, et je crois qu'il le mérite, plus par son intelligence, sa régularité et sa probité, que par une très grande fortune.
Z. est un usurier, mais un usurier fort habile, qui sait dénicher des affaires souvent très bonnes. Il y a beaucoup gagné et, pour peu qu'il continue sur le train où il y va, il sera bientôt une première ligne.
Je n'ai pas de Turin long en portefeuille, mais il peut m'en arriver d'un moment à l'autre, de mes marchands de riz. Si vous m'envoyez votre Turin, je vous en créditerai au pair, valeur à l'échéance.
Nigra présentera lundi la demande de l'emprunt. Il demandera, en même temps, l'autorisation d'émettre des bons du trésor, sans fixer ni l'échéance, ni le taux de l'intérêt. Il se peut que cela l'aide à aller de l'avant. Cependant , si la hausse continue, comme tout le fait présager, il fera bien de profiter du moment pour en finir avec l'emprunt.
Le Roi a un succès complet en Savoie (1). Je ne sais s'il en sera de même lorsqu'il ira à Gênes.
Adieu, mille amitiés.
Mon cher ami.
CCXCVH.
23 juin 1850.
Je vous remercie des choses bonnes et affectueuses que1 vous me dites au sujet de la mort de mon père (2) ; j'étais certain de votre sympatie, car votre amitié est du très petit
(1) Le Roi avait fait un voyage en Savoie, où la population l'avait accueilli avec enthousiasme.
(2) Le marquis Michel Benso de Cavour, mort à Turin le 15 juin 1850; ancien chambellan du prince Borghese, gouverneur général du Piémont, sous le premier Empire et jouissant d'une grande influence à la Cour de Turin. Il fut pendant plusieurs années « Vicaire » de Turin, charge correspondante à celle de Préfet de police et qui, sous le gouvernement absolu de ce temps, pouvait donner lieu à toute espèce d'actes arbitraires, car tout ce qui se rapportait à la police, à l'édilité,aux taxes, aux mœurs, etc., relevait du « Vicario ». — L'opinion publique était peu favorable au marquis de Cavour et le comte Camille eut beaucoup de peine a prouver à ses concitoyens, qu'il ne partageait nullement les idées politiques de son père.
nombre de choses sur lesquelles je compte en ce monde.
Vous deviez vous apercevoir, par mes lettres, que depuis longtemps la maladie de mon père nous inspirait de vives inquiétudes. Il a été, dès le moment où il s'est couché, en grave danger. H a constamment souffert cruellement, mais sa patience et sa résignation étaient telles , que souvent nous nous faisions illusion.
Je m'en vais passer quelques jours à la campagne, pomme mettre à l'abri de mes amis politiques, qui ne voudraient pas me laisser un moment de repos.
Si vous avez à m'écrire, adressez-moi votre lettre à Tronzano.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Càvour.
COXCVIIL
4 juillet 1850.
Mon cher ami,
J'ai reçu à Leri vos deux dernières lettres.
J'ai dû revenir à la hâte, pour assister à la discussion de la loi pour l'emprunt , qui devait commencer jeudi et que la bêtise de Nigra a fait renvoyer à lundi.
Je ne doute pas que le projet de la commission ne passe, à une grande majorité. Ce vote obtenu, le ministère renverra la Chambre, ou, pour mieux dire, celle-ci s'en ira; car, avec la chaleur qu'il fait, il n'y a plus moyen d'y tenir.
Je m'occuperai des propositions de Guest (1). C'est vous .qui les adresserez à la Compagnie ; il est inutile d'en parler à G.
(1) Fournisseur des rails pour la ligne de Savigliano.
Rien ne sera décidé à cet égard, jusqu'à l'arrivée de l'ingénieur qui sera nommé. Il est probable que le choix de la Compagnie tombera sur un ingénieur français, vivement recommandé par Mr Ad. d'Eichthal (1), homme qui m'inspire une grande confiance.
Je ne sais pas encore ce que je ferai après la session. Je crains bien de ne pouvoir m'éloigner de Turin, car il faut, malgré moi, que je fasse marcher Savigliano. Je ne sais pas encore quel parti mon frère voudra prendre; il est probable que, pour le moment* nous demeurerons ensemble. Mon père a légué Santena à mon frère et Truffarello à moi. Du reste, il nous a laissé à chacun hériter par portions égales. Je crois que nous demeurerons indivis, à moins qu'il ne survienne des événements qui ne modifient notre position réciproque.
Adieu, mille amitiés.
Camlle de Cavour.
Turin, 9 juillet 1850.
Mon cher ami,
Je vous félicité d'être sorti des ennuis d'une liquidation (2), qui a dû, à certains égards, vous être pénible. Je ne doyite pas que la nouvelle barque dont vous tenez seul le gouvernail, ne vous conduise en peu d'années, à une petite Californie.
(1) Banquier à Paris , cousin de Mr de la Bile. L'ingénieur qu'il proposait, était Mr Barrault, ancien ingénieur de la Compagnie de Lyon.
(2) Mr David Julien de la Rue s' étant ri tiré des affaires, Mr Emile de la Rue restait seul chef de la maison de Banque De la Rue frères, qui prit alors le nom de De la Rue et C.
86 — Bbbt. Ltttns de C. Cavour.
Le Sénat ayant passé la loi de Savigliano, sans modifications, les fondateurs de la société se sont mis en train d'organiser l'administration, pour pousser la besogne le plus possible. J'ai été chargé de faire venir un ingénieur de France, et, grâce à Mr d'Eichthal, j'espère avoir trouvé notre homme. Maintenant nous allons ouvrir les souscriptions pour placer les 3000 actions que le gouvernement a voulu qu'on laissât à la disposition du public. Je suis certain que les souscriptions s'élèveront au double et peut être au triple de la somme disponible, cela fera un très bon effet et donnera immédiatement une impulsion aux actions. Four y contribuer de notre part, permettez-moi de souscrire en votre nom, pour 200 actions, qui représentent l'intérêt que je vous ai cédé dans cette affaire. Il demeure bien entendu que. dans le cas où vous devriez subir une réduction dans votre demande, je parferai avec mes propres actions, le chiffre que vous désirez avoir.
En souscrivant on paye le 10 p. %, et un autre dixième dans le mois d'août.
Il n'y a pas de doutes que Savigliano ne donne lieu à de grandes affaires, car on devient chez nous très joueurs. Nos banquiers ont pris goût aux spéculations de bourse et, jusqu'à présent, cela leur a assez bien réussi. Les dernières oscillations des actions de la Banque ont fait gagner assez d'argent à nos plus fins matois. X..., entr'autres, a tondu deux ou trois Génois et, en particulier, un certain T..., d'importance. La baisse était absurde. En effet, le dividende du semestre est de 58 francs par action ; mais, à ce chiffre il faut ajouter 105 mille francs mis en réserve, et 106 mille francs de réescomptes, ce qui porte le bénéfice du semestre à plus de 600,000 francs, touts frais déduits. Les résultats de ce semestre seront plus brillants encore, soit à cause des réescomptes, soit à cause de l'élévation du taux de l'escompte.
Je ne sais trop s'il sera possible de trouver du Turin
ou du Gênes long à 5 p. °/0, car l'époque de Tachât des cocons est passée, toutefois, si vous m'envoyez du Turin ou du Gênes dont l'échéance ne soit pas trop rapprochée, il est probable que d'ici à la fin du mois, je pourrai nous couvrir avantageusement. Veuillez seulement faire attention à ce que les remises soient régulièrement timbrées, car la Banque est à cet égard, très sévère. J'ai encore en portefeuille une ou deux de vos anciennes remises, que je n'ai pas pu pour ce motif, faire escompter.
Nigra triomphe dans sa nullité, il nous a pris en défiance Revel et moi, et il s'imagine, de la meilleure foi du monde, qu'il en sait cent fois plus que nous. C'est une chose véritablement comique.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Cavour.
Mon cher ami,
11 jnUlet 1850.
J'ai trouvé une quarantaine de mille francs, de Turin à 3 mois, d'un filateur de soie, qui est passable et qui d'ailleurs, doit avoir gagné assez d'argent ces trois dernières années. Vous pouvez par conséquent, m'envoyer au delà de 40 mille francs, si vous désirez que nous poussions nos* affaires plus loin.
Nous avons préféré un ingénieur français, à un anglais, par la raison bien simple que les anglais sont des bourreaux d'argent et encore nous n'aurions pu avoir d'hommes passables qu'à des prix fous.
J'attends toujours une réponse définitive de d'Eichthal. Quant à Davidin, je ne sais plus ce qu'il est devenu.
J'ignore complètement les projets de Nigra. Le cher homme me boude. Si les choses s'arrangent en France, nos fonds
ne baisseront point , car je crois qu'il y a en Europe pléthore de capitaux. Le résultat du dernier trimestre en Angleterre, prouve combien rapidement les capitaux s'accumulent. Notez que jusqu'à présent, l'Europe n'a pas encore ressenti l'influence de la Californie; ce ne sera probablement, que l'année prochaine que l'or de cette contrée commencera à affluer dans le vieux monde. Si, comme plusieurs journaux l'annoncent, la récolte des blés est mauvaise en Amérique, vous verrez un grand mouvement de métaux précieux avoir lieu. Si ces prévisions se réalisent avant la fin du 51, le 3 p. % anglais sera au pair, et tous les autres fonds européens suivront un mouvement ascensionnel.
Dites-moi quelque chose sur les blés à Gênes. Quel est le prix actuel des belles qualités Pologne? Il se pourrait qu'il y eût quelque chose à faire, en cas d'une baisse au dessous de francs 20.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Càvour.
ceci.
15 juillet 1850.
Mon cher ami,
Je vous envoie ce matin 39,000 de Prandi du Mondovi, habile fileur, qui fait des organsins qui ont une grande /réputation. J'espère accrocher encore une dixaine de mille francs, dans le courant de la semaine.
Le Turin que vous m'offrez, est trop long. Il y aurait un bien faible bénéfice à le changer contre du papier à 3 mois.
Je vous remercie beaucoup des offres que vous me faites au sujet de Savigliano (1), j'en profiterai probablement,
(1) « Je ne sais pas si ma caisse pourra vous être utile pour l'affaire de Savigliano, mais elle est à votre disposition ». (Lettre de Mr £. de la Rue au comte de Cavour, 12 juillet 18)0.
car j'ai une excellente idée de cette affaire, attendu que nos faiseurs ont la tête montée à ce sujet.
Le blé Pologne à 22, est beaucoup trop cher pour spéculer.
Ici, les nouveaux blés sont à vils prix, je crois qu'on pourrait en acheter sans crainte. Si vous le voulez, nous pourrions refaire une seconde affaire avec Pichiura de Chivasso, homme d'une grande intelligence et honnêteté. Il faut acheter de 3,12 à 3,15, la minette. À ce prix, il n'y a rien à craindre. Le moulin de Collegno, qui sera en activité au mois de novembre, sera forcé de nous racheter avec un large bénéfice.
H... a gagné de l'argent et passe pour habile; mais il est très joueur.
La Banque a souvent refusé son papier, parcequ'il sentait trop la circulation.
Les frères V... sont d'honnêtes gens, fort intelligents, mais qui n'ont pas beaucoup de fortune. Ls méritent un petit crédit, mais il faut les surveiller.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Cavour.
Mon cher ami,
Turin, 28 juillet 1850.
Une course de quelques jours à Grinzane m'a empêché Je répondre plus tôt à votre lettre du 22.
Je vous envoie 55,000 de mes marchands de riz, la grande Wsse nous a fait juger opportun de pousser un peu les achats.
Mestrezat m'a dit que le Londres était difficile à faire, je lui ai dit de ne pas se presser, n'ayant besoin de fonds lue vers le 15, époque à laquelle il me faudra verser les Jeux premier dixièmes des mes actions de Savigliano.
Je pense que votre maison est chargée de faire les fonds des 50 actions que j'ai cédées à D... en son particulier.
Notre minette équivaut à 23 litres à peu près. On compte 6 minettes pour 7 doubles décalitres. Les nouvelles mesures ne soulèvent pas de grandes oppositions.
Il nous est déjà arrivé de Paris notre sous-ingénieur, Mr de Blonay (1), qui m'a été excessivement recommandé par Davidin et par Mr d'Eichthal, il a une figure qui prévient tout à fait en sa faveur.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Cavour.
cccm.
7 août 1850.
Mon cher ami,
Vous aurez appris par les journaux, la mort de mon pauvre ami Sainte Rose (2), et les circonstances douloureuses qui l'ont accompagnée.
(1) L'ingénieur De Blonay, de Vevey: « C'est on jeune homme plein d'ardeur, mon parent, que je puis vous recommander. Il à été employé utilement par des entrepreneurs au souterrain du Blaisy (o più vero nome). Pour vous donner une idée de son ardeur, il fait, en ce moment, le Chauffeur, pour passer mécanicien de 1" classe, ce qui lui donne la chance d'être employé au matériel de quelque gare, comme directeur. Je suis sûr que ce serait une valuable acquisition ». (Lettre de MrDayidy de la Rue au comte de Cavour. Paris, 10 juin 1850).
(2) Pierre de Saint-Rose, ministre d'agriculture, industrie et commerce, qui avait beaucoup contribué à l'adoption de la loi Siccardi, abolissant le For ecclésiastique, était ainsi devenu le sujet des invectives de ceux qui considéraient cette loi comme un sacrilège contre les prérogatives de l'Eglise. Sur le point de mourir, il demanda les consolations de la religion, que le clergé lui refusa, à moins qu'il ne consentît à rétracter formellement ses opinions et ses aotes, comme ministre et comme
L'aveuglement et la haine de notre archevêque et de ses aides, sont inconcevables. Il faut avoir vu ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu, pour croire que pareilles choses soient possibles au dixneuvième siècle.
Grâce au ciel et à la fermeté déployée par le gouvernement, il n'y a pas eu de grands scandales dans les rues. Mais il a fallu faire partir le curé de St-Charles et ses moines, ainsi que l'archevêque. Sans cela, on n'aurait pas pu contenir l'indignation populaire.
Vous devez comprendre combien cette perte m'a été sensible, Sainte Rose étant un de mes plus anciens et meilleurs amis.
Je compte partir dimanche ou lundi, pour aller faire un tour industriel , c'est à dire pour visiter les principales fabriques du pays. Je ne serai pas longtemps absent. Huit à dix jours, au plus.
Je vous envoie 30 mille francs de Turin long; si vous m'envoyez pareille somme en Turin court, j'en aurai l'emploi. Bona m'a promis de faire partir dans peu de jours, L'ingénieur Sommeiller (1), pour aller recevoir les rails de Guest.
député. Il s* y refusa noblement, et mourut sans recevoir les sacrements de l'Église, préférant en être privé plutôt que de faire un acte contraire à sa conscience. L'archevêque de Turin refusa de lui accorder la sépulture ecclésiastique, puis fut forcé d'y consentir, et la population entière y prit part, indignée de l'intolérance du clergé. — Cne émeute s'en s ni vit et les pores Servîtes du couvent de St-Charles, dont faisait partie le curé Pittavino, qui refusa les sacrements à Sainte Rose, furent renvoyés de Turin, et l'archevêque, arrêté.
(1) Le célèbre ingeuieur Germain Sommeiller, qui, avec l'ingénieur Severino Grattoni et Sébastien Grandis, accomplit le percement du fameux tunnel du Mont-Cénis, né en 1815, à St-Jeoire (Savoie). La 1" idée de ce tunnel est due à Hédail de Bardonéche, qui, fit en 1832, nn projet sur ce sujet. Le ministre Des Ambrois de Nevache et le colonel Menabrea, la reprirent et le célèbre ingénieur belge Mauss, lui donna un corps par les études qu'il en fit, en 1845, et la machine perforatrice qu'il avait inventée et que Sommeiller et Grandis perfection-
S'il ne l'a pas fait plus tôt, la faute en est à X..., qui a remué ciel et terre pour qu'on reçût d'abord les 3000 tonnes qu'il a traitées pour son compte avec Mrs T... et sur lesquelles il gagne 60,000 francs.
Le tour n'étant pas fort honnête, il ne devrait plus avoir part aux bénéfices du premier contrat.
Dans quelques jours nous expédierons à Gênes notre ingénieur, pour visiter les rails de Guest.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Càvour.
24 août 185».
Mon cher arni,
Je suis de retour, depuis hier, d'une course dans le Biellais et sur les bords du Lac Majeur (1), faite dans le but de visiter les principaux établissements industriels. J'ai
nèrent. En 1848, Mauss présenta son projet qne Menabrea, Paleocapa et Cavour appuyèrent chaudement. En 1857, le percement du tunnel fut décrété et en 1871, il était accompli. Sommeiller inventa, pour l'exécuter, le compresseur à colonne et à trombe et la perforatrice. Le tunnel mesure 12 kilom. de longueur; 4000 ouvriers y furent occupés simnltanément et il coûta environ 100 millions. Un monument élevé à Turin, u au Génie de la Science » consacre le souvenir des 3 ingénieurs qui dirigèrent cette œuvre colossale. — Sommeiller représenta le collège du Taninges (Savoie) à la V législature du Parlement subalpia et lorsqu'en 1860, la Savoie fut annexée à la France, il opta pour l'Italie» Il fut ensuite député d'Aoste et de Suse. Il collabora aussi aux études du célèbre chemin de fer américain, qui unit l'Océan Atlantique an Pacifique. Il mournt en 1871.
(1) En compagnie du comte Henry Martini, exilé lombard, et de l'avocat sicilien Philippe Oordova, un des collaborateurs du Risorgimento. A Stresa, Hosmini les reçut chez lui, avec Manzoni, dont Cavour fit alors la connaissance et qui, après cette entrevue, disait de lui à son ami Berchet: « Ce petit homme (omino) promet joliment ». (Massari, J/#wk di Cavour, pag. 91).
été fort content de ce que j'ai vu, et je rapporte la conj viction qu'une forte réduction des droits n'ébranlera nullement la plupart de nos manufactures. Les Biellais ont d'immenses capitaux, une prodigieuse activité et beaucoup d'intelligence; avec ces qualités, je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas lutter avec les étrangers.
Il n'a pas été question de mon entrée au ministère, sinon dans les cafés et sous les arcades de la rue du Pô. Les ministres actuels ne se soucient nullement, à l'exception de Lamarmora, de m' avoir pour collègue.
Savigliano a baissé, par la raison toute simple que la manière dont les actions livrées au public ont été distri* bnées, a fait qu'elles sont tombées entre les mains d'un tes de mauvais spéculateurs qui n'avaient d'autre but que de réaliser un bénéfice quelconque. Je crois qu'elles re-1 prendront, on a fait 5 p. °/0 de prime.
Je dois verser 36,000 le 30 de ce mois, pour les actions du Moulin de Collegno. Si vous pouvez m'envoyer d'ici là 40 à 50 mille francs, vous m'obligerez.
Je n'ai pas foi dans la réussite de la mission de Pinelli (1) et le ministère non plus.
J'irai demain, voir Mr votre beau-père et lui demander si je puis lui être de quelque utilité.
(1) Envoyé à Rome pour essayer d'amener le Pape à consentir à uu concordat et à l'abolition du For ecclésiastique en Piémont; mission qui n'eut aucun succès, de même que celle du comte Siccardi, envoyé peit après, dans le même but, à Rome.
Mon cher ami,
26 «oût 1S50.
J'ai eu hier, le plaisir de voir Mr et M""" Granet. Quoique faibles l'un et l'autre, leur santé m'a paru moins ébranlée que votre lettre aurait pu me le faire craindre. Leur intention est d'aller d'abord à Viù, ensuite au Lac Majeur. Je crois qu'ils ont raison, car l'air de Viù est encore très convenable, il n'y fait pas encore froid, tandis que le climat d'Axone est bon pendant toute l'automne.
J'ai pris la liberté de remettre une lettre pour votre maison, à Mr L. Badino, riche négociant vercellais, qui a un fils à Gênes, qui débute dans le commerce. Si vous pouvez lui accorder ce que je vous demande, je vous en serai reconnaissant.
X... n'a pas envie que la société achète les rails de Guest, l'Intendant et lui, ont dit à plusieurs de mes collègues qu'il n'y en avait plus que quelques centaines de tonnes, les autres ayant été vendues aux entrepreneurs de la galerie des Gioghi, Là dessus, il a été décidé que notre ingénieur n'irait à Gênes qu'a son retour de Paris. Je n'ai pas mis beaucoup d'insistance dans cette affaire, de peur qu'on ne crût qu'il s'agissait d'un intérêt personnel.
Les bruits relatifs à un changement de ministère n'ont pas de fondement. Azeglio et ses collègues se présenteront aux chambres et, très probablement, ils auront la majorité, comme par -le passé.
Puisque Mr Goldsmith désire avoir le cours des fonds de Gênes, soyez assez bon pour adresser deux ou trois fois par semaine, votre Ustino au directeur du Risorgimento.
Vous arrive-t-il quelques fois de recevoir des cargaisons de morues avariées, que vous vendez à vil prix?
Les blés sont en voie de hausse, chez nous, cependant le mouvement n'est pas encore bien décidé. Mille amitiés.
Camille de Càvour.
28 août 1850.
Mon cher ami,
Je pars ce soir pour le conseil provincial de Verceil, après avoir assisté à celui de Turin. Vous voyez que je remplis scrupuleusement mes devoirs de citoyen.
Je serai de retour la semaine prochaine ; écrivez-moi néanmoins, à Turin.
Si la rente ne monte pas, la faute en est à Nigra, qui, devant 21 millions à Rothschild, ne sait pas se décider à traiter le nouvel emprunt.
Vous comprenez que tant que le Baron ne l'aura pas entre les mains, il empêchera la hausse. Il faut être aussi peu malin que Test Nigra, pour ne pas comprendre cela.
Ne croyez pas aux bruits de modification ministérielle, ils n'ont aucun fondement.
Si vous voulez spéculer, achetez des actions de la Banque, au-dessous de 1600, elles ne resteront pas longtemps dans ces cours.
X... et Y... ne valent à peu près rien par eux-mêmes; ce sont de simples agents de Z... et, comme celui-ci est un véritable fripon, il peut les sacrifier d'un moment à l'autre, si c'est son intérêt. Ils font, d'ailleurs, des affaires hors de toute proportion avec leurs moyens pécuniaires.
Mille amitiés.
Camille de Cavour.
cccvir.
10 septembre 133).
Mon cher ami.
Vous devez me croire mort, sinon enterré ; il n'en n'est rien cependant, je suis encore plein de vie, seulement je sors d'un accès d'apathie complète, qui a duré pendant plusieurs jours et qui m'a retenu à Leri, plus que je ne l'avais d'abord calculé.
Que voulez-vous, il y a des moments où l'âme s'affaisse sous le poids des petites contrariétés, qui s'accumulent d'une manière fatigante, sur les hommes qui ont embrassé la w politique. Cela arrive surtout lorsqu'il n'y a pas de mobiles pressants qui nous poussent à agir.
Enfin, j'ai secoué ma paresse et suis revenu reprendre mon poste à Turin. Je n'ai jamais eu le projet d'aller à Gênes; sauf le plaisir de vous voir, rien ne m'appelle dans cette ville. Une course à Gênes, dans ce moment, serait mal interprétée.
Ma position vis-à-vis du ministère, m'impose une prudence et une réserve extrêmes. Je ne puis, ni ne veux, ©? prêter aux vues de l'opposition ; d'autre part, je dois conserver une entière indépendance.
Je n'ai pas vu, et ne verrai probablement pas. Nigra. J'ignore ses projets. Il se vante d'avoir préparé un plan de finances complet; tant mieux. Je désire, de tout mon cœur, de pouvoir lui prêter mon entier appui.
Je vous serais infiniment obligé de me procurer, dès que l'occasion s'en présentera, une ou deux balles de café, de qualité analogue à celle que vous m'avez maintes fois expédiée.
Je ne vous parle pas politique , car je ne sais rien de particulier, et que vous ne puissiez apprendre par les journaux. Tous les jours davantage, je me sens dégoûté de la France. Je commence presque à lui préférer l'Autriche. J'éprouve surtout, une aversion croissante pour le parti légitimiste; je serais fort embarrassé si je devais choisir entre lui et les rouges.
Adieu, à la hâte, mille amitiés.
Camille de Càvour.
cccvm.
18 septembre 1850.
Mon cher ami,
J'ai fait une course jusqu'à Savigliano, pour examiner en détail les travaux de la ligne, et me mettre en mesure de prendre part, avec connaissance de cause, à l'administration de cette affaire.
La baisse des actions est causée par l'empressement des souscripteurs des 3000 actions, à vendre, et, aussi, peutêtre, à cause de l'impopularité de X.
Nous remédierons à cette cause, en nous occupant de l'affaire, Bolmida et moi.
Nigra était décidé , il y a huit jours , à conclure avec Bothschild ; j'ignore s'il l'a fait, mais j'en doute fort ; c'est déplorable.
La rente est soutenue, parcequ'en général, on a confiance dans nos fonds et que l'argent est probablement abondant. Je ne sais si c'est X qui achète ; en tout cas, ne lui faites qu'un crédit très limité. C'est un joueur, qui a gagné assez d'argent, mais qui peut, d'un moment à l'autre, le reperdre avec ce qu'il n'a pas.
Les actions de la Banque sont faibles, parceque nos plus habiles faiseurs se sont retirés du marché. Si elles baissent au dessous de 1600, je crois qu'ils recommenceront à spéculer.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Càvour.
21 septembre 1850.
Mon cher ami,
Je sue, sang et eau, pour organiser Savigliano. Il y a une foule de petites susceptibilités, qu'on a la plus grande peine du monde à mettre d'accord. J'espère que nous en viendrons à bout , mais ce ne sera pas sans avoir acquis des droits à de nombreuses indulgences.
Demain il me faut aller à la hâte à Verceil, pour assister à la commission des rizières, et empêcher qu'on ne mette de trop fortes entraves à la culture du riz. Je ne serai de retour que la semaine prochaine. Soyez assez bon poux envoyer, avant samedi, à Mr Tosco, le bon sur la Banque, de 50,000 francs que vous me destinez.
Les ministres sont inconcevables. Ils s'en vont disant à tort et à travers, que je dois entrer au ministère, et à moi ils ne me font pas la moindre ouverture. H faut que ces Messieurs me supposent le plus grand de tous les benêts, ou, ce qui est probable, qu'ils soient eux-mêmes les plus fiéfés animaux de la terre.
On m'a annoncé comme certaine l'arrivée a Turin du grand baron. Nigra en est excessivement vexé. Je ne conçois pas pourquoi, car Rothschild, se donnant la peine de venir ici, ne s'en ira pas sans avoir conclu son emprunt, dût-il le payer 1 p. % plus cher.
Pour le moment, il n'y aura pas de souscription pour les gens du pays. En effet, le moment serait mal choisi pour cette opération financière.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Cavour.
24 septembre 1850.
Mon cher ami,
J'ai le regret de vous annoncer que je n'ai pu parvenir à mettre d'accord notre ingénieur avec le comité. Mr Barrault a des formes excessivement âpres et manque absolument de tact. Le comité est amoureux de ses pouvoirs. Les esprits se sont aigris, et mes efforts pour amener une conciliation ont été vains.
J'ai donné ma démission de membre du comité. H est probable que , pour sortir d'embarras , on mettra la ligne en adjudication. Ce sera fâcheux au point de vue de l'art, mais avantageux pour les actionnaires qui voudront réaliser.
Bu jour où l'on sera certain que la ligne ne coûte pas plus de 6 à 7 millions , les actions vaudront de 10 à 20 p. °/o de prime.
Adieu, je vais monter en voiture pour aller à VerceiL
Camelle de Cavour.
6 octobre 1850.
Mon cher ami,
J'avais prolongé mon absence de Turin, afin de ne pas me trouver avec Rothschild. Il me paraissait peu convenable, dans ma position exceptionnelle , de me mêler offi-
cie use ment de la négociation de l'emprunt. Je pense que vous approuverez ma conduite.
Pendant que j'étais à Leri, attendant le départ de Rothschild , j'ai reçu une lettre d'Azeglio, qui me pressait de venir lui parler, me donnant à entendre qu'il s'agissait d'une proposition ministérielle. Là dessus, je suis parti et je suis ici, depuis hier au soir.
Vous écrivant ce matin, à la lumière, je ne puis encore rien vous dire de l'emprunt, ni du résultat de ma conférence avec Azeglio. Je vous assure que je suis dans les dispositions d'esprit les plus conciliantes. Je regarde que d'entrer dans le ministère, dans ce moment, est pour moi un grand malheur. Je m'userai inutilement. D'ailleurs, je crois, comme vous l'indiquez, que la plupart des ministres ont la plus grande répugnance à me voir aller m'asseoir à côté d'eux. Aussi, la coupe du pouvoir, loin de me paraître enivrante, me fait l'effet d'être empoisonnée.
Je me trouve aussi dans quelque embarras momentanés, d'argent. Grâce à Savigliano , pour lequel j'ai déboursé 100,000 francs, et la Société des riz qui m'absorbe 200,000 francs, je serais gêné si, étant au ministère, je ne pouvais faire escompter ici, ou à Gênes, par votre entremise, des traites de mes marchands de riz, pour une centaine de mille francs.
A la fin de l'année, la Société des riz finit, et alors je rentrerai dans la plus grande partie de mes fonds, et serai fort à mon aise. Mais, pour marcher jusqu'à la fin de janvier, si la ressource de la Banque me manque, j'aurai besoin de votre appui. Pouvez-vous me prêter sans vous gêner ? Il est possible , même probable , que je n'aie besoin que de 40 ou 50 mille francs; mais, si les rentrées que j'attends n'arrivaient pas, si les riz continuaient à se mal vendre, je pourrais avoir besoin de près de 100,000 francs.
Je finirai ma lettre en revenant de chez Azeglio.
Il est deux heures; je n'ai que le temps de vous dire
que sur beaucoup de points nous sommes près de nous attendre, mais qu'il y a encore des difficultés à vaincre. On vent me charger de la marine, à laquelle je n'entends goutte, on veut m'adosser un poids au-dessus de mes forces. Adieu, à vous de cœur.
Camille de Cavour.
8 octobre 1850.
Mon cher ami,
Après trois jours de pénibles hésitations, j'ai fini par céder et accepter le ministère. J'ai cédé surtout, aux désirs du Roi, et, plus encore, aux instances de Lamarmora. D'Azeglio a été assez bien, ainsi que Galvagno. Jusqu'ici, je n'ai pas vu Nigra ; je veux qu'il soit bien établi que la responsabilité de l'emprunt pèse sur lui seuL
Je suis dans le plus grand embarras pour le premier officier (1). D'Azegho voudrait Persano (2) ; mais tous ceux qui le connaissent, s'accordent à dire qu'il est trop impétueux pour une place de ce genre. Pelletta (3) est un ancien ami, que j'ai toujours fort affectionné, mais il est lié au prince de Carignan, dont il faut se garder plus que de toute autre chose. D'ailleurs, il est, sur plusieurs questions relatives à la marine marchande, dans des opinions un peu rétrogrades.
(1) C'est-à-dire le secrétaire général de marine, agriculture et commerce (département de la marine).
(2) Le comte Charles Pellion de Persano, alors capitaine de vaisseau.
(3) Le chevalier Erailio Pelletta di Cortanzone , alors capitaine de v&foeau de 1* classe et directeur de l'Arsenal royal maritime.
86 — Bbst. Lettres de C Cavour.
Lamarmora me parle d'un marquis Serra (1), qu'il dit excessivement capable. Le connaissez-vous et pouvez-vous me procurer à son sujet, des informations précises? Il m'importerait surtout de savoir comment sa nomination serait goûtée par le corps ; car, avant tout, il ne faut pas débuter par un acte impopulaire. Je vous prie de me parler, à cet égard, avec la plus entière franchise et d'user délia massirna circospezione.
Adieu, à la hâte, mille amitiés.
Camille de Cavotjr.
13 octobre 185a
Mon cher ami,
Je vous remercie de tous les renseignements que vous m'avez donnés. D'après ce que j'ai recueilli de toutes parts, je crois que je choisirai pour premier officier Serra-Cassano. Je regrette excessivement de ne pas pouvoir donner cette place à mon ami Pelletta. Mais, lorsque vous saurez ce que je vous dirai à ce sujet, vous me donnerez raison.
Le ministère a reçu des offres d'une Société représentée par Mr Figoli Carlo (2), pour l'établissement d'un service régulier de bateaux à vapeur, entre Gênes et la Sardaigne. Veuillez me dire ce que c'est (3).
(1) Le marquis François Serra di Cassano, capitaine de vaisseau.
(2) Charles Figoli, de Gênes, se consacra de bonne henre aux affaires et fonda dans cette ville une grande Société de navigation. Les électeurs de Novi le nommèrent député à la VIIe législature, où il siégea parmi les libéraux de la droite. Il fut nommé sénateur en 1872.
(3) Il était question d'établir un service régulier de 3 vapeurs, qui auraient fait 72 voyages par an, entre Gênes et la Sardaigne. Ces navires auraient été fournis par une Compagnie dont Mr Figoli était le représentant & Gênes (Lettre de la RUe à Cavour, 25 octobre 1850).
Il faut, mon cher, qu'en cessant d'être mon correspondant d'affaires, vous continuiez à être mon confident. Je ne connais personne à Gênes, et, quand-même je connaîtrais toute la ville, je n'aurais en personne, autant de confiance qu'en vous.
Ce que vous me dites sur mes affaires, est parfaitement juste. Je m'en vais tout liquider, mais, pour cela, il me faut du temps et votre aide.
Vous allez voir arriver Pinelli, si déjà il n'est entre vos murs.
Je ne saurais assez vous dire combien le Eoi m'a bien accueilli.
Si je puis vous être bon à quelque chose, ici ou à Gênes, rappelez-vous bien, que, pour vous, je ne suis, ni plus ni moins, que votre ami Camille.
Tout ce qui est affaire, veuillez l'écrire à Mr Tosco (1). Si vous adoptez , dans votre correspondance avec lui , la langue italienne, vous lui rendriez un grand service.
Écrivez-lui: À Mr Martino Tosco — Casa Cavour
Torino.
Adieu.
Camille de Cavour.
28 novembre 1850.
Mon cher ami,
J'ai été fâché de ne pas pouvoir suivre vos conseils sur le choix du premier officier de la marine , malgré que je fasse convaincu qu'ils étaient conformes aux vœux de la majorité des officiers. Des raisons très graves m'ont em-
(1) Secrétaire du comte de Cavour.
péché de choisir Mr Ricci (1). Si voua désirez les connaître, adressez-vous à Pellette; il vous dira que j'ai bien fait.
Mr Serra n'est pas un aigle, mais il a toute la capacité qu'il faut, pour bien remplir le poste auquel il est appelé.
Je ne veux pas annuler le pouvoir du commandant en chef, et tout concentrer à Turin. C'est ce qui serait arrivé avec Ricci, et c'est ce qui attrait eu de funestes con
Au reste, j'ai fait pour le mieux , sans prévention passion; car je ne connaissais pas même l'existence de Ricci et de Serra.
Nigra est malade, saigné trois fois et menacé d'une quatrième opération ; c'est fâcheux, au moment de l'ouverture du Parlement.
Adieu , vous pouvez vous imaginer tout ce que j'ai à faire.
Votre ami Camille de Cavoïïr.
PS. Je serai charmé de vous voir à votre passage; je travaille à la maison jusqu'à 9 heures, à 9 heures je vais au ministère jusqu'à 3 heures , et à 3 heures il y a le conseil jusqu'à 5.
Le meilleur moyen de me voir, est de venir dîner arec moi. Adieu.
(1) Le marquis Giovanni Ricci, capitaine de frégate, minisire de 1* marine, du S décembre 1863 an 32 janvier 1863 (Cabinet Farini). Ctvonr le tenait en très liante estime pour son caractère et ses capacités. — "Le marquis Di Negro est certainement, après Ricci, le plu «*■ pable et le plus estimé de noe officiera ». {Lettre de Cavour au Soi, 14 décembre 1860).
12 décembre 1850.
Mon cher ami,
Je vous remercie de vos lettres; je fais examiner l'affaire des conserves, que vous me recommandez.
D'Eichthal m'écrit une lettre fort intéressante, sur la dépréciation de l'or. H croit les craintes , à cet égard , fort exagérées, sauf le cas où le gouvernement français démonétiserait ce métal.
J'écris aujourd'hui, à notre ministre à Paris, de s'informer des intentions de Mr Fould à cet égard.
L'affaire de Savigliano recevra une solution à l'assemblée générale, qui aura lieu le 5.
Veuillez dire à Bombrini que je l'engage à demeurer neutre. Je ne lui demande pas de se prononcer contre Bolmida, mais seulement de ne pas appuyer le nom de G. qui nous a été si funeste dans cette affaire.
Les dames de la Beine ont conspiré, ces jours derniers, pour le rétablissement des pages (1). Heureusement que le Roi a déjoué l'intrigue, et sauvé la Cour, du ridicule énorme que cette résurrection d'une institution surannée aurait jeté sur elle.
Adieu, mille amitiés.
Camlle de Cavour.
(1) Bien malgré lui, le comte de Cavour avait aussi été page du prince de Cariguan, dans sa jeunesse, et il avait toujours conservé une profonde aversion pour cette institution , qu'il considérait comme une domesticité humiliante pour les jeunes gens de familles nobles qui étaient appelés à en remplir les fonctions.
Tarin, 22 décembre 1850.
Mon cher ami,
Je prends une part bien vive au malheur qui vient de vous frapper (1).
Quoique la nouvelle vous en soit arrivée inopinément, vous (leviez, hélas! vous y attendre, car vous aviez laissé Mr votre père dans un état qui ne laissait plus d'espoir.
Mr votre père sera regretté de tous ceux qui ont eu l'avantage de le connaître. En mon particulier, je ne puis oublier toutes les bontés qu'il a eues pour moi, toutes les fois que j'ai eu le plaisir de le rencontrer.
Je suis, en effet, fort occupé, même trop, pour pouvoir bien faire tout ce que j'ai entrepris. Si je ne réussis pas, ce ne sera pas faute de bonne volonté. Jusqu'à présent, j'ai trouvé une grande condescendance dans mes collègues, et beaucoup de sympathie dans la Chambre. Cela durera-t-il? Ce ne serait pas sage de l'espérer pour longtemps.
Je me considérerai, toutefois, comme fort heureux, si je parviens à aider le pays à faire quelques pas dans la voie qui doit le sortir de la position financière difficile, où il se trouve.
Encouragez Mr Taylor à venir me voir. J'ai besoin de causer avec lui, au sujet de la Darse. Mais persuadez-lui de m'apporter des calculs exacts , et non des données hypothétiques.
J'attends l'amiral, qui doit venir à Turin, j'ai grand besoin de lui parler. Pendant son absence, Pelletta aura le commandement, je ne suis pas fâché de voir ce qu'il fera.
(1) La mort de Mr Jean de la Rue, père de Mr Emile, mort à Genève, à l'âge de 89 ans.
J'ai reçu un rapport fort grave sur Mr X..., qui revient de Montevideo. On prétend que cet officier s'est laissé outrager publiquement, sans demander raison, et que, par suite, il passe pour un lâche. Pourriez-vous me fournir quelques renseignements sur son compte ? Connaissez-vous à Gênes, des personnes ayant des correspondants à Montevideo, sur lesquels on puisse compter? Dans ce cas, tâchez de savoir d'eux, s'il est vrai que, dans les premiers jours de septembre, Mr P a été rossé par les parents d'une femme
qu'il avait outragée.
La commission nommée par le gouvernement français pour examiner la question de l'or, est divisée. Mr Thiers est pour la démonétisation immédiate, mais, jusqu'à présent, la majorité ne partage pas son opinion.
Les dernières nouvelles de Californie portent que l'exploitation de mines de mercure commençait à donner de grands résultats. Si cette nouvelle se confirme, si le prix de ce métal baisse considérablement, la production de l'argent augmentera rapidement, et la proportion ancienne entre la valeur des deux métaux, tendra à se rétablir.
Dans ce cas, ce sera la valeur des métaux précieux qui baissera, au#grand profit des gouvernements qui ont de grandes dettes. Mais ce ne sera pas de sitôt.
Mille amitiés.
Camille de Cavour.
CCCXVF*.
24 déoembre 1850. •
Mon cher ami,
H m'est venu une idée, que je vous communique de la manière la plus confidentielle. Le Parlement a autorisé le ministre des finances à émettre 18 mille obligations, pour rembourser la Banque. Cette condition, toutefois, n'est pas
tellement vitale qu'il soit impossible d'en disposer autrement, sauf à obtenir un bill d'indemnité.
J'ai pensé qu'on pourrait, peut-être, aliéner ces obligations à des maisons d'Allemagne, sur les places de Frankfort et de Vienne, ou ce genre de titres est, dit-on, assez recherché. Les preneurs se chargeraient de payer ce qui reste dû à l'Autriche, à Vienne même, ce qui pourrait leur procurer un fort bénéfice sur le change.
Si vous croyez que cette idée soit réalisable, communiquez-la, eomme venant de vous, à vos amis Goldsmith et Sina. C'est une affaire qui devrait leur aller. Je crois qu'ils seraient bien aises de jouer un petit tour à Rothschild, et, moi, je serai charmé de faire une niche à ce juif qui nous jugule.
Si ces messieurs nous font une offre convenable, Nigra l'acceptera, soyez en certain, car lui aussi commence à être fatigué du grand Baron.
D'Auvare est ici, je l'ai trouvé moins ahuri que je ne
Adieu, à la hâte, mille amitiés.
Gaulle de Cavotjr.
TnriD, janvier 1B5T-
Mon cher ami, Vous pouvez accorder à l'avocat Sella, chef de la maison Sella et C, un crédit illimité. Je vous réponds qu'il a une fortune de 2 à 3 millions et, son frère et associé, J. B. Sella (1), en a une plus considérable encore. Cependant, comme il y a beaucoup de Sella, faites attention que votre
(1) Jean Baptiste Sella, grand industriel & Biella. Dépntê de Biol,'Ho, sénateur en 1833, oncle de Qniatino Sella, ministre des finsncts M 1852, 1865 et 1869.
correspondant soit celui dont je vous parle. L. A. Sella vient d'acheter une maison à Turin, et il ne veut pas vendre les nombreux titres de rente qu'il possède. Je suis étonné qu'il ait besoin d'argent, car, l'autre jour, un de ses fermiers, qui lui paye 20 mille francs par an, étant venu à Turin, pour lui demander un délai de quelques jours, pour le payement du loyer de l'année dernière, il lui a répondu de le payer quand il le voudrait, n'ayant pas besoin de fonds. Mais, l'avocat est un original, . et il est possible qu'il ait en vue quelque grande spéculation. Ce qu'il y a de certain c'est que la Banque place le crédit des Sella et Comp. aujnême niveau que celui des Nigra, des Barbaroux et des Cotta.
Nigra m'a fait voir toute sa correspondance avec X ,
de laquelle il résulte évidemment, qu'il a été mis dedans, de la manière la plus indigne.
Si les mines de mercure donnent autant qu'on l'espère, la production de l'argent augmentera énormément, et alors ce seront les métaux précieux qui baisseront de valeur. Si la production de l'or se maintient à 250,000,000, et que celle de l'argent s'élève à une somme plus forte, alors nous verrons, dans peu d'années, le prix de toutes choses augmenter considérablement.
Nous avons eu une lutte parlementaire très vive, au sujet du budget de la justice (1). Le pauvre Siccardi, acj coutume à triompher, sans peine, des vieux Codini, s'est laissé complètement abattre par les attaques passionnées de la gauche. Je suis venu hier à la rescousse, et j'ai lieu de croire que l'honneur de la journée est resté au ministère.
Le discours de la Reine d'Angleterre fera mention du traité de commerce avec la Sardaigne.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Cavour.
(1) Le budget portait à 6,600,000 francs ce chapitre, qui comprenait, outre les frais de justice, ceux du culte.
cccxvm.
27 janvier 185t.
Mon cher ami,
J'ai reçu votre note en faveur de l'avocat Morchio (1), je la transmettrai à Nigra, avec recommandation, sachant fort bien qu'il est moins sanguinaire que son fils, le féroce triumvir.
Je vous remercie de ce que vous me dites sur le traité avec la France. Vous verrez dans peu de jours, de bien autres discussions, relatives à deux traités qui vont être conclus avec la Belgique et l'Angleterre (2), et qui consacrent le principe de la liberté de commerce. Ces traités, dont on ne se doute pas, et dont un est cependant déjà signé, seront un grand événement économique. Ils donneront lieu à des débats excessivement animés, et, peut-être, ils feront naître contre moi, qui en suis l'auteur, des oppositions acharnées.
N'importe, je suis décidé à les affronter pour pousser le pays dans la seule voie qui puisse le sauver.
H y a conflit entre les deux conseils de Kégence de £ênes et de Turin, à l'égard du dividende. Les génois se conduisent, à mon avis, en véritables Robert-Macaire. Us ne veulent pas porter au compte profits et pertes, la perte sur l'or, qu'ils ont laissé accumuler dans leurs caves. Us prétendent que l'or remontera, qu'une perte non réalisée .est une perte imaginaire, et mille autres sornettes pareilles.
X se conduit ignoblement. Il est venu à Turin, en
cachette, et il est parvenu à mettre dedans le brave Nigra,
(1) Père de l'avocat David Morchio, compromis dans les affaires de .Gênes, en avril 1849. Monsieur Morchio était l'avocat habituel de la jnaison De la Rue et C.
(2) Traités de commerce et de navigation.
qui, jusqu'alors, avait une foi entière dans sa délicatesse. Cette scission me fait désespérer de pouvoir donner à la Banque nationale un développement en rapport avec les besoins du pays.
Turin est, on ne peut plus, animé. Les bals se succèdent sans interruption. Cela calme un peu l'irritation réactionnaire de certains salons. Les esprits les plus chagrins sont forcés d'avouer que jamais notre' ville n'a joui d'une plus grande prospérité.
La Chambre des députés devient assez raisonnable. Enfin, les apparences sont favorables, et l'on peut dire que le Piémont est, pour le moment, le pays de l'Europe, où l'esprit révolutionnaire est le moins actif et le moins dangereux.
Ne vous laissez pas prendre aux raisonnements du gouvernement français, et tenez pour certain que la valeur de l'or, relativement à l'argent, et la valeur intrinsèque de ces deux métaux, baisseront plus rapidement que l'on ne l'imagine. Les dernières nouvelles d'Amérique ne me laissent aucun doute à cet égard.
L'argent hausse progressivement, à New-York ; en douze mois, il a gagné 3 p. °/0, sans que ce mouvement s'arrête. Comme la valeur relative de ces deux métaux ne peut varier d'un pays à l'autre, que dans d'étroites limites, il «st évident qu'en Europe, un changement analogue à ceux réalisés en Amérique, doit se produire.
L'effet de la Californie commence seulement à se faire sentir. Si les mines continuent en 1851, à être aussi productives qu'en 1850, la livre sterling tombera à 24.50.
Adieu, mille amitiés, continuez à m'écrire et à me faire savoir ce qu'on dit à Gênes de la marche du gouvernement.
Votre dévoué Camille de Cavour.
cccxrx.
Turin, 4 février 1851.
Mon cher ami,
Je vérifie l'affaire de A... Celui-ci est un frère de X..., chef et seul associé de la maison «T.... Il est sorti de la maison depuis dix ans, et a acheté un grand domaine. Il est un peu benêt, et n'a aucun talent, ni aptitude pour les affaires, aussi, a-t-il perdu assez d'argent. Dernièrement, il s'est mis dans la tête de monter une fabrique de draps à N...., dans le voisinage des magnifiques établissements de Sella frères et Sella et Comp. N'ayant pas la capacité nécessaire pour diriger une fabrique, je ne doute pas qu'il ne fasse de mauvaises affaires et qu'il ne finisse par se ruiner.
Le danger, cependant, est encore très loin, car, malgré sa bêtise, il n'a pas réussi à manger la fortune que son père lui a laissée.
Quant aux deux maisons X.... et Y...., je vous répète que vous pouvez les mettre sur la même ligne que Nigra et Barbaroux. X...., chef de la maison X...., est un des hommes les plus distingués du pays, il a gagné énormément d'argent et, dans ce moment, je crois qu'il a au moins 1,300,000 de fortune. Je regrette, en conséquence, que vous ayez fait quelques difficultés à lui fournir des florins, n paraît que vous leur avez écrit une lettre qui les a vivement blessés.
Quant à la maison Y , qui a pour chef l'avocat Y ,
celui dont on ne voit jamais le blanc des yeux, c'est le plus riche des deux, elle est archimillionnaire, et, quoique l'avocat soit un original, son originalité ne l'a jamais porté à faire de mauvaises affaires.
Je vous écris, pendant que Sineo prononce un des discours les plus ennuyeux qu'il ait jamais prononcés (1). Adieu et bonsoir.
Votre dévoué ami Camille de Cayour.
Mon cher ami,
22 février 1851.
Je m'empresse de tous faire part du mariage de ma nièce Joséphine avec Charles Alfieri, le fils unique de mon ami César Alfieri, l'ancien ministre.
Ce mariage, qui, au premier abord, paraît être une affaire de convenance, a été, au contraire, le résultat d'une inclination réciproque, car les grands parents des époux n'ont pris aucune initiative et ne sont entrés en pourparler que lorsque le mariage était combiné entre les jeunes personnes.
Je vous prie de communiquer cette heureuse nouvelle à Davidy, à qui je dois deux réponses, desquelles je m'acquitterai très prochainement. Adieu.
Camille de Cavour.
(1) Sur la validité de l'élection comme dépoté de la Spezia, du marquis Oinseppe Ricci.
7 mars 1851.
Mon cher ami,
Je dois vous rassurer sur le fait de la note de l'Autriche, dont tous me parlez (1). Bien de pareil n'existe. H est vrai, toutefois, que cette puissance tient, depuis quelque temps, à la France, un langage qui peut faire soupçonner des intentions passablement hostiles à notre égard. La France à manifesté, à ce sujet, des idées suffisamment positives, pour croire que l'orage qui nous menaçait soit conjuré.
Nigra patauge, je ne sais trop comment l'en empêcher. Je ne puis prendre sur moi la responsabilité d'une opération qu'il a fort embrouillée et que je ne serais pas le maître de diriger d'une manière absolue. Je le regrette profondément ; mais, comme je ne vois d'autre remède au mal, qu'une crise ministérielle, je considère qu'il serait plus fâcheux que les inconvénients de l'état actuel des choses.
J'espère que Savigliano va se redresser. H faudra encore un peu de patience, car le moment actuel n'est pas favorable à l'esprit de spéculation.
Ce diable de Persano, en a fait des siennes. Au lieu d'envoyer un rapport à l'amiral , comme c'était son devoir,
{1\ « La nouvelle courait à la Bourse, aujourd'hui, que le ministère a reçu une note violente de l'Autriche, menaçant de faire avancer ses troupes; que la Chambre, dans une séance secrète, a assigné 2 7* mil" lions a d'Amçlio, pour qu'il fasse marcher des forces à la frontière, et qu'on appellera deux contingents sous les armes ». (Lettre de Mr de la Ktte au comte de Cavour, 5 mars 1851).
il lui a adressé une lettre insolente, ce qui me force, à moi* grand regret, à le mettre sous un conseil de guerre (1).
Je vous serai obligé de me dire l'effet que cette mesure produira à Gênes, lorsqu'elle sera connue. Je suis certain que le bon A'Auvare (2) en est tout ahuri.
Les fabricants de draps, de coton et de fer, sont furieux contre moi. Ils font le diable pour faire rejeter le traité avec la Belgique, et, comme ils ont trouvé dans Revel un auxiliaire puissant, ils me donneront certainement du fil à retordre.
Mais je suis prêt au combat.
Adieu, mille amitiés.
Camille de Càvour.
(1) L'amiral comte Charles Pellion de Persano, alors capitaine de" frégate. Quatre mois auparavant, sortant de Gênes, sur la frégate Le Governolo, il avait échoué, par suite d'une manœuvre mal exécutée, mais, peu de jours après, il entrait, sans pilote, dans la Tamise, excitant l'admiration de la marine Anglaise. Ayant trouvé à Londres, une lettre du commandant général de la marine Sarde, qui lui demandait un rapport sur l'accident de Gênes et lui reprochait de ne pas l'avoir encore fait, Persano répondit par une lettre offensante, à la suite de laquelle il fut rappelé à Turin,, condamné aux arrêts et soumis à un conseil de guerre, qui l'absout pour insubordination, mais ne le réintégra pas* dam le commandement de son navire.
(2) Philippe A. Corporandi d'Auvare, contre-amiral de la flotte sarde, chargé du commandement de la marine. Né à la Croix (Nice) en 1806, fit la campagne de Tripoli, en 1825, avec le grade de Bous-lieutenant de vaisseau, celle de 1848, contre l'Autriche, avec le grade de capitaine de vaisseau, — nommé contr' amiral, en mai 1845, et commandant général de la marine royale, la même année, prit sa retraite en 1859,wec le grade de vice-amiral.
Mon cher ami,
22 mars 1851.
Veuillez me répondre, poste courante, pour in informer £ur la moralité d'un polonais, W...., qui est venu me communiquer de grands projets financiers.
Il est porteur de lettres de recommandation de plusieurs personnes honorables de Gênes, qui parlent de lui comme d'un homme jouissant d'un discret crédit.
La politique intérieure va son train. Si ce n'était la question financière, je serais tranquille, mais celle-là me donne de grands soucis. Nigra est d'une incapacité effrayante.
Ma nièce se marie jeudi prochain et part immédiatement pour Paris
Dites-moi, je vous prie, ce que valent les actions du Gaz et si on peut facilement les vendre.
Je suis accablé d'affaires. Il faut préparer la loi de douane, qui sera le complément des traités. Ceux-ci seront vivement attaqués par Revel, par Sella et par Brofferio, mais il parait qu'une grande majorité leur est acquise.
La vie de ministre est bien rude. — Je pense que Persano va arriver et que son procès sera vite expédié
L'affaire de la Banque traîne (1) au Conseil d'État. Spinola, qui devait l'examiner et faire un rapport, est saigné six fois. C'est déplorable.
Adieu, croyez à ma bien vive amitié.
Camille de Cavour.
(I) La fasion des Banques de Gênes et de Turin, pour former la banque Nationale.