‹ Nouvelles lettres inéditesChapitre 67 sur 110 · C. de Cavour · texte numérisé non relu

C. de Cavour

Écrivez-moi les impressions de la Bourse.

CCCXLIII.

Mon cher ami,

Je vous remercie des excellentes lettres que vous m'adressez ; si je n'y réponds pas, c'est que je suis, à la lettre, accablé d'affaires. Que mon silence ne vous décourage pas, je vous en prie.

Haslewood m'annonce avoir payé le guano de Messieurs Gibbs, L. st. 1409, qu'il a retirées de Mr Hambro. J'espère qu'il m'enverra un compte précis.

Je désirerais bien connaître l'époque précise de l'arrivée du guano à Gênes, pour pouvoir prendre mes mesures pour le faire conduire, à peu de frais, à Leri. Tachez de m'éclairer à cet égard.

La session va s'ouvrir dans quelques jours. Je crains qu'elle ne soit passablement orageuse.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Càvour.

le février 1852.

Mon cher ami,

Je réponds à votre lettre du 27, je regrette de ne pas l'avoir fait plus tôt. Tenez-vous aux instructions de Hambro.

Après une fièvre de hausse, nous avons subi tin accès furieux de baisse. Cet accès passera et nos fonds, comme les français, reprendront leur équilibre entre 90 et 95. Je ne suis pas pressé d'argent, et j'aime mieux attendre, que

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de forcer les cours. J'avais cru convenable d'accepter une offre définitive de Rothschild, pour vendre, à prix fait, les 2 millions de rente 5 p. % q\ù nous restent, mais, puisque cette offre n'a pas été ratifiée, j'aime mieux courir la chance de l'avenir. S'il n'y a pas de guerre, la rente haussera et beaucoup. Si, au contraire, la guerre éclate, je serai justifié si des mesures extraordinaires deviennent nécessaires.

Iicvel a agi d'une manière indigne et perfide. — Ma conduite à son égard me donnait droit à attendre d'autres procédés. Mais, dans ce moment, le parti réactionnaire se croit tout permis pour remercier le ministère.

Croyez à ma sincère amitié.

Camille de Cavour.

21 mai 1852.

Mon cher ami,

Si j'ai quitté le ministère, j'ai eu de graves raisons pour le faire (1). Ma position n'était plus tenable. Je ne pou-

(1) A l'occasion dn connubio, c.-à.-d. de l'évolution qui avait amené le Centre gauche, dirigé par Rattazzi, à fusionner avec le Centre, et à laquelle le comte Cavour avait largement contribué, quelque mécontentement s'était déjà manifesté chez quelques membres du cabinet. Ce mécontentement s'accentua plus encore, lorsque Rattazzi, avec l'appui de Cavour, fut nommé président de la Chambre, tandis que ses collègues du ministère auraient désiré que Boncompagni fût nommé à cette charge. Après une discussion très vive, à ce sujet, entre Cavour et son collègue Galvagno, ministre de l'intérieur (22 mai 1852), le premier donna sa dimission, et tous les autres ministres en firent autant. Le même jour, d'Azeglio fut chargé par le Roi de former un nouveau cabinet, dont Cavour et Farini seraient exclus. — D'Azeglio accepta à contre-cœur ce mandat, persuadé que, si, avec Cavour, le ministère avait eu beaucoup de peine à se soutenir, sans Cavour, il était un

vais pas continuer à porter, seul, le fardeau des travaux parlementaires, en laissant Azeglio faire avec la diplomatie, une politique contraire à celle que je m'efforçais de faire triompher à la Chambre.

Azeglio est souffrant et affaibli; le moral se ressent de son état physique. Il ne pouvait plus se trainer après moi. Un beau jour, la corde s'est rompue. Maintenant, il faut subir le ministère qu'à grand peine, il est parvenu à reconstituer. C'est une nécessité comprise par tout le monde. La crise passée, Azeglio devra se retirer, car il a perdu tout prestige à la Chambre, et, alors, le choix devra tomber sur Revel ou sur moi. Je vous remercie de ce que vous me dites d'aimable, je le mets sur le compte de notre ancienne amitié.

J'ai écrit une longue lettre confidentielle à Hambro, pour le rassurer.

Je viens d'acheter mon guano pour l'année prochaine. Je pense que je puis compter sur vous pour le payer, car vous devez, comme tous les banquiers du monde, ne plus savoir que faire de votre argent.

Dites-moi à quel prix se vendent les actions du gaz, car j'aurais bien envie de m'en défaire. Demain, je pars pour Leri, écrivez-moi à Turin.

Adieu, croyez à ma bien sincère amitié.

Camille de Cavour.

ministère condamné d'avance. Le nouveau cabinet fat composé de: D'Azeglio, président — Pernati di Momo, intérieur — Dabormida, extérieur — Boncompagni, grâce et justice et instruction publique — Lamarmora, guerre — Cibrario, agriculture, commerce et finances — Paleocapa, travaux publics. — Ce cabinet, qui fut le 2e présidé par d' Azeglio, demeura au pouvoir jusqu'au 4 novembre 1852, où Cavour fat chargé de former un nouveau ministère (1er cabinet Cavour).

Turin, 17 juin 1852.

Mon cher Emile,

Je vous annonce mon prochain départ pour Londres et Paris. Je passerai par le Rhin et la Belgique, et ce ne sera qu'à mon retour que je visiterai la France. Je laisse les affaires et la politique dont je suis très fatigué.

Annoncez, je vous prie, mon arrivée à Hambro, qui me recevra bien, j'espère, quoique je ne sois plus ministre.

Thiers (1) est ici, j'ai beaucoup causé avec lui, il nous porte aux nues. Quand même ce serait de la blague, cela fait toujours plaisir à entendre.

Vous m'obligeriez beaucoup, en envoyant à Fosco un bon de L. 10,000 sur la Banque, j'ai besoin de cette somme jusqu'au premier juillet.

Adieu, je vous écrirai encore un mot, avant de monter en voiture.

Votre dévoué Camille de Càvour.

(1) Mr Thiers, exilé de la France après le coup d'État du 2 décembre, était yenu passer quelques jours à Turin. Voyant la prudence avec laquelle Cavour se conduisait après sa sortie du ministère, et l'appui qu'il donnait au nouveau cabinet, au lieu de le combattre, comme on s'y attendait peut-être, l'illustre homme d'État français aurait dit: « On peut tout espérer d'un pays où les hommes les plus influents quittent le pouvoir, pour appuyer avec leurs amis, le gouvernement qui s'est séparé d'eux ». — (Correspondance inédite de M. A. Castelli avec M. Minghetti, citée par Chiala, I, p. 262).

Dans une lettre, en date du 27 juin, à une dame lombarde, demeurant à Paris, Mr Thiers disait, entre autres éloges sur le Piémont, son esprit et ses institutions : « J'y ai vu un pays sage, un gouvernement excellent et une armée admirable ».

CCCXLVIL

28 juin 1852.

Mon cher ami,

Je comptais partir aujourd'hui, la discussion de la loi sur la Banque me retient encore (1), je ne partirai que demain. Je ne regrette pas ce retard, car, par l'amendement que j'ai proposé, j'ai amené la Banque, par l'organe de Bolmida, à porter son capital, dans le courant de l'année prochaine, à 24 millions.

Je n'ai pas insisté pour qu'il fût de 32, de suite ; car je pense que 24 millions suffisent pour un assez grand nombre d'années.

Quant à Savigliano, je vous conseille de ne pas vendre, du moins avant que la ligne ne soit ouverte jusqu'à cette ville, ce qui aura lieu dans trois ou quatre mois, au plus. Les rails sont posés jusqu'à Carmagnole ; dans le courant de la semaine prochaine ils atteindront peut-être Raconis. D est probable qu'alors, on commence à ouvrir cette première section de la route, qui sera très productive, grâce a la concession de l'usage, presque gratuit, du tronc de Truffarello à Turin.

Les actions, à mon avis, devront alors dépasser le pair. Malgré toutes les fautes qui ont été faites, on n'a pas jeté de l'argent et aucun événement imprévu n'est venu dé-

fi) Ayant de partir, le comte de Cavour prit encore une part active à la discussion des lois proposées par le cabinet dont il avait fait partie, c'est-à-dire, des lois concernant la concession de la ligne de Turin à Xovare, les modifications aux tarifs douaniers, et la faculté accordée a la Banque Nationale, de porter son capital de 16 à 24 millions.

ranger les calculs primitifs. C'est là une circonstance rare jusqu'ici, dans les entreprises industrielles.

Écrivez-moi à Londres, chez Mrs Heath, chez lesquels, si vous me le permettez, je prendrai les fonds dont j'ai besoin.

J'ai vu hier le Roi, qui m'a remis la croix du mérite civil (1), ce qui prouve que nous ne sommes pas brouillés, comme on voudrait le faire croire.

Adieu, mille amitiés.

Camille de Cavour.

cccxLvm.

Londres, 10 juillet 1852.

Mon cher ami,

J'ai reçu ici, en arrivant, la lettre que vous m'avez écrite le 2 courant. Je vous remercie des ordres que vous avez transmis à Mr Heath. Je crains bien, d'être obligé d'en faire un large usage, car, en Angleterre, les guinées coulent des mains, comme de l'eau.

N'étant à Londres que depuis deux jours, je n'ai guère eu le temps de voir les hommes politiques. J'ai couru, avant hier, à Oxford, pour assister à la nomination des candidats à la députation de l'Université, et hier j'ai assisté à la proclamation des députés de Westminster. J'ai vu, en consé-

(1) Le Roi et les nouveaux ministres, comprenant combien il était important pour eux de se maintenir en bons termes avec le comte Cavour, décidèrent, de commun accord, de lai décerner la croix «lu mérite civil et de le charger officieusement de s'occuper à Paris et à Londres, des négociations relatives à l'indemnité requise par le prince Florestan de Monaco, pour la cession de ses terres de Roquebrane et Menton, qui, en 1848, s'étaient révoltées contre son autorité, pour s nnir au Piémont.

quence, plus de mdb que d'intelligences. Les quelques individus que j'ai rencontrés, appartenant tous au parti libéral, se montrent très satisfaits. Je crois qu'ils exagèrent leur satisfaction. Jusqu'ici, ce qu'on peut dire c'est que le ministère a gagné quelques voix, mais qu'il espérait en gagner davantage , que ces succès ne suffisent pas pour le constituer en majorité.

Ce qui réjouit le plus les wighs, ce n'est pas le peu de pertes jusqu'ici essuyées, c'est surtout, la défaite des Peelites. On peut dire que les Peelites , comme parti , vont disparaître de la scène, et c'est là ce qui plait si fort aux amis de lord John Eussel, qui redoutent sir James Graham autant que lord Derby.

Je n'ai pas eu encore le temps de voir ni Mr Heath, ni Mr Hambro. J'irai demain les chercher à la Cité.

La faiblesse des actions de la Banque ne m'étonne pas. Les spéculateurs ne comptaient que sur 8 millions, à payer, et sur l'émission de 8000 titres. Au lieu de cela, ils doivent payer 16 millions et il y aura 24,000 nouveaux titres. À mon avis, je crois que les nouveaux titres débuteront par le cours de 1200, ce qui porte à 1800 les titres actuels. A y aura ensuite, une forte hausse.

Grâce au ciel, je n'ai plus lu de journaux piémontais, depuis dix jours. Cela me repose singulièrement l'esprit.

Si vous m'écrivez, veuillez m'adresser votre lettre :

1, Régent Street.

Votre dévoué ami Camille de Cavour.

Paris, 13 septembre 185?.

Jlon cher ami,

Je ne vous ai plus écrit de Londres, car je n'avais pas de nouvelles politiques à vous mander. La position des partis, en Angleterre, n'a pas changé, à mon avis. Le ministère est faible, mais la Chambre l'est encore davantage. La position que la fraction catholique irlandaise a prise, me paraît imposer au parti libéral l'obligation de l'exclure de ses rangs. Si, au contraire, il consentait à une coalition avec lui, il serait perdu dans l'opinion publique. Il n'y a de salut pour l'Angleterre, que dans l'union des nuances modérées des deux grands partis qui divisent le pays. Maintenant que la grande question du free-trade est settle, cette union ne me paraît pas impossible. D'Israeli s'y prêterait très volontiers, et lord Derby l'acceptera, s'il ne voit pas d'autre chance de se tirer d'embarras. Elle s'accomplira sous les auspices du marquis de Lansdowne, si elle doit avoir lieu. Je le désire ardemment.

Maintenant, que vous dirai-je de la France? Peu de choses, sinon que le gouvernement actuel est accepté par les masses et subi, avec une parfaite résignation, par les gens raisonnables de tous les partis. Les hautes classes de la société ne l'aiment pas , mais personne ne songe à le renverser, aussi, je crois qu'il a toutes les chances de durer longtemps. S'il tombe, ce ne sera que par sa propre faute, mais s'il se conduit avec modération et prudence, nous aurons le règne d'Auguste , après la licence des Gracques et la gloire de César.

En dehors de la politique, tout marche à merveille. Le commerce, l'industrie, les grandes entreprises ont pris un

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essor prodigieux. Les capitaux regorgent; il en sort de tous les côtés.

Cependant, je ne jurerais pas qu'on n'abuse de la prospérité actuelle et qu'on ne pousse les choses trop loin. Jusqu'à présent, on n'a pas dépassé le but, mais, si l'on con^ tinue de la sorte, il y aura un temps d'arrêt et, peut-être même, une reculade. Nous devons profiter de l'entrain pour pousser nos affaires. Quel dommage que la question des docks n'ait pas reçu encore de solution ! Si la ville de Gênes refusait de s'en charger, on trouverait à Paris, à le placer sans difficulté.

Je rapporte de l'Angleterre, la conviction intime que le dock est la plus belle affaire qu'on puisse faire chez nous. Il faut vraiment, avoir autant de préjugés qu'en ont les génois, pour en douter un instant. Je ne sais plus trop ce qui se passe chez nous. On m'écrit seulement, vaguement, qu'Azeglio est très en train, et qu'il fait arranger son appartement à Turin, pour donner des bals. Tant mieux ! Si le ministère ne marche pas, au moins il dansera.

L'honnête Hambro a bien voulu se charger d'expédier à Gênes, à votre adresse, 4 caisses remplies de livres et autres objets que j'ai achetés à Londres. Comme il s'est également chargé de payer mes achats, je l'ai engagé à se rembourser sur vous. Les débours doivent s'élever à 200 livres sterlings à peu près.

Quant à mes caisses, vous m'obligerez en les faisant filer sur la douane de Turin. J'ai écrit au comte de Castelbourg (1), pour que la douane ne fît pas de difficultés.

J'ai aussi pris de l'argent chez Mrs Blanc Mathieu et Comp. Ils se rembourseront chez vous. Je me ruine, mais patience, on ne va pas tous les jours en Angleterre.

(1) Le comte Camillo Bongiovanni di Castelborgo, secrétaire chef de division au ministère des finances, puis directeur général des douane» (gabelle) et conseiller d'État.

Adieu, mon cher ami, répondez-moi ici, j'y serai jusqu'à la fin du mois.

Paris, 19 septembre 1852.

Mon cher Emile,

Je regrette bien, que vous ayez choisi, pour être à Turin, une époque pendant laquelle je suis absent. J'espère, toutefois, vous y retrouver encore, à mon retour, qui aura lieu dans la première quinzaine d'octobre.

La prospérité financière est immense. La France serait bien riche, si elle était sage et plus éclairée.

Le gouvernement , sans aller au libre échange, fera , à ce qu'il paraît, quelques pas dans la voie des réformes commerciales.

Faites-moi l'amitié de vous informer à Gênes , s'il est vrai qu'on y attend deux navires chargés de guano venant du Pérou. J'aurais besoin d'avoir des notions précises à cet égard, avant de quitter Paris.

Adieu, mille amitiés.

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