LES TROIS CROISIÈRES
Le «adean de noce.
Panni les ports français qui se rendirent, vers la Gn du dix-septième siècle, redoutables dans la guerre des corsaires, il faut placer en première ligne Saint-Malo. C'est de là que partaient pour la course les bâtiments les plus légers, les équipages les plus intrépides. La Manche semblait appartenir à ces hardis enfants de la mer, et les riches convois qui revenaient des deux Indes ne traversaient pas impunément ces parages. Dans le cours d'une seule année plus de cent prises entrèrent dans ce petit port. L'or ruisselait^ pour ainsi dire, dans la ville; les marchandises les plus précieuses y étaierit tendues à vil prix. De grands dommages furent ainsi causés au commerce anglais; et la chose en vint au point, queTamiraulé crut devoir envoyer, en 1Ô93, une flotte de vingt vais* seaux, armés de machines infernales > pour incendier Tasile de nos infatigables croiseurs; Contenue par les batteries de la côte, Texpédition échoua, et Saint-Malo ne s'en montra que pins animée contre TAnglcterre. La fortune seiTit si bien les entieprises de ses marins, que la ville put offrir, en 1710, trente millions de francs à Louis XIV^ dont le trésor était épuisé par de longues et ruineuses gueires.
Celte période fut donc à la fois glorieuse et fructueuse pour les braves Malouins. Elle tient une grande place dans leur histoire. Voici un épisode qui s'y rattache :
Dans les derniers mois de l'année 1690, deux hommes marchaient avec vivacité sur la jetée qui unit l'île de Saint- Halo au continent; tous les deux étaient fort jeunes, quoique
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leur figure, hâlée par 1c soleil et Tair de la mer, eût déjà ii caractère de virilité. On leur eût donné vingt-cinq ans ; i n'en avaient pas vingt. Malgré la familiarité apparente q régnait entre eux, il était facile de voir, à la différence des c€ tûmes, qu'ils n'appartenaient pas à la même classe. L'un éU vêtu avec une élégance qui le rattachait évidemment à bonne bourgeoisie, au commerce opulent de la ville. Ses mai chettes, son jabot, son chapeau relevé d*un galon, son pou point de velours^ ses souliers à boucles d'or, tout contribua à faire valoir sa bonne mine, son air màlc et décidé, son p( avantageux. L'a'udace, la résolution respiraient dans ses trai dans son front élevé, dans ses yeux bleus. 11 y avait en lui ( héros et de l'aventurier ; ses ennemis devaient le craindi les femmes devaient Taimer. L'autre n'avait rien de ces d hors séduisants ; mais sa figure exprimait une certaine j vialitc pleine de finesse. Ramassé et trapu, il paiaissait do de cette agilité musculaire qui distingue les races du liltoi breton. Son teint était haut en couleur; ses cheveux blon se nuançaient jusqu'au roux. Cet ensemble assez peu flatte n'était pas sauvé par le costume, qui consistait en un pale et des braies en grosse ratine brune, un bonnet de laine des bottes évasées comme en portaient alors les pêcheurs la côte.
Au moment oii les deux interlocuteui^s abordèrent le qii la conversation était vivement engagée entre eux :
— Toi, Martin, tourner à la tristesse ! Je ne te reconni pas là, mon garçon.
— Monsieur Duguay, c'est pourtant comme ça! Si le vc souffle toujours du même bord, je suis un homme perdu.
— 11 n'y a donc plus de genièvre dans les cabarets Saint-Malo?
— Quand le cœur est plein, monsieur Duguay, il n'y a poi de place pour le reste. Le genièvre et moi nous ne couru plus la même route.
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— Diable! tu es bien malade, alors. Conte-moi ça.
— Vous connaissez la fille à Bertrand?
— Bertrand le voilier, sur le port?
— Tout juste, Gertrude Bertrand, un bijou!
— Peste I tu as la main heureuse, Martin. Joli brin de ûUc ! Et elle t*aime?
— Comme la colique. Elle ne veut pas entendre parler de moi; mais les filles, monsieur Duguay, n'en font jamais d autres. Elles rêvent des muguets, des grands seigneui-s ; puis, quand elles ont le fond honnête , elles réfiéchissent ci nous re?tennent. Un galant, ça passe ; un mari, ça reste.
Le jeune homme à qui s'adressait cette confidence parut un instant embarrassé; sa joue se colora vivement; mais, se remettant de cette impression, il reprit :
— Aloi^s, où est donc Tobstacle, mon garçon ?
— Le père, monsieur Duguay, le damné père. Quand je me 5uis déclaré au vieux Bertrand, il m'a pris à part, en loup de mer qu'il est. « Martin, qu il m'a dit^ je n'ai rien, tu n'as « rien : avec quoi nourriras-tu ma fille? — Et ceci? que je
< lui réplique en lui montrant mes bras. — C'est juste, tu es « un bon marin, un excellent patron de barque, un pécheur c intrépide. Je ne veux pas t'humilier; mais la mer est trom- 4 peuse, mais tous les jours ne sont pas heureux, et d'ailc leurs les enfants arrivent. As-tu quelques économies? » A ce mot, je faillis tomber à la renverse, a De quoi ? que je c dis en balbutiant. — Des économies, qu'il reprit avec l'aa plomb d'un boulet de trente-six. — Des... — Des écono- <t mies !...9 Figurez- vous mon embarras, monsieur Duguay : quatre livres dix-sept sous , c'est toute ma fortune. Jolie avance pour entrer en ménage ! Je ne me troublai pas cependant; et, prenant la pose la plus carrée qu'il me fut possible : « Père Bertrand , lui dis-je , je vois que vous ai- « mcz l'or, que vous êtes sensible à ce métal^ surtout quand
< il est monnoyc. Eh bien , foi de Martin, on la couvrira d'or,
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(( votre fille. Donnez-moi seulement trois semaines pour 1 « ramasser son cadeau de noce. — (Test dit. — C'est dit. Voilà la chose, monsieur Duguay.
Pendant que le marin parlait^ le jeune homme paraiss absorbé dans ses réflexions. Cet aveu le touchait évidemme par quelque point. Après quelques minutes de silence, il fi les yeux sur son interlocuteur et lui dit :
— Et que comptes-tu faire?
— Me noyer, parbleu ! Cest ma seule ressource. Depuis guerre, la pêche ne va plus; mes filets semblent maudits.
— Écoute^ Martin.
— Oui, monsieur Duguay.
— Ton bateau est-il bon marcheur?
— 11 n'y a pas de trincadour ou de cutter qui puisse lui remontrer, monsieur Duguay.
— Combien d'hommes tiendrait«il sous ton pont, Marti
— Vingt hommes, en les pressant un peu.
-^ As-tu sous la main ces vingt hommes, des gens décic comme toi, de hardis marins f
— Trente, s'il le faut.
— Martin, tu connais mon père; il est riche, il ne veut { me confier encore de commandement. La maison Dugua trouin prétend que je suis trop jeune pour monter un ci sail'c. Nous en armerons un sans elle.
— i C'est ça! vive Dieu ! Et les armes?
-^ Nous les prendrons dans lés magasins de la maisoii. installer ton bateau et choisir tes hommes : demain soir, do croiserons dans la Manche. Le premier bâtiment anglais c passe, houira ! et à l'abordage ! Tu y trouvci*as de quoi tei parole au père de Gertrude.
— Et la fille, monsieur Duguay ?
— La fille, Martin... je.m'en charge. Tu verras que je s servir ceux qui me servent.
Là-dessus les deux interlocuteurs se séparèrent.
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On le deTioe, Tun de ces hommes est celui qui illustra lo nom de Duguay-Trouin. Agé de dix-sept ans, il était déjà tourmenté du désir de se mesurer avec les Anglais. Après la longue paix de Nimègue, la guerre venait d*éclater, et le port de Saint-Halo s^apprêtait à jouer sur TOcéan le rôle actif qu'il soutint pendant près de vingt années. Quelques amourettes ne suffisaient plus au héros; il voulait aller vers la mer, sa seule maîtresse. Gertrude était du nombre des jeunes beautés qu'il avait trouvées sur son passage, et il s*en était suivi un échange d'aveux ; mais rien de plus. La fille de Bertrand était trop sage, Duguay trop réservé pour que les choses allassent au delà. La confidence de Martin acheva le sacrifice : Tardent Breton fit un retour sur lui-même, et dès ce moment il ne songea plus qu'à la gloire.
De son côté, le pêcheur avait compris toute la témérité de Tcntreprise. Aller à la rencontre des Anglais avec un siimple bateau était un coup de tête audacieux ; mais, dans la disposition d'esprit où se trouvait Martin, rien n'était impossible à son courage. L'idée de surprendre le vieux Bertrand, le père de sa belle, par une fortune inespérée, d'éblouir Gertrude, de vaincre ses refus par un magnifique cadeau de noce, l'occupait tout entier. Duguay lui avait mis le démon de l'ambition dans l'àme : cela suffisait pour en faire un homme nouveau. Ce jour-là, 11 reparut au cabaret, mais pour y chercher des recrues. Il connaissait Saint-Malo ; il ne s'adressa qu'à des marins éprouvés, à des sujets d'élite. Le partage du butin, la haine du nom anglais, Thonneur d'un fait d'armes éclatant^ tout fut invoqué pour préparer, monter, enthousiasmer ce petit équipage. Dans le milieu du jour suivant, les vingt hommes étaient trouvés; le bateau de pèche était installé, gréé, préparé, et, vers le soir, des haches d'armes, des fusils, des sabres d'abordage venaient compléter cet armement en miniature. Duguay-Trouin s'embarqua le dernier : il fallait tromper la surveillance paternelle. Martin l'attendait avec ses
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hommes; Tancre était levée; on se laissa dériver avec jusant.
Une fois hors des passes^ la voile fût hissée, et la nef gagi le large. Le bateau était tellement encombré par son équ page^ qu*il fallut qu'une portion des matelots se tint à fond < cale. La mer était grosse, le vent violent. C'était la premiè fois que le jeune Duguay se trouvait secoué par ce nide él ment ; il lui paya tribut, un cruel mal de mer le tourmen toute la nuit ; le moral seul le soutenait encore. Quand jour parut^ la ten-e se trouvait hors de vue ; on naviguait < pleine Manche. Martin tenait le gouvernail et dirigeait le bj teau de manière à lui faire présenter la tête aux vagues qv à chaque instant, menaçaient de Tengloutir. Personne à boi ne semblait troublé par le péril ; une seule inquiétude régns parmi les hommes de Téquipage^ celle de ne pas rencontr assez vite des bâtiments anglais.
Pendant trois jours et trois nuits, la situation ne changi pas : toujours le même veut, toujours la même mer. ( courut des bordées dans toutes les directions sans rien ape cevoir. On eût dit que la proie fuyait devant le chasseu EnÛn, le quatrième jour, aux premières lueurs de Taub Martin découvrit un bâtiment vers le N.-0. 11 paraissait coi sidérable ; en l'approchant on reconnut une frégate. A Tinstai même, on manœuvra pour l'éviter; c'était tomber, comn Ton dit, dans la gueule du loup. Mats bientôt les voiles se su cédèrent. Cette frégate escortait un convoi de navires ma chands, qui étaient disséminés sur une vaste ligne. Ils pass^ rent à peu de dislance du bateau qui portait nos aventurier sans en concevoir la moindre inquiétude. Cette coquille ( noii, égarée sur l'Océan, ne leur paraissait pas mériter rhoi neur que l'on prît garde à elle.
Tant que Martin n'aperçut que des bâtiments formés pi groupes et pouvant se secourir les uns les autres, ou être m courus par la fi-égate, il contint sa marche, et lit cacher »