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LES II OIS CROISIERES

hommes sous le pont. Mais, à deux lieues environ de distance du gros du convoi, se trouvait un énorme navire pesamment qbaigé, et qui semblait suivre avec peine ses conserves. Ce fut sur cette captui-e que Biartin dirigea tous ses efforts.

L'entreprise était difficile; on assembla une sorte de conseil de guerre, que le jeune Duguay présida comme armateur et capitaine de Texpédition. Quelques marins voulaient attendre la nuit pour aborder IVnnemi ; Duguay et Martin furent d^avis d^attaquer à Tinstant même, et ce plan prévalut. On devait 8*aller mettre sur le chemin du naviiv, feindre une avarie dans les agrès et se laisser dériver sur lui. Les grappins d abordage et le courage achèveraient le reste. Cette disposition fut d*abord déjouée: le bâtiment marchand varia de route, comme s'il s'était défié de la petite nef; mais il en résulta pour lui un autre inconvénient, celui de Téloigner du convoi au point de le laisser hors de vue.

Alors Duguay eut recours à une autre manœuvre ; il fit route droit sur sa proie, et vint heurter la proue du bateau contre la muraille d'un gigantesque trois-màts.

^ A Tabordage ! cria-t-il d*une voix terrible.

A ce cri les vingt hommes se précipitèrent dans les haubans du navire attaqué, et se trouvèrent bientôt sur le pont, rangés en bataille. Le capitaine était sur le gaillard d'arrière, entouré d'une trentaine de matelots ou officiers^ tous armés. La mêlée commença ; elle fut aflreuse. L'équipage du troismàts se défendit avec une intrépidité admirable, et plus d'un Malouin demeura sur le champ de bataille. Le capitaine était le centre d'un groupe qui offrait une résistance désespérée. Martin résolut d'en finir ; il jeta son sabre, ses pistolets^ et avec son seul poignard il courut vers le cbef ennemi; essuya, sans chercher à les parer, divers coups qu'on lui portait^ et plongea son couteau dans la gorge de son adversaire, au moment où celui-ci déchargeait à brûle-pourpoint son pistolet. La balle brisa le bras de Martin à la hauteur du poignet ; mais

le capitaine tomba. Diiguay expédiait en même temps le se cond, et d'une manière plus heureuse encore. Ce doubl exploit termina raffairc; le reste de l'équipage se rendit discrétion. On le mit aux fers pour plus de sûreté.

La prouesse de Duguay-Trouin n'avait pas été vaine : Marti avait son cadeau de noce. Et quel cadeau 1 Un beau vaissea hollandais revenant de Goa avec une cargaison précieuse. Dt guay ne voulut pas que la moindre inégalité présidât au paj tage de cette riche capture. Les droits du roi prélevés, cbaqv homme devait avoir son lot; le bateau comptait pour u homme. Cependant il fallait songer à mettre d'abord la pris à l'abri. Martin ne quitta plus le gouvernail ; avec une adre» extrême, il évita les voiles qui lui semblaient suspectes, ( six jours après son dépai't de Saint-Malo il y rentrait tiion phant sur uu magnifique navire. Le petit bateau de pècl suivait à la remorque; le vaincu traînait le vainqueur. Tou la population ébahie vint admirer ce spectacle et accueil! avec des cris de joie le brave Duguay et son équipage. Ccts préluder dignement à un avenir de victoires.

A huit jours de là, la prise était vendue avec sa riche ca gaison, et le jeune héros abandonnait son contingent au p tron de la barque, témoin de son premier exploit. Martin pêcheur se vit ainsi à la tète de quarante mille francs; il d( venait un fort beau parti. Notre Malouin convertit la somn en belles pièces d'or, en quadruples, et se rendit chez Bei trand le voilier, juste quinze jours après leur première entn vue. Sa main gauche était empaquetée et soutenue par v bandage.

— Père Bertrand, lui dit-il, ça tient-il toigburs, votre paroi à propos de Gertrude ?

— Sans doute, mon garçon, sans doute. Elles donnent dom les piastres fortes, matelot ?

— Des piastres ! pour qui me prenez-vous, père Bertrand Dites des douros, des doublons espagnols, de Tor pur.

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Et ii tirait des poignées de quadruples de sa poche, en les jetant sur la table. L*or roulait de tous les côtés, sur le plan* cher, lous les armoires, jusque dans Pâtre.

— En veux-tu ? en Toilà ; des poignées, quoi ! et puis d*au- Ires! Je TOUS avais bien dit, père Bertrand, que je couvrirais votre fille d'or. U n'y en a plus et ii y en a encore. Allez donc I ailes donc!

lie brave pécheur continuait, en parlant ainsi, à épuiser ses poches. Le père Bertrand ouvrait des yeux émerveillés. Cependant une réflexion vint arrêter soudainement sa joie :

— Tout ça est fort beau, Martin, mais Gertrude? Si elle allait te refuser?

— Pas possible, Tancien. Mon capitaine, M. Duguay, 8*est chargé de la chose.

~ CTest arrangé, dit Duguay survenant ; Gertrude accepte. Elle ne pouvait mieux choisir qu*un brave qui a laissé son poignet gauche sur le champ de bataille pour lui offrir un cadeau de noce qui fût digne d'elle. Martin, tu peux commander les violons.

—Bravo ! s*écria celui-ci; et c'est le Hollandais qui paye.

I^M draféei dn baptême.

Gertrude, devenue madame Martin, s'accommoda parfaitement de sa position nouvelle. Le mariage dissipa bien vite les rêves romanesques de la jeunesse. C*était d'ailleurs une personne pleine de sens et élevée par son père dans des principes d'honneur. Le sacrifice que son mari lui avait fait, l'action héroïque dont elle était cause, sa mutilation même*

étaient aulant de liens qui rattachaient à lui ; elle devînt u excellente femme, et le sentiment fugitif que lui avait insp le jeune Dugnay se changea en bonne et franche amitié.

U faut dire que Martin était désormais Tun des personnaj impotents de Saiut-Malo. Avec Tai^gent qui provenait des ( pouilles du Hollandais^ il avait acheté un cutter armé de canons, et qui portait écrit sur son couronnement ce n peu poétique, le Renard. Duguay-Trouin montait la Ghi Martin le Renard, et plusieu]*s fois ils opérèrent co commi Diverses prises avaient suivi la pramière, et Martin le pêchi était alors pour tout le monde le capitaine Martin. Ce n'é plus rhomme que nous avons vu, au début de cette hîstoi vêtu de ratine brune et coiffé du bonnet de laine. Le costu avait changé avec la fortune. Envers sa femme surtout il montrait magnifique. Rien n'était assez bean, assez brill pour elle. La fille du voilier éclipsait par sa toilette les p brillantes dames de la ville. Tout ce que les prises renl maient de précieux^ les mousselines, les cachemires de lin les perles, les beaux tapis, passaient d'abord sous ses yei madame Martin faisait son choix, et le capitaine se fâcl quand elle se montrait trop discrète.

La prodigalité était la qualité dominante de ces corsai bretons, et personne ne la poussait plus loin que le capita Martin. Pendant qu'il séjournait à terre, ses équipages tn valent chez lui table ouverte. Toutes les semaines il donr un gala qui rappelait les fêtes de Gamache. Les vins les p exquis, les mets les plus recherchés figuraient sur sa tal Un luxe étrange régnait dans sa maison, qui semblait meul aux dépens de Tunivei^s entier. On y voyait des étoffes tous les pays, des curiosités des quatre parties du mon des armes de prix, des objets qui auraient figuré avec h( iieur dans des musées ou dans un cabinet d'artiste. Mari enfant de pêcheur, attachait un grand prix à ces bagatelles, Gertrude possédait ce sentiment fin et délicat que les femn

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apportent en toute chose. Seulement celle-ci avait de plus que son mari la prévoyance de Tayenir. Au milieu de ces dépenses folles, elle ne pouvait retenir ses regrets. Elle savait que la mer est capricieuse et qu'elle a ses bons et ses mauvais jours. Parfois elle conseillait Tcconomie à Martin; mais celui-ci riait de ces- appréhensions et semblait résolu à lasser la fortune en gaspillant ses dons.

Cet ennui n'était pas le seul que le capitaine causât à sa femme. On a vu qu'il n'avait nen de séduisant; et la course, CQ le rendant manchot, ne Pavait pas embelli. Cependant Martin afOchait des prétentions aux conquêtes galantes. Généreux et prodigue, il pouvait jeter le mouchoir à ces beautés lacUes qui ne tiennent jamais rigueur à la richesse. Mais le capitaine visait plus haut : il voulait séduire, il voulait plaire. Duguay-Trouin , devenu son ami, lui donnait en vain les conseils les plus sages ; Martin faisait semblant do s'y rendre ; mais le naturel reprenait bientôt le dessus. Gertrude se résignait ; elle allait être mère. Les devoirs de la paternité devaient, elle Tespérait du moins, influer sur le caractère de son mari, lui rendre ses habitudes de prévoyance et de fidélité.

Parmi les femmes que le capitaine avait rencontrées sur son passage, il en était une surtout qui avait fait une vivo impression sur. lui. On la nommait madame Durbec ; elle était veuve d'im riche armateur de Saint-Malo, déjà mûre, mais conservée admirablement, au moyen de cet art qui est à Tusage des coquettes. Les plus grands falbalas, les plus majestueux panaches entraient dans ses atours ; cela suffisait pour fasciner Martin. Sa ferronnière élait placée de façon à donner plus d'éclat à des yeux noirs, déjà fort brillants par eia-mémes. Les yeux noirs sont en général fort goûtés des écumeurs de mer : ils se rattachent à tous les souvenirs de la course. Ceux-ci allumèrent un incendie dans le cœur du Malouin. La pauvre Gertrude n'avait que de magnifiques yeux

bleus pleins de dévouement et de tendresse : madame Durl exprimait Teffronterie et la passion sensuelle dans les mo dres mouvements de ses yeux noirs. L'orgueil, d'ailleurs, s mêla ; il poussa Tbomme du peuple vers la grande dan: Gertrude fut sacrifiée.

Cependant la veuve de l'armateur était trop rusée pour liv sur-le-champ la place au corsaire. Martin n'avait encore al que que les abords de la place, et madame Durbec les défend avec un talent qui témoignait une grande expérience. Cé\ chaque jour de petits cadeaux offerts avec un acharnem que rien ne pouvait rebuter. Quand l'objet n'était pas as considérable pour emporter un engagement formel, la vei acceptait ; elle refusait quand le prix du cadeau pouvait compromettre d'une manière définitive. Pendant un m elle joua ce jeu qui impatientait le corsaire. 11 n'est sorte ruse qui, des deux parts, ne fût employée ; mais le forl avait tiH)uvé son maître. La veuve tint en échec le capital et pour parler la langue des matins, elle garda sur lui avantages du veut. Celte passion, ainsi alimentée etconten prit chez Martin un caractère d'obstination qui aiena< d'aller jusqu'à la démence. Elle était devenue une idée fi et si la veuve n'avait uni la résolution de Judith à l'adresse Dalila, quelque violence aurait pu s'ensuivre. Mais mada Durbec n'avait peur de personne, pas même d'un chef dé bustiers.

Cette intrigue était dans toute sa force quand Gerti-ude coucha d'une ûUe^ jolie enfant qui fut nommée Catheri Désormais la mère avait un appui contre le délaissement^ dans tons les cas, une consolation. Martin apporta à cet é nement la chaleur qu'il mettait en toutes choses. La vue son enfant le ravissait ; ses premiers cris le remuèrent jusq l'âme. Il la comblait de caresses, il était aux anges : la jei mère se rassura au spectacle de ces témoignages d'amour, paix semblait revenue dans le ménage ; mais cette divers

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dura peu : la passion oubliée reprit bientôt le dessus avec uue force nouTelle, et le manège de la coquette recommença.

Martin, cependant, au milieu des combinaisons stratégiques que lui inspirait le désir de vaincre, crut avoir trouvé un mo^r^n d*en finir. Le baptême de sa fille allait avoir lieu : il itsolut de lui donner madame Durbec pour marraine. Ce titre, en dehors de la familiarité qu'il autorisait, lui offrait une occasion de continuer son système de séductions sur une grande échelle. Dans un jour pareil, tout s'offre, tout s'accepte, les présents les plus riches comine les plus vulgaires : c'est Tu* sage, il faut le subir. Ainsi calcula le capitaine; et, sans consulter sa femme, il en fit TouvcHure à la belle veuve, qui donna sans hésiter son consentement. On songea donc au baptême ; mais un long séjour à terre avait épuisé les coffres du corsaire : il lui restait à peine quelques milliers d'écus disponibles.

~ Tant mieux I 8'ccria4-il, l'Anglais payera les dragées.

Il fut convenu alors, qu'une croisière aurait lieu avant la cérémonie, et que la dixième partie du butin serait consacrée à en faire quelque chose de fabuleux destiné à laisser des souvenirs dans la population de Saint-Malo. Comme la campagne pouvait être longue, la petite Catherine fut ondoyée, et Martin ne songea plus qu'à se mettre en mesure de paraître dignement devant Tenncmi.

Le capitaine du Renard était en première ligne parmi les croiseurs du littoral armoricain. Il venait après Duguay- Trouin^ et marchait presque son égal. Les meilleurs marins briguaient l'honneur de s'embarquer avec lui. Toutes ses sorties avaient été fructueuses, et de magnifiques parts de prise les avaient couronnées; On savait que Martin était juste pour ses hommes, et qu'il se serait fait un scrupule de s'approprier la moindre portion de ce qu'ils avaient vaillamment gagné. ilea qualités ralliaient autour du capitaine d'excellents équipages, des matelots de choix, intrépides, dévoués. Au premier

signal, ils accouraient, et en vingt- quati-e heures Mari pouvait mettre l'agile cutter en état de tenirla mer. Ledépi suivait ainsi de près Tordre de i'ai*mement, et les indiscrétio étaient déjouées. Celte fois les choses furent conduites a.\ une célérité et une activité plus grandes encore. Une den journée suffit pour concevoir le projet etPexécuter. Le Renc dérapa dans la nuit même.

Celte croisière avait une double importance aui yeux capitaine Martin ; il y poursuivait plus d'une conquête. Au jamais ne se montra-t-il plus vigilant, plus attentif. Il ne mettait à personne le soin de surveiller Thorizon pour v s'il ne recelait pas dans ses profondeurs quelque riche captn Pilote habile de ces parages, il savait quel vent devait amener des victimes et dans quelle direction les courants, rapides en Manche^ portaient les bâtiments. Une sema! pourtant se passa sans qu'aucune voile marchande se présentée. Des bateaux caboteurs, des barques de pêche, r qui valût un abordage. 11 faut dire que Taudace des corsai malouins avait épouvanté le commerce anglais, et que i de navires osaient s'aventurer dans cette mer étroite. On vait trop battue ; le poisson avait fui ailleurs. Jamais Miar n'avait vu son impatience si mal servie. Ou se trouvait al( dans la belle saison, et des calmes ou des brises folles encfa naient le cutter sur les mêmes eaux. C'était à se désespër

Au risque de tomber entre les mains de bâtiments gtierre, Martin résolut alors d'aller chercher du butin sur autre théâtre. Il avait entendu parler des galions espagn qui revenaient de Porto-Bello ou de la Vera-Cruz, et s allaient verser à Cadix les trésors métalliques du Mexique du Pérou. L'idée de ces prises enflammait depuis longten sa pensée. Ces galions étaient, à la vérité, armés de quelqi canons, et montés pai* un nombreux équipage; maison avait i le Renard six caronades d'un fort joli calibre et soixante lun qui ne comptaient jamais leurs ennemis. Martin n'était ]

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très-versé dans les calculs nautiques ; mais il avait aupi*ès de lui, comme second, un jeune homme plein de science et très au lait delà navigation bauturière. Le cutter ût donc route vers le sud en se dirigeant de façon à placer sa croisière entre les Açores et le détroit de Gibraltar ; chemin obligé des convois qui arrivaient des Indes occidentales.

Si le Renard n'était pas imposant comme dimension, il avait, en revanche, des qualités solides; il effleurait la vague et, au lieu d*en recevoir le choc, il la coupait avec une agilité merveilleuse. Il avait, comme disait Martin, fait un pacte avec la tempête. Par le travers du golfe de Gascogne, le bâtiment fut mis à une rude épreuve : un ouragan affreux Tassaillit, et, pendant trois jours, il fallut fuir devant les éléments déchaînés. Le Renard lutta d'abord avec succès; mais les vents devenaient à chaque instant plus furieux, la mer plus terrible. La mâture, fort élevée comme dans tous les bâtiments destinés à la course, souffrait horriblement, et dans un coup de tangage le grand mât se fendit et vola en éclats. Ce fut un cruel moment; la résolution de l'équipage empêcha seule qu'il ne fût fatal. On coupa les agrès qui retenaient les débris, on courut aux pompes pour vider l'eau qui s'était introduite dans la cale. L'un des canons, ayant rompu ses amaires, venait de briser le sabord ; on eut toutes les peines du monde à le retenii*. Le soir du troisième jour, le Renard^ naguère si coquet et si fringant, n'était plus qu'un bâtiment désemparé, flottant sans voiles à la merci de l'onde, et c'est à peine si les bras de ses soixante hommes pouvaient affrauchir une énorme voie d'eau qui venait de se déclarer.

Le capitaine Martin se sentait ébranlé : jamais son courage n'avait été mis à une plus rude épreuve. La tempête semblait se calmer à mesure que la nuit s'avançait; mais que faire avec un navire sans mât, avec un équipage employé tout entier au travail des pompes? Sa plus favorable chance était alors de pouvoir regagner, tant bien que mal, Saint-

Malo pour y réparer ses avaries. Or, quel échec et quelle hu miliation! Rentrer les mains vides quand on s'était tai promis ! Renoncer à des rêves de galanterie, à des projets ( fête, à la perspeclive d'une fortune nouvelle! C'était pénib et pourtant forcé. On ne pouvait rien se promettre de pli dans rétat désespéré où Ton se trouvait.

Martin faisait ces tristes réflexions sur le pont du cutte Assis sur le couronnement, la tète appuyée dans ses main il en était venu à former les plus noirs projets, et allait i laisser glisser à la mer pour éteindre ses douleurs dans n suicide furtif, lorsqu'en levant les yeux il crut voir, à peu < distance, une masse noire et opaque glisser sur les eaux, d tait un monstrueux navire : personne à bord du Renard i Tavait aperçu^ tant la confusion était grande. A rinstac Martin prit son parti. On ne pouvait reconnaître à quelle n tion appartenait ce bois flottant; mais la France étant i guerre avec presque toute FEurope, il y avait peu de chanc de se tromper. Dans tous les cas, ami ou ennemi, il vens à propos; c'était ou un moyen de sauvetage ou une pris Sans bruit, sans tumulte, le capitaine du Renard TMseml ses hommes et leur dit :

« Camarades, nous avons un mauvais plancher Sotis 1 pieds; en voici un autre qui paraît pltis solide> il faut qn Soit à nous avant deux heures. Chacun à son poste, et que to le mondé fasse son devoir ! »

Le cutter ne pouvait plus gouverner assez lestement po que i'abordage de bâtiment à bâtiment fût praticable. Malg rétat de la mer^ Martin résolut de tenter un abordage av ses chaloupes. Le navire en vue était à la cape et ne fais^ que peu de chemin; son attitude prouvait qu*il n'avait p aperçu le corsaire. Tout dépendait delà célérité de Tattaqu du silence des hommes, de la rapidité de leurs mouvement

En moins de cinq minutes, les embarcations se trouvaie à flot; les marins, armés jusqu'aux dents, s'étaient répan

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dans chacune d^elleg. Gomme le sort du Renard était compromis par l'interruption du jeu des pompes, tout le monde l'abandonna, sauf à y retourner après Fexpédition. Les chaloapes se dirigèrent vers la masse flottante, et arrivèrent par fon travers sans que personne à bord parût s'émouvoir : cela s*expliquait. Le timonier seul était resté sur le tillac ; un navire à la cape n*a plus de manœuvre à faire ; Téquipage se reposait. Cette circonstance servit Martin au delà de ses souhaits. Le premier, il monta sur le pont et courut aux écoutilles. A sa vue , le marin placé au gouvernail fit résonner un magnifique caraco, qui dénonçait la nationalité du bâtiment surpris.

— Amis, c'est un Espagnol! s'écria le capitaine du Renard. Vive la France !

Les assaillants se précipitèrent vers les ouvertures par lesquelles leurs ennemis pouvaient sortir; ils espéraient les surprendre, les enfermer, les forcer à capituler. Malheureuiement le capitaine espagnol avait entendu le premier cri du limonier; et, pressentant le péril, il s'était élancé vers ses armes, avait rallié ses officiers et gagné le gaillard d'airière. Les matelots, de leur côté, étaient parvenus à s'ouvrir un chemin, et se rangeaient en bataille sur Tavant. Les forces étaient à peu près égales de part et d'autre. Aussi le combat prit-il le caractère d'une boucherie. La nuit empêchait de distinguer les amis des ennemis, et plus d'un coup porté par les Malouins vint frapper des compagnons d'armes. Pendant une heure environ on lutta ainsi à l'aveugle. Martin venait de recevoir un coup de sabre qui, en lui fendant la joue, avait tàïi sauter un œil de son orbite. Il gisait évanoui le long des bastingages. Son jeune et vaillant second prit le commandement et sut maintenir ses avantages.

Quand les premières lueurs du jour vinrent à poindre, le spectacle était des plus douloureux, mais il constatait le triomphe des Malouins. Dix Espagnols seulement survivaient

à ce massacre nocturne. Vingt-cinq hommes du RenardéiSL\e\ tués ou hors de combat. Le pont ne formait plus qu'une mai de sang. Le capitaine espagnol était mort bravement à sonpost Au moment où Martin reprit ses sens, Taffaire était terminé le succès acquis. Les restes de Téquipage espagnol s'étaiei résignés ; ils travaillaient avec les vainqueurs à débarrass le pont des cadavres qui Tencombraient. On avait chercl dans toutes les directions si le Renard flottait encore^ il avi disparu : la mer Tavait sans doute englouti. On savait le no du bâtiment capturé, sa destination^ son chargement ; c^éii le SanrJosef, qui venait de Porto-Bello avec des lingots d'or des marchandises d'un grand prix, Tun des plus gros et d plus riches galions qu'eussent jamais attendus les négociai! de Cadix.

Martin écouta tous ces détails, et^ malgré la perte de s( sang, malgré rhorrible blessure qui lui partageait le visaj et lui coûtait un œil, il parut renaître au récit qu'on lui fa sait. A peine soufTrit-il que l'on pansât sa blessure et qu'( lui arrangeât tant bien que mal un lit sur le pont. Malgré fièvre, malgi'é la souffrance, il voulut commander le navi et le conduire à Saint-Malo. Quarante jours après son dépa il y rentrait avec sa prise. A peine arrivé, il écrivit le bill suivant :

« Madame,

a Me voici avec un galion de plus et un œil de moins : « m'est plus facile de vous offrir le premier que de recouvr a le second. Voyez si ce que j'ai gagné peut compenser « que j'ai perdu.

a Consentez-vous à me recevoir?

0 Martin. »

L'entrevue fut accordée; mais il parait que le résultat nV

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fut pas selon les vœux du capitaine, car^ au retour, il disait à sa femme :

— Gertrude, choisis une maiTaine pour Catherine. Et surtout que le baptême soit flambant. C'est \e San-Josef qui paye les dragées.

Gertrude fut heureuse ce jour-là. Elle avait un mari borgne et manchot, mais un mari fidèle désormais.

Ainsi, chaque acte important de sa vie coûtait quelque chose au capitaine Martin. Pour peu qu'il continuât ainsi, il allait ressembler au fameux comte de Rantzau, qui, à l'heure de sa mort, ne put donner à la tombe qu'un bras, qu'un œil, qu'une jambe et qu'une oreille.

Ijm dot do Gatherino.

Il faut maintenant fhmchir dix-huit années depuis la capture du San-Josef ei le baptême qu'elle avait défrayé. Catherine n'est plus un enfant, mais une grande et belle fille, l'orgueil de son père, la joie de sa mère. Gertrude se sent revivre en elle, Martin n'a plus d'autre passion. Le brave capitaine n'a pas conservé les allures fringantes d'autrefois; la course Ta vieilli avant TAge, les blessures ont affaibli sa constitution. Son étoile, si brillante au début, semble avoir pAli. Jusqu'à la paix de Ryswyk, ses campagnes avaient été assez heureuses ; mais des habitudes de prodigalité et de faste, poussées à l'extrême, ne lui avaient pas permis de faire la moindre épargne. Aussi, quand les hostilités cessèrent, en 1697, se trouva-t-il aussi peu avancé qu'au jour de son mariage. Il essaya quelques armements marchands qui ne rencontrèrent pas des chances favorables. La guerre de la succession, dans

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les premières années du dix-huitième siècle, le remit sur pi pendant quelque temps ; mais, tombée par un temps brume, au milieu d'une flotte anglaise, il fut fait prisonnic et demeura en Angleterre jusqu'en 1707. Un cartel d*échan Tenait à peine de le rendre à sa famille.

Qu'on juge de la joie du bon Martin en revoyant, api cinq années de captivité, sa femme et sa fille, sa ûUe surtoi Il demeurait en extase devant elle ; il était heureux comme enfant quand elle venait Tembrasscr, se placer familièremc sur ses genoux. Grâce à Tordre parfait que Gertrude avait mettre dans la maison, les deux femmes n'avaient manq de rien pendant l'absence du chef de la famille. Les n sources du ménage étaient bornées; mais une administraii prévoyante les avait accrues. Catherine n^avait pas mèi manqué de Tinstruction de luxe en usage parmi les clas aisées; elle avait eu des maîtres de musique et de dess Aucun travail pénible n*était échu à ses jolies mains. Sa mi gardait pour elle le gros de la besogne et se fâchait quand voulait Taider.

Au spectacle de ce dévouement et de cette tendresse, Mar eut un cixicl retour sur lui-même : il se souvint des somn qu'il avait inutilement dépensées; de tant d*or perdu au j< prodigué dans de somptueux repas^ jeté à des créatures pi ducs. Que de richesses mal placées^ que de lingots qui s talent, pour ainsi dire, fondus entre ses doigts ! S'il avait tout cela en ce moment, quel sort il aurait pu assurer à ce enfant, dont les beaux yeux bleus se reposaient sur lui a^ tant d^affection et de grâce. Pour la première fois de sa ^ Martin se prit à regretter Targent, à en sentir le piix. De p sieurs millions gagnés et disperaés, c'était à peine s'il lui r tait alors une trentaine de mille livres. Après vingt ans courses, il en était revenu à son point de départ. Or, qu'ét ce que trente mille livres pour le capitaine Martin, qui jouait, naguère, sur un coup de dé ? Trente mille livres

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dot pour Catherine, Il n*eût jamais osé signer un contrat pa« rell! Cette pensée tourmentait notre corsaire et troublait son bonheur.

Catherine ne faisait pas de semblables calculs ; mais un autre loud l'agitait. Pendant la captivité de son père, un jeune cavalier de Saint-Malo, neveu de Duguay-Trouin, servant sous ses ordres, avait distingué la jeune fille, et celle-ci ne s'était pas montrée insensible à cette préférence. Sans se Têtre avoué, les deux enfants s'aimaient. Paul Kerval était beau, jeune, brave; il tenait aux meilleures familles de la ville. On le disait loyal, modeste et rangé. Tous ces avantages tentèrent Gertrude ; elles'aperçutdela passion naissante des jeunes gens etnWpas imposer sur-le-champ une rupture. Paul avait soin de se trouver partout où il espérait rencontrer Catherine, sur la promenade, à Téglise, dans les salons des amis communs. En Tabsence de son mari, la pauvre mère ne savait quel parti prendre ; et lorsque Martin fut de retour, la crainte d'un reproche arrêta longtemps cet aveu près de s'échapper. Quant à Catherine, elle ne savait que rougir à l'approche du jeune officier, et il lui eût été difficile de se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. Gertrude seule comprenait qu'un échange de regards, si innocent qu'il fût, ne pouvait pas se continuer sans péril.

Pendant un mois environ, Martin, tout entier au bonheur do revoir sa famille, ne s'aperçut de rien. Catherine ellemême, avec cet instinct des cœurs aimants, avait compris que le retour de son père l'astreignait à s'observer davantage. Sa passion naissante se créa alors une sorte de diversion dans une foule d'attentions adorables qui enchantaient le capitaine. On eût dit qu'elle cherchait à désarmer d'avance son juge, qu'elle se ménageait des trésors d'indulgence pour le jour où elle en aurait besoin. L'amour est fécond en capitulations de ce genre, en préparations ingénieuses, en stratagèmes vraiment profonds ; il a sa diplomatie et ses ruses. Martin se

livrait à ces témoignages de tendresse sans deviner le mo< qui les rendait aussi vife, aussi persévérants. Catherine, d*a leurs, n^agissait pas par calcul, mais seulement avec la di position particulière aux âmes touchées par la passion, av cette faculté d'expansion qui se communique à tout ce qui 1 environne et répand autour d'elles on ne saurait dire qu charme idéal.

Cependant il était difficile qu'une jeune fille pût longtem tromper un vieux corsaire; la situation ne pouvait pas prolonger ainsi et rester dans cet équivoque. Un jour de gran fête, Martin avait accompagné sa femme et sa fille à la mci de la cathédrale. L'autel était couvert de cierges et de fleu Tencens fumait, Torgue jouait. Paul Kerval n'avait eu gai de manquer une si belle occasion : caché derrière un pili il pouvait voir Catherine et en être vu. Gertrude tremblait q le capitaine n'aperçût cet innocent manège. Pendant quelq temps le jeune homme se contint et Catherine ne détour pas les yeux de dessus son livre de messe. Mais peu à p les distractions arrivèrent. Cet encens, cette orgue, ces fleu cette clarté qui règne dans la nef, tout dispose l'âme a émotions tendres; le recueillement qu'interrompent les chai religieux favorise ce langage du regard bien plus éloquent q la parole. Les deux enfants résistèrent d'abord àces sëductio à l'attrait de se sentir longtemps ensemble, sous les mên voûtes, dans la même enceinte, respirant le même air, jou sant des mêmes scènes ; mais la passion fut enfin la plus fo et la réserve cessa. Maitin surprit un coup d'œil furtif de fille, et, avec ce sang-froid de flibustier qui ne l'abandonr pas, il chercha sans affectation à voir où ce coup d'œil s dressait. Paul ne se défiait pas du capitaine, sa prudence vingt-deux ans se trouva en défaut. Au bout d'un qu d'heure d'observation, Martin savait tout; au sortir de Togli il s'enferma avec Gertrude, et ses soupçons se trouvèrent a firmes par un aveu. Le capitaine n'était pas homme à s'e

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