‹ NouvellesChapitre 8 sur 20 · LES TROIS CROISIÈRES · texte numérisé non relu

LES TROIS CROISIÈRES

porter etcc sa femme. Il comprit les scrupules qui avaient dicté sa conduite; il ne s'amusa pas à faire du bruit, ce qui ne répare jamais rien ; mais, prenant son parti sur-le-champ^ il se rendit chez le jeune Kerval, le prit à part et lui dit :

— Monsieur Paul, tous aimez ma tille !

A cette brusque apostrophe le jeune homme balbutia.

— Point de mauvaises défaites, monsieur Paul, vous aimez ma fiUe, je le sais et on en jase.

— Croyez bien, capitaine ! . . .

— Allons au fait. Catherine n*a rien, et vous êtes riche; elle est la fille d*un pêcheur, et vous appartenez aux meilleures familles de Saint-Malo ; voilà des obstacles invincibles, vous ne pouvez donc pas Tépouser, monsieur Paul. Sachez maintenant^ au cas où vous espéreriez la séduire, que si vous ne discontinuez pas vos poursuites, je vous brûlerai la cervelle de ma niain^ dussé-je me la faire sauter ensuite, foi de Martin!

Kerval était brave, mais il savait aussi à qui il avait affaire. D^ailleurs la pensée d'une séduction ne lui était pas venue; il aimait Catherine loyalement; et quoiqu'il n'eût pas osé encore s'en ouvrir à sa famille, il désirait du fond du cœur pou* voir en faire sa femme. 11 répliqua donc :

— Capitaine, je vous demande deux jours pour prendre un parti.

— Monsieur Paul, reprit l'intraitable Martin, il n'y en a qu'an qui puisse me satisfaire, c'est de quitter Saint-Malo à Tinstant. Je connais les ruses de l'amour; je sais qu'un père ne saurait les déjouer toutes. Ainsi^ filez votre cftble par le bout, si vous voulez conserver mon amitié.

— Demain, capitaine, vous aurez ma réponse. L'entretien en resta là, chacun se réservant d'agir dans le

sens de ses inspirations. Le jeune Kerval était décidé à faire intervenir son oncle, Duguay-Trouin, qui se reposait à Saint- Malo des fatigues d'une campagne laborieuse contre les An-

glais. Duguay-Trouin était alors capitaine de vaisseau au i vice du roi; embarqué sur la Dauphine, il avait dans i suite de croisières causé de tels dommages à l'ennemi, < Louis XIY venait de lui envoyer la croix de Saint-Louis a des lettres de noblesse, dans lesquelles il était dit « qu'il a « pris plus de trois cents navires marchands et vingt v a seaux de guerre. » Ce glorieux marin était déjà Phonn de son arme, Torgueil de sa patrie. Paul lui confia le se( de sa passion, son entrevue avec Martin, et le désir où il <f de terminer Taffaire par un mariage. Duguay hésita d'abo une alliance entre la bonne bourgeoisie et le peuple ne contractait pas alors sans difficulté; mais le désir d'obli son neveu^ de se montrer reconnaissant envers son pren compagnon d'armes, triomphèrent bientôt de ses irrésoluti( Il accepta la tâche d'intermédiaire, y employa toute son fluence, toute son autorité, et après un long combat il par à aplanir les obstacles et à vaincre les répugnances de la mille. Jamais campagne contre TAngiais ne lui coûta piui peine. 11 ne restait plus qu'à obtenir le consentement Martin; et ce mariage était pour lui un tel honneur, qu( Paul ni Duguay ne doutaient que la proposition ne fût cueillie avec joie.

Duguay-Trouin voulut cependant s'y prendre de man à enlever la position. 11 se rendit lui-même chez son an< . camarade. Aucun honneur ne pouvait flatter autant le c^ taine que cette visite : à la vue de Duguay, le bonheur, la connaissance se peignirent sur son visage. Le commanda» la Dauphine alla de suite au fait, en marin qu'il était :

— Mon vieux matelot, dit-il familièrement à Martin Je vi te demander ta fille en mariage.

— Vous, monsieur Duguay ? reprit le corsaire étonné.

— Entendons-nous, vieux: pour moi, non; mais p mon neveu, Paul Kerval^ et au nom de toute sa famille.

Le capitaine demeura un instant sans voix. Cette \

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positioD, ainsi faite, passant par une telle bouche» avait une gravite qui le dominait. Il comprenait que le bonheur de sa fille était sérieusement en cause, et que des scrupules personnels seraient mal venus à compromettre un si brillant avenir. A la demande de Duguay-Trouin, il n'opposa donc d'abord que le silence.

Celui-ci reprit alors :

— £h bien, Martin, qu*as-tu donc? est-ce que tu hésites? Le corsaire sentit qu'une prompte explication était nécessaire. Contenant son émotion, il répondit :

«« Mon commandant, vous m'apportez là mon bâton de maréchal, le rêve de ma vie, et pourtant je suis forcé de vous refuser. Ma fille n'a point de dot.

— Qu'importe? Kerval est riche!

^ Raison de plus : pour relever le nom d'un pécheur, ma fllle avait besoin d'une fortune ; die ne l'a plus; son père, en dissipateur, la lui a gaspillée.

En disant ceci, le corsaire roulait une larme dans ses yeux.

-- Martin, dit Duguay-Trouin, insistant.

— Mon, Monsieur Duguay, ma fille serait malheureuse. On la prend pour sa beauté; mais sa beauté passera, et alors les regrets viendront. Une grande fortune^ voilà ce qui rapprocherait les distances; elle ne Ta pas.

^ Capitaine, vous pousses trop loin les ^rupules, reprit Doguay, ému malgré lui.

— Commandant, je connais les hommes; ma fille serait malheureuse. Il lui faut une dot^ et voici ce que je propose : Avec le peu qui me reste, je vais armer un corsaire. On me connaît à Saint-Malo, on sait conunent je conduis la course. Dans huit jours je pars, dans trois semaines je serai de retour. Si je rapporte une dot à Catherine, le mariage se fera; sinon à la garde de Dieu.

Duguay-Trouin essaya en vain de détourner Martin de

son projet : le capitaine demeura inflexible, et il fallut passer par ce qu*il voulait. La famille du jeune homr comprenant la noblesse de pareils scrupules, se prêta à t( les délais. Martin arma son corsaire, le Furet^ poilant fa canons, et, sept jours après, il sortit du port de Saint-Ms Paul Kerval voulait s'embarquer comme volontaire; Mai s*y refusa. C'était assez de chances pour sa pauvre Cather que d'avoir à trembler pour son père et pour une entrepi d'où dépendait son bonheur. Le capitaine semblait d'aillé certain du succès ; jamais il n'avait eu une pareille confia dans son étoile : quand il embrassa sa fille sur le môle était rayonnant de joie.

— Dieu sera juste ! dit-il ; il se déclarera pour cet ange Pendant un mois on fit des vœux à Saint-Malo pour le tour du Furet, mais sans s'inquiéter sur son sort. C'étaii délai que Martin avait demandé. Au bout de ce temps, deux pauvres femmes qu'il avait laissées commencèi^ec craindre pour lui; on connaissait son exactitude en toc choses. Chaque matin, Catherine et Gertrude allaient, sui jetée la plus avancée, voir si le Furet ne paraissait pa l'horizon. Paul s'y trouvait, et quand tout espoir était é noui, les deux amants confondaient leurs larmes. D< mois, trois mois se passèrent ainsi sans nouvelles. Pi ti*omper les douleurs de la fille et de la mère, on inveni des explications ingénieuses; on disait que Martin, ne n contrant rien dans les mers d'Europe, était allé tenir cr sière aux Antilles. Gertrude et Catherine se rattachaiem ces dernières lueurs d'espoir et se trouvaient moins malh< reuses.

Un matin pourtant, avant l'henre de leur promenade 1 bituelle sur la jetée, elles virent entrer chez elles Dugui Trouiu qui arrivait de Versailles^ où le roi lui avait fait plus grand accueil. Il salua tristement ces darnes^ s'assit: tirant de sa poche un journal anglais, le Navy-Inquirer^ (

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était parrenu au ministère de la Marine, il leur lut ce qui suit, au milieu de leurs lai'mes et de leurs sanglots :

PomMOUTH, ]5 septembre.

a La frégate de S. M. Britannique le SuxiUow, de 50 ca- « lions, a rencontré, il y a huit jours, dans les eaux de la « Manche, un petit cutter français armé de huit canons, qui « se trouvait, par un gros temps, affalé sur la côte entre les • Sorlingues et le cap Lizard. A la vue de la frégate, le cutter « a essayé de fuir en se couvrant de voiles; mais la marche > supérieure du navire de S. M. lui a bientôt enlevé tout « espoir de se dérober à notre poursuite. Arrivé par le c travers du cutter, le Swallow lui a fait le signal d'amener, c en appuyant la démonstration d'un coup de canon. Au c lieu de répondre, comme on s*y attendait, le petit navire « a riposté de toutes ses pièces et nous a tué plusieurs a hommes. 11 a donc fallu user 4e représailles. En trois « bordées, le cutter désemparé a fait eau de toutes parts, c Le Swallow a mis alors ses embarcations à la mer pour c sauver au moins Téquipagc ; mais au moment où la grande 8 chaloupe accostait la prise, une explosion s'est fait ena tendre : c'était le cutter qui sautait en brisant et englou- « tissant la chaloupe. Dans cet abordage, la frégate a perdu c vingt hommes. De l'équipage du cutter français on n'a < pu sauver que deux matelots, les nommés Chauvin et « Benoit. D'après leur rapport, le cutter se nommait le Furet^ c corsaire de Saint-Malo. i

Quand cette lecture fut achevée, et que la douleur des deux femmes se fut un peu calmée, Duguay-Trouin ajouta :

— Madame Martin, c'est à vous maintenant que je demande votre fille Catherine, pour mon neveu Paul Kerval. Le mariage se fera après l'expiration du deuil.

La pauvre Gertrude ne put que se jeter dans les bras de

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sa fille, en fondant en larmes. , Trois ans après, M">« Kerval venait attendre, sur le même môle de Saint-H son mari, qui avait Tait partie de la brillante expédllioi Rio^anèiro, si heureusement conduite par Duguay-Tro Quand la distribution du butin, estimé à vingt-cinq milli se fit parmi les équipages, le brave commandant dit à neveu :

— Paul, tn te feras allouer sur ma part deux cent i francs. C'est la dot de Catherine. Je veux être Texécu testamentaire du pauvre capitaine Martin.

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