‹ Nouvelles marseillaisesChapitre 3 sur 6 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

L'autorité deB.... fut la dernière avertie de la funeste découverte qu'avaient faite les pâtres dans la montagne.

Le maire était absent. Vu l'état satisfaisant des esprits et l'apaisement des mauvaises passions, il avait cru pouvoir se permettre un voyage de quel-

ques jonrs pour se distraire un peu de ses labeurs administratifs.

C'est ce qui fut cause qu'on perdit plusieurs heures avant de se rendre sur le théâtre de la catastrophe, et que les personnes chargées de reconnaître ridentité du cadavre et de faire les formalités usitées dans des cas semblables , n'arrivèrent qu'à la chute du jour au lieu indiqué.

Il est vrai que le trajet était long et que l'expédition dont les principaux personnages étaient un juge de paix, peu ingambe, avec son greffier affligé d'un principe d'asthme , un agent presque aussi replet que M. Plantin lui-même , un vieux docteur et trois gendarmes chaussés de bottes fortes, armés de pistolets et de carabines, n'était pas dans des conditions bien favorables pour se- livrer aux excès de locomotion qu'exigeaient la montée et la descente perpétuelle des collines, qui se succédaient sous leurs pas avec une monotonie désespérante.

Ces braves gens avaient emmené avec eux quatre paysans munis de cordes , d'un brancard, de couvertures et de fanaux.

Ils cheminaient par des sentiers, étroits, glissants , à peine tracés , souvent obstrués par les pierres et les arbustes sauvages ; on ne pouvait , en conscience , leur reprocher de ne pas y déployer la lourde aisance des paysans et du jeune

pâtre qui leur servait de guide . I>'âiUeurs la ehdrleur était accablante, et, dans la partie, des moûttagnesoù ils se trouvaient, il n'existe aucune terre végétale-, et partant d'ombrage d'aucune sorte où l'on puisse se dérober un moment à Par-deur du soleil. Des masses de rocs gigantesques , un sol accidenté, gris, nu, décharné , offrant l'image de l'aridité la plus complète , de quel côté que se porte la vue ; tel est le morne aspect de cette contrée.

Çà et là seulement , comme pour donner une preuve de la puissance de création qu'elle conserve en son sein, même dans les lieux où la sève de vie semble tout-k-fait absente , la nature s'est plu à faire surgir, de loin en loin, quelques pins , des fentes du rocher. Mais ces pins, isolés, chétifs, infirmes , ont l'air de se tordre et de gémir sous l'aiguillon de quelque souffrance inconnue.

Du reste , si ce n'est le pâtre qui n'y fait que passer , une fois l'année, sans doute pour donner à ses chèvres l'occasion de s'y ébattre et d'y faire preuve d'adresse et d'intrépidité, en allant brouter je ne sais quels soupçons de végétaux, sur le flanc des précipices , personne, ne s'aventure dans ces solitudes maudites.

Il ne fallait rien moins que la nécessité d'accomplir leur devoir pour soutenir tous ces agens de la chose publique dans cette cruelle corvée. De

teiûps ea temps legFeffieF s'arrêtait tout essoufflé^ pompant avec son mouchoir la sueur qui ruisselait sui? sôû visage , et, se donnant de l'air avec son chap€i3u.

— Pichat 1 eriaitril d'un ton piteux au berger qui avait toujours une avance considérable sur ses compagnons de route, sommes-nous encore, loin?

— No-us y voici , M. Gerfaut, répondit l'adolescent ; il n'y a plus qu'un petite quart d'heure de marche. C'est derrière le J?aoM,.là, adroite, ajoutait-il, en montrant de la main te géant de pierre qui se dressait devant eux.

Ce petit quart d'heure , comme tous les quarts d'heure des paysans de la Provence, prenait des proportions démesurées.

— M. le juge de paix , voilà te soleil qui va se coucher, dit Gerfaut , qui se fesait de chacune de ses réflexions un prétexte pour s'arrêter un moment et respirer ; nous arriverons à la nuit.

Mais le juge de paix ne répondit pas, n'en ayant pas la force. Il se contenta de secouer la tête d'un air de résignation, en homme qui a pris son parti sur sa malheureuse destinée et qui se sent, à force de fatigue, disposé a marcher toujours.

Enfin, la troupe arriva sur le sommet d'un grand bloc , qui n'avait été gravi qu'avec beaucoup de peine par le juge de paix, le docteur et les gendarmes , et avec force gémissements de la part de 'Gerfaut.

Ils dominaient une grande anfractuosité de la montagne.

Au fond, se trouvait le lit, alors desséché, d'un torrent , qui , pendant les pluies d'automne , sert de passage à d'énormes masses d'eau.

Le pâtre leur désigna du doigt un point de l'autre côté du ravin, et leur dit :

— C'est là , qu'avec mon père , nous avons vu le mort. '•

— Il y est encore, en effet, dit le juge de paix ; mais il y a deux hommes auprès du cadavre.

Qu'est-ce que cela signifie ?

— J'en reconnais un, dit Gerfaut : c'est le gardechampêtre.

— C'est juste , répondit le juge de paix ; l'autre est, je crois , M. Blanchard. Leur présence sur le lieu d'une pareille scène est au moins singulière.

— Ils seront venus en amateurs et en curieux, reprit Gerfaut ; ils ont du courage.

— C'estcequenousallonsbientôt savoir. Allons, messieurs , ajouta-t-il en s'adressant aux gens de Fescorte, nous louchons au terme de notre course ; il ne s'agit plus que d'aller rejoindre ces deux habitants de B.... Par où faut-ilpasser , enfant? dit-il au berger.

— Il y a deux chemins , répondit celui-ci d'abord , par là, en tournant la roche , vous trouverez comme des degrés qui vous conduiront

jusqu'au fond du ravin ; et puis un autre que je prends, moi.

Cela dit, le jeune garçon sauta de la plate-forme sur la pente de la colline , formée d'une épaisse couche de cailloux détachés qui roulaient avec fracas sous ses souliers ferrés, et, en quelques enjambées immenses, il se trouva auprèsde Blanchard,de Cerise et du cadavre, qu'il se mit à contempler de près, avec la curiosité effrayée que manifestent les enfants en présence des spectacles de ce genre.

Le restant de la troupe suivit le sentier naturel qu'il avait indiqué.

Le seul Gerfaut , qui avait vu d'un œil d'ô^nvie l'enfant prendre si lestement le chemin le plus court , pour atteindre le but commun , et qui , à tout prix , voulait s'épargner la peine de descendre par les gradins du rocher avec ses compagnons , se risqua a prendre l'autre route. Toutefois, au lieu de confier à ses jambes le soin de le porter dans cette périlleuse tentative , et pour s'épargner en même temps la fatigue et le danger de la descente, il s'assit sur l'inclinaison croulante et se laissa glisser jusqu'au bas de la colline , en s'aidant seulement des mains quand les cailloux se refusaient à faire pour lui l'office de véhicule.

Il lui fut donné , en effet, d'arriver avant le commissaire et les hommes de l'escorte ; mais, hélas I

le malheureux n'obtint cet avantage qu'au détriment d'une partie importante de son pantalon.

Bien que l'obscurité commençât à envelopper tous les objets , il ne fut que trop facile au magistrat judiciaire de constater l'identité du cadavre qu'il avait sous les yeux , et , au docteur, de préciser le genre de mort qu'avait choisi celui qui gisait sur la terre dans cette solitude sinistre.

Le corps était étendu au milieu d'une mare de sang. Un pistolet déchargé se trouvait encore dans la main raidie de la victime, dont le visage, entièrement emporté, était tout-à-fait méconnaissable.

On reconnut néanmoins le vêtement de Charles Ciraud , sa veste ,sa chaussure, son pantalon , son linge I C'était, de plus, sa taille , sa tournure, son teint, ses cheveux I D'ailleurs on trouva son portefeuille, contenant des papiers assez importants, renfermé dans sa veste. Il avait à sa chemise une épingle de prix et, a l'un de ses doigts, une bague, bijoux bien connus de ses amis. La poche de son gilet contenait quelques pièces d'argent. Son feutre, le seul des objets de son vêtement qui ne fût pas souillé de sang et de lambeaux de chair, se trouvait à quelque distance.

Le doute était-il possible ?

Aussi Blanchard et Cerise, qui avaient reçu chacun la lettre d'adieu qu'il leur avait écrite , en apprenant, par la rumeur publique, la découverte

des bergers, ne s'étaient pas même rendus au Pin Verta l'heure indiquée par Charles. Us s'étaient dit qu'il ne leur avait assigné le rendez-vous à dix heu^ res que pour leur donner le change sur ses pro^jets et se réserver sa liberté d'action.

Sans se chercher pour se communiquer leurs alarmes , ce qui leur aurait fait perdre un temps précieux, ils s'étaient , chacun de son côté, transportés, en toute hâte , à l'endroit de la montagne que l'on désignait à B.... dans tous lieux publics. Ils y étaient arrivés presque en même temps, et ils ne tardèrent pas à se convaincre, à la seule vue du cadavre, qu'ils avaient devant leurs yeux les déplorables restes d'un ami si cher.

Comme ils pensèrent que l'autorité ferait enlever le corps dans la journée , ils prirent le parti de ne pas s'éloigner jusqu'au moment où l'on viendrait les relever de leur pieuse garde, malgré la dou«loureuse horreur dont ils étaient saisis. Ils ne voulaient pas abandonner la dépouille mortelle de Charles dans ce lieu désert , quand ils voyaient déjà les corbeaux voler de crête en crête, quand ils entendaient ces affreux oiseaux se renvoyer , en traversant les airs, de lugubres appels; quand ils prévoyaient que déjà , à plusieurs lieues à la ronde, les loups avaient flairé une proie pour la nuit.

Ce ne fut pas sans peine que l'on parvint à monter le corps du fond du ravin jusqu'au sentier 4e la colline.

Lorsqu'enfin Cerise et Blanchard n'eurent plus aucun office à remplir auprès de leur ami , et que le cortège se fut remis en marche, ils prirent les devants pour accomplir le plus cruel de tous les devoirs, celui d'annoncer au Pin-Vert cette nouvelle aussi terrible qu'inattendue.

— Ce vieillard en mourra, dit Blanchard désespéré ; nous allons le tuer en lui annonçant un pareil malheur.

— N'importe , répondit Cerise en pleurant , il faut qu'il apprenne tout avant qu'ils arrivent à la maison. Voulez-vous qu'il les reçoive sans rien savoir, et que le premier objet qui frappe ses yeux soit le corps de ce malheureux enfant? Il vaut mieux que ce soit nous , M. Blanchard , qui lui parlions les premiers. Au moins auronsnous une demi-heure pour le préparer k cette affreuse nouvelle et lui dérober ce spectacle.

Il était neuf heures du soir quand ils arrivèrent au Pin -Vert. M. Giraud était encore a table, s'entretenant avec la vieille Madeleine de l'étrange conduite de Charles ; ils le trouvèrent dans un état d'agitation qui ne lui était pas habituel :

— Ah ! messieurs , dit-il , c'est Dieu qui vous envoie. Me direz-vous ce que signifie cette lettre que m'a écrite mon neveu ce matin? Que fait-il ? Où est-il ? Se fait-il un jeu de me tourmenter par ses énigmes et ses folies ?

—En disant ces mots, il leur montra la lettre de Charles qui était ouverte près de son assiette et dont il pesait toutes les expressions sans pouvoir se résoudre à en comprendre le sens.

Madeleine elle-même, la sage Madeleine, ne savait ce que signifiait cette lettre. Charles y parlait de devoir, d'honneur, de pardon, d'adieu éternel. Quelle était sa pensée ?

Madeleine ne devinait pas plus que son maître. Mais comme le temps s'écoulait et que les minutes étaient précieuses , il fallut bien se résigner à tout leur apprendre....

Il y a des douleurs si grandes, si profondes, qu'il faut renoncer k en donner une idée.

Bientôt arriva le corps qui fut déposé dans la chambre de Charles , sur son lit. Des femmes le lavèrent soigneusement et l'enveloppèrent dans le linceul. Quand les apprêts de la funèbre toilette furent achevés , la vieille Madeleine, qui n'avait pas voulu quitter la chambre , remercia de leurs soins dévoués Blanchard et Cerise qui se retirèrent le cœur navré ; elle congédia les femmes étrangères , envoya coucher les servantes et se trouva seule auprès du lit de Charles Giraud.

Un mome «Hence régnait dans la maison.

La porte et les fenêtres de la chambre où veillait Madeleine auprès des restes" inanimés de celui dont la fin tragique avait si cruellement froissé tant d'affections sincères et dévouées , étaient ouvertes.

L'aveugle pria long-temps à genoux avec une gî'ande ferveur , puis elle se leva en faisant le signe de croix, et s'assit sur unfauteil qui se trouvait à côté du lit funéraire.

Deux bougies éclairaient cette scène lugubre.

Les jeunes servantes avaient improvisé, sur la table où étaient posés les chandeliers, un petit autel. Autour d'un crucifix elles avaient arrangé des fleurs dont le vague parfum se mêlait aux vapeurs de Tencens qui venait d'être brûlé.

La campagne était muette, comme si la nature eût voulu se mettre en harmonie avec le triste recueillement de cet intérieur désolé.

Il en arrivait seulement , par intervalles , quelques rumeurs lointaines qui ne semblaient pas appartenir k Ja terre : on eût dit la voix des anges ou le concert des esprits de la nuit. Dans

h maisan, le silence n'était troublé de temps à autre que par un gémissement mal étouffé parti de k cl>ambre de M. Giraud qui traversait les corridors sonores et venait éveiller un écho douloureux dans le cœur de l'aveugle.

Pendant le cours de cette fatale soirée, les deux vieillards ne s'étaient pas même adressé la parole; ils avaient senti l'un et l'autre qu'ils n'auraiient pu supporter le contact de leurs douleurs. Cette épreuve était au dessus de leurs forces ; d'ailleurs B'était-oe pas assez de souflrir chacun pour son compte? Mais, pendant cette veillée, Madeleine ne put s'empêcher de ressentir le contrecoup de la peine de son pauvre Maître , désormais seul au monde, et ce fut pour son àme déjà pleine de douleur une goutte d'amertume de plus.

Elle repassa dans son esprit tous les événements fuBCstes qui s'étaient produits dans la famille depuis près de cinquante ans qu'elle y était eatrée, «t, sans adresser aucun reproche à la Providence, dont elle respectait plus que personne les souverains décrets,elle se demandait pourquoi de si grands malheurs avaient frappé de si honnêtes .gens qui les méritaient si peu.

— Pourquoi enfin, disait-elle, Charles est-il resté orphelin si jeune ? pourquoi devait-il mourir d'une façon si affreuse ? mon Dieu, ne pouviez-vousm-enlever à sa place, moi qui lais-

serais si peu de vide en partant, et qui m'en irais de ce monde avec si peu de regrets I

Elle réfléchit profondément, les mains jointes sur sa poitrine, en secouant la tète ; puis elle ajouta :

— Il est donc là à côté de moi, et je ne puis le

voir 1 II est défiguré entièrement, disent- ils

Malheureux enfant! puisse Dieu te pardonner ton crimel mais Dieu est bon, il te fera grâce si les prières de ta vieille mère peuvent arriver jusqu'à lui.— Tué, défiguré !— Ils assurent que c'est bien lui ; ils l'ont vu, disent-ils ! Oh 1 je voudrais bien voir, moi aussi.— Ils ont rapporté avec sa veste, son linge, sa chaussure, son portefeuille, ses bijoux. Hélas! hélas! point d'espoir, il s'est tué ! Il s'est tué pour son honneur ! dit M. Blanchard. Il était si brave, si beau, si généreux! Mais pourquoi mettre fin à ses jours, quand nous l'aimions tant ?— - Tu n'a pas songé, Charles, que du même coup de pistolet tu frappais ton bon oncle et ta vieille Madeleine! —Comment cette pensée ne lui est-elle pas venue? — En attendant , ajouta-telle en essuyant ses yeux, il est mort, et demain on va l'emporter , et nous l'aurons perdu pour toujours!

—Que je le baise au moins, dit-elle.

Alors elle s'approcha du lit, et d'une main presque aussi glacée que celle du cadavre, elle écarta

résolument le drap qui le couvrait ; elle toucha la têle, et elle frissonna en ne trouvant sous ses doigts qu'un amas d'os et de chair informe, à la place du visage , et des cheveux collés les uns aux autres et encore humides.

Puis elle défit le lien avec lequel on avait attaché les poignets du mort, prit une de ses mains et la porta à ses lèvres avec une expression de tendresse pieuse. Pendantquelque temps, en proie à une vive exaltation, elle la tint serrée dans les siennes, la pressant d'étreintes amicales et douces comme si Charles,encore vivant, l'eût abandonnée à ses caresses.

Mais tout-à-coup elle repoussa cette main avec un geste d'horreur et de dégoût , et elle se jeta en arrière toute frémissante.

Sa physionomie exprimait un étonnement immense : ses yeux vitrés , dilatés outre mesure , étaient fixés dans le vide ; ses lèvres vacillaient son corps était secoué par un tremblement universel.

Sitôt qu'elle eut repris un peu de calme , l'aveugle se toucha le front comme si elle eût voulu «'assurer qu'elle n'était pas le jouet d'une illusion, la proie d'un rêve :

— Suis-je folle? dit-elle.

Et , s'approchant de nouveau du cadavre , elle reprit la main qu'elle palpa ou plutôt qu'elle étudia avec une attention haletante . i o

Puis , convaincue apparemment de la réalité du soupçon qu'elle avait conçu , elle poussa un cri perçant, prolongé, plein de larmes, un cri singulier dans lequel la joie et la douleur se trouvaient confondues , et elle tomba h genoux les bras tendus vers le ciel :

— Oh ! merci , merci , mon Dieu ! s'écria-t-elle, merci de m'avoir faite aveugle ! Merci pour le don de cette infirmité , qui est devenue pour moi le plus grand de vos bienfaits ! Pardonnez à une pauvre pécheresse ses murmures d'autrefois , quand il vous plut de la frapper de cette affliction bienheureuse, désormais ma joie et mon orgueil.

Sans elle je n'aurais jamais découvert ce que n'ont pas pu voir tous ceux à qui vous avez conservé la vue et qui sont plus aveugles que moi , puisque je sais maintenant ce qu'ils ignorent tous. merci, encore une fois , et soyez béni !

Madeleine, après avoir ainsi rendu grâce au ciel , se dirigea en toute hâte vers la chambre de M. Giraud ; mais celui-ci , qui était accouru au cri qu'elle avait poussé, lui barra le passage.

— Qu'est-ce, Madeleine? ditle vieillard ; que vous est-il arrivé ?

— Ah ! c'est vous , monsieur , répliqua l'aveuglç en lui saisissant les bras et en les lui secouant avec force.

— Moi-même, dit M. Giraud. qui la contem-

plait d'un œil mélancolique en branlant tristement la tête.

Il pensait que la douleur avait altéré sa raison,

— Eh bien! nous ne pleurerons plus maintenant, lui dit-elle ; il n'y aura plus de larmes , plus de désespoir ici ; nous allons tous revenir à notre bonheur de tous les jours , tous , entendez-vous?

M. Giraud fut épouvanté de l'expression de joie presque féroce qui animait la physionomie d'ordinaire si sérieuse de Madeleine. Il n'en fallait pas davantage pour le confirmer dans sa triste supposition.

— Mais , qu' y a-t-il? demanda avec anxiété le vieillard ?

— Il y a, s'écria l'aveugle, d'une voix creuse et presque terrible, que Charles est vivant , qu'il ne s'est pas tué, que le ciel est juste et qu'il nous sera rendu ! Voilà ce qu'il y a monsieur ? n'est-ce pas assez ?

— Mais , ma pauvre Madeleine , reprit le vieillard , et ce corps ?

— - Eh î que m'importe ce corps ? Ce cadavre ? vous dis-je , n'est pas celui de notre enfant.

— Hélas ! dit en soupirant M. Giraud.

— Ah ! je savais bien que vous seriez incrédule tout d'abord , monsieur ; je m'y attendais. Vous vous dites que ce serait un bonheur trop grand , trop inouï , un miracle enfin , et vous ne croyez

pas aux miracles ; eh bien ! asseyez-vous et écoutez-moi: vous allez bientôt partager, non pas mes doutes, mais ma croyance. Je sens que vos genoux fléchissent et que vous êtes tout tremblant. Moi aussi, je tremble, monsieur , mais ce n'est pas de souftrance ou de terreur , croyez-moi , et surtout ne me considérez pas comme folle , car j'ai toute ma raison.

Alors elle lui raconta ce qui venait de lui arriver quand elle avait baisé cette main insensible qu'elle croyait être celle de Charles , et comment elle avait reconnu , en la pressant dans les siennes , qu'elle appartenait à un étranger.

— Vous autres qui avez la vue , ajouta-t-elle , vous croyez qu'il s'agit d'examiner avec les yeux pour décider une question de ce genre. Insensés! vous vous êtes tous trompés. Vous-même avez dit comme lesautres: Voila les habits, lesbijoux, lelin- i ge , le portefeuille de Charles , ce ne peut être que Charles. Moi je dis que ce n'est pas lui qui est là , ^ bien que je ne nie pas ses vêtements ensanglantés , et son portefeuille et tout ce qu'on voudra. Mais i je suis bien sûre , par mon àme immortelle , qu'il j est viyant , qu'il pense à nous dans ce moment , | comme nous pensons à lui , et qu'il pleure sans doute en songeant que nous pleurons sa mort.

Ça , la main de Charles* reprit-elle avec dédain , à d'autres! Que le jcge de paix, le médecin,

les amis , le public aient pu s'y tromper , à labonne heure ; mais Madeleine , c'est autre chose. La main de mon enfant, monsieur , cette main chérie que j'ai tenue si souvent dans les miennes, qu'il m'a tendue pas plus tard qu'hier au soir, quand il m'a dit de l'embrasser. Cette main , j'en connais les détails et les formes mieux que lui-même : elle est gravée dans mon esprit , j'en ai le moule dans mon cœur. Et vous penseriez que je me trompe ! Non , non , monsieur ; je sais ce que je dis ; séchez vos larmes et attendons qu'il revienne. D'ailleurs, regardez-y vous-même ; k présent que vous êtes averti, je suis certaine que vous partagerez toute ma confiance.

Madeleine parlait avec tant de feu et d'enthousiasme, qu'elle parvint sinon k convaincre M. Giraud , du moins à ébranler ses convictions.

Elle fit entrer dans l'âme du vieillard un doute et une espérance.

Il prit une bougie, et, domptant sa répugnance et sa douleur, il examina la main et ce qui restait de l'infortuné, quel qu'il fût, dont la dépouille inanimée reposait sur le lit.

Le résultat de cet examen ne fut ni favorable ni contraire à la découverte de Madeleine. M. Giraud ne savait que décider.

Celle-ci attendait avec une extrême impatience qu'il s'expliquât*

— Eh bien? dit-elle

— Je dis, Madeleine, reprit le vieillard, qu'il est possible que vous ayez raison, mais je vous avoue que je ne suis pas encore convaincu. Dieu sait si je voudrais partager votre foi h ce sujet! et pourtant, il y a tant d'indices, tant de raisons pour admettre que ce malheureux enfant

— N'admettez rien que ce que je vous dis, monsieur, dit Madeleine en se hâtant de l'interrompre, et n'offensez pas Dieu davantage en doutant de sa miséricorde infinie. Ne vous arrêtez pas aux circonstances secondaires, aux preuves du genre de celles qu'ont admises les magistrats pour constater la mort de l'enfant; k ce qu'offre d'extraordinaire, d'inexplicable , un changement de personne comme celui-ci; mais, je vous le répète, voyez la chose en elle-même, ne faites pas attention au reste, et dites-vous bien que ce n'est pas votre neveu qui a porté sur lui-même une main criminelle et qui est couché là devant vous.

D'ailleurs, s'il était mort, ajouta-t-elle, nel'auraisje pas revu à minuit, comme j'ai vu sa mère et son père, et votre pauvre sœur, monsieur, qui sont venus si souvent me visiter dans des moments où j'étais tout-k-fait éveillée? Et puis, Bixiou, n'a pas gémi de la nuit ; et toutes les fois qu'il meurt quelqu'un dans la ftmille , nos chiens ont rempli la campagne de leurs hurlements. Ainsi ont fait

le père et le grand-père de Bixiou, quand les parents de Charles et les vôtres ont quitté cette terre d'exil. Quoi 1 on aurait transporté ici le corps tout sanglant et tout brisé de son maître , et Bixiou serait resté iiisensible, se contentant de japper à l'arrivée des étrangers? Non! non! cela n'est pas possible.

Ces derniers arguments n'étaient pas de nature à produire une bien vive impression sur M. Giraud, esprit ferme et positif, qui ne se payait pas de chimères.

Pourtant tout bien considéré, il ne put se soustraire à la force des autres raisons plus solides qui lui permettaient d'admettre un sentiment tout contraire à l'opinion des gens de loi, du docteur et des amis de Charles.

Il crut aussi remarquer, entre le sujet qu'il avait sous les yeux et son neveu, des dissemblances sensibles, et il s'expliquait qu'elles eussent pu échapper à un premier examen des personnes dont nous venons de parler , pendant lequel les unes étaient sous l'empire d'une douleur sincère et profonde et d'une prévention funeste, et les autres devaient se contenter de l'évidence relative que leur offrait l'ensemble d'une foule de témoignages irrécusables en eux-mêmes.

Il se dit encore, lui, qui avait vécu long-temps dans le monde et qui en connaissait les exigences,

que si, par impossible, et comme il était si consolant pour lui de le croire, un concours inouï de circonstances avait permis à son neveu de se soustraire a l'acquittement de la dette d'honneur qu'il avait contractée envers M. de Yilliers , — on lui avait tout appris , — c'était un bonheur que tout le monde eût été trompé par les apparences, et que ce terrible mystère restât entre lui et Madeleine, les seuls êtres au monde auquel Charles pût faire l'aveu d'un moment de faiblesse, si tant est qu'il eût réellement reculé devant l'horreur d'un suicide.

Toutcelaétait, à vrai dire, bien singulier, bien romanesque ; mais enfin, quelque mystérieuse que fût la substitution qu'avait tout d'abord admise la vieille aveugle, dont l'instinct maternel et la finesse de perception offrait, après tout, des garanties presque irrécusables, il finit par être de son avis.

C'était du reste si consolant pour lui de croire I

Alors il lit comprendre à Madeleine toute l'importance de. la découverte qu'elle avait faite, les conséquences cruelles que pouvait entraîner pour Charles une révélation imprudente, et les deux vieillards se promirent de tenir le secret religieusement renfermé dans leur sein, sans faire des exceptions pour qui que ce fût.

Le lendemain toute la maison prit le deuil. Le

corps de Charles Giraud, ou si l'on veut, celui de rinconnu qui usurpait tant de larmes et de regrets, fut déposé dans la tombe de la famille, au cimetière de B....

Mais l'affaire s'était ébruitée, et les habitants de B.. . . se racontaient, avec effroi, le duel dans tousses détails.

Un cri de malédiction s'éleva'de toutes les poitrines contre la conduite du comte Anatole de Villiers, qui ayant été le provocateur dans la rixe avait proposé de si affreux moyens de réparation.

Quelques mois après les événements que je viens de raconter , M. Plantin, l'honorable maire de la ville de B...., libre dans ce moment de toute tracasserie administrative , causait familièrement de choses et d'autres avec le secrétaire de la municipalité, dans son cabinet particulier, lorsqu'on vmt lui apporter une lettre timbrée du chef-lieu du département.

M. Plantin était de bonne humeur dans ce moment-là, et le secrétaire le trouvait charmant, on sait que notre estimable magistrat ne se mon-

trait jamais plus satisfait que lorsque quelque grande tribulation le raenaçait.

11 est vrai qu'il ne se doutait jamais des choses fâcheuses qui pouvaient lui arriver.

Ainsi qu'on a pu le voir dans les précédents chapitres, avec la prétention naïvement avouée de tout deviner, de tout savoir, de lire dans les consciences , de sonder, comme dit l'Écriture, les reins et les cœurs, cet homme public se laissait toujours surprendre par les événements, qui avaient le mauvais goût de se réaliser, en toutes circonstances, dans un sens diamétralement contraire à ses prévisions.

Toutes les leçons de ce genre qu'il recevait, loin de le corriger , semblaient être pour lui des encouragements h entasser prédictions sur prédictions.

Il ressemblait à ces joueurs qui luttent avec un acharnement désespéré contre une veine interminable, et qui considèrent les coups qu'ils viennent de perdre comme autant de raisons péremptoires pour jeter de nouvelles sommes dans la gueule ^béante de la série adverse.

Lesjoueurs entêtés se ruinenten suivant ce fatal système ; M. Plantin , lui, y gagnait simplement la réputation d'homme ridicule.

Mais comme il avait trop bonne opinion de luimême pour supposer jamais chez les autres des

idées et des préventions qui ne lui auraient pas été entièrement favorables, cette disgrâce n'existait pas pour lui.

Elle n'était pas de nature d'ailleurs à compromettre ses petits projets d'ambition , qu'il continuait de caresser dans son for intérieur avec une extrême complaisance.

Je ne sache pas que le titre d'homme ridicule nuise jamais, de nos jours, aux gens qui veulent arriver à quelque chose. Le ridicule est redouta* table pour les esprits délicats et susceptibles , qui sentent plus vivement que les autres ses atteintes. Les sots , qui ne sentent rien , n'y prennent pas garde et font leur chemin.

La lettre officielle était là sur la table ; M. Plantin ne se pressait pas de l'ouvrir.

— Tenez , moucher, dit-il nonchalamment, en la jetant devant le secrétaire, brisez ]'enveloppe et voyez de quoi il s'agit.

Il y avait des jours oii il se comportait en vrai sybaryte.

— C'est une lettre de M. le préfet , dit le secrétaire.

—Ah 1 répondit M. Plantin, qui prenait, k l'égard de la dépêche , des airs qu'il n'aurait eu garde de reproduire en présence du haut personnage qui l'avait signée.

Le secrétaire lut , avec attention , le contenu de

la lettre , et , quand il eut fini , il la présenta au maire :

— Il s'agit, dit-il , d'une affaire assez grave , M. le maire; veuillez en prendre connaissance vous-même.

— Grave, dites-vous ? reprit M. Plantin en quittant sa pose abandonnée. Qu'est-ce donc ?

— Voyez , dit le secrétaire, pour épargner a son patron et à lui-même une série de suppositions fausses et inutiles.

— Serait-ce...?

— Lisez î ajouta impassiblement l'employé.

Le maire fut obligé de refouler dans sa poitrine toutes les hypothèses absurdes qui avaient été sur le point de s'en échapper.

Le secrétaire, pendant que le magistrat était occupé à la lecture delà lettre, le considérait d'un œil plein d'intelligence et de pénétration; une imperceptible nuance d'ironie se mêlait a l'expression douce et mélancolique de sa physionomie.

C'était un pauvre jeune homme pâle, chétif, souffrant , qui ne manquait ni d'esprit ni d'instruction.

11 était décemment vêtu , mais il était évident que ses vêtements dataient de très-loin et qu'ils ne s'étaient conservés en assez bon état que par des miracles de soins et d'attentions.

Il devait remploi de secrétaire , qui lui valait

quatre cents francs par an, à la protection de M. Plantin dont il élevait les enfants.

Cette famille bourgeoisement orgueilleuse, lui fesait payer bien cher le revenu de ses leçons et de son emploi au moyen duquel il subvenait à tous ses besoins et à ceux de sa sœur , jeune personne douce et modeste, avec laquelle il vivait dans une situation voisine deUindigence.

Cette place à la mairie , dont il ne pouvait se passer, était pour le pauvre jeune homme une source de déboires et de misères.

Il se trouvait, grâce à elle, comme isolé au milieu de la jeunesse de B...., dont il ne partageait , 4u reste, ni les goûts bruyants, ni les inclinations batailleuses et brutales.

Les démocrates le traitaient de valet du pouvoir.

Les légitimistes ne voyaient enlui qu'un dangereux révolutionnaire, et ses amis politiques, loin . de le soutenir , ne l'épargnaient pas davantage. Les uns disaient:

— Qu'a-t-il fait, pour qu'on lui ait donné cet emploi lucratif? — 400 francs par an ! •— L'avezvous vu se montrer dans les moments difficiles ? Quels services a-t-il rendus ? Quelle est sa capacité? Vrai, legouvernement fait des choses !

Les autres, riches et haut placés, le regardaient de haut en bas.

Le visage épanoui de M. Plantin avait reflété,

pendant la lecture de la lettre du Préfet, une foule de couleurs : il s'était montré tour à tour blanc, jaune, cramoisi, violet, sans compter les nuances intermédiaires :

— Voilà, dit-il, une tuile qui nous tombe sur la tête. Quel homme ! il prétend'que le gouvernement du roi se préoccupe des choses qui se sont produites pendant cette année de malheur dans notre ville. Il me fait sentir qu'il est étrange et

fâcheux de voir B se placer en dehors du

mouvement général des esprits , dont la tendance est à la conciliation et à la paix ; il désire connaître les causes d'une situation aussi anormale.

B doit cesser d'être un foyer de querelles et

de désordres. Il ne faut pas que les villes voisines continuent à recevoir un aussi mauvais exemple. Il sait — qui diable l'a instruit de cela ? — que le nommé Simian, un habitant de B — , a failli être assommé a coups de bâton par trois ouvriers de la ville, par suite d'une querelle de cabaret, dans un endroit écarté, et qu'il n'a dû son salut qu'à l'intervention d'un étranger qui a fort heureusement empêché un assassinat dese commettre. Il me rappelle la mystérieuse et terrible affaire de M: le comte de Villiers et de Charles Giraud, le suicide de ce dernier, les rixes qui ont précédé et suivi cette catastrophe, et il a l'air de vouloir en faire peser sur moi la responsabilité. Cela est un peu

fort ! Il ajoute , il est vrai , que les idées qu'on a conçues contre la municipalité de B au ministère de l'intérieur, et qui lui ont valu de pressants avis de la part de S. Exe. relativement à notre commune, sont sans doute l'effet de rapports exagérés ou controuvés, et il espère que, dans la réponse que je vais lui adresser, je n'aurai pas de peine, en précisant mieux les faits et en les appuyant de documents authentiques, à dissiper les préventions fâcheuses qui planent sur toute cette affaire. Voilà ce qu'il me dit !

— Je le savais, M. le Maire, dit le secrétaire, je venais de lire la lettre.

— Si vous le saviez, pourquoi me laisser égosiller? dit le magistrat de mauvaise humeur.

Le jeune homme courba la tète sous cet injuste reproche et se tut, attendant que M. Plantin se décidât à prendre une détermination.

Mais le Maire n'était pas, comme on sait, l'homme des grandes crises ; le digne magistrat perdait facilement la tôte dans ces sortes d'occasions.

II se leva et se mit h arpenter a grands pas le cabinet.

— Lui répondre ! disait-il, — lui donner un récit circonstancié des événements avec les pièces à l'appui ! — dissiper les préventions ! — Rien que cela! Allons, Monsieur, allons, reprit-il en se tournant vers son secrétaire, nous n'avons pas de

temps à perdre ; il faut mettre la main à cette réponse.

— Je suis prêt, Monsieur le Maire, dit froidement le Secrétaire.

— En effet, il avait pris sa plume et réuni devant lui une masse de feuilles de papier.

11 regardait M. Plantind'un air qui voulait dire

— Dictez, je ne perdrai pas une syllabe de vos précieuses paroles.

Mais M. Plantin ne savait par où commencer son mémoire justificatif. Il dicta quelques phrases , les relut , les trouva absurdes comme elles Tétaient en effet, et froissa avec rage la feuille qui les contenait.

— Essayez, dit-il au jeune homme ; peut-être serez-vous plus heureux que moi. Je ne sais plus où j'en suis.

Le secrétaire recueillit un moment ses souvenirs et se mit a écrire.

Mais a peine avait-il tracé deux ou trois lignes, que cédant à un accès d'impatience fébrile, le Maire lui enleva le papier pour lire ce qu'il avait écrit. Il jeta les yeux dessus et le lui rendit sans l'avoir lu.

— Ils me tueront ! s'écriait M. Plantin,en serrant les poings ; ils me tueront ! mais je ne céderai pas. Ils veulent que je donne ma démission, c'est sûr ; ils ne sont pas encore au bout cependant, je leur

livrerais plutôt ma tête. Le Préfet s'entend avec eux ; ingrat Préfet qui oublie tout ce que j'ai fait pour le gouvernement et pour les bons principes !

Il s'interrompait ensuite, reprenait l'écrit des mains du Secrétaire et ne lisait pas plus que les premières fois. Son agitation était passée à Tétat maladif.

Enfin, le jeune homme prit en pitié les angoisses ûe son burlesque patron.

— M. le maire , lui dit-il , je crois qu'il serait plus convenable de faire, vous ou moi , cette lettre à tête reposée ; car elle sera longue et pleine de délails. Si vous le désirez , je m'en occuperai ce soir. Les faits sur lesquels M. le préfet désire être éclairé me sont parfaitement connus, et j'espère les présenter de manière à lui prouver que les malheurs dont il est question dans sa lettre, ne doivent être imputés ni à la négligence, ni au mauvais vouloir de l'autorité locale.

M. Plantin commença à respirer en entendant son secrétaire parler avec tant de calme et de confiance.

Ce n'est pas qu'il songeât a yoir dans ce pauvre garçon , si timide et si humble, si opprimé par le malheur , un homme bien supérieur à lui sous le rapport de l'intelligence.

M. Plantin n'avait garde de laisser entrer une pareille idée sous son crâne épais.

Qai, lui, Plantin, le maire de B...., lui, âigible, lui , futur chevalier de l'ordre royal de la Légiond'Honneur, lui , propriétaire , ayant trente mille livres de rente au soleil , se croire inférieur à ce pauvre diable ! A d'autres !

n profitait des connaissances , de Tesprit , de la plume, des bons avis de son secrétaire ; il se donnait le plaisir de l'humilier de temps à autre; mais le comparer k lui 1 c'est folie d'émettre une pareille supposition.

M. Plantin ne croyait pas même lui devoir quelque chose.

— Vous aurez soin de ne pas trop vous précipiter dans les nuages , lui dit-il , M. le préfet est un esprit exact; mais , d'un autre côté , ne soyez pas trop sec, car je sais qu'il aime le beau style. Ni trop, ni trop peu, m'entendez-vous? Ah ! si j'avais la tête à moi I

— Soyez sans crainte, M. le maire , je me bornerai à l'exposition aussi claire et aussi complète que possible des faits. Si vous trouvez d'ailleurs quelque chose à changer où à ajouter dans mon travail , vous serez le maître de le modifier à votre fantaisie.

— C'est très-bien ; et quand me l'apporterezvous?

— Demain, vers midi ; je travaillerai cette nuit.

— Et les documents qu'on vous demande ?

— Ils sont là ; il n'y a qu'un très-petit nombre de pièces. Je regrette seulement , pour ce qui est de l'attentat dont Simian le lutteur a failli être victime, de ne pas connaître le nom de son libérateur. Simian n'a fait que l'entrevoir, il a perdu connaissance un moment après Tarrivée de cet homme. Il a déclaré seulement que l'étranger était vêtu d'une veste en gros drap de couleur sombre, qu'il portait un grand chapeau de feutre rabattu sur les yeux, et qu'une espèce de châle rouge s'enroulait autour de son cou et lui cachait le bas du visage. Du reste, Simian fait le plus grand éloge de cet individu, qui a déployé, à ce qu'il paraît, dans sa lutte avec les auteurs du guet-apens , un courage , une énergie extraordinaires.

Le secrétaire n'avait pas fini ces paroles, qu'on entendit trois coups frappés à la porte du cabinet, et que, sur l'invitation d'entrer faite par le maire, un jeune homme d'une taille avantageuse , dont l'extérieur et le costume s'appliquaient avec une complète exactitude au signalement donné par Simian de celui qui avait, au péril de sa vie , empêché ses assassins de l'achever, se présenta le chapeau à la main et salua avec simplicité.

— Que désirez-vous? dit M. Plantin , qui, à la vue d'un étranger , s'était hâté de remettre sur son visage ce masque de majestueuse bienveillance que nous lui connaissons.

Le jeune homme venait demander un visa pour mettre ses papiers en règle. Sur son passeport étaient écrits les noms de Pierre Maugel. il était né en Belgique et exerçait la profession d'ébéniste.

Sans doute à cause du froid très-vif qui régnait, il avait adopté Tusage du cache-nez. Le sien était d'une magnifique ampleur ; du reste les traits de cet homme étaient beaux et réguliers, bien que son visage, dont une barbe épaisse et un peu inculte cachait une partie , parût flétri et amaigri par des souffrances morales et physiques.

Le maire et le secrétaire ne pouvaient s'empêcher de tressaillir quand ce jeune ouvrier fixait sur l'un d'eux son œil noir animé d'un feu sombre, et dont l'expression avait quelque chose d'égaré et de sauvage.

La parole de l'étranger était grave et lente, ses manières paraissaient distinguées, ce qui n'avait rien de surprenant à côté de M. Plantin dont la personne était bien l'antipode de l'élégance.

Quand cet ouvrier eût disparu, le magistrat se tourna vers son secrétaire et lui dit :

— Il me semble que j'ai vu cette figure-là quelque part.

— Moi aussi , répondit le jeune homme , qui n'avait pu se défendre d'une étrange émotion pendant cette courte apparition.

Mais il n'en dit pas d'avantage, pour éviter

l'ennui des divagations auxquelles se serait livré son patron , s'il lui eût fait part des souvenirs que la présence de cet homme avait rappelés à son esprit.

Le lendemain le rapport fut prêt , le surlendemain il se trouvait sur le bureau de M. le préfet. Le premier fonctionnaire du département s'attendait à recevoir un récit sorti de la plume de M. Plantin. En sa qualité d'homme d'esprit et d'amateur de curiosités littéraires, le préfet prisait singulièrement les authographes du maire de B.., dont la grotesque faconde le divertissait infiniment.

Cette fois , il fut désappointé ; le rapport était parfait de convenance , simplement écrit et bien raisonné.

— Il paraît , se contenta de dire le préfet à son chef de cabinet, employant une expression toute Voltairienne , que M. Plantin a trouvé un blanchisseur.

Pendant que le maire de B et son secrétaire

s'occupaient de la lettre du Préfet, notre ancienne connaissance Simian venait s'installer , avec son ami Lerouge , à une table du café de Minerve.

Le braconnier avait la tête empaquetée et un bras «lécharpe. Ainsi qu'on vient de l'apprendre, il avait failli être victime , peu de jours auparavant, d'un affreux guet-apens , et il n'avait dû la vie qu'à l'intervention d'un libérateur inconnu qui avait mis en fuite les assassins et dont, à son grand regret, il se rappelait à peine les traits.

Simian fut aussitôt entouré par les habitués ; «'était sa première sortie.

— Ah! vous voilà, Simian, dit la mère Galibert; il paraît qu'on vous a bien accommodé cesjours^i. Je vois avec plaisir que ça doit aller mieux, puisque vous voilà.

— Hé ! répondit le mauvais sujet, je ne suis pas encore guéri entièrement; mais que voulez-vous, mère Galiberl , M. Bertrand m'a dit que je pouvais aller faire une petite promenade, au bon du jour, et comme je me suis senti un peu fatigué, je suis entré au café.

— Vous avez bien fait de venir nous voir, dit la maîtresse de l'établissement , bien qu'au fond elle se souciât assez peu, je le présume du moins , de l'honneur que lui procurait cette visite.

Simian se fit servir une fiole d'eau-de-vie et deux petits verres , un pour lui , un autre pour Lerouge.

— Ah ! çà , j'espère que vous ne ferez pas de bêtise , dit encore la mère Galibert , étonnée de

voir un malade se mettre à un tel régime. Est-ee que y sûouiâ-t-elle en riant , ça entre dans les ordonnances de M. Bertrand ?

— Non , ma bonne mère Galibert , dit Simian , d'un ion piteux et comme s'il eût demandé grâce pour sa fredaine ; il m'a recommandé au contraire de ne pas boire; il m'a même défendu de fumer. Mais, que voulez-vous^ voilà huit jours que je n'ai pas pris la moindre goutte de recon-* fortant , et que je n'ai pas senti dans ma bouche le moindre flocon de fumée. Je commençais à souffrir horriblement, c'était à n'y plus tenir; je sens que ça me fera du bien.

— A votre aise , dit la mère Galibert , en soupirant comme pour dire :

Quel marrias I

Et Simian avala son premier petit verre.

Ce qui paraissait de laâgure du colosse, sous les bandes et les compresses , rayonna d'une joie pure et suave.

Il fit claquer sa langue et goûta un moment en silence l'agréable sensation que lui causait l'absorp^ tien de l'affreux liquide dont il venait d'humecter son gosier ; puis, s'adressant à son compagnon qui s'était attablé en face de lui , il lui dit :

— Ainsi , cet homme qui a tiré du Gonr la petite Fanny avait , dis-tu , une grande écharpe rouge autour du cou; cette écharpe lui cachait une

partie du visîige : il portait un large chapeau gris ; il était vêtu d'une blouse et d'un pantalon rayé ?

— Encore une fois , oui, dit Lerouge : je l'ai vu cheminer presque en courant du côté de la colline ; il était ruisselant d'eau ; il allait sans doute changer de vêtements.

— C'est mon homme, ditSimian. Voilà un particulier qui ne boude pas , M. Achille, ajouta-t-il , en s'adressant à notre faux brave, qui se trouvant dans le café s'était rapproché d'eux.

— De qui parlez-vous ? dit Mulot.

— Eh, diantre I de celui qui m'a sauvé la vie.

— Qu'a-t-ilfait?

— Vous n'avez donc pas entendu ? dit Simian , avec humeur : on vient de vous dire qu'il s'est jeté dans le Gour du haut du rocher pour pêcher une petite fille qui se noyait.

La mère Galibert posa un moment son ouvrage sur ses genoux.

—Voilà, dit-elle, le second enfant qui a failli périr dans le Gour cette année. Que vous dirai-je? il y a des parents bien imprudents 1 Ne rien recommander aux enfants ! Quand les miens étaient petits, ils se seraient bien gardés d'aller jouer de ce côté-là. Il ne faut qu'un faux pas, qu'une distraction pour se laisser choir dans la rivière, et ces maudits enfants sont enragés pour se tenir près du précipice. Aussi pourquoi ne place-t-on pas une clôture de quelque chose au haut de la rampe?

Et VOUS dites , reprit la mère Galibert, en s'adressant à Simian , que la petite a été retirée de l'eau par le même homme qui a mis en fuite vosassassins?

— Oui, mère Galibert, répondit le braconier; c'est lui, ça ne peut être que lui. Ah ! si vous aviez vu ça , M. Achille ! Quel dommage que la fuite de mon sang m'ait fait perdre connaissance au plus beau moment I Celui-là , je vous en fiche mon billet , tape dur.

— Racontez-nous donc cette affaire, dit Achille.

Simian ne se fit pas prier.

— Vous savez, dit-il, que je fusprisàrimproviste; que j'ai eu la tête fendue d'un coup de bâton, et le poignet droit percé d'un coup de couteau, avant d'avoir pu me reconnaître. Brigands d'étrangers î J'étais déjà à terre et baigné dans mon sang, quand un cri de menace terrible, — il me semble que je l'entends encore, — a fait retourner la tête à celui qui m'avait mis le genou sur la poitrine et qui allait me saigner. D'un coup de pied, l'assassin a été lancé à dix pas. Mon libérateur s'est emparé^ du poignard que le gredinavaitlaissé tomber, puis il s'est jeté sur un des brigands que sa brusque attaque avait un moment effrayés, et il lui a arraché le bâton qu'il tenait à la main : a Misérables I leur a-t-il dit , vous rendrez compte à Dieu de ce meurtre ! que vous a fait cet homme ?» Ce que je

— no —

leur avais fait, bon Dieu ! ces voleurs savaient que j'avais gagné un prix de lutte Tâvant-veille , et ils voulaient me prendre mon argent ; voilà ce que je leur avais fait I Mais les autres en voyant qu'il était seul , se sont bientôt rassurés ; ils n'étaient pas mou , eux aussi. La bouche pleine d'imprécations et de menaces , ils sont tombés sur lui tous trois ensemble ; deux d'entre eux étaient armés de leurs couteaux, le troisième d'un bâton. Quel branlebas 1 Mon brave inconnu les a reçus à coups de gourdin ; en voilà un qui manie le bâton 1 Alors , peu à peu, je me suis senti défaillir, je n'entendais plus que comme dans un rêve leurs cris de rage et de douleur, et le bruit des coups qu'ils se donnaient ; puis j'ai tout-à-fait perdu connaissance. Quand je suis revçnu à moi , j'étais dans ma chambre , sur mon lit. Lerouge était près de moi ; j'ai demandé mon sauveur, il m'a dit qu'il avait disparu après m'avoirremisauxgensdumoulin.Sansdoute, après avoir défait les assassins, il m'a transporté jusquelà. —M. Achille, mère Galibert, je suis un vaurien, un mauvais sujet , je le sais ; mais j'ai une âme. Si cet homme venait à moi et qu'il me dit : « Donne moi tout ce que tu possèdes , » je le lui donnerais ; s'il me disait : « Jette-toi dans le feu , » je m'y jetterais. J'irais pour lui tout malade que je suis, jusqu'au bout du monde , à pied , s'il le désirait ,

pour aller lui chercher n'importe quoi : un étui de cigare , une bouteille de cognac. Et dire que je n'ai pu encore lui témoigner ma reconnaissance f Dire même que je ne le reconnaîtrais pas peut-être si je le revoyais dans un autre costume I

— C'était un brave, dit froidement Achille Mulot, qui ne devait pas avoir l'air de s'étonner d'un acte de courage et de dévouement.

— Pour le bourreau , s'écria Simian , dont Toeil visible s^alluma de colère. Eh bien ! reprit-il avec plus de douceur en s'adressant à Mme. Galibert , c'est encore lui qui a sauvé la petite Fanny. Quel particulier !

Le même jour, dans la soirée, la ville de B

était sens dessus dessous , à une heure où , d'ordinaire, elle est plongée dans le silence et l'obscurité.

On sonnait le tocsin , les tambours de la garde urbaine battaient la générale, et les habitants, munis de torches et de lanternes , se dirigeaient vers le bas plateau, où une grande scierie , l'établissement industriel le plus considérable du pays , était la proie des flammes. Le maire s'était rendu sur le théâtre du sinistre avec les principales autorités et la force armée dont il pouvait disposer. Mais le pauvre M. Plantin , tiraillé en tous sens, recevant vingt conseils à la fois, ne sachant à qui entendre, ûe prenait aucune résolution. Si Cerise et le bri-

gadier de gendarmerie ne s'étaient pas mis en devoir d'organiser un va et vient de seaux et de cruches, de la rivière a l'établissement incendié, et de faire jouer la pompe unique dont disposait la commune et qui heureusement fonctionnait asez bien, rien ne se serait fait et Tincendie aurait accompli son œuvre en toute liberté. Les jets vigoureux de la pompe commençaient à maîtriser le feu , dans les pièces inférieures du principal bâtiment de la scierie , lorsqu'une fenêtre du troisième étage de la maison s'ouvrit avec fracas et une jeune fille, à demi nue, s'y montra, en étendant les bras en signe de désespoir, implorant un secours qu'il semblait impossible de lui porter.

Tous les cœurs se serrèrent à ce spectacle.

— C'est Jeannette, la fille de Mathieu, le contremaître ! disait-on.

— Oui , c'est là qu'ils sont logés.

— Et où est le père ?

— Il est allé à Marseille faire des achats.

— Pauvre petite , elle n'a pas treize ans 1... mourir ainsi !

— Elle est perdue ! pauvre père I

— Comment la sauver ?

En ce moment un groupe de travailleurs se rapprocha de la maison en flammes. Ceux qui le composaient firent signe à la jeune fille de tenter la descente par l'escalier ; mais l'enfant ne com-

prenait rien et continuait à pousser des cris déchirants.

Une épaisse colonne de fumée rayant un moment enveloppée , il y eut dans la foule une impression générale de terreur.

— Des échelles! des échelles et des cordes ! cria Blanchard d'une voix tonnante.

Il s'était réuni à un noyau d'habitants près de la maison incendiée, et, parmi ceux-ci, se trouvaient Slmian et Achille Mulot.

— C'est vrai , M. Blanchard , dit Simian ; nous réunirons les échelles et nous essayerons d'aller jusqu'en haut.

— Qu'on se dépêche ! criait Blanchard : elle est peut-être déjà a moitié étouflée , une minute de retard peut causer sa perte.

On apporta des échelles que des voisins s'étaient empressés de livrer, on les lia fortement les unes aux autres et on les posa contre la maison ; mais l'ensemble des degrés qu'elles fournirent n'atteignaient pas jusqu'au troisième étage.

Il fallut les remettre à terre et en .attacher une déplus. L'opération avait pris' du temps et les angoisses de la multitude étaient d'autant plus poignantes que Jeannette ne donnait plus signe de vie.

Enfin , l'échelle fut de nouveau dressée , Blanchard s'y cramponna le premier et monta résolument.

— Pourquoi suis-je tout éclopé? dit Simianà Achille. J'aurais, du moins , pu rendre à un autre le service qui m'a été rendu l'autre soir ; mais vous, M. Achille , qui êtes bien portant, qui avez les mains et les pieds libres , vous n'auriez pas dû laisser à M. Blanchard l'honneur de sauver l'enfant de Mathieu. Vrai, ajouta-t-il, avec un sentiment d'amertume et un accent de reproche qui fit monter le sang aux joues du faux crâne, je ne sais pas ce que je donnerais pour vous voir monter à sa place. Tenez-lui du moins Téchelle commeil faut 1

Blanchard était à peine arrivé à la hauteur du premier étage, qu'une voix claire et vibrante sortie de la foule, fit entendre ces mots :

— Ne montez pas davantage, arrêtez-vous, sur votre vie ! La jeune fille sera sauvée.

Blanchard se retourna et chercha des yeux celui qui lui parlait de la sorte. Alors il vit un homme ^ armé d'un fort levier en fer, s'avancer vers la porte d'entrée de la maison , la frapper k coups redoublés et l'enfoncer en fesant bientôt éclater les pierres qui la rattachaient aux murs.

Cet homme , dont le cou était caché dans cet ample châle rouge qui avait laissé des souvenirs ineffaçables dans la mémoire de Simian , s'élança dans la maison en flamme, relevant l'écharpe sur son visage et abaissant son chapeau sur ses yeux.

Derrière lui la porte vomit un épais nuage de famée.

— C'est lui I s'écria Simian ; toujours lui ! je le verrai enfin I

Blanchard , ne croyant pas possible le passage par Fescalier que tentait l'inconnu , continua de monter avec précaution ; mais l'échelle tremblait à chacun de ses mouvements et vacillait d'une façon horrible.

— Tenez ferme, M. Achille, dit Simian qui , de sa main gauche , la seule dont il pût se servir, avait lui-même saisi fortement l'échelle. Quel dommage que ce ne soit pas vous ou moi I

— Parle pour toi, brute , pensait Achille Mulot.

— C'est lui, M. Achille, c'est lui , vous dis-je / qui a enfoncé la porte et qui est entré au milieu de cet enfer ; que le bon Dieu le protège !

Blanchard montait toujours; il était arrivé aux fenêtres du deuxième où il se trouva assailli par deux jets de flamme , lorsque la foule fit entendre une clameur immense

On avait vu paraître à la fenêtre du troisième étage l'homme au châle rouge ; dans une éclaircie de la fumée, il avait fait un signe de la main pour rassurer les spectateurs , puis il s'était penché en dehors pour voir si l'échelle était toujours à sa place.

— Descendez-donc, cria de nouveau l'étranger k Blanchard : voulez-vous faire trois victimes?

Blanchard, se résignant, prit le parti de céder aux exigences de l'inconnu. Pourtant ne voulant pas que sa bonne volonté fût tout-k-fait perdue, il descenditseulement jusqu'à l'extrémité supérieure de la première échelle, et, pour empêcher de trop grands mouvements dans les autres , il se cramponna vigoureusement à un anneau de fer scellé dans le mur.

De la sorte , il diminuait pour celui qui allait se confier, chargé d'un fardeau, à la voie tremblante sur laquelle il n'était monté lui-même qu'avec une grande circonspection, les chances périlleuses de la descente, bien autrement difficile et dangereuse que la montée. Il se proposait , comme il le fit en effet, de ne descendre que lorsque l'étranger ne se trouverait plus sur les degrés supérieurs de réchelle.

La foule comprit sa pensée et l'applaudit.

Mais l'attention universelle fut bientôt absorbée par le drame terrible qui se jouait au troisième étage de la maison en flammes. L'étranger était debout sur l'appui de la fenêtre ; il soutenait sur son bras gauche la jeune fille évanouie , et de la main droite il semblait se tenir à l'espagnolette.

Un frisson de mort circula parmi les spectateurs lorsqu'on le vit présenter la face à la chambre , et, n'ayant plus qu'un pied sur la fenêtre, chercher l'échelon avec l'autre pied. On s'aperçut bientôt

qu'il avait noué une corde k l'espagnolette et qu'il la tenait serrée entre ses dents. C'était un moyen desalut qu'il s'était réservé dans la prévision de quelque accident pendant qu'il chercherait à s'établir sur l'échelle et à la saisir de sa main droite , instant décisif où sa vie et celle de la jeune fllle dépendaient du hasard, d'une distraction, du moindre frémissement de ses nerfs.

Enfin, il lâcha la corde et il descendit lentement.

Quand il fut arrivé au niveau du sol , il déposa à terre son fardeau ; il leva les yeux au ciel avec une énergique expression de reconnaissance et appuya sa main sur son cœur.

Blanchard , Simian , Achille , tous ceux qui se trouvaient près de lui restèrent muets de respect et d'admiration devant cet homme qui venait d'accomplir avec une aussi admirable sang-froid ce bel acte de dévouement.

Son aspect était, du reste, effrayant.

Il portait sur son visage noirci , sur ses cheveux, sa barbe et ses habits en désordre, sur ses mains brûlées et meurtries, dans ses yeux sanglants, les traces terribles de son passage dans la redoutable spirale de l'escalier embrasé.

Personne ne pouvait le reconnaître dans cet état.

— Donnez vos soins à cet enfant , dit-il.

— Et vous, monsieur ? lui dit Blanchard, les larmes aux yeux. 42

— Moi , je n'ai besoin de rien, répondit-il , d'un ton grave et lent.

Comme les assistants se disposaient à lui demander son nom et à lui exprimer les sentiments de sympathie qu'il leur avait inspirés, un fracas horrible se fit entendre.

Les étages de la maison et la toiture s'abîmaient.

L'étranger profita de cet incident pour se perdre dans la foule.

Simian et Blanchard demandèrent en vain de ses nouvelles de tous les côtés.

— L'avez-vous vu? dit Blanchard au lutteur, qu'il avait rejoint après maintes recherches infructueuses.

— Non, M. Blanchard ; mais je le reverrai , je vous le jure ou bien je perdrai mon nom. C'estlui qui m'a sauvé la vie l'autre jour, j'en ai la conviction.

La chute de l'intérieur de la maison mit fia aux alarmes des voisins et à l'incendie. Quelques jets de la pompe suffirent pour le maîtriser tout-à-fait de ce côté et de celui du magasin.

La petite Jeannette fut recueillie saine et sauve parles amis de son père, et M. Plantin put se figurer , encore une fois , qu'il était le sauveur de sa patrie.

A quelque temps de Ik , une terrible inondation désola la charmante contrée ou se passait notre petit drame, il y a déjà bien des années.

Les réservoirs des hauteurs voisines, grossis par les pluies et la fonte des neiges, débordèrent de toutes parts, et il arriva que le ruisseau pittoresque et utile, — deux adjectifs qui frémissent jie se trouver côte à côte, — le charmant ruisseau qui traverse la commune administrée alors un peu par M. Plantin et beaucoup par le hasard , se changea en torrent dévastateur.

La cascade aux eaux argentées dont B

est si justement fîère, fut transformée en cataracte ; tous les bas quartiers de la ville furent envahis.

Dans cette circonstance , l'étranger que nous avons vu déjà à l'œuvre, se multiplia pour secourir les habitants en détresse , il exposa vingt fois sa vie pour sauver celle des autres.

Puis les loups ravagèrent le territoire ; et il fut décidé qu'on organiserait une battue pour mettrefin aux déprédations sans nombre de ces animaux.

Le garde-Kîhasse du comte de Villiers, qui se

piquait d'être de première force en louveterie, en eut la direction.

Quant au comte, il ne voulut se mêler de rien et il y assista seulement en curieux. Plusieurs centaines de chasseurs divisés en deux troupes , celle des tireurs et celle des traqueurSy cernèrent le bois où les bêtes malfaisantes étaient soupçonnées d'avoir cherché un refuge.

Il arriva que la plupart des loups devinèrent le piège que leur tendaient les traqueurs. Ils comprirent que le danger devait être moindre k l'endroit où Ton fesait le plus de bruit, et s'élançant bravement au milieu des paysans, ils gagnèrent du pays.

Le comte se tenait dans la forêt, loin de la portée des tireurs dont il ne se souciait pas de tenter la maladresse, et à quelque distance des traqueurs dont les cris, les contorsions , l'enthousiasme et l'effroi, l'amusaient. Il avait pour toute arme un couteau de chasse retenu dans sa ceinture de cuir verni.

En entendant les coups de fusils, il secoua la tête comprenant , à l'intervalle des détonations, que la chasse était manquée.

— Les maladroits, se dit-il, ont tiré avant que les animaux fussent parfaitement à découvert Sans doute les loups vont revenir sur la voie.

À peine avait-il achevé son exclamation qu'il

entendit un froissement significatif dans les buissons, à quelques pas de lui. Il se retourna et vit un loup énorme que la peur avait rendu furieux, et qui. la gueule béante, s'avançaitVers lui, en rampant, avec des allures menaçantes. Les yeux de la béte fauve brillaient d'un éclat sinistre dans la pénombre de la forêt.

M. de Villiers n'eut que le temps de saisir son couteau.

Le loup se jeta sur lui et le renversa, bien que Pintrépide jeune homme eût enfoncé avec force sa lame dans le poitrail de la bête.

Le comte était infailliblement étranglé et déchiré sans l'arrivé de l'inconnu au châle rouge, que la Providence conduisit auprès de lui dans ce moment, où il se trouvaitdansunepositionaussi désespérée.

L'étranger jugea qu'il n'y avait pas de temps à perdre, qu'un second coup de couteau pourrait ne pas achever l'animal, et que le comte était perdu si le loup n'expirait pas k l'instant.

Alors il prit entre ses deux mains le cou de la bête qui hurlait affreusement et le serra d'une étreinte herculéenne, dans ses doigts de fer.

Le loup, en mourant lâcha prise et le comte fut dégagé. Il se releva sur ses genoux et épuisé par la lutte qu'il venait de soutenir, il se laissa tomber haletant au pied d'un arbre près du cadavre de ranimai étouffé , sans pouvoir remercier son libé-

rateur, qui après cet exploit digne des temps fabuleux , s'était éloigné en silence et avait disparu à travers les arbres.

Le lecteur a compris que le mystérieux personnage qui prodiguait ainsi sa vie pour servir ses semblables, et qui, en peu de temps, avait donné des preuves si éclatantes et si nombreuses de courage et de dévouement, n'était autre que Charles Giraud , mort pour tout le monde depuis long-temps, excepté pour son oncle et la vieille madeleine.

C'était lui , en effet, qui était revenu secrètement au Pin-vert, après plusieurs mois d'une existence errante et bien triste. Il y vivait dans le plus profond isolement, ne sortant guère que la nuit, à moins qu'il ne fût sollicité à se trouver quelque part, pendant le jour, par suite d'un événement extraordinaire tel que ceux où il s'était montré si grand et si généreux. — Pourquoi Charles n'avait-il pas fait connaître son retour dans le pays à Blanchard et à Cerise? Pourquoi laissait-il ces excellents amis dans l'ignorance de

son sort?— La réponse à ces questions est facile : C'est que le malheureux jeune homme avait honte de vivre, qu'il se croyait toujours engagé d'honneur à payer la dette qu'il avait contractée envers le comte de Villiers et qu'il espérait à chaque instant trouver une fin glorieuse, dans les périls auxquels il s'exposait, avec une intrépidité toujours croissante. A ses propres yeux il n'était qu'un condamné à mort, profitant d'un simple sursis à l'exécution de sa sentence et rougissant de le faire un peu trop durer.

Pourtant il finit par comprendre qu'il lui était impossible, dans l'intérêt même de son secret, de garder plus long-temps l'incognito à l'égard de ses deux amis, et il les invita par un billet, à se rendre au Pin-vert, le soir même du jour où grâce à une heureuse rencontre il avait sauvé la vie à son ennemi, attaqué par un loup énorme, pendant la chasse.

Après les premières effusions de l'amitié, seul avec son oncle, Madeleine, Blanchard et Cerise, le proscrit raconta en ces termes ce qui lui était arrivé le jour où il aurait dû consommer son suicide.

— Vous vous rappelez , mes amis, dit Charles , les lettres que j'écrivis à chacun de vous, la veille de mon départ. Ces lettres étaient l'expression vraie de mes sentiments et de ma pensée, mais ma résolution ne s'y trouvait pas nettement indiquée.

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