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J'étais bien fermement décidé à suivre jusqu'au bout la ligne que m'indiquait l'impérieuse loi de Tbonneur, et, avant de quitter la vie d'une façon aussi déplorable , j'avais considéré comme un devoir sacré de vous adresser, à vous qui m'aviez donné tant de preuves d'attachement ^ un dernier adieu.
Pourtant je jugeai convenable de ne pas parlerde mon projet en termes trop clairs, de peur que votre amitié ne mit des obtacles à l'exécution de mon dessein.
C'est ce qui fut cause que mon oncle ne comprit rien à ma lettre et qu'il n'en connut le sens que par Blanchard. Je parlais en termes vagues de réparation, d'honneur, de devoir, de sacrifice ; je ne m'expliquais qu'à demi sur la question de moa suicide.
Je me souviens même que je fis un petit mensonge à Blanchard et à Cerise , en leur donnant rendez- vous ici pour le lendemain dans la matinée.
Je comptais bien, à l'heure que j'avais indiquée, n'être plus au Pin-Vert.
Mais , craignant avec raison d'être surveillé de trop près par vous, dans cette fatale journée , je crus devoir user de ce petit stratagème qui me coûta bien cher, puisque , de peur d'éveiller vos alarmes , je me privai de la consolation de vous embrasser l'un et l'autre.
Un seul de mes billets funèbres contenait l'exacte et terrible vérité.
Il était adressé à une personne que je n'ai plus revue , hélas 1 depuis lors, et qui se trouvait dans une impuissance complète de gêner en rien mes projets. Sitôt après l'avoir vue un moment le soir, je me dirigeai dans les montagnes , vers le baou de Capri.
Il entrait dans mon projet de me détruire au sein de quelque solitude profonde, ne fût-ce que pour vous laisser le plus long-temps possible des espérances , mes bons amis.
El; puis , des hauteurs où je comptais m'élever d'abord, je pouvais embrasser d'un regard tout le pays qui m'a vu naître et envoyer ainsi un adieu suprême à cette terre bien-aimée.
J'arrivai au baou comme le soleil se levait.
La journée s'annonçait splendide, et je vis la nature déployer à mes yeux , à la fois, des attraits intimes et de rares magnificences. Tout commençait à renaître , tout se réveillait à mesure que la lumière prenait possession de l'espace.
Les fleurs sauvages de la colline redressaient leurs tiges, et les brises matinales se jouaient autour des rochers.
De chaque touffe de thym jaillissaient des flots de parfum.
Le jeu de l'ombre et de la lumière décorait les
vallées de larges teintes d'une douceur infinie ; jamais paysage plus frais, plus souriant, plus grandiose ne s'était offert h mes yeux.
Les collines me paraissaient plus bleues , plus veloutées qu'à l'ordinaire, la robe des pins et des forêts plus charmante au regard.
Que me voulait la nature en s'armant contre moi de toutes ces coquetteries ?
Je m'assis sur un bloc de pierre et je fus assailli par une foule de sentiments et d'impressions diverses.
Le fait est, que sur cette colline où j'avais si souvent chassé, dans ces vallées dontj'avaisk peine admiré jusqu'alors les beautés pittoresques , ne voyant qu'âpreté dans les rochers , aridité dans les terrains , dont je n'avais goûté qu'avec indifférence les vives et enivrantes senteurs , dont les couleurs, lesefffets, les formes, les perspectives avaient toujours glissé sur mon âme, sans presque y laisser de traces , tout avait pour moi des agaceries délicieuses, tout me parlait un langage plein d'amour.
« Eh quoi ! — semblait me dire la colline , par l'organe des petites fleurs odorantes, des arbres , des buissons et des brises , — eh quoi I tu veux mourir ?
« Vois, combien la vie est douce même pour •des êtres enchaînés au sol, dans la solitude, placés
comme tous ceux qui t'environiîent, si loin de toi dans le rang des créatures! Sitôt que la lumière brille, ils entonnent tous ensemble Thymne de reconnaissance au créateur, et leur hommage s'élève harmonieusement jusqu'au ciel, delà surface tourmentée de notre globe. Et toi, que Dieu a doté des trésors de Tintelligence et de la sensibilité, toi qui aimes ! toi qui es aimé ! tu veux mourir? va, tu n'es qu'un ingrat; ton projet est une folie, son accomplissement serait un crime odieux. »
Ces rêveries, je vous l'avoue, mes chers amis commençaient à amollir mon courage.
Je me sentis faible sur cette pente, car aux douces impressions de la terre natale venaient se mê* 1er votre souvenir et celui de l'ange adoré qui, quelques heures auparavant, avait mis en quelque sorte entre mes mains sa belle existence.
Je me levai en surmontant une faiblesse momentanée ; le sentiment de ma fierté me Ht jeter k la nature un défi de désespoir.
Ha voix retentissait forte et vibrante au sein du désert.
« Non, m'écriai-je, vous ne tenterez pas, objets inanimés, celui qui a résisté aux éloquentes prières de l'amitié et qui a su étouffer dans son cœur le cri du plus tendre, du plus ardent amour ! L'honneur, l'honneur m'ordonne de souffler ici mémo sur ce flambeau de vie dont vous êtes joloux; Thonneur sera satisfait.
« Encore un moment, et je ne serai plus qu'une chose inerte et insensible, au sein de la vallée. Dieu me pardonnera mon crime, si c'en est un. S'il eût voulu ne pas voir mon suicide, il m'aurait fait gagner la partie que j'ai perdue hier ; mais puisqu'il a lui-même prononcé mon arrêt, il sait bien que je ne saurais reculer devant la mort sans ternir ce haut sentiment de dignité et de grandeur que lui-même a placé dans mon âme.»
Alors je me jetai à genoux et j'adressai avec ferveur une prière k la Providence.
Puis je me relevai calme et résigné, je me plaçai au bord extrême du précipice, j'armai un de mes pistolets et
— Ohé! ohé, l'ami 1 entendis-je crier à peu de distance derrière moi. Que diable faites-vous Ik ?
Je me retournai vivement et je vis un homme qui, les bras croisés, m'examinait avec une curieuse attention.
Cet homme était vêtu commelesont les ouvriers aux jours de travail : une blouse bleue sans ceinture constituait la portion la plus capitale de son costume ; il était coiffé d'une casquette de drap ; maisje ne pus voir entièrement son visage, dont la moitié était caché par un vieux lambeau de cravate de soie noire.
Il me parut que ce voile était destiné à dérober aux regards les traces que quelque cruelle maladie avait laissées sur sa figure.
— De quoi vous mélez-vous? lui dis-je avec humeur; passez votre chemin et laissez-moi tranquille I
— Ne vous fâchez pas, monsieur, me répondit cet homme d'un air ricaneur et d'un accent trèspur, et permettez-moi de m'arrêter un tout petit moment sur ce rocher, d'où l'on aperçoit, ma parole d'honneur la plus sacrée, une vue superbe. Pardon, ajouta-t-il en s'approchant de moi, la casquette à la main; je suis étranger et un peu artiste pourriez-vous me dire comment s'appelle ce pays-ci ?
-- Trêves de railleries, monsieur, lui dis-je; vous choisissez mal votre temps pour plaisanter : ou allez vous-en et jeresterai, ou bien si vous voulez rester ici, chose à laquelle je ne m'oppose pas, permettez-moi de. vous souhaiter le bon jour et de m'en aller.
— Je ne veux pas m'éloigner d'ici , me dit effrontément le quidam, et je vous prie d'y rester encore quelquesinstants. J'ai k vous parler de choses extrêmement importantes pour vous et pour moi.Vrai, ce serait dommage que nous ne pussions nous entendre.
— Il est fou, pensai-je; et, sans lui parler davantage, je pris le parti de m'éloigner.
Mais ce n'était pas son compte.
— De grâce, monsieur, dit-il d'un ton moitié
-comique, moitié piteux, ne me refusez pas la faveur d*un léger entretien. Ma parole d'honneur la plus sacrée, j'ai a vous entretenir d'une affaire de la dernière importance.
— Allez au diable, lui dis-jeen me retournant furieux et en îe menaçant de mes deux pistolets; dont j'approchai les canons de sa poitrine.
J'espérais me débarrasser de lui par cette énergique démonstration, que l'expression de mon visage et les nuages sombres qui s'étaient sans doute amassés sur mon front, devaient rendre redoutablement significative.
Il ne broncha pas.
Au contraire, il se mita examiner curieusement mes pistolets , d'un air d'amateur, et me dit avec un imperturbable sang-froid :
— Voilà de belles armes, monsieur; vous devez avoir acheté ces amours de pistolets chez Lepage, ou je ne m'y connais pas.
La contenance de ce drôle fit sur moi une certaine impression ; il avait piqué ma curiosité.
— Allons pensais-je, écoutons-le; c'est peut-être le meilleur moyen d'en finir. Rien ne presse après tout, et je serai toujours à temps d'exécuter mon dessein, bien que je craigne de ne pas retrouver facilement la fermeté stoïque, le détachement de toutes choses dont je me sentais pourvu il y a un moment, lorsqu'il est venu m'interrompre.
Je désarmai mes pistolets et m'assis tout près de l'abîme dont je ne m'étais pas éloigné.
—A totre aise, monsieur, lui dis-je puisque votre indiscrétion ne sait pas même respecter une situation semblable à la mienne, il faut bien queje vousécoute; mais vousl'avez échappé belle, croyez moi. J'ose espérer tout<\fois que vous voudrez bien ne pas prolonger outre mesure cet entretien.
—Soyez tranquille, me répondit cet original, je réduirai ce que j'ai a vous dire à la plus simple expression.
En disant ces mots, il s'avança en sautillant du précipice et s'assit à mes côtés.
Seulement j'étais placé un peu en arrière, et lui se trouvait k moitié en dehors.
Il croisa ses jambes qui pendaient dans le vide^ et , de temps à autre , il penchait sa tête en avant pour jeter un regard au fond de l'abîme.
Tout en me parlant il détachait des racines de thym ou saisissait des pierres qu'il jetait dans l'espace , paraissant prendre a cette innocente distraction le plaisir des enfants qui font des ronds dans un puits.
Des hommes d'un courage éprouvé auraient été cent fois saisis par le vertige à la périlleuse place où il se trouvait.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, c'est parce que je vous ai vu dans la situation où vous êtes , que j'ai
pris la liberté de vous demander quelques instants d'audience.
— Venons au fait, répliquai-je aussitôt, —M'y voici, dit l'inconnu. J'étais là tantôt quand
vous vous êtes levé après vous être livré à une méditation assez longue , et que vous avez apostrophé avec des gestes excessivement solennels , ma parole d'honneur, les rochers , les bois et les vallons. Vous possédez un organe très -beau et très-expressif, ma foi , et qui ferait la fortune de bien des premiers rôles de province ; recevez-en mon sincère compliment , monsieur. Tant y a que j'ai compris que vous alliez , pour un motif ou pour un autre, mettre fin à vos jours , et que je vous ai arrêté juste au moment où , comme disent nos excellents amis les anglais , vous alliez vous lancer dans l'éternité.
— Eh bien 1 luidis-je.
— Vous avez été probablement surpris, n'est-ce pas , ajouta-t-il en riant, de voir que vous aviez un témoin de votre petite fantaisie , et je conçois parfaitement la mauvaise humeur avec laquelle vous m'avez accueilli ; je me mets à votre place et j'avoue....
— Parbleu I lui dis-je avec brusquerie, je voudrais bien vous y voir à ma place !
— Hélas ! mon cher monsieur, me répondit-il en branlant la tête et en croisant les bras, tout en
imprimant un agréable balancement k ses jambes et h son torse , ni plus ni moins que s'il eût été assis sur un mur haut de quelques pieds , il ne faut jurer de rien. Vous allez être bien étonné quand je vous dirai le motif de ma présence dans ee lieu sauvage et désert.
— Dites toujours.
— Eh bien, monsieur, j'y suis venu pour accomplir un projet exactement semblable au vôtre : oui, j'y suis venu avec une pensée arrêtée de suicide. Par des raisons bien diverses sans doute ,"* si j'en juge sur les apparences, deux hommes qui ne se sont jamais vus et qui vivaient dans des sphères fort opposées , se rencontrent ici pour se défaire, comme on dit dans les pièces modernes, juste au moment suprême. Cette rencontre m'a paru offrir un intérêt piquant, vif, insolite que des gens d'esprit comme vous et moi ne peuvent qu'apprécier à sa juste valeur ; c'est ce qui iâit qu'à mon sentiment nous nous devions une poignée de main ; c'est ce qui est cause enfin que je vous ai dérangé au bon moment,d3 quoi, je vous prie, d'agréer mes excuses.
A travers l'ironie qui perçait dans le langage de ce pauvre diable, je démêlais une bonne foi complète. Je compris qu'il ne mentait pas , qu'il était arrivé avec l'intention de se tuer.
L'étrangeté de notre situation respective me 1^ fit considérer tout de suite avec d'autres yeux.
Jusque -là ses manières, son langage, le. mal dont il était affecté , m'avaient inspiré une assez forte répulsion. Sitôt qu'il m'eut fait part de son dessein , je ne vis plus en lui qu'une victime de la misère poussée au suicide par d'intolérables douleurs. Sa gai té naturelle , qu'une délresse arrivée au plus haut degré n'avait pu altérer , ne .m'inspira plus qu'une profonde pitié. Et puis ^1 portait avec tant d'aisance son opprobre, il montrait une si profonde insouciance de tout péril, qu'en vérité, ne fût-ce qne sous le rapportde l'art, il méritait de fixer mon attention , je dirai presque d'exciter mon intérêt.
Toutefois , je ne voulus pas encore me rendre à discrétion.
— Vous ne m'avez pas encore expliqué , luidisje en conservant k dessein mon air rogue, les raisons importantes qui , prétendiez-vous d'abord , vous ont engagé k arrêter ma main prête à me donner la mort. Il est possible que vous soyez organisé de façon à ne voir dans le suicide qu'un sujet de plaisanterie ; moi , monsieur, je pense que c'est un acte terriblement sérieux. Veuillez donc sans retard me dire votre dernier mot , ou bien laissez-moi , d^ grâce , me retirer pour aller plus loin mourir en paix. Vous agirez, de votre côté , selon votre bon plaisir.
— Vous avez mille fois raison , mon cher monsieur, me dit mon singulier interlocuteur ; tout ceci est on ne peut plus grave , et il ne faut pas croire que je sois au fend bien joyeux en ce moment , pour quelques paroles burlesques dont ma conversation est semée. Diable 1 passer de vie à trépas ! mais la pâle humanité frémit k cette seule idée, monsieur, et si pauvre , si dégradé que je sois par Tindigence et la maladie, je n'en suis pas, ma parole d'honneur la plus sacrée, k voir le plus? petit mot pour rire dans la séparation violente de l'âme et du corps d'un individu. Peste I ne me jngez-pas aussi mal , je vous prie. Dans un instant vous connaîtrez les motifs qui m'engagent à me retirer de ce monde ; je vous conterai cela en peu de mots, et je suis certain que vous serez de mon avis , au sujet de la détermination que j'ai prise. Il est bon que vous sachiez seulement, ajoutat-il en prenant un air modeste, que j'ai long-temps joué la comédie avec des succès divers sur une foule de théâtres de province , et que je m'étais forcément enrôlé, dans ce beau temps de ma vie, sous la bannière de l'art romantique. Or, dans les drames imités de Shakspeare, la gaîté et la terreur se trouvant incessamment mêlées , vous le savez , mes discours se ressentent de mes habitudes dramatiques, ils montrent tantôt un visage désolé , tantôt unmasque grimaçant le sourire. Voilà, mon-
sieur; mais cela n'empêche pas que je ne me fiasse aucune illusion sur Thorreur d'un pareil moment.
Eh bien I donc, lui dis-je, ne me laissez pas languir plus long-temps.
— M'y voici , mais je vous préviens que ce n'est pas pour le plaisir de vous entretenir de ma personne et de mes faits et gestes que j'ai voulu causer un peu avec vous ; parole d'honneur, ça ne vaudrait pas la peine de vous déranger. Je vous le répète , nous glisserons là-dessus ; l'essentiel est d'aborder , de couler la grande question, celle dont je vous ai parlé en principe. Eh 1 qui sait si je ne vous engagerai pas à suspendre l'exécution de votre projet , sinon à y renoncer complètement ?
Je posai mon coude sur mon genou , le menton dans ma main ,' et je pris le parti d'écouter mon bavard jusqu'au bout.
— Tel que vous me voyez, mon cher monsieur, ajouta-t-il avec une emphase comique, j'ai été un fort beau garçon, et il n'y a pas bien long-temps de cela.
J'ai eu des bonnes fortunes en assez grand nom-
bre et dans le genre distingué , parole d'honneur I L'on ne s'en douterait guère en me voyant ainsi accoutré 1
Mais il est inutile de vous dire que je ne ressemblais nullement alors au pauvre hère que vous avez sous les yeux; je n'avais pas pour toute garde-robe cette casquette, cette blouse de roulier, ce pantalon de toile et cette paire de souliers dont un ancien camarade,que j'ai rencontré à Marseille, m'a fait généreusement cadeau, et qui constitue la partie la plus élégante de mon costume , car ces souliers ne sont rien moins qu'en cuir verni , monsieur, et ils ont dû être fort brillants le mois dernier.
— Les pierres et les ronces de la colline leur ont fait subir d'assez graves détériorations , lui dis-je.
— Hélas 1 me répondit-il , plût au ciel que celui qui les possède ne fût pas plus cruellement endommagé I Cela n'empêche pas que mon pied ainsi chaussé ne soit un témoignage de la légitimité des compliments que je viens de me donner.
Il tira de la poche de sa blouse , un mouchoir, qui était bien le plus déplorable chiffon qui se pût voir, et dont je ne saurais dire la couleur , et il épousseta sa chaussure dont , grâce à un frottement prolongé , quelques parties reprirent, en effet, un certain lustre.
Qe hideux mendiant considéra quelque temps ses pieds avec une sorte de complaisance amoureuse.
On eût dit Narcisse en contemplation devant sa propre beauté.
—Je prenais surtout les femmes par l'exactitude élégante de ma chaussure, me dit-il; c'est que j'ai les extrémités charmantes, il faut le confesser. Voyez mes mains; mon pied est maigre, mas nerveux ; le coude-pied est élevé et l'ensemble des lignes est irréprochable : c'est le caractère aristocratique par excellence. Lady Stanhope reconnut, à ce signe que M. de Lamartine était gentilhomme , ainsi que le raconte ce grand poète dans son voyage en Orient. Mais de quoi diable vais-je vous entretenir? Il s'agit de choses bien plus essentielles pour nous. *
— J'attends toujours , lui dis-je en soupirant.
— Non-seulement j'ai été beau et j'ai été heureux auprès des dames, reprit-il, mais j'ai été riche; du moins j'ai eu souvent beaucoup d'or à répandre sur mon chemin: Il n'est sorte de jouissances que je n'aie goûtées : mon esprit , mon cœur, ma vanité, mes sens ont été à la lettre comblés de satisfaction. Si bien que j'avais déjà trouvé la satiété au fond du vase qui renferme le charme des voluptés terrestres, lorsque je me suis vu toot-^àcoup plongé dans la misère la plus abjecte et n'ai
plus été qu'un objet de dégoût et d'horreur pour tout le monde. Un mal inconnu , odieux , infernal, que la science a été impuissante à combattre, a fondu sur moi au milieu de mes prospérités; et du brillant dandy, du terrible don Juan , du duelliste redouté, du joueur intrépide qui réalisait des bénéfices énormes dans une soirée , pour perdre le lendemain des sommes à faire bouillonner le sang d'un banquier Israélite, il ne reste absolument que la triste ruine que vous avez devant vous.
En me parlant ainsi mon pauvre fashionable en guenilles ne put maîtriser son émotion. Il y avait dans l'accent de sa voix des vibrations qui accusaient une douleur infinie; sans doute il dut adres* ser mentalement au ciel quelque reproche amer, en agitant son poing raidi par la colère et le désespoir.
— ^Enfin, reprit-il en ressaisissant son ton habituel d'insouciance cynique , me voilà détruit, pauvre , hideux, fini, condamné par Dieu et par les hommes, bien que je n'aie commis aucun de ces crimes abominables qui provoquent la vengeance céleste, et que j'aie fait aussi peu de mal que de bien dans ma vie dissipée et inutile. J'ai creusé long-temps le problème de ma situation , j'ai soigneusement cherché si elle ne m'offrirait pas quelque issue par laquelle je pusse me faufiler encore dans la société pour y jouir de quelques biens relatifs ; je me suis démontré que je n'avais absolument rien
de bon, d'agréable à espérer ici-bas. Et c'est alors que j'ai conçu la pensée du suicide , pensée amie et consolante que je caresse , que je choie , aveo laquelle je me joue depuis plusieurs mois , me donnant le capricieux plaisir d'en rapprocher ou d'en reculer l'exécution, comme on se plaît quelquefois à éloigner de quelques jours une adorable entrevue amoureuse , ou comme un gourmet, après avoir seulement approché de ses lèvres un verre de vin rare dont le parfum l'a charmé, le pose sur la table, avant d^avoir bu, remettant k un autre moment la jouissance de l'absorption, qu'il se promet bien plus vive pour ravoir un peu désirée. Je sens, comme je vous le disais il n'y a qu'un instant, toute l'horreur d'un acte de ce genre, j'en comprends tout le sérieux ; mais ces considérations n'ont été et ne sont pour moi qu'autant de raisons de persister dans mon dessein. Je trouve , j'en fais l'aveu au dernier homme qui doive entendre le son de ma voix, un raffinement particulier de volupté dans cette façon cavalière d'envisager le trépas volontaire. C'est pour moi le bénéfice d'un malheur immense et irréparable d'en être venu à ce point de détachement de la vie. Ainsi , je vous le répète , vous voyez ea moi un homme mort.
— Et moi donc? lui dis-je en souriant.
— Patience, me répondit-il; nous parlerons de
VOUS tout à l'heure. Je suis donc décidé à passer dans l'autre monde , irrévocablement décidé ; j'ajoute que la journée ne s'écoulera pas sans queje ne me passe cette dernière fantaisie. La sensualité n'est pas mon moindre défaut , vous l'avez deviné. Hier, en apercevant de loin ce mamelon qui dans la langue du pays doit s'appeler du nom...
— On rappelle, lui dis-je le baou de Capri.
— Merci, me répondit-il en s'inclinant. Je pensai que ce serait un joli genre de mort que de monter au sommet de ce rocher et de se jeter en bas; et je me suis mis en route avant le jour pour venir reconnaître les lieux et jouir en même temps de mon dernier lever du soleil en ami de la nature et en homme vertueux, comme dit l'opéra comique.
Alors il se mit à fredonner :
Quand on fut toujours vertueux , On aime à voir lever l'aurore , avec de gracieuses contorsions.
— Si j'avais pu, ajouta-t-il, apprécier sainement la chose de si loin , j'aurais donné la préférence à> l'anfractuosité au bord de laquelle nous nous trouvons. Décidément, c'est d'ici et non du haut de ce rocher que je me précipiterai, quand l'impatience s'emparera de moi, quand je serai ressaisi par les* intolérables souffrances que me cause mon mal, et que j'aurais dit, enfin, à la mort, ma dernière maî-
tresse : - Viens , mon ange ! — Le saut sera superbe ! Que voulez-vous , mon cher monsieur,
je ne suis guère le maître de choisir entre plusieurs genres de trépas. Depuisun an je mendie mon pain; je ne suis pas riche, moi, ajouta-t-il en goguenardant, je n'ai pas à ma disposition une paire de pistolets d'un bon faiseur; je n'ai pas même deux sous vaillants pour acheter quelques morceaux de charbon, si la mort par l'asphyxie m'avait convenu. J'ai adopté une manière de mourir en harmonie avec l'extrême modicité de ma fortune : le précipice me paraît encore fort convenable et assez poétique, bien que, je l'avoue , ça ne soit pas aussi comme il faut que les pistolets.
— Mon cher, lui dis-je , jusqu'à présent vous ne m'avez appris qu'une chose que j'ai sue dès les premiers mots que vous m'avez adressés, c'est-àdire, que vous étiez venu dans ces collines pour accomplir un dessein semblable au mien ; mais permettez-moi de vous rappeler la promesse que vous m'avez faite de m'entretenir d'une affaire importante pour tous les deux. A vous dire vrai , je commence à désespérer de vous voir arriver k quelque conclusion raisonnable.
— Vous avez tort, me dit-il, car voici le niomeiït de nous entendre et de conclure l'affaire en question, qui est encore un mystère pour vous ; mais pour cela il faut absolument que vous me rendiee
confidence pour confidence, et que je sache le motif qui vous porte à vous brûler la cervelle. Si ce n'est pas trop exiger de vous, si vous méjugez digne de connaître votre secret , parlez , monsieur, sans crainte; quelque terrible qu'il soit,- je n'aurai pas le temps de commettre une indiscrétion.
Alors , entrainé par une confiance instinctive , je lui racontai toute mon histoire , qu'il écouta avec une attention soutenue , se contentant de hocher la tête de temps en temps.
— Eh bien ? lui dis-je, quand j'eus fini, non sans éprouver assez vivement le désir d'avoir sur ma situation le sentiment d'un homme qui paraissait si bien au ceurant des choses de la vie.
— Eh bien ! me répondit-il , je vois avec un plaisir indiscible que nous sommes plus près de nous entendre que je ne l'avais d'abord espéré. Vous vous tuez par honneur , par probité, par amour-propre, ou , si vous voulez , par dignité personnelle ; mais , certainement , vous ne franchissez pas la distance qui vous sépare du néant , par dégoût de la vie, comme certains jeunes esprits mélancoliques , ou pour échapper, comme moi, à des douleurs physiques affreuses et aux misères intolérables d'une cruelle destinée. Votre vie était trop belle pour cela , et votre avenir trop souriant. — Notre affaire s'arrangera , vous dis-je.
— Et comment ? s'il vous plaît.
— Mais, d'abord , parce qu'à mon avis, qui en vaut bien un autre en pareille matière, vous n'êtes pas rigoureusement obligé de vous tuer aujourd'hui même pour satisfaire la dette de votre honneur. De quoi s'agit-il en fin de compte ? d'une simple dette de jeu ! Ce n'est pas vous qui avez choisi cette façon de vider la querelle, c'est votre adversaire lui-même ; tout aussi bien que vous et plus que vous, en toute justice, il doit courir les chances naturelles d'une partie qui a le tort d'être exorbitante. — Les dettes de jeu sontsacrées, c'est vrai ; mais elles sont de deux sortes : il y a celles qu'on doit acquitter dans les vingt-quatre heures, par cela seul qu'on est censé le pouvoir , sous peine d'infamie ; il y en a d'autres qu'on ne saurait payer que plus tard, parce qu'on se trouve dans l'impossibilité de s'exécuter tout de suite, et cela va sans dire , quand la partie est énorme, entre joueurs qui savent vivre. Une nuit, à Francfort, moi qui vous parle, je gagnai sur parole cinquante mille florins à un jeune anglais,qui étaitbien un des plus parfaits gentlemans que j'aie connusde ma vie ! Le lendemain matin, il m'envoya, par son domestique, vingt mille francs en or et en banknotes, ce qui n'était qu'une faible portion de ma créance , en me fesant dire qu'il allait partir dans quelques jours pour son pays et qu'il y réaliserait le reste de la somme pour me l'envoyer dans la ville
et chez le banquier que je lui désignerais. Pendant trois mois je n'entendis plus parler de mon aimable adversaire ; mais un beau matin, à Paris, je reçus une lettre d'avis d'une maison de commerce de Londres qui, de sa part, mettait des fonds considérables, le solde de ma créance, à ma disposition. Est-ce à dire qu'il s'estdésl^onoré pour m'avoir fait attendre ? pour avoir joué plus qu'il ne pouvait immédiatement payer ? Pas le moins du monde.
L'énormité de sa perte l'absout complètement. Autre chose serait s'il eût fait la figure d'un gredin pour une misérable somme de quelques centaines de louis.Je le tiens, bien que je ne merappelle pas seulement son nom, ma parole d'honneur la plus sacrée , pour un homme d'une parfaite loyauté. Croyez-moi , monsieur , ne vous exagérez pas les lois de l'honneur dans cette circonstance ; en vivant quelques jours, quelques mois, quelques années de plus , vous ne portez aucun préjudice à votre vainqueur, vous ne le privez de rien qui lui ^it nécessaire.
— Vous avez raison , lui dis-je ; en vivant je ne ferais tort qu'à moi-même.
Mon homme me saisit le bras et s'écria avec une grande vivacité :
— Non , mille fois non , si vous deviez ne pas vivre , je ne plaiderais pas contre votre suicide, (jomme je le fais en ce moment. Ce n'est pas moi
qui conseillerais à personne une lâcheté. Je juge votre affaire dans l'impartialité de ma conscience^ et je me dis que ce serait folie de vous tuer avant d'avoir cherché à vous racquitter.
— Me racquitter d'un duel ?
— Oui , certes , vous racquitter ! mais non pas d'un duel ! Il n'est pas question d'un duel , mon cher monsieur ; ne perdez pas de vue qu'il ne s'agit que d'une partie d'écarté. Encore une fois , c'est votre adversaire qui l'a voulu ainsi , et il ne peut pas se faire qu'une partie soit autre chose qu'une partie, et qu'une dette de jeu soit autre chose qu'une dette de jeu. Entre joueurs, pour des sommes relativement ordinaires , on se paie le lendemain, pourquoi ? parce qu'on a continuellement à recevoir pour payer, dans les péripéties de l'aveugle fortune ; parce que les vicissitudes sont promptes et changeantes à ce métier. Voilà pourquoi il faut rendre cent louis, coûte que coûte, k celui à qui l'on doit cent louis, qu'il remettra tout de suite k d'autres joueurs qui en ont besoin tout de suite pour jouer encore. Mais votre monsieur a-t-il besoin de votre vie ? Qu'en feraitil? Cela lui servirait-il k payer ses dettes, s'il en a, k acheter un briska de forme nouvelle, ou une comédienne, ou quelque beau tableau flamand ? Tenez, laissez-moi vous parler franchement : c'est même absurde de prendre au sérieux une partie
semblable, et je suis , ma parole d'honneur la plus sacrée, de l'avis de vos amis; mais vous êtes rigide , mais vous ne voulez pas donner prise à la lâcheté médisante. Eh bien ! faites ceci et croyez que le conseil est bon ; ajournez à quelques mois Texécution de votre projet. Laissez croire à tout le monde que vous avez cessé de vivre, même à vos parents, même à votre maîtresse, à ceux que voua aimez le plus. Au bout de quelque temps vous reviendrez dans votre pays, et, sous un autre nom, vous saisirez toutes les occasions possibles de donner des preuves de bravoure et de dévouement. Vos belles actions , les secours que vous porterez aux faibles et aux gens en péril , seront autant de réponses aux misérables qui ne manqueront pas de dire que vous avez eu peur, autant de motifs pour vous applaudir d'avoir consenti à vivre. Voilà , ce me semble, un moyen honorable de racheter votre honneur. Que sais-je, peut-être même aurez-vous la chance de rendre à votre adversaire tel signalé service qui réglera vos comptes avec lui et quiJui fera bénir la salutaire inspiration que vous aurez eue de ne pas le payer aujourd'hui même en nature, au détriment de votre vie.
Cet homme venait d'ouvrir à mes yeux une perspective toute nouvelle ; il me sembla en effet que je pouvais prendre ce parti, sauf à m'exécuter plus tard si je reconnaissais mon erreur.
— Mais comment passer pour mort? lui dis-je?
— Belle question 1 reprit-il, et ne suis-je pas là ?
— Vous ?
— Mais, parbleu ! oui. C'est moi qui vous sauve, c'est moi qui prendrai votre place ; ne vais-je pas me tuer ?
J'essayai k mon tour d'ébranler sa résolution ; mais je compris bientôt que c'était peine perdue. Be fait le pauvre diable n'avait rien de mieux à faire que d'en terminer avec son malheur. Je lui offris des billets de banque que j'avais dans mon portefeuille, de l'or, ma montre, objets que dans ma préoccupation j'avais oublié de laisser dans ma chambre ; il se mit à rire :
— Vous m'offririez une fortune de prince, une couronne, me dit-il, que je refuserais de même. Ni l'or, ni le rang, ni la puissance ne me rendraient les biens que j'ai perdus pour toujours. Écoutez, ajouta-t-il, le temps s'écoule, je suis pressé, il faut changer d'habits.
Et il me tendit la main pour que je Taidasse à remonter sur le rocher.
— Changer d'habits! lui dis-je, effrayé d'une semblable proposition.
— Il le faut; dirigeons -nous vers cet endroit là-bas, de l'autre côté du ravin, reprit-il ; c'est là que nous ferons notre toilette.
Nous descendîmes.
Arrivé au lieu qu'il avait indiqué, il ôta sa blouse, son pantalon, et m'invita à suivre son exemple.
Je compris sa pensée, et, à mon tour , je me dépouillai de me$ vêtements , non sans me sentir plein de confusion et de honte.
— Que fais-je? grand Dieu! pour arranger ce mensonge , me disais-je ? Comment tout ceci finira-t-il? Ne vaudrait-il pas mieux su ivre ma première pensée I ô terreur de la mort ! ô lâcheté I
Mais je vous l'avoue , mes amis , l'amour de la vie s'était de nouveau emparé de moi, et je sentais qu'il me serait presque impossible de retrouver l'énergie surhumaine qui me soutenait une heure auparavant. Et puis la présence de cet homme avait enlevé tout prestige de grandeur et de poésie à mon suicide.
J'échangeai donc en rougissant mes vêtements et mon linge contre les haillons de l'étranger.
Je mis à son doigt une de mes bagues , je fixai une épingle a ma chemise devenue la sienne, et je plaçai dans la poche de ma veste mon portefeuille dans lequel je laissai seulement quelques papiers de peu d'importance.
— Maintenant, monsieur, me dit-il, la métamorphose est complète. Voici le livret et le passeport de Pierre Maugel , un brave ouvrier, mon compatriote, qui est mort dans mes bras, il y a un mois a peine. Ces objets pourront vous être utiles. Donnez-
» moi VOS pistolets et écoutez-moi, s'il vous plaît. J'ai
dans le village de , à trois lieues d'Anvers, une
vieille grand'mère qui est le seul être sur la terre qui m'aime avec tendresse ; vous irez la voir, n'est-ce pas? c'est la seule condition du service que je vous rends, et puisque vous êtes riche,vous vous arrangerez pour mettre sa vieillesse à l'abri du besoin.
Je m'entendis avec lui sur les moyens d'accomplir cette mission sacrée et je lui jurai , sur l'âme de ma mère, que sa dernière volonté serait religieusement exécutée.
— Vous voyez, me dit-il en souriant avec tristesse, que je n'avais pas tort de penser que nous finirions par nous entendre. Et j'en suis bien heureux, je vous le jure, car je meurs sans emporter le regret de laisser ma vieille bonne mère dans la détresse. Soyez béni, vous que j'ai rencontré si à propos, ajouta-t-il, pour la consolation que vous répandez sur mes derniers instants. Vous voyez du reste que pour ce qui vous concerne, c'est un heureux début, à peine consentez-vous à vivre que vous êtes à l'instant mis à même de faire une bonne action. Il me tendit sa main que je serrai dans les miennes avec effusion, puis il s'assit sur une pierre et me fit signe de m'éloigner.
Je respectai le mystère dont il lui plut de s'entourer, dans ce terrible moment, et je me retirai à une certaine distance, dans la colline.
Un quart d'heure s'écoula ; puis j'entendis une double détonnation retentir d'écho en écho.
Quand je revins sur le théâtre de ce drame sanglant, je ne retrouvai plus qu'un cadavre horriblement défiguré à la place où j'avais laissé une créature vivante. Alors j'adressai au ciel une prière pour le repos de l'âme de cet ami inconnu dont j'avais fait la rencontre dans la solitude, et que la Providence m'avait envoyé sans doute , dans un moment si critique, pour m'avertir que mon heure n'était pas encore venue.
Puis je quittai ce lieu funèbre, plein de douleur et d'épouvante.
Voilà, mes amis, ajouta Charles, ce qui m'arriva le jour que vous avez cru être celui de ma mort. Il n'est pas surprenant que vous ayez été abusés par les apparences et c'est un miracle que ma bonne Magdeleine ne s'y soit pas trompée comme vous.
Depuis lors, après avoir fidèlement rempli la commission dont m'avait chargé le malheureux étranger, j'ai mené une vie bien triste et bien misérable. Votre souvenir, l'image de votre douleur me suivaient en tous lieux, et, vous le dirai-je, la honte de n'avoir pas encore payé ma dette à M. de Villiers, me causait comme elle me cause encore, des ennuis insupportables.
Après avoir enten'du ce récit, Blanchart et Ce-
me se retirèrent convaiacus que Charles était toujours dans l'intention de sacrifier sa vie, si son bonneur ne devaitpassortir intact de cette compUcation d'événeEnents.
On a vu dans les chapitres précédents quelles étaient les incertitudes, les angoisses de Qiarïes et de ceux qui avaient tant d'attachement pour lui , depuis le jour où avait eu lieu au café de Minerve , cette folle partie d'écarté qui défrayait encore la conversation des habitants de
B au moment où est arrivé notre récit. Il
importe maintenant de savoir quelle avait été, pendant tout ce temps-lk, et jusqu'au jour où il avait couru, à la chasse, un si grand danger, la situation morale du comte Anatole de Villiers ?
Le jeune gentilhomme n'était certainement pas le moins malheureux de tousles personnages, qui avaient joué un Tôle si important dans cette histoire presque incroyable, dont pourtant l'extrême invraisemblance démontre presque l'authenticité.
Malgré sa légèreté, sa hauteur, sa froideur dédaigneuse, le comte Anatole n'était pas, tant s'en faut, une nature mauvaise, inaccessible à de bons et généreux sentiments.
Jusqu'ici, nous n'avons pu l'apprécier que par ce qu'en ont dit devant nous les amis de Charles Giraud qui le jugeaient avec passion , bien qu'à la vérité, sa conduite au bal champêtre, ses insultes préméditées, son ironie insolente, fussent de nature à justifier le portrait peu flatteur quils fesaient de son caractère ; quant aux partisans qu'il s'était fait dans le pays, parmi lesquels figuraient en première ligne Simian et se^ compagons, leurs éloges étaient peut-être plus fâcheux pour lui^ que les critiques amères de ses ennemis avoués.
Il valait mieux que sa réputation et qu'il ne voulait lui-même le paraître.Maisquoil ilétaitriche, il possédait un beau nom, et il avait voulu profiter de ces avantages , pour devenir , dans toute la force du terme, ce qu'on appelait alors un lion. Ne falîait-il pas, qu'en sa qualité d'homme k la mode, il fit preuve en toute occasion, d'une insensibilité complète; qu'il se montrât impénétrable aux impressions, aux sentiments, aux passions, aux feiblesses du commun des mortels ? Aussi était-il de ces beaux qui affectent d'aimer les chevaux et les chiens plus que leurs semblables, et qui prendraient volontiers le deuil pour avoir perdu un de ces animaux, tandis qu'ils seraient disposés, pour mieux se montrer sans pitié et sans cœur, à salir au milieu d'une orgie, la mémoire d'une femme
morte d'amour pour eux. Affectation ridicule de dandysme et de cruauté, dont quelques êtres exceptionnels, de véritables monstres, peuvent seuls offrir des exemples authentiques. Au fond, Anatole était le meilleur garçon du monde. Ses vices n'étaient que les efffets d'une mauvaise éducation et des habitudes détestables qu'il avait contractées dans un milieu , composé d'oisifs sans entrailles et de libertins blasés.
Charles Giraud, par son naturel plein de franchise et de loyauté , par sa candeur et son bon sens plébéien, avait souvent déconcerté ses grands airs ; il avait vu avec un vif dépit s'émousser contre ce rival détesté, lès traits de sa plus fine ironie. C'est ce qui irritait profondément le jeune gentilhomme. Ne voulant pas avoir le dernier dans cette lutte , il avait pris le parti de pousser à bout, une fois pour toutes , cet insolent campagnard , qui osait se considérer comme son égal. Aussi par sa proposition de duel si extravagante, il avait voulu avoir raison.de la raideur de caractère de son ennemi , et de sa bravoure en quelque sorte sauvage, si éloignée de ressembler à la bravoure charmante et pleine de style de ses amis de Paris.
Justement alarmé des conséquences que pouvait entraîner la haine qui semblait devoir animer jusqu'à la mort, l'un contre l'autre, les deux jeunes gens , M. Devilliers le père , avait songé à
les empêcher de se trouver encore une fois face k face , Fépée ou le pistolet à la main. Il avait fait jurer, avant de mourir, à son fils, de ne jamais plus se battre avec Charles Giraud. Le jeune comte en avait fait le serment.
Pourtant il crut pouvoir, ainsi qu'on Ta vu , éluder cet engagement sacré au moyen d'une sorte de capitulation de conscience ; il prétendit satisfaire ses francunes personuQjles sans violer la parole donnée à son père mourant. On verra bientôt qu'il ne tarda pas à comprendre toute l'étendue du crime qu'il avait commis, en prenant ainsi son serment à la lettre, sans tenir compte du sens qu'il devait y attacher.
Pour ce qui est de la partie d'écarté, ce fut autre chose ; un peu par insouciance du péril et beaucoup par suite d'une confiance instinctive dans le succès , il n'en redouta nullement les conséquences.
Il eut un de ces avertissements secrets qui communiquent, dans certains moments, aux joueurs le don de seconde vue, d'une manière infaillible , et leur font prédire k coup sûr la perte ou le gain. Ce pressentiment lui suffit pour s'engager k l'étourdie dans cette partie.
— Il doit perdre I s'était dit Anatole.
Et Charles perdit en effet.
Pour ce qui le concernait , il n'avait pas même
pm la peiiaedese demaBder quel parti il prendrait 6ft cas d'insuccès , taot il était convaificn d!avoir pour lui la chance favorable,
-— Je suis curieux maintenant , se disait le jeune comte en retournant k la Faucomûère , et compagnie de son souflEre-douleur le major Hardi et d'Achille Mulot , tout fier de Fhonneur qu'il lui disait de Tadmettre dans sa calèche, je suis curieux de savoir comment le drôle se tirera de Ëi. Il faut avouer, du reste , qu'il a été parfait de convenance , avant et après la partie , ses amis seuls se montraient consternés , et c'était dans Tordre. Je ne sais pas de gentleman qui se fût mieux tenu que lui. Il faudra que j'écrive à lord &..«. les détails de cette partie; ça l'amusera.
Quant à imaginer que Charles prendrait la chose au tragique et songerait sérieusement à se brûler la cervelle , Anatole n'en pouvait rien croire.
— Bah ! se dit-il , Pour s'étourdir , dans un moment où la situation de son adversaire malheureux se présenta nette et saisissante à son espril, 3 avalera tout doucement la chose et il n'auira garde de faire pour cela le grand voyage. S'ilétsàt gentilhomme ce serait différent.
Mais le lendemain , quand on vint lui annoncer le prétendu suicide de Charles et la découverte du cadavre dans la colline , il fut tout simplement anéanti.
Alors il vit elair dans son àme, et ce magnifique vernis de dandysme , d'insouciance ironique et hautaine qui lui servait de lustre dans le monde et excitait Fenvie de quelques pauvres sots qui ne savent pas au prix de quels sublimes sentiments s'obtiennent souvent ces beaux dehors, s'effaça pour faire place à Timpression naturelle et vraie du plus poignant désespoir.
Il avait non-seulement à se reprocher la mort affreuse de Charles; mais il ne pouvait se soustraire au remords d'avoir outragé la mémoire de son père. Accablé sous la violence du coup qu'il venait de recevoir, il se sentit sans force devant la malédiction universelle qui allait éclater contre lui et dont il pressentait déjà le retentissement implacable.
Sa santé ne tarda pas k s'altérer et bientôt ii devint méconnaissable , presque un objet de pitié pour ceux qui l'entouraient. C'est que le remords avait atteint cette nature altière et que le remords est la seule peine morale que n'use pas Faction du temps.
Il eut beau voyager, beau chercher des distractions à ses douleurs, il ne réussit qu'a les rendre plus vives en s'apercevant qu'il ne pouvait espérer de les voir se dissiper.... Enfin, il songeait sérieusement à entrer dans quelque ordre religieux , quand arriva l'aventure de la chasse dans
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laquelle il fut sauvé d'une mort presque certaiûe par Charles Giraud qu'il reconnut parfaitement ; mais auquel , il lui fut impossible de dire un seul mot , tant sa faiblesse fut grande et sa surprise extrême. On peut juger avec quelle joie il acquit dans ce moment de péril la certitude que Charles vivait encore.
Pourtant Blanchard , songeant avec effroi aux périls sans cesse renaissants dans lesquels Charles s'engageait avec tant de témérité , se dit un soir en rentrant chez lui :
— Ça ne peut pas durer; il se fera tuer tout de bon, s'il continue à jouer un pareil jeu. Cet état de choses doit avoir un terme.
Comme il se proposait de se rendre le lendemain à \2iFauconnière pour s'assurer des dispositions du comte Anatole , pensant bien que les plus grandes difficultés d'arrangements ne viendraient pas de ce côté , il vit venir à lui le secrétaire de la mairie qui lui fit modestement sa révérence,
Blanchard salua de son côté le jeune homme avec beaucoup de' politesse, mais d'un air passablement étonné , car c'était tout au plus s'ils se connaissaient et s'ils avaient jamais échangé quelques paroles. Il fut encore plus surpris , quand le secrétaire lui racontant comme quoi il avait une affaire d'honneur avec M. Achille Mulot , le pria , en définitive , de vouloir bien lui servir de témoin dans le duel qui devait avoir lieu.
Dans toute autre circonstance, Blanchard aurait nettement refusé de rendre ce service à un homme avec lequel il n'avait jamais eu aucune relation amicale. Il était tout-à-fait dégoûté des duels , depuis la dernière affaire qui lui avait causé tant de tourments ; mais l'idée que ce drôle de Mulot pouvait avoir tendu quelque piège k l'inexpérience du jeune et candide secrétaire , l'engagea a accepter, ne fût-ce que pour empêcher quelque iniquité, par sa présence sur le terrain.
11 se fit raconter les circonstances de la dispute et il comprit tout de suite qu'Achille , selon l'habitude de bien des bretteurs , s'était fait insulter par l'iuoffensif jeune homme, pour se procurer l'avantage du choix des armes et avoir ainsi meilleur marché de sa victime.
— Et il prétend se battre a l'épée ? dit Blanchard, en hochant la tète.
— Oui , Monsieur, répondit le secrétaire.
— Savez-vous faire quelque chose? ajouta Blanchard, en complétant sa pensée par le geste d'un homme qui tient une arme dans'sa main.
— Je vous avoue , Monsieur, répondit le pauvre secrétaire , un peu confus , que je n'ai de ma vie touché une épée ni même un fleuret.
— Il ne faut pas rougir pour ça , dit Blanchard; ce n'est pas un crime. Vous devez voir seulement que dans l'occasion on n'est pas fâché d'avoir un peu fréquenté les salles d'armes.
— Hélas! dit le jeune homme, en soupirant , je n'en ai jamais eu les moyens.
— Et, ajouta Blanchard, êtes-vous adroit au pistolet ?
— Je ne sais pas, répondit le secrétaire avec son air de douce résignation.
— C'est-à-dire que vous n'avez jamais essayé. — Comme vous te dites.
— A merveille , dit Blanchard ; vous ne connaissez ni l'épée, ni le pistolet, ni aucune arme de combat ; vous êtes plus dangereux que vous ne pensez. A quelle heure le rendez-vous? \
— Demain matin à six heures. i
— Fort bien ; vous me prendrez chez moi , et vous emmènerez un brave garçon de vos amis , sage et rangé comme vous; c'est essentiel.
— Je prendrai Jules Mathieu, le maître des chœurs , si vous le jugez convenable.
— C'est l'homme qu'il nous faut. Ah! ça, dit Blanchard , en se retirant , n'allez pas passer une mauvaise nuit au moins ; dormez sur vos deux oreilles et n'ayez aucune espèce de crainte sur les résultats deVotre affaire.Nous traiterons ce gredinlà comme il le mérite, et je vous garantis que vous n'aurez pas seulement une égratignure , que vous tiriez l'épée ou le pistolet ou autre chose du même genre.
Le lendemain en effet on se rendit sur le terrain. Les deux adversaires croisèrent le fer.
Selcm les recommandations de Blanchard , qui avait, chez lui , avant de partir donné une petite leçon d'escrime fort simple et à Fusage de tout le monde, à son protégé , celui-ci poussa droit sur Achille, le bras en avant, avec Fintrépidité de l'inexpérience la plus complète.
Le brave Achille s'émut en voyant le jeu inusité de son frêle adversaire , par l'effet duquel le danger, singulièrementaugmenté, devenait égal pour les deux combattants.
U rompit bel et bien avec sa prudence accoutumée.
D'ailleurs, Blanchard , qui se tenait à côté du jeune secrétaire , une canne à la main, prêt à écarter le fer de Mulot si celui-ci s'étant décidé à prendre l'offensive , avait menacé le jeune homme de quelque coup dangereux , Blanchard fascinait le faux brave de son regard à la fois menaçant et moqueur.
Le petit secrétaire, voyant Achille reculer devant son épée , s'échauffa au jeu , le pressa avec vigueur, si bien que Blanchard, pour éviter quelque accident , s'empressa démettre fin au combat.
Il déclara que l'honneur était satisfait, et les deux adversaires se touchèrent dans la main.
Voilà un échantillon des duels du terrible Achille
Mulot.
— Quelle reconnaissance ne vous dois-je pas f
dit le secrétaire à Blanchard.
— Bah ! mon cher, je suis charmé de vous avoir rendu ce léger*service , lui répondit-il ; d'ailleurs vous vous êtes très-bravement comporté , et je vous en félicite sincèrement ; peu s'en est fallu que vous n'ayez percé M.Achille départ en part. Seulement, à l'avenir, méfiez-vous des gens qui provoquent pour être insultés , voyez-les venir et laissez-leur dire le dernier mot.
C'est alors que Blanchard, demeuré seul , se dit :
— La journée commence bien , me voilà en veine d'accommodement. J'ai arrangé la petite affaire, pourquoi ne terminerais -je pas enfin la grande ?
Et il se rendit à la Fauconnière.
La conversation qui eut lieu entre Blanchard et le comte Anatole futcourte et décisive. Quels changements dans le ton, dans le langage, dans les sentiments, même dans l'extérieur du jeune gentilhomme ! Quelle différence entre cetie entrevue et celle de la nuit qui précéda la fatale partie !
Blanchard fut reçu à bras ouverts ; il fut comblé de témoignages d'estime et de franche sympathie par cet homme autrefois si dédaigneux et si fier. Anatole lui dit que la persistance de Charles à l'éviter, à ne pas lui permettre de lui témoigner sa vive reconnaissance, était une cruaut-é inutile.
— Je suis assez puni , ajouta le comte, par tout ce que j'ai souffert ; qu'il ne me fasse pas êttendre
plus long-temps le pardon que je lui ai demandé plusieurs fois. ^
Ainsi Blanchard apprit que Charles avait reçu plusieurs lettres d'Anatole, lettres dont son ami ne lui avait jamais parlé.
Charles ne se croyait pas encore quitte apparemment.
Pourtant , quand Blanchard lui eut rapporté toute les circonstances de la démarche qu'il venait de faire, et les impressions qu'il en avait reçues, il s'avoua vaincu et consentit à voir M. de Villiers.
Il fut convenu que ce dernier viendrait le lendemain même lui rendre visite au Pin-Vert, en compagnie de Blanchard et de Cerise, convoqué à la Fauconnière , sans être prévenu de ce qui se passait.
Les trois^jeunes gens se firent un malin plaisir de jouir de l'embarras, de la surprise, et enfin, de la joie du vieux soldat.
M. Giraud et Charles sortirent du salon en entendant le roulement de la calèche, dans l'avenue des mûriers, et allèrent au devant de leurs hôtes.
Anatole descendit lentement de voiture et se trouva en face de son adversaire, qui s'était arrêté au milieu de la cour.
Les deux jeunes gens se contemplèrent un moment l'un l'autre avec tristesse.
Il leur suffit de ce regard pour lire sur leurs
visages, en traits saisissants, les souffrances qu'ils avaient éprouvées , et , sans pouvoir se dire une seule parole, ils se précipitèrent en sanglotant dans les bras l'un de l'autre :
— Charles , dit Anatole , quand la société fut réunie dans le salon, je me sens bien petit et biea humilié auprès de vous ; mais ne croyez pas que le plus grand service que vous m'ayez rendu soit de m'avoir sauvé la vie ; c'est surtout de u'avoir pas attenté à vos jours que je vous remercie, car vous m'avez par là épargné des tortures que vous ne pouvez comprendre, — des remords éternels! Que ne vous dois-je pas? Par le saint exemple du i dévouement à vos semblables que vous m'avez [ donné, vous indiquez un noble but à ma carrière ; [ vous me tracez l'emploi que je dois faire de mes facultés et de ma fortune. Mieux encore, reprit-il avec émotion, vous me faites connaître le bonheur d'avoir enfin un ami, à moi qui n'ai eu guère jusqu'ici que des compagnons de mes folles dissipations. Merci mille fois !.... Pourtant, ajouta-t-ilea souriant, je prétends n'être pas le seul obligé dans cette affaire. Voyez donc jusqu'où va ma vanité! Je veux en une seule fois m' acquitter envers vous de tant de bienfaits, et vous procurer un trésor qui les compensera tous à vosyeux. Il existe une jeune personne qui est un peu ma cousine et que vous aimez, Charles; cette jeune personne sera bientôt
votre femme, je vous en donne ici ma parole* J'ai d'excellentes raisons pour croire que sa famille ne s'opposera plus à un mariage honorable et qui ne peut être qu'un événement des plus heureux pour nos deux familles. Il faut bien que je fasse aussi ma paix avec la belle Irène Duplessis !
Il y eut ensuite au Pin-Vert un superbe dîner.
Madeleine eut la place d'honneur à table.
On raconta à Anatole ce qui s'était passé la nuit où le cadavre d'un étranger avait été porté dans la maison, et il déclara que le récit de cette scène était digne de figurer dans un roman à la mode.
Le bruit de la réconciliation de Charles et d'Anatole se répandit dans le pays et produisit la plus heureuse sensation.
, M. Plantin adressa un nouveau rapport à M. le Préfet du département, dans lequel il ne manqua pas de s'attribuer une large part dans l'heureux événement qui mettait fin aux discordes dont la ville de B — avait été si souvent le théâtre.
Le digne magistrat reçut une réponse qui le combla de joie.
On fit de nouveau briller la croix d'honneur à ses yeux, et on lui permit d'espérer que son nom pourrait bien, cette fois , figurer au Moniteur parmi les promotions du 1" mai.
Le Pin-Vert ne désemplissait pas de gens qui venaient remercier Charles de quelque signalé
service que leur avait rendu , depuis son retour dans le pays, ce généreux et intrépide jeune homme, autant par amour du prochain que pour racheter son honneur.
Simian, parfaitement guéri de ses blessures, ne fut pas des derniers à venir le remercier.
— Je n'ignorais pas, lui dit le braconier , qu'il y avait du bon en vous, parce que vous avez de l'estomac, M. Charles; mais jamais je n'aurais pensé que vous exposeriez vos jours pour sauver ceux d'un /(ïwa comme moi; suffit! C'est entre nous à la vie et à la mort.— Caponas de sort comme vous frappiez dur !
Un seul homme trouva que Charles Giraud avait forfait à l'honneur en ne se brûlant pas la cervelle ; il va sans dire que ce puritain n'était autre que le brave Achille Mulot.
Comme on racontait l'heureux événement au café de Minerve , à la grande satisfaction de la mère Galibert, qui pleurait de joie et d'attendrissement , Achille Mulot se pencha vers son voisin et lui dit à voix basse , d'un ton cynique :
— Ça prouve que les crânes sont au rabais dans ce pays-ci.