DANS LE TRAITEMENT DES COXALGIES AIGUËS ET CHRONIQUES
d'après la méthode du PROFESSEUR BONNET.
PAR M. BERNE, Chirurgien eu chef de l'hospice de la Charité, de Lyon.
Lorsque des questions de pratique sont encore jugées différemment par des hommes habiles et consciencieux, il est du devoir de chacun d'apporter le témoignage des faits qu'il a observés, surtout s'il lui a été donné d'expérimenter sur un théâtre un peu exceptionnel.
Alors la vérité s'apprécie peu à peu. Souvent des conclusions prématurées sont reconnues fausses et rejetées; souvent, au contraire, des découvertes utiles, mais trop longtemps contestées, finissent par être acceptées et peuvent porter leurs fruits en se vulgarisant. J'ai cherché à remplir cette tâche, en publiant ces quelques pages, qui viennent à l'appui de la Nouvelle Méthode de traitement des maladies articulaires de M. le professeur Bonnet.
Depuis mon installation, comme chirurgien en chef des salles de la Charité, j'ai rencontré un grand nombre de maladies de la hanche. Toutes étaient graves; car, depuis plusieurs mois, les jeunes enfants atteints de cette lésion ne pouvaient sortir de leur lit : incapables d'aucun mou-
vement, la plupart s'étiolaient dans ce repos forcé. Chez plusieurs de mes malades, j'ai cru devoir employer les procédés de redressement brusque , si vantés par le professeur Bonnet, et il m'a semblé utile d'en faire connaître les résultats, surtout à un moment où il importe de juger par des observations nombreuses la valeur positive de cette méthode.
D'ailleurs, M. Bonnet eût-il assez vécu pour publier un grand nombre de faits observés par lui, cette démonstration de l'auteur serait restée insuffisante. Malgré la bonne foi scientifique du maître, la plupart des chirurgiens, avant d'accepter ses idées, eussent réclamé d'autres observations venant d'une autre source; car, c'est seulement quand une méthode a été expérimentée par des mains différentes que sa puissance peut ^ être appréciée complètement et reconnue de tous.
Toutes les observations que je rapporte ont été prises sur des enfants, sur déjeunes enfants même; aussi je ne prétends nullement juger la question pour Tadulte : tous les chirurgiens savent trop bien la différence profonde qui existe entre le traumatisme de l'enfance et le traumatisme à un âge plus avancé. Bien que M, Bonnet ait appliqué ses idées principalement à la chirurgie de l'adulte , il lui arrivait souvent d'avertir que c'était surtout chez les enfants que les procédés qu'il préconisait pouvaient être mis en usage avec succès. Pour ma part, je suis pleinement convaincu de cette vérité, et ce ne serait jamais qu'avec une réserve extrême que je tenterais le redressement brusque ou immédiat pour les coxalgies chez des sujets d'un âge assez avancé.
A d'autres, d'ailleurs, la tâche d'élucider cette question.
Dans les faits que je citerai, j'aurai soin de détailler d'une façon aussi précise que possible le diagnostic de l'affection, et de rechercher attentivement les causes qui
ont pu être considérées comme l'obstacle aux mouvements. Cette distinction, en effet, est très-importante ; car, pour peu qu'on ait pratiqué la méthode de M. Bonnet, on s'étonne parfois de la promptitude avec laquelle une articulation, même très-déviée, se trouve ramenée à une position normale; tandis que d'autres fois, au contraire, les efforts les plus constants ne réussissent qu'à procurer une très-légère amélioration.
Les résultats consécutifs doivent, on le comprend, varier aussi beaucoup suivant que l'on aura traité un malade de telle ou telle catégorie. N'est-il pas dès lors indispensable de spécifier parfaitement les cas auxquels on a affaire? Cette voie m'a semblé la seule convenable pour établir les indications de l'opération , pour en apprécier le pronostic, pour en déterminer la valeur définitive.
On a très-certainement aujourd'hui une tendance marquée à donner à la méthode de M. Bonnet la dénomination de rupture de l'ankylose de la hanche. Si l'on veut entendre par ankylose l'absence de tout mouvement volontaire, cette désignation n'aurait rien que de très-naturel; mais, pour beaucoup, l'idée d'ankylose entraînant nécessairement celle d'immobilité absolue causée par des adhérences fibreuses plus ou moins fortes, il est nécessaire de changer le nom de la méthode.
Dans bien des cas, en effet, oîi l'on redresse des articulations déviées depuis un temps môme très-long et dans une position défectueuse très-exagérée , le redressement s'obtient trop facilement pour que l'on ait eu à lutter contre des liens bien solides. 11 serait peut-être alors plus exact de désigner l'opération sous le nom simple de redressement brusque des fausses positions dans les coxalgies. C'est ainsi, du reste , que l'appela M. Bonnet en traitant du redressement immédiat dans le premier chapitre de son dernier ouvrage.
Des indications de l'opération dans les cas de coxalgie aiguë.
Le livre que je viens de citer ne fournit peut-être pas des conclusions bien nettes et capables de servir de guide dans la pratique, pour établir les cas dans lesquels ce redressement brusque peut être tenté, et les cas dans lesquels on doit, au contraire, s'abstenir.
Je n'ai pas la prétention de réaliser complètement ce travail ; le nombre des faits que j 'ai observés est loin d'être encore suffisant ; du reste, la méthode, en se vulgarisant peu à peu, se perfectionnera, et nul doute qu'on ne puisse alors rendre tributaires de l'opération des malades considérés aujourd'hui comme incurables. Toutefois, il me semble^, dès maintenant, possible de poser les quelques principes suivants :
1° Quand il s'agit de coxalgies aiguës avec position défectueuse,il est très-utile de procéder le plus vite qu'on pourra au redressement du membre dévié. Tout alors est bénéfice pour le malade. L'opération se fait facilement. Les adhérences, encore peu solides, n'opposent aux efforts du chirurgien qu'un obstacle de peu de résistance , et presque toujours les douleurs très-vives se calment après l'opération. Souvent, la nuit même qui suit les manœuvres, les malades accusent un soulagement des plus notables. En dernier lieu, si l'ankylose doit être la terminaison de la maladie, il sera d'un avantage immense d'avoir placé le membre dans une position où il pourra rendre encore des services au malade.
2^ A plus forte raison, dans les coxalgies aiguës sam diffoi^tés consécutives , le praticien devra tout faire pour chercher à prévenir les déviations éventuelles. Dans cette
occasion, il est indispensable de placer de suite les enfants dans une double gouttière. La bonne direction du membre peut ainsi se maintenir pendant la période de fluxion articulaire ; puis, les symptômes de l'arthrite passés, le malade peut au moins se servir encore de son membre, ankylosé ou non.
Un chirurgien qui négligerait cette précaution serait pour moi aussi fautif qu'un praticien qui, dans un cas d'iritis aiguë, oublierait l'emploi des préparations d'atropine, si nécessaires pour maintenir la pupille dilatée et conserver ainsi le plus de chances possibles à la vision, en empêchant l'atrésie pupillaire.
Tous les chirurgiens, cependant, sont loin d'accepter cette manière d'agir. Ainsi , dans son rapport sur les travaux de M. Crocq (p. 200), M. Bouvier s'exprime en ces termes ;
«Pourquoi, de prime abord, ces extensions brusques, « ces procédés instantanés? Ce n'est pas ainsi que s'y pre- 0 naient Delpech et M. Mellet. N'est-il pas beaucoup plus « rationnel et moins dangereux d'agir comme eux, avec « lenteur, par degrés^, de tâler la sensibilité locale, en sau chant s'arrêter à propos, ou même rétrograder si l'état « pathologique l'exige. »
Je crois essentiellement à la valeur de ce sage conseil, et, pour ma part, je fais toujours ainsi dans tous les cas de tumeurs blanches du genou, avec flexion plus ou moins grande de la jambe sur la cuisse. Dans toutes les arthrites du genou, avec position plus ou moins vicieuse, je fais placer le membre dans une gouttière à extension continue ; et peu à peu, chaque jour, sans faire souffrir les malades, j'arrive, avec le temps, à obtenir un redressement à peu près complet. Qu'importent quelques jours de plus? En procédant de la sorte, l'articulation n'est soumise à aucun traumatisme considérable , et l'on a beaucoup plus de chances de voir plus tard les mouvements se rétablir
en même temps que le redressement aura été opéré.
Mais cette méthode me semble devoir être rejetée dans le traitement des coxalgies. En procédant avec cette lenteur qui paraît si désirable au chirurgien de Paris, en tâtant chaque jour la sensibilité , il m'a toujours été impossible d'arriver à aucun résultat. Le plus souvent alors, malgré toutes les précautions, les malades souffraient de ces tentatives fréquemment répétées, les douleurs continuaient et les fausses positions ne se redressaient pas.
Du reste, on comprend qu'il doive en être ainsi, quand on réfléchit à l'insuffisance des moyens que l'on possède pour arriver à redresser une hanche déviée par les procédés de redressement progressif. On a vanté l'appareil de Martin. J'ai vu plusieurs fois M. Bonnet s'en servir, mais toujours sans réussite. Peut-être récuserait-on sonimprobation ; mais, à Paris môme, entre les mains de M. Marjolin, l'effet de cet appareil n'a pas été plus grand, et cependant M. Martin lui-même en dirigeait l'application. Dans quelques cas, pour faire cesser la flexion prononcée de la cuisse sur le bassin, M. Marjolin fait coucherles enfants sur le ventre, afin de diminuer autant que possible l'angle de flexion. M. Gibert, qui mentionne ce moyen dans sa thèse, assure ne l'avoir jamais vu produire de redressement complet. Aussi, plutôt que de laisser les malades souffrir dans leur mauvaise position et risquer ultérieurement une ankylose d'autant plus grave qu'elle se surajoutera aune difformité, je crois convenable de les soumettre de suite au redressement.
Le manuel opératoire est d'ailleurs bien simple dans tous ces cas. L'éthérisation ayant fait taire la douleur et disparaître la contraction des muscles, il est facile d'assouplir la jointure, en commençant d'abord par la flexion et continuant à faire exécuter à la cuisse tous les mouvements dont elle est capable. On redresse ensuite le membre, et on le place dans un appareil inamovible.