POST-SCRIPTUM
1819. — Augustin de Tourdonnet, né en 1767, était fils du Directeur général des Haras du Limousin. Son
père avait été, en même temps, écuyer-cavalcadour du Roi et maître de la garde-robe du Comte d'Artois.
Mon cousin, de quatre ans moins âgé que moi, avait servi en France dans la cavalerie, et je l'avais retrouvé mousquetaire à l'armée des Princes. C'est après le premier licenciement qu'il s'était réfugié à Maëstricht. Son passage fut court à l'armée de Condé. Il put se rendre en Espagne en passant par la Suisse et par l'Italie et, en septembre 1793, il fut agréé au service de Charles IV dans la légion des Pyrénées. Il permuta dans le régiment de cavalerie de Santiago. En 1813, l'Espagne étant presque tout entière entre les mains de Napoléon, il fut réintégré dans l'armée française et nommé major de cavalerie.
La Restauration le fit colonel d'état-major et le retraita avec le grade de maréchal-de-camp.
Augustin de Tourdonnet avait épousé M"® de Balainvillers, sœur de l'intendant du Bas-Languedoc, qui lui-même était marié à une Tourdonnet.
M. et M^^ de Balainvillers, en partant pour l'exil, avaient confié leur fortune et leur fille en bas-âge à leur coiffeur en qui ils avaient pleine confiance. Le coiffeur conserva le bien, mais maria la fille, devenue nubile, à son fils. Le mariage était bon et M. de Balainvillers chercha vainement à le faire casser; mais cela tourna mal. Le fils du coiffeur tua sa femme qui voulait tenir le cordon de la bourse et se suicida ensuite, laissant deux petites orphehnes. Alors surgit une autre difficulté. Les deux grands-pères se disputèrent la tutelle de ces deux malheureuses. Les tri-
bunaux l'attribuèrent à M. de Balainvillers, mais non sans avoir laissé longtemps plaider, au grand scandale du public, toutes les gazettes donnant des comptes rendus du procès.
Ce mariage tragique est un exemple choisi entre mille, des unions disproportionnées qui furent conclues à la faveur des troubles révolutionnaires. Notre Limousin n'en a pas été exempt plus que les autres provinces. Je n'en veux citer qu'une :
Notre voisin, M. G. de S. M. émigra seul, laissant dans son château sa femme et ses trois enfants, deux garçons très jeunes et une fille, déjà adolescente, qui promettait de devenir fort belle. M"^^ de S. M. mourut avant la fin des troubles.
Son homme d'affaires continua la gestion des biens. C'était un scélérat. Il viola la jeune fille, presque sa pupille, et la contraignit à l'épouser, puis il plaça les petits de S. M. dans une pension mal famée de Paris. Il avait formé le plan de s'en défaire et de rester ainsi maître de toute la fortune.
D'ailleurs brutal et méchant, il maltraitait sa jeune femme dont les charmes auraient attendri un tigre.
Un de ses voisins, aussi malpensant que lui-même, mais dont l'âme n'était pas atroce, résolut de la tirer des griffes de ce monstre. Il lui proposa de se faire enlever par lui. Ne voyant pas d'autres moyens de s'affranchir de son dur esclavage, elle y consentit et fit ensuite prononcer son divorce.Le ravisseur l'épousa, prenant bien soin d'obtenir la bénédiction d'un prêtre ;
ce qui, aux yeux de >P^^ de S, M., rendait le mariage indissoluble.
Ce second mari fut assez adroit pour lui faire rendre toute sa fortune et assez loyal pour se conduire honnêtement avec elle. Il retira les enfants de la pension mal famée de Paris et les confia à une bonne institution de Versailles.
A sa rentrée de l'émigration, M. G. de S. M. reprit ses deux fils avec lui et songea aussi à faire annuler le second hyménée de sa fille, lui faisant observer qu'une telle mésalliance l'écartait de la bonne société, mais elle lui répondit : « Mon sort est fixé; je ne puis espérer ni autre établissement ni même considération publique si je quitte mon mari. J'ai des enfants de lui et ne suis point mécontente de ses procédés à mon égard. Puisque Dieu l'a décidé ainsi, je reste avec lui. «
Cette réponse plut à M. de S. M. qui, maintenant habitué à faire contre mauvaise fortune bon cœur, traita l'intrus comme son gendre et chérit beaucoup ses petits-enfants.
La fortune, venant presque toute de la mère non émigrée, n'avait pas été confisquée, et les G. de S. M. ont pu maintenir leur situation dans le pays.
J'ai relaté ici cette histoire, parce que les S. M. sont alliés, eux aussi, aux Joussineau de Tourdonnct, de la branche cadette, et aux Lamase.