LE SIÈGE DE MAESTRICHT
Sommaire. — Les émigrés exclus des grandes villes. — Ils sont reçus dans Maëstricht. — Ils forment un corps de défense. — La ville est entourée par un corps de troupes français. — Le général Miranda. — Bombardement de de la ville. — Sortie victorieuse des émigrés. — Siège en règle. — L'archiduc Charles accourt au secours de Maëstricht. — Levée du siège. — Pertes des émigrés. — Tous les émigrés nommés bourgeois de la ville. — Les Tourdonnet et les Balainvillers. — Les mariages forcés.
Au mois de mars 1793, mon détachement étant cantonné à Fribourg-en-Brisgau, nous reçûmes une nouvelle recrue et je réclamai l'honneur de la présenter à ses nouveaux camarades de la cavalerie de Tarmée de Condé. C'était, en efïet, un mien cousin, petit-fils comme moi d'une Maulmont, de la maison papale de ce nom, M. Augustin de Tourdonnet, récemment pourvu du titre de bourgeois de Maëstricht, Comme nous étions presque du même âge, je l'avais connu un peu en Limousin où son père fut directeur général des Haras, en résidence à Pompadour, château assez proche du nôtre.
Nous nous liâmes bien vite à cause de cette parenté et de ce voisinage, en raison surtout de l'affinité de nos malheurs.
Il arrivait en droite ligne de Maëstricht où il avait contribué à contraindre les patriotes à lever un siège qui avait été fécond en péripéties et fut le prélude de la défaite de Nerwinden, subie par Dumouriez.
Comme tout le monde parlait alors de ce fait d'armes, premier succès important remporté sur la République; comme, d'autre part, l'événement avait beaucoup atténué les conséquences de la débâcle de Liège, dont j'ai parlé ailleurs, on pense si j'étais avide d'obtenir quelques détails précis d'un témoin oculaire de cette afïaire.
C'est donc de Tourdonnet que je tiens ce que je vais rapporter :
« Après la défaite de Clerfayt à Jemmapes, survenue le 6 novembre 1792, les émigrés, échappés à la boucherie de l'armée victorieuse qui s'était baignée littéralement dans le sang des Français répandus en Belgique, s'étaient réfugiés dans les environs de Maëstricht, sur la rive droite de la Meuse, pays appartenant à la Hollande ; neutre par conséquent, à cette époque.
« Beaucoup d'entre eux, prévoyant des jours plus sinistres encore que ceux qu'on traversait, auraient bien voulu s'abriter derrière les remparts, pourtant bien fragiles, de la forteresse. Mais les autorités de la ville ne l'entendaient pas ainsi. C'était alors comme un mot d'ordre à l'étranger d'exclure des grandes cités les Français obligés de fuir les couteaux des assassins. On les tolérait seulement dans les bourgades et villages. Cependant les prévisions des émigrés.
presque tous hommes de guerre, et parmi lesquels on distinguait, avec deux lieutenants généraux, dixsept maréchaux de camp, ne tardèrent pas à se réahser.
« La Convention, enivrée par la victoire de Jemmapes et par la réussite de l'audacieuse pointe de Custine qui, ayant pénétré jusqu'à Francfort, l'avait rançonnée, quoique ville ouverte, après avoir occupé Mayence grâce à la trahison de son gouverneur; épouvantée aussi par le meurtre de Louis XVI, qui l'avait mise au ban des nations, la Convention, dis-je, pensa qu'elle ne pourrait durer qu'en terrorisant non seulement la France, mais encore le monde entier.
« Elle se mit à déclarer la guerre à l'univers et, pour faire face à tant d'ennemis à la fois, décréta levées sur levées qui portèrent le nombre de ses troupes à un effectif cinq fois supérieur au chiffre des soldats de métier que pouvaient lui opposer l'Allemagne, la Prusse, ritahe, l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande réunies, sans compter les autres.
« C'est contre l'Espagne qu'elle dirigea ses premiers coups, et le 1^^" février, elle envoyait son cartel à l'Angleterre et à la Hollande. Il devint dès lors évident à tout homme expérimenté que Maëstricht serait une des premières places sur lesquelles porterait l'effort de Du mouriez
« En effet, ce général, d'un naturel pourtant prudent, exalté par la conquête ultra-rapide de la Belgique, s'imagina qu'il lui serait aisé d'ajouter tous
les Pays-Bas, c'est-à-dire la Hollande, aux nouvelles possessions de la République.
« Il se porta avec toutes ses forces vers les frontières de ce petit pays, et, ne voulant pas laisser derrière lui Maëstricht, dont le camp retranché peut contenir 500.000 hommes, il ordonna à son lieutenant Miranda de l'enlever en un tourne-main.
« Mais les heures des capitulations obtenues par persuasion et sans coup férir, étaient passées.
a La Hollande, préparée à l'agression, avait confié à un Prince de la Maison de Hesse la défense de la place. Malheureusement les moyens de celui-ci étaient bien restreints. Il ne disposait en tout que de 4.500 hommes, dont au moins 2.000 de milice bourgeoise. Son artillerie était des plus défectueuses et les remparts, laissés à l'abandon depuis la guerre des Sept Ans, présentaient une fâcheuse apparence.
« C'est alors que les émigrés renouvelèrent leurs instances d'être admis dans la cité avec leurs femmes et leurs enfants au nombre de 5 à 6.Ô00, et leurs prêtres au nombre de plus de 500.
« Quoique le Prince de Hesse n'eût pas reçu d'instructions à leur égard, il admit la requête, ainsi que l'exigeait l'humanité; car les laisser dehors, c'était les vouer à une mort certaine et affreuse. De leur côté les émigrés en état de porter les armes, jaloux de reconnaître cette hospitalité, offrirent de constituer des corps de combattants, placés sous son commandement. Le Prince se rendit à cette solHcitation
et reconnut le prix d'un tel renfort en laissant à ses auxiliaires leur entière autonomie.
<r Ces anciens militaires, au nombre de 1.200, se constituèrent en deux divisions de douze compagnies chacune, en une section de 60 artilleurs et une autre de 24 ingénieurs. Quant aux prêtres, ils furent chargés des ambulances et du service des pompes pour éteindre les incendies, sous la direction de plusieurs évêques. Les femmes préparaient la charpie et fabriquaient des cartouches.
a Je viens de dire que la déclaration de guerre datait du l^'' février. Le 2, les émigrés firent leur entrée à Maëstricht, et le 6, l'armée de Miranda, forte de 15.000 hommes, fut en vue des murailles; le 8, l'investissement était complet.
't Dès lors, le Prince de Hesse et les bourgeois de la ville purent apprécier l'utilité du secours que nous leur apportions, en même temps qu'admirer la science et l'activité de nos officiers.
a En une semaine, les 24 ingénieurs avaient réparé les remparts de telle façon qu'ils les avaient mis à l'abri d'une surprise. Il est vrai que tous nos gens, la plupart appartenant à la plus haute noblesse, y avaient mis la main, aidés de la plupart des prêtres. L'émulation gagna les bourgeois et ce fut avec un zèle fébrile, de jour et de nuit, qu'on remua la terre, qu'on gâcha le mortier et qu'on charria les pierres, zèle qui ne se ralentit pas durant toute la durée du siège, en sorte qu'après sa délivrance Maëstricht était redevenue la citadelle imprenable qui, quarante ans
auparavant, avait résisté aux efforts de Maurice de Saxe.
« De leur côté, les 60 artilleurs réparèrent les vieilles pièces qui dormaient rouillées sur leurs aiïûts et les mirent toutes en état de servir. Je dois ajouter que la place était suffisamment approvisionnée de munitions pour riposter pendant six mois aux coups des assiégeants.
« Le 9 février, le général Miranda envoya une sommation des plus insolentes au commandant de la place. Il y était dit que si le Prince ne se rendait pas à discrétion dans les trois heures, toutes les maisons seraient réduites en cendres et la garnison passée au fil de l'épée. Au cas où, docile à la voix de la raison qui lui commandait d'obéir sur-le-champ, il livrerait la ville, Miranda consentait à laisser la vie sauve à ses troupes, à l'exception des émigrés dont aucun ne trouverait grâce auprès de lui.
« Le Prince de Hesse répondit avec la dignité qui convenait à cette impertinente bravade et s'efforça, dans sa réponse, de faire honte au chef ennemi de ses sentiments de sauvagerie, déclarant au surplus que les émigrés étaient ses hôtes et que l'honneur aussi bien que la rehgion lui commandaient de s'exposer au pire pour accomplir jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité.
« Quant à nous, nous admirions la logique et la bonne foi des Jacobins qui répandaient sur nous les plus atroces calomnies, nous reprochant de faire appel à l'étranger, et confiaient à un aventurier péruvien,
demi Peau-rouge, débarqué de la veille en Europe — car ce Miranda était tout cela — le soin de nous égorger.
« Et nous attendîmes, de pied ferme, les événements.
« Comme il en avait menacé, Miranda, les trois heures écoulées, à l'entrée de la nuit, fit pleuvoir sur la ville une grêle de bombes. Un des nôtres en compta plus de sept cents, du soir au matin, le tout dans un fracas infernal.
« Mais nos canonniers s'aperçurent bien vite qu'ils avaient affaire à des rivaux inexpérimentés. Les projectiles des patriotes n'arrivaient presque jamais à destination, ou ceux qui franchissaient les murailles éclataient presque tous en l'air. C'est à peine s'ils allumèrent l'incendie dans trois ou quatre maisons, incendies presque aussitôt éteints par les prêtres pompiers.
« Ces constatations faites, on attendit le jour pour repérer les positions des batteries carmagnoles, et quand on les eut bien observées, nos canons de remparts culbutèrent en un chn d'œil une douzaine de leurs obusiers.
« Une telle riposte n'entrait point dans le programme de Miranda qui avait reçu des commissaires de la Convention l'ordre impératif d'emporter la forteresse au pas de charge, et qui tâchait d'obéir aveuglément; non qu'il fût dépourvu de talent et qu'il ne comprît l'extravagance d'un ordre pareil ; mais comme la première campagne de la république avait été
conduite en dépit du sens commun et qu'elle avait néanmoins réussi, il s'était persuadé que toute cette guerre ne serait qu'un simulacre et il agissait en conséquence.
a S'apercevant enfin que cela devenait sérieux, il entreprit des travaux réguliers d'approche et fit ouvrir des tranchées en zig-zag, hors la plus longue portée de notre artillerie, faisant taire momentanément ses inutiles pétarades.
« Nous le laissâmes s'avancer ainsi jusqu'au 13. Ce jour-là, comme il reprenait son tir un peu mieux dirigé, le Prince de Hesse décida une sortie et nous confia l'honneur de l'exécuter, en nous faisant éclairer par quelques pelotons de sa cavalerie, car, pour nous, nous ne disposions pas d'un cheval.
'( L'ennemi ne nous attendit pas et, dans sa précipitation à nous éviter, laissa deux obusiers et une centaine de prisonniers entre nos mains. Ceux-ci tremblaient d'être pendus, tant on nous avait dépeints à leurs yeux sous des couleurs monstrueuses. Ils furent donc aussi étonnés que ravis d'être bien traités.
« Nous savions que la grande partie de l'armée de Dumouriez était composée de mauvaises troupes, sans instruction miUtaire. L'aspect de nos prisonniers, paysans patauds et mal dégrossis, nous confirma davantage dans cette opinion; mais comme Dumouriez n'en avait pas moins gagné la bataille de Jemmapes, nous fûmes convaincus qu'il gardait avec lui ce qu'il possédait de meilleur ou de moins mauvais, laissant son rebut à Miranda.
« Dès lors le siège prit une allure régulière et c'est ce qui perdit les patriotes.
« L'Autriche, désormais renseignée sur les intentions secrètes de la Prusse qui semblait avoir lié partie avec les Jacobins depuis Valmy, tout en faisant mine de les combattre; l'Autriche, dis-je, se sentant réellement menacée, tenta enfin de réels efforts pour se défendre. Tandis que l'armée hollandaise, secondée par le général impérial Clerfayt, faisait face à Dumouriez, l'Archiduc Charles accourut à marches forcées au secours de Maëstricht, à la tête de 40,000 hommes aguerris.
« Il passa la Roër le 18 mars, et nous nous apprêtions à le recevoir le 19, quand les éclaireurs du Prince de Hesse, envoyés le matin en fourrageurs, revinrent aussitôt annoncer que le camp ennemi était levé. Le général en chef fit courir à la poursuite des carmagnols, mais ils avaient au moins douze heures d'avance sur nous. Nous ne pûmes que ramasser deux ou trois cents traînards que nous ramenâmes en les poussant devant nous comme un troupeau de moutons, sans les toucher, parce qu'ils avaient presque tous la gale et nous souffrions d'assez de misères sans y ajouter celle-là.
« Nous établîmes le bilan de nos pertes. Miranda nous lança 8.000 bombes au cours de son siège qui devait aboutir, d'après ses instructions, en vingtquatre heures, mais qui, nonobstant, dura treize jours pleins et se termina à ses honte et dommage. Ses 8.000 bombes n'avaient consumé complètement
({u'une vieille caserne, endommageant à peine une trentaine de maisons. Elles n'avaient fait qu'une cinquantaine de victimes, surtout dans la population civile. Quant à nous, émigrés, nous ne perdîmes que neuf hommes en tout et pour tout, tués dans les sorties.
« Pour la première et peut-être pour la seule fois au cours de l'émigration, pleine justice nous fut rendue. Le Prince de Hesse reconnut, dans une proclamation, qu'il devait son salut à l'habileté et au courage des émigrés. Les habitants de Maëstricht, qui considéraient tous les carmagnols sans exception comme des cannibales, exultaient de reconnaissance et il n'est pas de témoignages de sympathie dont ils ne nous aient accablés.
« Le bourgmestre et ses échevins prirent une délibération pour conférer à chacun de nous le droit de bourgeoisie.
« La confection de ces 1.200 brevets exigea un certain temps ».
— Je n'ai pas voulu quitter Maëstricht, me déclara en terminant Tourdonnet, sans avoir mon diplôme en poche. Le voici, dûment scellé et paraphé. J'en suis aussi fier que de mon titre de marquis de Saint- Vit.