LE MOIS DES MASSACRES
Sommaire. — Les massacres de septembre plus atroces que tous ceux dont l'histoire fasse mention. — Tranquillité dans la férocité. — Les instigateurs du crime. — Ils veulent faire disparaître leurs créanciers. — Les perquisitions domiciliaires. — L'almanach des honnêtes gens. — L'impression à l'étranger. — L'opuscule de Dusseldorf.
— Les prêtres insermentés. — Le colonel de S. Mart. — L'épicier Guesnault et ses enfants. — La comtesse de Chèvre et ses enfants. — Le bûcher de la place Dauphine.
— M. de G... et le régiment de Cambrésis. — Les prisonniers d'Orléans. — Le passe-volant. — Fournier l'américain et Léonard Bourdon. — Transfert des prisonniers à Saumur. — On se trompe de route. — Arrivée du convoi à Versailles. — Fournier livre ses prisonniers aux assassins. — Massacre de la rue de l'Orangerie. — Massacre dans les prisons de Versailles.
1822. — La nouvelle des effroyables massacres de septembre 1792 frappa la France d'une indicible épouvante et l'Europe entière de stupeur.
Nous en eûmes les premiers échos dans les tranchées que nous creusions autour des remparts de Thionville dont nous faisions alors le siège. Je dis bien, des échos seulement, car la vérité apparaissait alors, tantôt affaiblie et tantôt grossie par mille répercussions; et d'ailleurs, après ce long temps écoulé, il ne semble point qu'elle apparaisse encore telle qu'elle fut.
Je laisse à penser l'effet que ces récits produisirent sur nos âmes déjà ulcérées par les injustices dont nous étions l'objet et par le spectacle des crimes impunis qui se succédaient, sans interruption, depuis trois ans, dans notre patrie, la rendant méprisable aux regards du monde.
Aujourd'hui que l'âge et l'expérience, qui en est la suite, me permettent d'envisager, toujours avec indignation mais avec calme, les plus exécrables forfaits, je persiste à conclure qu'il n'en est pas de plus inexcusable dans les annales de l'humanité.
Il ne s'agit ni du nombre ni de la qualité des victimes innocentes, mais uniquement de l'iniquité de leur mise à mort et de l'horrible façon dont furent exécutés les sinistres desseins d'une poignée de bandits, instigateurs du crime. J'ai beau fouiller l'histoire depuis la plus haute antiquité, je ne vois rien qui soit comparable en froide préméditation.
De terribles conquérants ont ordonné l'extermination totale d'immenses cités. Gengis-Khan, par exemple, fit égorger à Mérou, en Sogdiane, près d'un million d'êtres humains sans défense et poussa la bar-
barie jusqu'à dresser une pyramide de 700.000 têtes coupées, sur la grande place de la ville détruite. César BOUS apprend dans ses Commentaires qu'il a fait tuer plus de 1.500.000 Gaulois et 800.000 Helvètes. Sans remonter si haut dans l'histoire des vastes hécatombes, •qui ne sait qu'au cours de nos guerres religieuses les vaincus de tout sexe et de tout âge ne trouvaient pas facilement grâce devant les vainqueurs? Les exploits sanguinaires du baron des Adrets racontent encore à quel degré de cruauté peut descendre un homme perverti par de fausses doctrines et livré à ses seuls instincts. Cependant à Montbrison, où sa méchanceté huguenote déferla avec le plus de furie, il n'a fait assassiner que 800 innocents, et l'on doit ajouter à sa décharge qu'il regretta ensuite ses crimes et tâcha de les réparer.
Ces affreuses boucheries s'exphquent jusqu'à un <îertain point; chez les premiers par l'énervement et l'exaspération de la lutte, l'enivrement de la victoire chèrement achetée, la soif de vengeance, les préjugés dans lesquels avaient été élevés les massacreurs, préjugés qui leur faisaient considérer comme tuable à vue tout être humain n'appartenant pas à leurnation ; «hez les autres par la haine politique et religieuse, conseillère des plus grands forfaits.
Mais le plus rusé des sophistes ne trouvera jamais une raison spécieuse qui atténue l'infamie des massacres de septembre 1792.
C'est la tranquilHté dans l'immoraUté, la férocité dans l'abjection.
lOG NOUVELLES NOTES INTIMES d'uN ÉMIGRÉ
Guet-apens, cupidité, luxure, trahison, indicible lâcheté, hypocrisie raffinée, tout s'y rencontre, tout ce qui rabaisse l'âme créée à l'image de Dieu au dessous de celle des bêtes immondes. On découvre chez les instigateurs du crime un sang-froid déconcertant et pas l'ombre d'une passion politique.
Un Prince et un Évêque, c'est-à-dire deux hommes qui devaient donner l'exemple de toutes les vertus, ont pu seuls le concevoir, car c'est un phénomène bien connu, cent fois vérifié par l'expérience, que les natures hautes tombent plus bas que les autres dans l'abîme, dès qu'elles s'y sont volontairement précipitées. Je crois me souvenir que les sages latins ont exprimé cette vérité par un proverbe : Corrupiio optimi pessima. C'est ainsi que les prêtres qui peuplaient la Convention ont dépassé en scélératesse ceux dont c'était l'humeur ou le métier d'être scélérats.
Je reprends, pour mieux me faire comprendre, le point de départ de ces crimes exécrables et je dirai ensuite quelques mots de leur exécution.
Le Duc d'Orléans, Égahté, l' évêque d'Autun, Talleyrand, et leurs plus notoires complices, généralement nobles ou ecclésiastiques, étaient criblés de dettes. De plus, le premier voulait devenir roi et le second premier ministre.
Il leur parut que supprimer leurs créanciers avec leurs familles serait le moyen le plus simple de s'épargner des réclamations. Il leur sembla que, débarrassés de cette gêne, ils parviendraient plus aisément au but de leurs ambitions.
Ils s'abouchent avec le ministre de la Justice, Danton, qui était leur homme puisqu'il présidait le club des Cordeliers.
Ils lui exposent leur plan atroce et Danton, cependant beaucoup moins méchant qu'eux, promet de leur obéir, sentant bien qu'en période de révolution reculer c'est se perdre, comme il en a fait l'expérience deux ans plus tard.
Puis, sous prétexte de dénoncer des complots inexistants, ce singulier ministre de la Justice s'écrie tout à coup, à la tribune de l'Assemblée : « Il faut faire peur aux royalistes ! y
Peur !... Pourquoi? Les royalistes étaient atterrés depuis longtemps, tellement atterrés que les plus hardis d'entre eux se laissaient asssassiner, voler, insulter, molester, sans dessiner la moindre velléité de résistance. Quelle nécessité, quelle opportunité de faire peur à un troupeau de moutons qui n'a plus le courage de fuir à l'approche du loup? La parole de Danton renfermait un mensonge dans une lâcheté.
Et comment organisa-t-il cette « peur des royalistes? » En prescrivant des perquisitions domiciHaires dans toutes les maisons des suspects, c'est-à-dire des personnes qui avaient eu le tort de prêter de l'argent à qui ne voulait pas le rendre, ou bien de celles qui — peut-être — n'auraient pas vu plus tard, sans protestation, Égahté usurper le trône de saint Louis.
Ces perquisitions odieuses et abusives durent quinze jours pendant lesquels il est défendu à tout parisien
de sortir de sa demeure, passé six heures du soir. Des sentinelles barrent les rues à leurs issues et aux intersections. D'autres sont postées aux barrières et le long des quais des deux rives de la Seine, avec consigne de faire feu sur toute barque qui fera mine de circuler. Des patrouilles sont installées sur tous les bateaux-lavoirs.
A la faveur de ces quinze jours, ou mieux de ces quinze nuits, car on profita surtout de la nuit pour opérer les plus criants abus de la force, on appréhende trente mille êtres inofïensifs, marqués sur les listes à l'encre rouge, comme les linteaux des portes des égyptiens avant le passage de l'Ange exterminateur.
On entasse ces malheureux dans des prisons ou autres édifices convertis pour la circonstance à cet usage. Ils y respirent, dans une promiscuité monstrueuse, un air vicié. On les nourrit chichement, suffisamment néanmoins pour les empêcher de mourir de faim, car il ne faut pas priver ce qu'on appelle « le peuple » du spectacle de leurs tortures et de la joie de verser leur sang.
On prépare « ce peuple » au carnage par des chansons sauvages que les affîdés chantent à tue-tête dans les carrefours et sur les places publiques, et le refrain de la plus explicite de toutes, refrain que les pohssons répètent sans comprendre, est celui-ci :
Nou6 percerons leur flanc.
Nous boirons tout leur san^,
Enfin, tout est prêt à la fin d'août. On mobilise les forçats de Rochefort et de Toulon, qu'on avait embauchés dans les bagnes de ces ports de mer pour coopérer à la journée du dix; on leur adjoint quelques centaines de ces bandits qui grouillent en liberté dans la lie de toutes les grandes villes et que la police connaît chacun par son nom. On divise ce joli monde en escouades de quarante à cinquante hommes, autant de fois que Paris contient de maisons de détention; on les arme, on leur promet une haute paie, on les enivre et on leur commande de travailler.
Par surcroît de prudence, on ne livre les victimes à ces fauves qu'une à une. Et, pendant trois jours et trois nuits, on égorge, on tue, à coups de piques, à coups de haches, de couteaux, de lances !... Et, pendant ces trois jours et ces trois nuits, il ne se trouve pas à Paris un chevalier pour courir à la défense de ces infortunés ou partager leur sort!... Pas un des inspirateurs de telles atrocités pour concevoir du remords et crier : assez !..,
L'incendie ne s'arrêta que faute d'aliments.
Non seulement les dettes du Duc d'Orléans, de l'évoque Talleyrand et de quelques autres transfuges de la noblesse ou du clergé étaient payées, mais on avait, du même coup, préparé l'élection des députés de la Convention, assemblée qu'on a voulu et que certains veulent encore faire passer pour la représentation fidèle de la vraie France. Les temps étaient mûrs pour la proclamation de la République, forme de gouvernement dont le moindre défaut est d'être
diamétralement contraire au génie français. Elle naissait sur du fumier arrosé de sang.
Quand tout fut fini, certains humanitaires, dont quelques-uns étaient complices, firent semblant de gémir; un éditeur essaya même de flétrir le crime dans l'almanach des « honnêtes gens » dont il fut vendu six éditions. Ce fut tout; ce n'était qu'une spéculation de librairie.
J'écris ces lignes trente ans après l'événement, en pleine Restauration, et j'ai le regret de constater que le sang des victimes de septembre crie toujours vengeance au ciel, plus haut même que celui des guillotinés.
L'étranger en prit texte pour inspirer au monde une plus grande horreur du nom français et nous, malheureux émigrés, nous en reçûmes souvent un supplément d'avanies.
Au mois de janvier 1793, parut à Dusseldorf un court opuscule intitulé : « Récit des horreurs commises à Paris en septembre dernier ».
L'auteur se prétend renseigné de première main. Je compare aujourd'hui sa narration avec celle des témoins oculaires qui se sont hasardés à parler franc, le danger immédiat passé, et je m'aperçois que l'écrivain allemand a composé son petit hvre sur des informations hâtives.
C'est ainsi qu'il limite le nombre des victimes égorgées dans les prisons à L084 seulement, alors que les historiens français les plus optimistes le portent à 6.000 et que les pessimistes vont jusqu'à 15.000.
11 révèle cependant des détails que je n'ai lus nulle part ailleurs et, pour cette raison, j'en transcris quelques-uns.
— On avait promis aux prêtres insermentés qu'il s'agissait seulement de les déporter, en exécution d'un récent décret. Cinq ou six cents d'entre €ux se plaignirent à la Commune d'être logés incommodément et réclamèrent quelque amélioration à leur sort. La Commune leur expédia Maillard, le 31 août. Ce monstre leur parla sur un ton patelin, les assurant qu'ils n'auraient bientôt plus à s'inquiéter, que dans trois jours leur situation serait réglée. • Les prêtres comprirent qu'ils allaient être déportés et ils ne pouvaient du reste comprendre autre chose. En conséquence ils se munirent de leur argent et de ce qu'ils avaient de précieux. Trois jours après ils furent assassinés, leurs cadavres fouillés et dépouillés. Lvs maîtres-assassins savaient que leurs chefs avaient entrepris une vaste opération de brigandage; ils voulaient leur part de butin, sinon dans la mesure de leurs appétits, du mcùns dans celle de leurs moyens.
Je raconte cela pour montrer que le vol pur et simple a accompagné le meurtre et qu'en cette affaire la cupidité fut inséparable de la cruauté.
Voici maintenant la marque de l'hypocrisie :
— S... signait des mandats d'arrêt contre une série d'individus qu'il savait envoyer ainsi à la mitrt. Sur ces entrefaites il aperçoit un voisin qui fouaillait son chien et le chien hurlait. S... s'interrompt de son tra-
112 NOUVELLES NOTLS INTIMES d'l.N ÉMIGRÉ
vail homicide et interpelle ce voisin en termes violents, lui reprochant son manque d'humanité !... Voici maintenant plusieurs traits de férocité :
— Le Comte de Saint-Mart, ancien colonel, fut percé d'outre en outre d'un coup de lance dans la cour de l'Abbaye. Deux des bourreaux saisirent les extrémités de la lance, relevèrent ainsi la victime et la traînèrent sur les genoux jusqu'au seuil de la prison. Celui qui tenait la lance par la pointe lâcha prise; l'autre vida son fardeau pantelant dans la rue, le livrant à des mégères qui l'achevèrent en le déchirant à coups de dents et à coups d'ongles. Puis elles lui coupèrent les oreilles et les épinglèrent à leurs corsages en guise de bouquets.
L'auteur allemand ne s'en tient pas aux abominations commises dans les prisons à l'instigation da ministre de la Justice. Il décrit aussi quelques scènes dont les rues et les maisons particulières furent le théâtre :
— Rue Jacob demeurait un épicier nommé Guénault, réputé fidèle au Roi, marié et père de trois jeunes enfants. N'ignorant point qu'il était le point de mire des mauvais garçons de son quartier, ayant fait d'avance le sacrifice de sa vie, mais désirant sauver au moins ses enfants, il expédia ceux-ci à un de ses amis, sous la garde d'un domestique. Au bout de la rue, la petite caravane se heurte à une bande d'une cinquantaine de gamins, armés de couteaux, et dont le plus âgé n'avait pas quinze ans. Ces affreux drôles se jettent tous ensemble sur le domestique et le
criblent de blessures. Puis ils lapident les trois petits Guénault et les laissent morts sur la place. La foule qui les entoure bat des mains et crie : « Vive la nation ! » Elle se précipite de là chez l'épicier, brise les volets, saccage la boutique et massacre le père et la mère ^.
— Rue du Bac, on tua chez elle la comtesse de Chèvre et ses cinq enfants dont l'aîné n'avait pas dix ans. Ils furent égorgés les premiers sous les yeux de la mère, l'un après l'autre; les assassins coupèrent leurs têtes et les jetèrent à celle-ci qui avait assisté impuissante à leur mise à mort. M"^^ de Chèvre prit la tête du plus jeune, la baisa longuement et s'avança ferme au devant des bourreaux. Ceux-ci lui coupèrent les bras avant de lui couper le cou.
— Sur la place Dauphinc on avait allumé un grand feu où furent rôtis nombre d'hommes, de femmes et d'enfants, et cette cuisine de cannibales se prolongea toute une journée et fort avant dans la nuit. La
^ La gaîté ne perd jamais ses droits, malgré riiorreur du moment, et souvent un mot placé à propos détourne les colères populaires.
C'est ainsi que Jacques Duval d'Espréménil, ancien conseiller au Parlement de Paris et député aux Etats Généraux, ayant eu le malheur de déplaire à la populace vit un beau jour son hôtel de la rue Bertin-Poirée assailli par une bande d'émeutiers qui poussaient des cris de mort. C'en était fait de lui et de sa femme, Françoise-Augustine de Sentuary, qu'il avait épousée veuve du maître des Requêtes, Jacques de Thilorier, lorsqu'un homme se haussant sur une borne, harangua la foule en ces termes : a Gardez-vous bien de piller sa maison, elle est au propriétaire; ses meubles il les doit ; ses enfants ne sont pas à lui, et sa femme est à tout le monde ! »
Un rire inextinguible saisit les furieux et, désarmée, la foule s'écoula sans commettre le moindre dommage,
{Noie des édilears.)
comtesse de Pérignan y fut amenée avec ses deux filles. Toutes trois furent mises nues, enduites d'huile et allumées. L'aînée des filles, qui avait quinze ans, suppliait qu'on l'achevât. Un jeune homme, pris enfin de pitié, 'ui tira un coup de pistolet en plein cœur. La foule poussa des cris de rage, saisit le jeune homme, qui hurlait avec eux quelques instants auparavant, et le précipita dans le brasier.
On amena ensuite six prêtres qu'on déshabilla complètement. On coupa un morceau de chair sur le cadavre à demi carbonisé de la jeune fille et on les invita à le manger. Les prêtres fermèrent les yeux et ne répondirent rien. Un affreux plaisantin déclara qu'ils refusaient de manger de la femme pour rester fidèles à leur vœu de chasteté, mais observa qu'ils seraient moins dégoûtés s'il s'agissait de la viande sanctifiée de l'un des leurs. En conséquence, ils firent rôtir le plus âgé et présentèrent sa chair aux cinq autres. Ceux-ci, sans rien dire, se précipitèrent ensemble dans le brasier. On voulut les en retirer afin de les faire souffrir davantage, mais lamort avait déjà fait son œuvre ^.
* La brochure de Dusseldorf nomme un abbé de Lubersac parmi les ecclésiastiques qui ont été mis à mort aux Cannes. C'était un Lubersac de la branche de Saint-Germain, oncle à la mode de Bretagne du général, et parent éloigné de ma mère. Il avait été grand-vicaire de Gap, puis aumônier de M'"^ Victoire. Quand il comprit que ga vie était menacée dans la prison, il n'attendit point l'appel de son nom. Comme il était fort leste malgré son âge, il escalada un mur élevé et se glissa par là dans la rue. Mais le cas avait été prévu. Dee assassins attendaient et le dépêchèrent en un clin d'oeil à coups de sabre, (voir appendice)
{Noie de routeur.)
Voilà ce que la prédication philosophique et l'irréligion affichée des hautes classes avait fait, en quelques mois, du peuple réputé le plus doux de la terre !
Cependant je ne garantis point l'authenticité de ces épisodes révolutionnaires, tels qu'ils sont racontés par l'auteur allemand. Je ne les vois cités par aucun historien français. Peut-être l'allemand les a-t-il beaucoup exagérés, peut-être même en a-t-il inventé quelques-uns de toutes pièces pour pousser à son comble l'exaspération de ses compatriotes contre notre nation. Pour l'honneur de mon pays, je souhaite qu'il en soit ainsi. Toutefois je n'ai point cru devoir les passer sous silence parce que, d'une part, tout fut possible sous la Révolution : parce que, d'autre part, on ne saurait trop insister sur le tort que la Révolution et ses excès ont causé à la France dans l'esprit des autres peuples.
Encore si de tels crimes n'étaient imputables qu'à la plèbe de Paris; on pourrait arguer de l'impossibilité où l'on fut de réfréner les fureurs de misérables, souvent cosmopolites, qu'on aurait eu seulement le tort grave de déchaîner. Malheureusement il s'est trouvé dans plusieurs autres villes de France, notamment à Versailles, un lot de coquins qui égalèrent en vilenie sanguinaire les plus cruels assassins de Paris, à moins que ce ne fussent partout les mêmes qui se déplaçaient quand le gouvernement avait besoin d'opérer un mauvais coup sans se compromettre ouvertement.
Mon compatriote, M. de G., de Treignac, dont
le père fut l'ami de mon oncle de Masgoutières, m'a donné sur le massacre de Versailles des. détails que je veux transcrire ici parce qu'ils sont sûrement véridiques, quoique le narrateur n'en ait pas été le témoin oculaire; mais il les tenait de plusieurs personnes échappées de cette tuerie.
Philippe de G. était jeune sous-lieutenant au régiment de Cambrésis, aujourd'hui 20^ de ligne, en garnison à Perpignan. La troupe se révolta, encouragée en sous-main par la municipalité de cette ville, qui, à l'instar de la plupart des autres municipalités à cette époque, poussait à l'insubordination les soldats et les sous-officiers, afin d'obéir à un mot d'ordre parti de Paris. Les officiers fidèles, débordés, se retirèrent dans la citadelle, au nombre de 28, résolus à y soutenir un siège et à s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ils se laissèrent surprendre dans un assaut de nuit et, malgré leurs résistances acharnées mais individuelles, vingt-trois furent pris, ligotés et emportés dans la prison de la ville. Cinq d'entre eux seulement, dont G., parvinrent à se sauver et, d'abord recueilUs dans des maisons hospitalières, réussirent ensuite à fuir la terre de désolation qu'était alors la France où la fidéhté au devoir était imputée à crime, où le soupçon d'être innocent constituait le plus redoutable des actes d'accusation.
Cet enlèvement des officiers de Perpignan fut effectué en décembre 1791. Quelques jours après, G., muni d'un faux passeport en règle et travesti en matelot, traversa toute la France du sud-ouest
au nord-est, et franchit le Rhin à Cocheim ^ Il s'y établit et ne tarda pas à y épouser une jeune filîe de condition. Mais deux années plus tard, en 1794, les Carmagnols envahirent le pays et G..., poussant plus à l'est, se fixa momentanément à Bendorf. Cette ville, non plus, n'offrit plus bientôt une sécurité suffisante aux émigrés. Mon compatriote, laissant sa jeune femme et ses petits enfants à la garde de ses beaux-parents, se réfugia dans notre corps de Condé où je fus heureux de le faire admettre au service de l'infanterie. C'était un bon compagnon, assez expansif. Il me récompensa du petit office que je venais de lui rendre, en me narrant ses odyssées, et surtout en me traçant le tableau exact des massacres de Versailles dont un coup de Providence l'avait préservé. Ce sont ces récits que je vais mettre au net 2.
La municipalité de Perpignan, se démasquant, accusa les officiers prisonniers d'avoir comploté d<^
* Cocheim a longtemps appartenu au département français de Rhin-et-.Moselle.
2 Nous avons cherché à contrôler ce récit de M. de G. et nous l'avons trouvé généralement conforme à ce qui a été déjà publié sur les massacres de Versailles. Malheureusement les procès-verbaux de l'événement semblent avoir disparu, en grande partie, des archives nationales. Voici en résumé la pièce la plus intéressante — et elle l'est bien peu — ■ que nous avons recueillie à la cote (F7 3689') :
< Les prisonniers d'Orléans arrivent avec vingt mille hommes d" escorte. — Mal à propos on a fait courir le bruit que l'assemblée les « fera rétrograder sur Étampes.
« Le convoi arrive le 9. La municipalité, estimant que deux mille hommes et de l'artillerie suffisent à le protéger, décide que trois com-
118 NOUVl-I.LI..^ .NliTt- I.NTIMIS ij'lN l.MlGRi.
livrer la ('itadcllt' an roi d'Espagne, Accusation absurde do tous points, ei parce qu'on ne livre pas une citadelle tant que la ville elle-même n'est pas livrée aux mains de l'ennemi, et parce que l'Espagne n^était pas notre ennemie en 1791, son roi ne manquant, au contraire, aucune occasion de faire à la France des protestations d'amitié. Mais le ministre girondin Roland feignit de prendre au sérieux cette dénonciation. Il joignit la cause des offiriers fidèles de Cambrésis à celle des personnages politiques auxquels il imputait le crime de haute trahison et qu'il avait l'intention de faire juger à Orléans par une haute cour de Justice. Les principaux de ces personnages étaient le duc de Cossé-Brissac, ancien commandant de la Garde constitutionnelle de Louis XVI, M. de Castellane, évêque de Mende, un M. de la Rivière, juge de paix qui avait eu le courage de poursuivre un diffamateur de la Reine, M. de Franqueville d'Abancourt, ancien ministre de la Guerre,
' missaires suffiraient comme <:aide d'honneur. Ce furent : MM. La- < truffe, Deplane et Truffet. Ils reçurent le convoi à 2 heure? à la grille « de Montreuil, d'où on se dirigea à la Ménagerie où on devait les « incarcérer, près de l'OrartgerJe.
— « Après le massacre de la journée, le peuple se porta aux prisons et immola vingt-et-un prisonniers prévenus de crimes. »
N. B. — Sur ces prisonniers on comptait six prêtres insermentés, ce que le procès-verbal omet de mentionner.
Les archives de la guerre sont muettes sur la révolte du régiment de Cambrésis. On voit .•seulement, assez longtenifis après, la nomination de nouveaux officiers, en remplacement de ceux q^ii « ont abandonné »; sans aucune mention du transfert de ceux-ci à Orléans et de leur massacre à Versailles.
Quand les dossiers de la Justice militaire seront classés, il est possible qu'on découvre de plus amples détails.
(.Voie des éditeurs.)
M. de Lessart, ancien ministre de T Intérieur et des Affaires étrangères, et vingt-cinq autres moins connus, en tout trente.
La plupart de ces victimes avaient été désignées par le haineux Vergniaud, surtout MM. d'Abancourt et de Lessart, auxquels il reprochait de ne pas déclarer la guerre à l'Europe. Il est vrai que plus tard il s'ingénia à charger leurs mémoires de la responsabiUté de l'invasion que lui-même, plus que personne, avait contribué à rendre inévitable.
Les vingt-trois officiers de Cambrésis vinrent, dans l€s premiers jours de 1792, grossir le nombre de ces prisonniers et le porter au chiffre de 53.
Enfermés dans le vaste couvent des Minimes, ils n'y furent point trop malheureux. La municipalité d'Orléans, composée de bourgeois peureux, n'était pas animée de mauvaises intentions à leur égard. De plus, quelques-uns d'entre les captifs, fort riches auparavant, disposaient encore de gros revenus et, fort généreux, faisaient bourse commune avec ceux de leurs compagnons d'infortune qui étaient dépourvus d'argent. La nourriture était donc suffisante, et la conversation ne languit jamais entre gens de bonne compagnie. Le duc de Cossé-Brissac, afin de varier les distractions, avait même fait étabhr à ses frais, dans l'immense réfectoire, un jeu de passe-volant.
Ces prédestinés à une mort violente prochaine en étaient arrivés, presque tous, à se faire entière illusion sur leur sort. Le duc de Brissac, seul, demeurait pessimiste, mais sans le laisser paraître.
120 nouvi:lli:.s notf.s intimks d'un émigré
Cette quiétude d'esprit, m'assurait G..., doit s'expliquer par le retard apporté à la constitution de la haule-cour dont on les menaçait depuis de longs mois.
Ce qu'ils i<,'n()raient, c'est que ni Roland ni même Vergniaud ne tenaient alors à précipiter les événements en faisant [lérir trop tôt leurs otages.
La nouvelle de la journée du 10 août attrista donc les prisonniers d'Orléans comme elle affligea tous les bons Français, mais sans leur causer d'alarmes personnelles. Ils se }>ersuadèrent, au contraire, que le renversement du trône hâterait la réunion de la haute-cour après laquelle ils soupiraient, tant ils étaient sûrs de leur innocence et tant ils étaient persuadés que des juges ne résistent jamais à sa démonstration. Cependant le duc de Cossé-Brissac compléta, le 11 août, les dispositions testamentaires qu'il avait prises six mois auparavant.
Mais il s'agissait bien de haute-cour et de justice plus ou moins régulière. ]\Iarat et sa bande, émerveillés des massacres de Paris dont le succès dépassait leurs espérances, avaient résolu de les répercuter dans les principales villes de France et de liquider ainsi, d'un seul coup, tous les créanciers de leurs amis avec tous les opposants présumés de leur régime futur. Ce serait autant de travail de moins à fournir à la guillotine.
Ils décidèrent de commencer par les prisonniers d'Orléans; mais il semble qu'on n'ait pu réunir dans cette ville un lot d'assassins capables de procéder à
la besogne sanglante. Il fallut donc recourir aux exécuteurs qui, ayant servi une première fois après la débâcle du 10 aoiit, avaient donné des preuves décisives de leur savoir-faire dans les prisons de Paris,
De son côté, Danton, ministre de la Justice, était déterminé désormais à pousser jusqu'au bout le système de violences meurtrières. Connaissant tous les sacripants, la plupart galériens en rupture de fers de Toulon et de Marseille, il en avait parqué deux cents à Longjumeau. Ceux-ci, dépités de n'avoir pris aucune part aux assassinats de Paris et au pillage des cadavres, sollicitèrent, dès le 3 septembre, la permission d'aller chercher leur proie à Orléans, espérant un ample dédommagement, car les aristocrates prisonniers dans cette ville passaient pour avoir les poches bien garnies.
Leur requête, paraissant juste, fut immédiatement agréée et l'expédition aussitôt ordonnée.
Cependant Roland, Vergniaud et autres Girondins, qui avaient déjà excusé et amnistié les massacres d'Avignon, comprenant enfin que leur programme allait être dépassé, commencèrent à prendre peur pour eux-mêmes et imaginèrent de ruser pour empêcher un nouveau carnage. Ils proposèrent d'adjoindre aux 200 marseillais 1.200 hommes de troupes réglées qui auraient pour consigne de transférer les prisonniers d'Orléans à Saumur et de les protéger en route contre la férocité de leurs camarades.
Danton et Marat feignirent d'accéder à cet amendement. Leur siège était fait. Ils composèrent cette
122 NOUvi:Li.r> noti;.- intimi:> d'un émigré
troupe réglée de 1.200 brigands i»arisiens qu'on amalgama aux marseillais. Le tout fut dirigé par le représentant du peupl»^ Léonard Bourdon, qui s* est distingué ensuite parmi no? terroristes les plus atroces, et commandé par Fournier l'Américain, dont le mieux qu'on puisse dire en sa faveur, c'est qu'il était à demi dément.
Ces L400 brigands arrivèrent le 10 à Orléans, où ils ne purent procéder au meurtre des prisonniers, la Garde nationale s'étant montrée disposée à les défendre, et la bataille n'étant pas le fait des coupejarrets. Cependant on les leur livra pour obéir à la réquisition et sous promesse de Fournier qu'il les conduirait au château de Saumur, conformément aux ordres du gouvernement.
Ils les lièrent deux à deux avec des cordes, les serrant au cou de faron qu'ils ne pouvaient s'écarter l'un de l'autre sans risquer de s'étrangler mutuellement, et les entassèrent dans six charrettes d'artillerie servant habituellement à transporter des boulets.
En route on ne les maltraita point et on leur donna à manger à leur faim. Fournier eut même l'hypocrisie de les rassurer sur leur sort et poussa la complaisance jusqu'à leur tenir des propos gais, quoique grossiers.
Seulement, d'accord avec Bourdon, il se trompa de route, et le 9 septembre, comme par hasard, le convoi arrivait à Étampes. Les volontaires, entassés dans cette ville, auraient bien voulu se faire la main sur les captifs, mais Fournier protégea ceux-ci efficacement; ce qui prouve, s^it observé en passant.
qu'il aurait pu agir de même à Versailles, puisqu'il n'aurait eu à contrarier que quinze bandits, à proprement parler.
Le 10, au matin, il les dirigea sur Versailles, où l'on parvint vers 11 heures.
Le maire de Versailles, Richaud, était prévenu. Cet homme n'a jamais été méchant. Il n'a jamais fait parler de lui à la Convention, dont il fut membre, même à propos de la mort de Louis XVI, puisqu'il n'est entré dans la sinistre assemblée qu'à la fm de janvier 1793. Mais, en la circonstance, sa conduite fut pour le moins maladroite.
Ne doutant p<unt des projets sanguinaires de Bourdon et de Fournier, il chercha à les déjouer, d'abord en faisant préparer dans les bâtiments de la Ménagerie, situés en dehors de l'enceinte de Versailles, des locaux qui devaient recevoir les prisonniers, ensuite en intimant l'ordre au commandant de la troupe de contourner la ville et de ne traverser les rues sous aucun prétexte.
Mais Fournier ne se souciait point des ordres du citoyen maire, A midi, il pénétrait en tête de son armée dans le principal quartier et débouchait dans la rue de l'Orangerie fermée par une grille de fer. Derrière cette grille on avait apposté les assassins professionnels, quinze en tout, chargés de la partie répugnante de l'opération.
Il fit ouvrir la grille et ordonna aux conducteurs de sa batterie de franchir la brèche avec les six charretées de prisonniers, chacune entourée de quatre
124 NOUVELLES NOTES INTIMES d'lN ÉMIGRÉ
soldats seulement. Un prétendu peloton de protection marchait cinquante pas en arrière. Aussitôt, les assassins refermant la grille, les victimes sont séparées de leurs soi-disant protecteurs et les canons ne peuvent plus servir.
Bourdon et Fournier, feignant d'être désolés, s'agitent d'abord comme des possédés, mais ne songent pas un instant à forcer la grille, quoiqu'ils en aient les moyens. Puis ils prennent leur parti du contretemps et ordonnent à la troupe de rejoindre les charrettes par des voies détournées. Le mouvement s'exécute lentement et en désordre. Enfin, on arrive au but au bout de trois quarts d'heure. Le coup était fait.
Les quinze assassins, poussant des hurlements de sauvages, s'étaient rués tous ensemble sur la première charrette et leurs sabres s'étaient abattus sur les prisonniers enchaînés. Aux cris de douleur et d'effroi des patients ils avaient répondu par des clameurs assourdissantes qui avaient attiré nombre de volontaires applaudissant à la boucherie, et des foules populaires ne sachant trop quelle contenance garder. Cependant quelques jeunes gens compatissants avaient eu la présence d'esprit de grimper sur les deux dernières charrettes et de couper à la hâte les cordes qui liaient trois couples. Six prisonniers, dont deux officiers de Cambrésis, ainsi libérés, se perdirent aussitôt dans le pubhc.
Le maire, Richaud, s' étant faufilé sur le lieu du carnage, avait tâché de s'interposer, mais, sur les
LES GRANDES DATES 1;É\0LUTI0NNAIRES 12.>
menaces qui lui furent adressées, il eut l'à-propos de s'évanouir et on l'emporta.
II y eut là quarante-sept victimes. Un seul de ces malheureux se défendit, le duc de Cossé-Brissac, dont la corde avait été coupée d'un coup de sabre destiné à sa poitrine. Il se saisit d'un bâton et en asséna quelques coups vigoureux sur les têtes de ses agresseurs. Cette mimique ne lui servit d'ailleurs qu'à être déchiqueté avant d'être haché.
Quand Bourdon et Fournier survinrent, il ne leur restait plus qu'à accomplir l'opération supplémentaire habituelle, la fouille des cadavres. Il paraît qu'ils trouvèrent 40.000 livres en assignats rien que dans les poches de M. de Brissac.
Néanmoins, le butin sembla maigre. Après avoir taillé les victimes en morceaux et, suivant la coutume, promené les débris humains au bout de piques et de sabres, les assassins désirèrent compléter leur victoire en faisant une visite aux prisons, et le maire Richaud ne sut les en détourner, pas plus qu'il n'avait pu empêcher le massacre des prisonniers.
Les ^larseillais espéraient y trouver beaucoup de prêtres réfractaires, mais presque tous étaient déménagés; il n'en restait plus que six qu'ils égorgèrent avec vingt et un laïques.
Telle fut la tuerie de Versailles, telle que je m'efforce de la rapporter d'après PhiHppe de G... Luimême en tenait les détails de ses deux camarades de Cambrésis qui, ayant échappé à une mort immi-
nente, avaient réussi à sortir de France et s'étaient réfugiés à Berndorf.
Voilà bientôt trente ans qu'il m'a narré cet événement atroce, et les détails en sont restés fidèlement fixés dans ma mémoire.
Quant à Fournier, son zèle fut mal récompensé par ses amis de Paris. Les Girondins, ayant besoin alors de donner des témoignages de modération, le firent incarcérer, le chargeant des péchés d'Israël; et Robespierre, ayant assez de meurtriers bénévoles à sa disposition, l'a laissé languir en prison durant tout le temps de son règne. Ce n'est qu'après la mort du tyran qu'on l'a élargi, en même temps- que les honnêtes gens. Il est tombé, paraît-il, dans l'extrême misère, et notre restaurateur, Louis XVIII, dont le cœur s'émeut facilement au récit des infortunes des hommes de cette espèce, lui a fait offrir une pension.
D'après les on dit, Fournier aurait infligé à notre bon monarque l'afïront de refuser son argent.