‹ Nouvelles notes intimes d'un émigréChapitre 13 sur 34 · NOS RÉGICIDES · texte numérisé non relu

NOS RÉGICIDES

Sommaire. — Mort de Brival. — Lidon. — Sa jeunesse orageuse. — Ses spéculations. — Sa haine contre notre famille. — Sa conduite au siège de Roffignac, — Il arrive à la Convention et s'inscrit parmi les Girondirs. — Vote la mort du roi. — Est proscrit au 31 mai. — Se cache durant quatre mois. — Est livré par son hôte et se suicide.

Chambon. — La famille de Chambon. — Des querelles de famille le rejettent vers les démagogues. — Député aux États généraux; il y siège à gauche. — Député à la Convention; il y siège à droite. — Il vote la mort du roi. — Proscrit avec les girondins. — Il se cache pendant six mois. — Est trahi par son métayer et ses amis le tuent . à coups de fusil.

Lanot. — Ses humbles origines. — Il siège à la Convention sur les bancs de la montagne. — Il vote la mort du roi. — Proconsul dans la Corrèze, il terrorise le pays. — Rentré à Tulle, il y e^t l'objet du mépris public. — • Se fait sauter la cervelle.

Brival. — Intelligent et dépravé. — Montagnard à la Convention. — Proconsul dans la Corrèze. — Il est exilé en 1816. — Il meurt fou.

BoRiE. — Paysan dévoyé. — Régicide. — Il est exilé en Suisse et meurt en exil.

Penièbes. -^ Médecin philosophe. — Doucereux. — Il est exilé et se perd en Amérique. — Considérations générales à propos du régicide.

1824, — Je viens d'apprendre la mort de Brival, qui a fini fou furieux dans une maison d'aliénés, en Suisse.

Sauf Pénières qui a fui en Amérique et dont on n'entend plus parler, tous les conventionnels régicides de la Corrèze ont péri misérablement. M' étant toujours souvenu des prédictions que mon père formulait après le 21 janvier, j'ai suivi la recommandation qu'il m'avait faite alors de ne jamais les perdre de vue.

C'est donc l'heure de rassembler les notes éparses que j'ai piquées, de temps à autre, sur chacun d'eux, et d'en former un tout compact comme en un tableau synoptique.

D'abord Lidon. — C'est le premier des six qui a payé son crime, et le premier aussi des enfants de la Révolution dévoré par sa mère. A ces deux titres, il méiite qu'on s'arrête sur son personnage.

Il était de quelques années plus âgé que moi, mais je l'avais connu un peu au vieux collège des Doctrinaires de Brive, où, avant d'être envoyé à Sorrèze, je faisais mes petites classes, tandis qu'il était dans les « grands ». Un autre de mes condisciples fut Brune, né comme moi en 1763, fils de l'unique imprimeur de la ville, mort maréchal de France après s'être beaucoup compromis dans les excès révolutionnaires et assez distingué sur plusieurs champs de bataille. Pour parler franc, Brune ne valait pas mieux que Lidon.

Celui-ci sortait d'une famille bourgeoise, riche et honorable. Il était grand, de belle prestance; c'est ce qui le perdit. Courtisé par les femmes autant qu'il les courtisait lui-môme, fort généreux avec elles, ses

revenus ne suffisaient pas à satisfaire leurs communs caprices. Quoique avocat, il n'était guère doué du talent de la parole et, pour ce motif, ne réalisait, dans l'exercice de sa profession, que des gains fort médiocres. Alors il chercha dans des spéculations hasardeuses l'argent dont il avait un besoin sans cesse renaissant. C'est ainsi qu'il acheta un lot important de terrains rendus libres par la démolition des remparts de Brive, qu'il y traça un parc et y bâtit trois belles maisons posées en triangle, non loin de la route de Paris à Toulouse; l'une au fond du parc, les deux autres à chacun des coins bordant la jolie promenade plantée d'ormeaux, qui remplace maintenant les anciennes fortifications.

Ces agrandissements et embellissements avaient été décidés quand la place fut déclassée, à la suite d'un procès intenté par la famille de Noailles, héritière, pour partie, de la Maison de Turenne, aujourd'hui éteinte. Les Noailles prétendaient à la propriété des fossés, arguant d'une possession immémoriale; mais ils perdirent leur procès, grâce à la plaidoirie de Treilhard, régicide lui aussi et mort comte en 1810, qui fit valoir d'excellents arguments en faveur de la ville, sa cliente.

La spéculation n'était pas mauvaise en soi, mais à la double condition d'être conduite par un homme qui eût les reins solides et ne fut point panier percé. Or, Lidon passait pour avoir mangé déjà plus que moitié de son bien et n'en restait pas moins fort dépensier.

En vue de mener son entreprise à bonne fin, il lui fallut avoir recours à des commanditaires auxquels il proposa une association. Il commença par s'adresser à mon père, connu pour sa libéralité et sa large compréhension des affaires.

La bourse de mon père s'ouvrait facilement en faveur de toute idée dont la réalisation pouvait contribuer au bien du pays. C'est ainsi que sous l'administration de Turgot il avait dépensé beaucoup pour populariser la pomme de terre. De même, en 1785, il souscrivit une grosse somme pour faire exploiter à Bourganeuf ^ la première mine de charbon minéral de la contrée. Mais il ne se souciait point de confier son argent à un homme dont la situation semblait des plus précaires et qui était affligé, sous d'autres rapports, d'une déplorable réputation; il avait abandonné sa jeune femme et sa petite enfant pour vivre publiquement avec la femme d'un horloger, nommé Perças, qu'il avait débauchée.

Mon père déclina donc les propositions de Lidon, et celui-ci en conçut une haine inexpiable.

Sur ces entrefaites éclatait la Révolution. Lidon, n'ayant presque plus rien à perdre, prit la tête du

'■ En 1785, un M. Faure de Cosnac obtint le privilège d'une mine de houille découverte non pas précisément à Bourganeuf, mais à Montraoreau situé à quelques kilomètres de cette petite ville de la Marclie. Cette mine existe encore, donnant un rendement de quarante tonnes environ, en moyenne et par jour.

Nous ne savons ce qu'est devenue, à travers les orages delà révolution, notre importante participation dans les mines de Montmoreau.

(Noie des éditeurs.)

mauvais parti avec Chignac des Ailleux, Durieux et trois ou quatre autres garnements de la ville.

Il se fit, comme entrée de jeu, nommer commandant de la Garde nationale de Brive, dont M. de Géoghégan, officier retraité, fut élu colonel, et le sieur Grivel, avocat-praticien, lieutenant-colonel.

Lidon connut-il les menaces dont ma famille et notre château de Roffignac furent l'objet, longtemps avant d'être traduites en action? Fut-il l'âme de la conspiration? Je n'en sais rien. Toujours est-il que Lidon souleva des chicanes de procédure pour n^fuser d'intervenir quand nous fûmes attaqués par les brigands et que mon père sollicita d'urgence le secours de la Garde nationale de Brive. Forcé de marcher, vingt-quatre heures plus tard, sur l'ordre formel du colonel, il arriva quand les malheurs étaient consommés, et c'est lui, de complicité avec Grivel ^ qui doit

* Ce Grivel avait été comblé de bienfaits par mon père. Il témoignait sa reconnaissance en composant des petits vers à chacun de nos anniversaires. J'en ai là, sous les yeux, une longue pièce adressée à ma mère et dont le mieux qu'on en puisse dire, c'est qu'elle est décalquée, en majeure partie, sur les « Nymphes de la Seine », l'ode que Racine adressa à la reine Marie-Thérèse, à son arrivée en France et qui a commencé la réputation du grand poète. Les strophes qui sont proprement du crû de Grivel, sont médiocres et obséquieuses. En voici quelques échantillons :

En vous tout paraît enchanteur.

Plu? on vous voit, plus TOUS .evenez clière. Vous êtes ici-bas reine de plus d'un cœur, Ke prenez pas ceci pour une erreur.

Une fleurette mensongère.

Que la politesse suggère...

... Que n'êtes- vous ma mère?

Je serais, j'en réponds, bien content de

[mon père;

D'un petit embryon vous feriez un sei-

[gne^r;

De tous vos chers enfants je me verrais le

Brûlant, parbleu 1 du désir de vous plaire» i t^^ t> • -i. . [^rère.

Autant que l'Indien brûle sous l'Equateur. ^^ ^"^'''^ 5"^'* ™* ^^"^"^ '• •

Ne me refusez pas un zèle protecteur; Et palaii et patata!,..

Fixez sur moi toujours un regard tutélaire; |

{Noie de l'auleur.) Antoine Grivel, qui s'était fait la main au sac de Roffignac, s'en-

être tenu pour responsable de la tuerie à laquelle les assiégés ont été contraints de procéder pour protéger leurs vies et l'honneur des femmes du château.

Je ne crois pas qu'il ait commandé le pillage qui succéda à la capitulation; mais il y assista en ricanant, façon assez lâche de l'approuver et de l'encourager.

Cette action d'éclat désignait Lidon à l'attention bienveillante des grands chefs de la conjuration. Il fut nommé président des « Amis de la Constitution x de Brive et l'un des administrateurs du département. Il s'y distingua comme persécuteur impitoyable des prêtres insermentés.

L'impiété était alors le titre le plus recommandable aux yeux des électeurs des conventionnels, ou,

gagea deux ans plus tard dans le 4» bataillon de la Corrèze, qu'il commandait en second, sous les ordres de Marbot-Larivière, dont il est parlé au deuxième chapitre de ce volume. Le point de concentration était Toulouse. Ils s'y dirigèrent en passant par le Quercy et le Rouergue qu'ils mirent à feu et à sang, sous prétexte de le républicaniser. Le Midi royaliste, de Toulouse, a publié, dans son numéro du 13 juillet 1913, le récit d'un de leurs exploits, rédigé par M"»" de Barrau qui, enceinte, fut insultée et emmenée par eux en prison, et dont ils incendièrent le château sous ses yeux. Grivel était accompagné de son fils Jean, âgé de quinze ans.

Antoine Grivel, fils de Jean et de Jeanne Taurisson, était né îi Donzenac le 17 avril 1749. La révolution et l'empire prirent ce héro.-^ couvert de gloire pour en faire un conseiller à la Cour de Limoges et, ensuite, un président de chambre à cette même cour. Tel était alors l'apprentissage des magistrats. Il est mort le 10 mai 1826.

Son fils Jean, qu'il avait eu de Rose Chambonet, obliqua vers la marine et a fini à Brest, le 10 septempre 1859, vice-amiral, baron, pair de France sous Louis-Philippe, sénateur du second empire, et... chevalier de Saint-Louis 1

On sait que le fils de Marbot-Larivière a également fini baron et général de division. C'est l'auteur des fameux mémoires.

(Noie des éditeurs.)

pour parler le langage de la vérité historique, aux regards de ceux qui dictaient leurs votes aux électeurs, car ceux-ci furent généralement des brutes avinées.

Notre homme arriva donc à la Convention, précédé d'une réputation de sans-culottisme immaculé!

Je dois reconnaître maintenant que, mis à Paris en présence des pires réalités révolutionnaires et promptement initié aux atroces desseins des conducteurs du mouvement, son âme en éprouva un sursaut de dégoût et de révolte.

Trop tard ! Il est aisé à tout insensé de culbuter dans l'abîme, mais il est condamné à y rester. Tout mouvement qu'il esquisse pour remonter ne sert qu'à le faire chuter dans un goufïre plus profond, jusqu'à ce qu'il soit irrémédiablement fracassé.

Lidon prit position contre les montagnards et demanda des poursuites contre les septembriseurs, premier pas en arrière; mais il vota la mort du Roi, nouveau pas en avant; il vota l'appel au peuple, second pas en arrière; mais il se prononça contre le sursis, autre pas en avant.

Ces votes, en apparence contradictoires, furent le résultat du mot d'ordre donné à sa bande par le chef des Girondins, Vergniaud, qui avait érigé la dissimulation et la fausse sensiblerie en règle de conduite, et qui doit être tenu, avec Rœderer qui trahit Louis XVI au 10 août, pour le plus haïssable des bourreaux du Roi? Sous couleur de vouloir le sauver,

ces deux hommes ont combiné leurs efforts en vue de le perdre.

Mais ceci est de la grande histoire.

J'en reviens à Lidon qui espérait profiter du meurtre avec ceux de son parti et à l'exclusion de tous autres. Dans ce but, il déclara hardiment la guerre à Robespierre et aux montagnards. Ceux-ci acceptèrent le combat et, faisant appel à la force qui est Vullima ralio des peuples, des assemblées délibérantes et des rois, infligèrent à leurs adversaires la honteuse défaite du 31 mai.

Proscrits, promis à l'échafaud, traqués sur tous les points du territoire, les Girondins essayèrent d'insurger les départements en leur faveur. Mais ils ne comptaient aucuns partisans proprement ditSw Les royalistes les méprisaient et les républicains les abominaient.

Après avoir erré, quatre mois durant, entre Limoges, Bordeaux, Bergerac, Brive ; recevant, de-ci, delà, une hospitalité précaire, notamment chez un curé jureur du Périgord dont il séduisit en passant les deux sœurs, Lidon se réfugia enfin chez un notaire de ses amis, nommé Ségeral, habitant les environs de Terrasson. La gendarmerie était à ses trousses. Ségeral n'aurait sans doute pas demandé mieux que de sauver le malheureux, mais il était père de famille. Il s'en souvint et, pour se sauver lui-même, s'en fut dénoncer un hôte compromettant.

La maison fut cernée et Lidon sommé de se rendre. Le proscrit, qui ne manquait point de courage, voire

de témérité, fit feu par trois fois sur les gendarmes et en blessa deux.

Il lui restait encore vingt-cinq cartouches, peutêtre assez pour échapper. Cependant, le désespoir s'empara de son âme. On le vit, de loin, le pistolet toujours en main, debout au milieu de la chambre, les yeux fixés au parquet, abîmé dans ses réflexions. Soudain il releva la tête, ouvrit la bouche, y introduisit le canon de son arme et pressa la détente.

Le « scélérat » Lidon, pour employer le vocabulaire de ses adversaires politiques, s'était fait justice, le 6 septembre 1793, à 2 heures de relevée.

Le cas de Bigorie du Chambon, son compère en girondinisme et son compHce en sans-culottisme, n'est pas moins lamentable.

Chambon, je l'ai dit, appartenait à une honorable famille. De plus, sa mère était une Chaumont, fille d'un sous-intendant du Limousin, et la sœur de sa mère avait épousé M. de Lubersac, qui jouissait d'une haute considération.

Lui-même s'était bien allié et ses sœurs avaient épousé deux bons gentilshommes; enfin, il était riche.

Tant d'avantages auraient dû le maintenir dans la bonne voie. Joignez-y que ses intérêts immédiats lui conseillaient de se défier des perturbateurs du vieil ordre de choses, puisqu'il avait acquis la charge de « trésorier au bureau des finances de Limoges » et

que les innovations, en supprimant cette fonction, devaient lui en faire perdre le capital et les émoluments y attachés.

Mais, à la suite d'un incident de chasse, Chambon s'était brouillé avec son oncle de Lubersac, et sa rancune s'en était généralisée contre toute la noblesse; encouragé dans ce sentiment déraisonnable d'enfant mutin par le gendarme Souham, passé depuis lieutenant général et comte, par un nommé Lâchant qui fut ensuite son principal meurtrier, et par le prêtre Drapeyron de David qui fut jureur et curé intrus d'Uzerche, qui s'est rétracté plus tard, qui a conspiré avec Pichegru et Cadoudal, qui végète quelque part aujourd'hui comme aumônier de régiment, qui fut toujours et qui est sans doute encore possédé des deux démons de la discorde et des grandeurs.

C'est pour faire pièce à M. de Lubersac en particulier et, par ricochet, à tous ses confrères en aristocratie, que Chambon se fit nommer député du tiers aux États Généraux, où il vota les motions les plus destructives de l'ordre social, et qu'il siégea sur les bancs de la gauche quand cette Assemblée usurpatrice eut pris le surnom de « Constituante. »

Peu satisfait de cette désertion, Chambon déchaîna la guerre civile dans sa petite cité de Lubersac, y provoquant la Garde nationale commandée par un fidèle royaliste, M. de Beaune de Lafragne, faisant tirer sur elle par les Jacobins qu'il présidait et qui restaient à couvert dans leur local. Comme nonobstant la Garde nationale avait riposté vigoureuse-

ment, Chambon se déshabilla, ne gardant que sa chemise qu'il trempa dans le sang d'un mouton égorgé, enfourcha dans cet accoutrement un cheval à poil et courut d'une traite jusqu'à Tulle, où il se plaignit amèrement d'être en butte aux couteaux des assassins réactionnaires. Cette indigne comédie sortit son plein eiïet. Les administrateurs du département, déjà timorés, passèrent par toutes ses volontés. Ils ordonnèrent de désarmer ses adversaires et d'en emprisonner une vingtaine. Finalement ils lui conférèrent une sorte de dictature sur ses compatriotes.

Ceci se passait fm juin 1791. Chambon devint ainsi roi absolu de sa ville natale, où il était honni par tout ce qu'il y avait de propre.

Élu membre de la Convention, il se figura qu'en persévérant dans la voie des violences calculées et de la mauvaise foi, il parviendrait également à se faire roi de Paris. Mais la partie se présentait plus difficile à jouer.

S' étant embauché dans le parti des Girondins, par un restant de pudeur d'abord, la jugeant moins scélérate que celle des montagnards; par spéculation ensuite, l'estimant plus intelligente, il partit en guerre, à l'aveuglette, contre la faction adverse.

Au moment du procès de Louis XVI il fit preuve des mêmes fluctuations d'esprit et des mêmes tergiversations que son ami Lidon. Il vota la culpabilité, la mort et l'appel au peuple. Sur la question de sursis il se prononça ardemment en faveur de l'affir-

mative; mais quand vint l'instant de passer aux voix, il s'abstint piteusement, par peurdu cul-de-jatte Couthon qui avait roulé ses yeux de gros veau en le regardant.

Comme il avait choisi pour cibles directes Robespierre et Marat, qu'il les avait même menacés à la tribune de la gueule de son pistolet, son affaire fut des plus claires au 31 mai. Compris nominativement dans le décret de proscription, sa tête, par animosité spéciale du chef des Jacobins, fut mise à prix, et à bon prix.

A l'instar de Lidon, Chambon courut à Bordeaux dans l'espoir d'y organiser l'insurrection; mais on sait que Bordeaux, d'abord favorable à la cause des proscrits, ne tarda pas à capituler, laissant carte blanche aux guillotineurs Tallien, Yveteaux, Jullien, et au président du tribunal révolutionnaire, Lacombe.

Le malheureux se réfugia dans les environs de Limoges, puis de Saint- Yrieix, enfin près de Lubersac, chez un de ses anciens métayers, nomrné Dechau, qui avait acheté un bien national et l'exploitait à son profit.

Il y vivait caché dans un réduit en planches recouvert d'un amoncellement de foin, quand l'idée saugrenue lui vint de confier à cet homme cinquante louis en or et une montre ornée de rubis.

« Tu remettras cette montre à ma femme, lui dit-il. Si je meurs, tu garderas pour toi les cinquante louis; si j'efi réchappe, tu me les rendras. »

Une telle aberration de jugement reçut sa récompense immédiate. Dechau courut dénoncer son hôte et ancien maître à l'agent national de Lubersac.

Cet agent n'était point méchant homme et conservait d'ailleurs quelque sympathie à Chambon, dont il était parent. Le voilà bien empêché, car il y allait de sa propre tête.

Il imagina de surseoir jusqu'au lendemain à l'arrestation du proscrit et profita de la nuit pour dépêcher à Chambon un homme sûr qui l'avertit de s'esquiver au plus vite. Mais le délateur faisait bonn*' garde, ne voulant point risquer de perdre les cinquante louis. Quand l'agent national, comptant bien trouver la cage vide, arriva le lendemain à la métairie, escorté de la Garde nationale, il eut le crève-cœur de constater qu'il lui faudrait remphr jusqu'au bout son devoir de ferme républicain, d'égorger son parent et ex- ami.

Néanmoins, les illusions sont tenaces. Il espérait encore que Chambon se rendrait de bonne grâce et, une fois prisonnier, il combiii».rait les moyens de le faire évader.

La Providence, qui veille à la punition des coupables, en avait décidé autrement.

Sommé de se rendre, Chambon apparut dans l'embrasure de la fenêtre du grenier et crâna; ce qui lui était facile, étant naturellement brave.

Il entama un discours contre Robespierre, engageant ses auditeurs à marcher sur Paris contre ce

tyran; mais j^ersonne ne voulait rien entendre. Robespierre se montrait le plus fort, et les « meilleurs amis » de Chambon, ceux qui l'avaient porté en triomphe deux ans auparavant, ne se souciaient point d'insurger la cité de Lubersac (3.200 habitants) contre Paris et la Convention. Et puis, la route est longue de Lubersac à Paris.

Alors, découvrant sa poitrine, Chambon, sans défense, s'adressa à ces hommes armés : « Que mon meilleur ami tire le premier ! »

Ce a meilleur ami », qui fut son caudataire avec le gendarme Souham, ne se fit point prier. Il tira et ses voisins tirèrent. Le « scélérat » Chambon tomba, le corps criblé de balles.

Ce meurtrier de Louis XVI expira le 29 novembre 1793, deux mois et demi après Lidon.

Hélas ! l'expiation atteignit aussi ses proches. On avait promis à sa tante et mère adoptive, M™^ du Moyne, de lui ramener son « petit » vivant et on l'avait engagée à lui préparer, en attendant, un bon bouillon de volaille. Le soir, on conduisait devant sa porte un cadavre étendu sur une charrette. Et comme les mœurs de cannibales régnaient alors à Lubersac comme partout, les assassins passèrent ce cadavre à la « couverte «, le faisant rebondir jusqu'aux rebords de la fenêtre où se tenait la pauvre vieille. Elle poussa un cri; elle était devenue subitement folle.

La fille de Chambon, âgée de douze ou treize ans, qui assistait aussi à cet horrible spectacle, devint également folle, quelque temps après. Elle fut enfer-

mée dans une maison de santé où je crois bien qu'elle respire encore ^.

En enregistrant cette fin déplorable du régicide Chambon, loin de moi la pensée d'accabler sa mémoire. Bigorie du Chambon possédait certaines qualités : une nature généreuse, un courage physique indiscutable, une imagination ardente, une intelligence peu ordinaire, des manières courtoises...

Mais de là à le représenter comme un martyr, tout au moins comme une victime intéressante de nos discordes civiles, il y a plus que de l'exagération.

Et cependant je rencontre, même parmi ceux de mon bord, des gens disposés à soutenir ce paradoxe et à donner le change sur son personnage. Ils font circuler des lettres attendrissantes qu'il aurait écrites au cours de sa proscription, où il parle sans cesse de ses vertus, de sa sensibilité, attestant Dieu qu'il a travaillé pour sa cause et réclamant impérativement de lui une place dans son paradis.

Du reste, pas un mot de repentir au su j«t des désordres qu'il a fomentés et qui ont déterminé tant de ruines dans le pays; pas une ligne au sujet de son vote parricide et sacrilège. Verser le sang des justes et du Juste c'est, pour les hommes de son espèce, un incident insignifiant de l'existence.

* Nous rappelons que cette ' note s du chevalier de Lamase est datée de 1824.

{Noie des cdileurs.)

Je me suis longuement étendu sur Lidon et Chambon, dans l'espérance, peut-être vaine, d'atténuer les préjugés favorables à leur cause, que des imprudents contribuent à entretenir et à propager.

Rien, à mon sens, n'est plus préjudiciable à l'ordre public et à la saine morale que cette manie de tresser des couronnes à de grands coupables, sous prétexte que la Justice éternelle les a frappés trop sévèrement à leur gré et qu'elle a étendu sa main implacable sur leurs proches.

Cette fausse pitié est le résultat d'un sophisme du cœur. Elle ne tend à rien moins qu'à détourner la commisération des victimes trop nombreuses qu'ont faites les votes et motions impies des députés aux assemblées politiques, ou leurs prédications incendiaires au début de la Révolution.

Avant de verser des larmes sur les tombes du suicidé Lidon et du massacré Chambon, j'attendrai que des pleurs sincères aient arrosé, suffisamment pour y faire croître d'impérissables cyprès, celles des hosties expiatoires et pures, mortes sous le couteau du bourreau ou dévorées par la pourriture des prisons. Mais de celles-là personne ne consent à parler; c'est un mot d'ordre.

Décrivons maintenant les châtiments variés qui furent réservés aux quatre Corréziens complices de nos deux Girondins :

Lanot, m'a appris mon père, était, avant la Révolution, méchant clerc de procureur à Tulle, légèrement frotté de latin et de droit. Gagnant peu, mais plein d'appétits.

Je ne le suivrai pas dans ses débuts de démagogue, où il se mit à la remorque de Brival, et j'arrive sans transition à son attitude à la Convention.

Au procès du Roi, il vota constamment avec les Montagnards; en d'autres termes, il vota oui sur la culpabilité, non contre l'appel au peuple, oui pour la mort, non sur le sursis. Il accompagna même son vote de mort de paroles atroces où se révélait son âme mauvaise.

Tant de zèle méritait une récompense. Ses collègues l'expédièrent, de concert avec Brival, en qualité de proconsul dans son département d'origine; et là, pendant une année, il s'en donna à cœur joie d'incarcérer, de torturer, d'humilier, de rançonner — de rançonner surtout — et de faire périr les honnêtes gens auxquels naguère il portait envie.

Dame guillotine joua sous ses ordres. Il fit couper le cou au mendiant Picharou d'Uzerche, coupable d'avoir déploré la proscription de mon père; à M. de la Filolie, père de onze enfants, coupable d'être noble; à M"^6 Ségeral, coupable d'être bourgeoise et de réciter ses prières chez elle au lieu d'assister à la messe de l'intrus; à deux magistrats, coupables d'avoir été magistrats; à quatre paysans et à un notaire de Meymac, coupables d'avoir assommé un âne qu'il avait revêtu d'ornements sacerdotaux, en lui plaçant un calice sous la queue.

Quand les planches de l'échafaud de la Corrèze eurent bu assez de sang pour dégoûter les plus cyniques de ses amis, Lanot empaqueta sur des charrettes tous ceux dont il désirait se défaire et les expé-

dia à Fouquier-Tinville qui l'en débarrasserait sans scandale. Mais cette mesure radicale fut prise trop tardivement. La première fournée de Lanot et Drivai, qui comprenait quatre-vingts de ces malheureux et malheureuses, arriva à Paris le 8 thermidor; la fin de Robespierre survenant aussitôt, ils furent remis en liberté et regagnèrent leurs pénates sains et saufs.

La plupart étaient ses créanciers.

Il s'y prenait de plusieurs façons pour rançonner ses victimes. La plus simple consistait à les emprisonner sans motifs et à mettre à prix leur libération conditionnelle. L'argent ainsi extorqué était censé destiné au trésor public; mais, ne tenant aucun compte, Lanot, pas plus que Brival, n'en rendait aucun. Une autre façon consistait à faire fouiller les suspects et à se faire apporter tout le numéraire et les assignats qu'on découvrait dans leurs poches. On vola ainsi plus de mille livres en or à mon oncle, le prieur de Masgoutières; on lui extorqua en outre, la reconnaissance de plus de 20.000 livres qu'il avait placées en dépôt chez Nauche, ami politique de Lanot, Le proconsul aurait bien voulu obtenir la remise de ce numéraire, mais il eut affaire à plus malin que lui. Nauche déclina habilement l'invitation, prétextant la nécessité d'obtenir un ordre positif du Comité des Finances de la Convention, Or, Lanot ne se souciait guère de le solliciter. Cependant, il y avait eu des pourparlers entre les deux compères. Plus tard, après notre retour de l'émigration, Lanot

n'étant plus qu'un cadavre, Nauche, devenu châtelain, en a excipé pour répondre à nos réclamations que le proconsul lui avait arraché cet argent, mais il en a menti. Le gouvernement m'a rendu, en 1815, la reconnaissance du dépôt, et elle est vierge de toute quittance.

Lanot aurait déshonoré la Convention si elle avait pu l'être. La Terreur passée, ses collègues le décrétèrent d'accusation avec Carrier, J. Lebon, CoUot d'Herbois, Barrère et quelques autres des plus compromis. Mais ces décrets n'étaient que de la poudre aux yeux; ils servaient à détourner l'attention des mauvais coups que cette assemblée de malheur accomplissait à la sourdine avant d'expirer.

Lanot ne fut ni arrêté, ni jugé.

Il eut le front de revenir à Tulle et la naïveté de s'étonner que toutes les mains et même tous les regards se détournassent de lui avec horreur. J'ai souvent observé que la perversité poussée à un certain degré supprime jusqu'à la pudeur instinctive.

Le croira- t-on? Lanot, qui s'était créé tant de sources de revenus illicites, qui, en outre, avait emprunté à Pierre et à Paul, végétait presque dans la misère. S' étant offert, à bouchées doubles et triples, toutes les jouissances dont il avait rêvé autrefois, il n'avait rien gardé.

Logé dans un pauvre appartement, toujours seul — et pour cause — il avait coutume de faire chaque matin une promenade hors de l'enceinte de la ville. Une femme du peuple, sœur d'une de ses victimes

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de Meymac, le suivait a chacune de ses sorties, l'invectivant et lui jetant de la boue.

Il supportait ce contre-temps, mais ses créanciers le harcelaient. Un seul le laissait tranquille, M. de Brossard, bon gentilhomme de mes parents qui avait renoncé, avant la Révolution, aux privilèges de son ordre pour se faire banquier.

Lanot lui avait emprunté, en 1793, dix mille livres, le couteau sur la gorge, et M. de Brossard, espérant acheter sa tranquillité par ce sacrifice, s'était exécuté, contre une obligation à dix ans d'échéance, sans intérêts.

Dix ans ! Lanot signait tout ce qu'on voulait à ce long terme, songeant à part lui que dix ans c'était j^lus qu'il n'en faut pour faire disparaître créanciers et créances.

Je viens de conter comment M. de Brossard avait échappé au règlement de comptes que son débiteur lui avait ménagé au Tribunal révolutionnaire de Paris. Dix ans, c'était toujours long, mais ce n'était plus indéfini. Le cours régulier des choses reprit, et l'échéance de 1803 s'avançait à grands pas. Lanot, au paroxysme de l'inquiétude, s'aventura à se rendre chez son créancier pour implorer termes et délais.

Il se présenta tête basse et mine défaite. D'un geste hautain, M. de Brossard l'arrêta sur le seuil de sa porte :

— Ah ! c'est vous, citoyen Lanot, prononça-t-il sur un ton sarcastique. Vous venez pour cette créance; je l'ai passée aux profits et pertes. Vous ne serez

jamais inquiété par moi; c'est ainsi que les chrétiens se vengent. Allez ! Je vous ai assez vu.

Lanot se retira, le visage décomposé. Il eût préféré des menaces ou des insultes. Il reprit sa promenade et y retrouva les invectives de la paysanne de Meymac.

Brusquement il rebrousse chemin, remonte au galop ses escaliers et s'enferme à double tour dans sa chambre...

Quelques instants après, on entend une détonation.

Lanot s'était suicidé comme Lidon. (V. appendice).

LecasdeBmvAL ressemble sur beaucoup de points à celui de Lanot. Tous deux furent également méchants et tous deux puisèrent dans la condamnation de Louis XVI une sorte de volupté sadique; tous deux, de concert, terrorisèrent leurs compatriotes.

Cependant Brival, plus intelligent que son complice, rompu aux roueries de la procédure, sut se dérober aux trop lourdes responsabilités. Aussi ne fut-il point décrété d'accusation au cours de la réaction thermidorienne. L'Empire nomma cet ex-procureur à la Sénéchaussée de Tulle conseiller à la Cour d'appel de Limoges, et je me suis souvent demandé quelle justice pouvait rendre ce légiste qui avait débuté dans la Révolution en violentant les lois, qui avait consumé quatre ou cinq ans de sa vie à violer les règles élémentaires de l'équité.

Compris dans la loi d'exil, qui atteignait les régicides infidèles au pardon follement accordé en 1814, Brival se réfugia en Suisse, où il vivait dans l'aisance, car, tout en partageant les orgies de Lanot, il avait mis à l'abri une partie de ses rapines. Le restaurateur Louis XVIII a permis, en effet, à ces traîtres d'emporter leur bien de l'autre côté de la frontière: ce qui forme un douloureux contraste avec le destin des émigrés, qui non seulement n'emportèrent rien au départ mais n'ont rien retrouvé au retour.

Brival qui, avant la Révolution, enrageait de n'être point noble et ne s'était peut-être engagé dans la voie du crime qu'avec l'espoir de le devenir, Brival, le démocrate sans-culotte, perdu dans la solitude du bannissement, s'enfonça plus avant dans ses rêves de grandeur. Il avait déjà donné quelques témoignages de dérangement d'esprit; tout à coup il se persuada qu'il était devenu duc et pair de France. Il tint sur son idée fixe des discours tellement extravagants qu'il fallut l'enfermer. Sa démence empirant de jour en jour, il vient de mourir fou furieux, dans une camisole de force.

Je passe à Borie, paysan riche et éduqué, ou plutôt passe-paysan, car il avait fait ses académies dans un collège du pays et s'habillait en monsieur pour aller, le dimanche, à la messe. Déclimaté à la Convention, il suivit la foule en votant la mort du Roi sans sursis. C'est pourquoi on plaide en sa faveur l'entraînement.

Je n'admets point cette excuse parce qu'elle peut servir à tous les criminels indistinctement, même à Judas qui subit manifestement les entraînements de son avarice et de la peur que lui inspiraient Caïphe et les princes des prêtres.

Borie, rentré dans la vie régulière, exerçait sous l'Empire les modestes fonctions de juge de paix et s'y fit estimer. Intègre — ce qui est à noter chez un conventionnel, car la plupart de ses collègues furent voleurs autant qu'assassins — il ne recueillit que la pauvreté de sa fugue politique.

Aussi vivait-il misérablement en Suisse, où il fut banni en même temps que Brival, si misérablement qu'on eut pitié de lui à Paris et qu'on lui accorda sa grâce dès 1818. Mais il mourut sur la terre étrangère, le jour même qu'il avait fixé pour son retour. C'était écrit.

Il convient de se montrer aussi peu sévère que possible en pareil sujet, et je veux mentionner, en terminant cette courte notice, que Borie, paraissant revenu de ses erreurs, menait une vie irréprochablement chrétienne et élevait chrétiennement ses enfants \

^ iVous sommes heureux de compléter les notes du chevalier de Lama<e. Un petit-fils de Borie s'est fait missionnaire et il est mort martyr en Cochinchine, en 1840, âgé de trente ans seulement. Il venait d'être consacré évèque. Léon XIII l'a béatifié et son procès en canonisation s'instruit. Tant il est vrai qu'une semence contaminée donne parfois de bons fruits et qu'il y a place dans la France future pour les descendants des malfaiteurs, s'ils consentent à repousser un héritage suspect. Ce qui est révoltant, c'est le spectacle de lils de bandits se réclamant des crimes de leurs pères et, en même

Il n'a pas' échappé néanmoins à la punition méritée par le crime du 21 janvier. Il n'y a pas d'entraînement qui tienne, Borie était assez intelligent pour mesurer l'énormité de l'acte qu'il accomplissait en tuant son roi. Et si, par hasard, il put croire que les rois sont des hommes comme les autres, il avait assez de discernement pour savoir que, sous nul prétexte, un juge ne condamne à mort un innocent.

J'ai dit que Pénières avait fui en Amérique, Est-il mort? Prêche-t-il les immortels principes aux Iroquois ou aux Serpents noirs? Peu importe, pourvu qu'on soit débarrassé de lui.

Ce médicastre était surtout avocat patelin. Souspréfet d'Ussel pendant l'Empire et aux Cent Jours, il corrompait toute la contrée par ses paroles doucereuses, et, à ce titre, fut un de nos plus dangereux révolutionnaires.

Il était imbu jusqu'aux moelles de la fausse sensiblerie mise à la mode par J,-J. Rousseau. Immédiatement après avoir voté la mort du Roi, il demanda l'abolition de la peine de mort. L'insensé ou le malfaiteur qui réclamerait le recul immédiat de. la mer, dont il aurait rompu les digues, ne paraîtrait ni plus extravagant ni plus hypocrite.

temps, de leur dévouement aux bons principes. Ces gens-là répudient le passif et gardent jalousement l'actif. (Voir appendice).

{Noie des éditeurs.)

C'est néanmoins en débitant de telles niaiseries, nuancées de mauvaise foi, qu'on prétend se recommander à la reconnaissance de ses contemporains et à l'admiration de la postérité.

Je ne désire point la mort du pécheur. Pourtant, si j'apprenais que Pénières a été rôti par les Hurons et mangé par les Sioux, je n'en serais pas autrement désolé.

Je demanderais ensuite la suppression définitive de toutes les rôtisseries de chair humaine.

1835. — J'ai enfin tenu la parole que j'avais donnée à mon père en février 1793, et constaté, avec une satisfaction infinie, que les prévisions de ce vieillard vertueux ont été justifiées.

Mais, m'objectera-t-on, le département de la Corrèze n'est pas toute la France, et nos six régicides ne sont pas tous les régicides, puisque ceux-ci furent au nombre de 381. Combien, parmi ces derniers, n'ont point subi la loi du talion, vivent heureux, au contraire, riches, honorés même, ayant fondé des familles qu'ils ont poussées dans la noblesse et jusque dans les conseils de nos rois légitimes ^?

Il est vrai, et je ne nie aucun de ces scandales:

' L'auteur fait évidemment allusion à l'entrée de Fouché dans le ministère de 1815.

(Note des édiieurs.)

mais attendons la fin. Du reste, les exceptions ne sont pas aussi multipliées qu'on le suppose.

Je viens de lire une curieuse statistique concernant le destin de chacun des 381 régicides. J'y vois que 203 seulement survivaient au moment de la proclamation de l'Empire, onze ans après le forfait. Tous les autres, fauchés par la guillotine ou disparus dans des tourmentes tragiques engloutissant leurs familles sous leurs ruines.

Ces 203. sauf de rares exceptions, se sont agenouillés devant Bonaparte, quémandant des places, de l'honneur, de l'argent, surtout des titres de noblesse, se montrant d'autant plus friands de ces hochets qu'ils avaient davantage vilipendé l'institution de l'aristocratie.

Qu'adviendra-t-il de ces palinodies et de cette mascarade?

Que ne suis-je doué de talents Httéraires? J'aurais composé un livre sur le modèle de la « mort des persécuteurs » de Lactance. J'aurais fait voir les Néron, les Valérien, les Maximien, les Galérius de nos jours expiant dans des supphces infâmes le sang d'Abel qu'ils se sont plu à répandre; les enfants de nos Marc-Aurèle déshonorant le nom de leurs pères, nos Pilate et nos Dioclétien payant d'une vieillesse humiliée et bafouée les lâchetés de leurs forfaitures.

Qu'on se garde de me blâmer si je m'applique spécialement à mettre au carcan les meurtriers de Louis XVI. Sans doute, sous la Terreur, des crimes plus horribles que celui du 21 janvier ont été commis

en France. Mais le meurtre du Roi fut le forfait-type, celui d'où ont découlé tous les autres.

Ce n'est point sans des raisons profondes que nos pères avaient classé le régicide au sommet de l'échelle des crimes. Ils y voyaient le plus odieux des parricides, parce qu'en France le gouvernement était fondé sur l'autorité paternelle et que notre souverain passait, sans métaphore, pour le père adoptif de tous ses sujets.

Les rois sont inviolables. Les gredins qui ont tué Louis XVI avaient reconnu eux-mêmes et proclamé à plusieurs reprises ce principe sacré. Ils se sont donc parjurés.

Enfin, Louis XVI était innocent des prétendus méfaits qu'ils lui ont imputés. Depuis saint Louis, son aïeul, nul n'incarna mieux que lui la royauté bienfaisante. Ses meurtriers, érigés en juges, ont donc commis le crime de prévarication.

Honte éternelle sur eux !

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