‹ Nouvelles notes intimes d'un émigréChapitre 14 sur 34 · LES GIRONDINS · texte numérisé non relu

LES GIRONDINS

Sommaire. -— Meurtre de Marie-Anloinette. — Louis XVI et Charles I^'. — Marie-Antoinette et Marie Stuart. — Supplice des Girondins. — Impression produite au camp des émigrés. — Jacobins et Girondins. — Vergniaud au collège du Plessis et à Saint-Sulpice. — Sa visite à Roffignac — Le procès Durieux. — Vergniaud à la Législative. — Apologie et amnistie des massacres d'Avignon. — Vergniaud à la Convention. — Décrets contre les émigrés. — Le procès de Louis XVL — Les Girondins plus hostiles au roi que les Jacobins. — Le 31 mai. — Le retour des Girondins au pouvoir.

1833. — Nous apprîmes, à deux semaines d'intervalle, l'assassinat de la reine Marie-Antoinette et le supplice de vingt et un Girondins, décapités le même jour sur l'ancienne place Louis XV.

La première de ces nouvelles nous a couverts de honte encore plus qu'elle n'a excité notre indignation, parce qu'elle nous forçait à rougir en face des étrangers au milieu desquels nous vivions et qui ne se gênaient pas pour nous accabler de leurs mépris. Faire la guerre aux femmes en effet, déshonore, autant les nations qui ne savent point l'empêcher que les misérables qui l'entreprennent. On nous reprochait de n'avoir pas défendu notre souveraine, sans tenir compte des impossibilités.

Autant le meurtre de Louis XVI fut plus exécrable que celui de Charles I^^, autant le martyre de Marie- Antoinette l'emporte sur celui de Marie Stuart, et par la qualité de la victime et par les circonstances de sa mort.

Cromwell et ses puritains arguaient de dissidences religieuses avec leur adversaire, et l'on sait que les contradictions théologiques engendrent des haines implacables. De plus, Charles I®^ s'était dressé hardiment contre ses sujets révoltés et leur avait livré batailles sur batailles. Ses vainqueurs ont pu exciper de la nécessité d'exercer des représailles et de faire un exemple terrifiant qui désarmât et réduisît au silence les partisans de l'ennemi terrassé. Enfin Cromwell s'était posé en compétiteur au trône d'Angleterre, où la légitimité n'a jamais été assise comme en France sur des principes indiscutables. Pour mieux dire, la loi fondamentale, fille de la conquête, y fut toujours branlante; les nombreuses guerres civiles dont ce pays a été le théâtre en sont témoins. Cromwell, qui a d'ailleurs eu l'audace d'assumer la plus grosse part des responsabihtés du régicide, a donc pu, en se reportant à des précédents, s'excuser dans sa conscience.

Arguties et sophismes, j'en conviens, et la mémoire des puritains anglais n'en est pas moins digne d'une flétrissure éternelle. Mais alors à quelles exécrations et malédictions n'est-il pas juste de vouer les régicides français?

Ceux-ci ont prémédité froidement leur double crime

et ils ont accompli leurs forfaits par entière perversité d'esprit et de cœur.

Quoique la haine religieuse fût la conseillère intime de leur haine de sectaires, les conventionnels se sont gardés de la manifester ouvertement. .Jansénistes et calvinistes, qui ont dirigé l'infâme opération du fond de leurs conciliabules secrets, n'osèrent jamais avouer qu'ils tuaient un prince catholique parce que catholique et parce que fils de saint Louis; ils ont voilé aux yeux de Louis XVI l'auréole de son sacrifice chrétien. En outre, ils n'avaient aucunes représailles à exercer contre lui, puisqu'il ne s'était pas déclaré leur ennemi, qu'il n'avait jamais pris les armes pour se défendre, qu'il nous avait même interdit de le défendre. Ceux qui soutiennent le contraire mentent impudemment. Ils ont tué leur bienfaiteur par raffinement d'ingratitude.

De même en ce qui concerne Marie-Antoinette. Son procès fourmille d'imputations calomnieuses qu'avec toute sa fourberie la méchante Elisabeth n'aurait point osé formuler contre sa rivale Marie Stuart. Celle-ci était une vaincue comme Charles I". vaincue par ses sujets révoltés d'Ecosse et vaincue dans ses tentatives de succéder en Angleterre à sa cousine Marie, comme c'était son droit, au lieu et place de la fille adultérine d'Henri VIII. Et, à l'instar de Cromwell, Elisabeth a pu colorer son crime d'une nécessité politique. Prétexte également, mais sophisme suffisant pour laisser quelques illusions dans les esprits superficiels ou prévenus. Enfin, le meurtre

de Marie Stuart a été décent, et ses bourreaux ont entouré la victime d'égards jusqu'au dernier moment.

Les assassins de Marie-Antoinette n'étaient fondés à prétexter ni d'une rivalité quelconque, ni même d'une hostilité avérée.

Ils l'ont tuée parce que reine de France et fille des Césars du Saint-Empire ; pour assouvir ce que leur pensée crapuleuse contenait de plus abject, et aussi pour ravaler les bas instincts du populaire qui aime à se repaître du spectacle de la majesté avilie. Ils Tont outragée dans son interrogatoire plus atrocement que femme perdue ne le fut jamais ; ils ont semé d'insultes son long calvaire de la prison à l'échafaud, donnant son agonie en pâture aux ivrognes; ils ont entouré cet échafaud de mégères et de prostituées chargées de salir ses oreilles, jusqu'à la chute du couperet, de leurs huées et de leurs propos obscènes.

Mais j'ai hâte d'arracher ma pensée douloureuse à ces horreurs, et je me dépêche d'en arriver à l'exécution des Girondins.

Dirai-je que j'ai sursauté de joie en contemplant de loin leur hécatombe? Ce serait exagérer, parce que mon éducation y aurait répugné et parce que, contrairement à l'empereur Vitelhus, j'estime que les cadavres des ennemis sentent aussi mauvais que ceux des amis.

Au camp des émigrés, sauf la fraction bien réduite

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des constitutionnels incorrigibles, nous étions d'avis que le supplice de ces malfaiteurs constituait une première expiation des meurtres du Roi et de la Reine, et qu'il en présageait d'autres de même catégorie. « La Révolution, comme Saturne, commenç.iit à dévorer ses enfants ! » Vergniaud avait lancé cet apophtegme ampoulé, et ce jour-là — une fois n'est pas coutume — il avait proféré une vérité que le méchant Saturne s'était empressé d'expérimenter à ses dépens.

Nous n'étions donc point fâchés que les criminels pratiquassent des coupes sombres dans leurs rangs, ce qui épargnerait plus tard aux rois la tristesse d'infliger des châtiments trop nombreux; nous étions surtout ravis que la Révolution s'en prît, pour débuter, à ses plus grands coupables. Nous considérions,, en effet, les Girondins et leurs pareils comme beaucoup plus responsables que les énergumènes des malheurs de notre patrie et de nos propres malheurs.

Les Jacobins sont venus à la Révolution seulement en humeur de voler, humeur que partageaient les Girondins. Les premiers se sont mis à tuer à tort et à travers, quand les seconds leur eurent enseigné qu'ils le pouvaient impunément et qu'ils y trouveraient plaisir.

C'est en application des théories des Girondins,, c'est à la faveur de leurs excitations et encouragements que Jacobins, Montagnards, Hébertistes, Babouvistes et îuiti quanti sont tombés graduellement au dernier degré de la cruauté. Le sot orgueil des

légistes n'avait sans doute point prévu de tels excès. Ils s'étaient imaginé qu'on démuselé la bête qui gronde au fond de tous les cœurs humains et qu'on la remusèle à son gré, qu'il y suffit d'un peu d'éloquence. Ne possédant d'ailleurs d'autre autorité que celle de leur parole, ils se sont vite aperçus du peu de résistance qu'offrent à la tempête les toiles d'araignée les plus finement tissées. Tant pis pour eux s'ils furent victimes de leur présomption, et je hausse les épaules quand un philanthrope ou un théophilanthrope verse des larmes sur leur sort funeste ; car c'est le propre des philanthropes et théophilanthropes de s'apitoyer sur les bourreaux en état d'expiation et de demeurer impassibles au spectacle des innocents torturés. Le nouveau poète, Victor Hugo, vient de mettre plus que jamais à la mode ce genre de sensiblerie à rebours ^.

Personnellement je me suis réjoui franchement non de la guillotinade, mais de la chute définitive du chef de la Gironde, Vergniaud, tant, par sa noire ingratitude, cet homme avait été désastreux à mon père et aux miens, et tant il m'avait déplu la seule fois que j'eus l'occasion de le voir.

Ce fut en 1781, au moment où, les cours mihtaires terminés à Sorèze et m'apprêtant à rejoindre mon régiment, je jouissais des dernières vacances dans ma famille. Vergniaud, lui, quittait Paris pour se rendre

' Victor Hugo venait de publier le » Dernier jour d'un condamné. »

{Note des éditeurs.)

à Bordeaux dans rintertion d'y exercer son métier d'avocat. Ayant passé par Limoges, sa ville natale, il s'écarta de sa route, prenant par Brive et Périgueux au lieu d'Angoulême, allongeant ainsi de quelques lieues à peine. Il crut de son devoir d'entreprendre ce détour pour rendre à mon père une visite de bienséance et de reconnaissance. Aujourd'hui que la tombe renferme bienfaiteur et obligé, je ne commets point d'indiscrétion en révélant le motif de cette reconnaissance, et il vaut d'être noté.

M. Vergniaud père, commerçant en graines et fourrages et, comme tel, fournisseur de l'armée, était tombé en déconfiture en 1769, alors que son fils Yicturnien n'avait pas achevé ses études à Limoges, à l'ancien collège des Jésuites, que les Théatins avaient remplacés en 1763, après la dispersion de l'ordre célèbre. C'était un assez bon élève, non « très bon » comme l'impriment ses panégyristes; donnant quelques espérances aux hommes qui étaient alors à l'affût des jeunes intelligences pouvant plus tard être utiles au roi. M. Turgot, notre Intendant, ne voulut point qu'à cause de la catastrophe de son. père le jeune homme fût condamné à suivre une carrière vulgaire où ses aptitudes seraient stérilisées. Il résolut de l'expédier à Paris dans un grand collège où s'effectuait le triage judicieux de ceux qu'on recommandait à l'attention du gouvernement royal. Le collège Chanac semblait désigné, puisqu'il était réservé presque exclusivement aux boursiers limousins; mais M. Turgot estima que cette promiscuité

de boursiers serait mortifiante au fils d'un homme qui avait été riche. Il fit choix du collège de Plessis, où l'on élevait les enfants appartenant à l'aristocratie ou à la haute bourgeoisie de toutes les provinces. Seulement on y payait pension, et celle des grands — je me souviens exactement du chiffre — s'élevait à 466 Hvres. M. Turgot, déjà accablé de charges de cette nature, pria mon père et notre voisine, la marquise de Fayat, dame de Saint-Martin- Sepert, de le suppléer en faveur de son nouveau protégé, leur assurant qu'ils feraient une œuvre bonne et agréable au roi. Tous deux y souscrivirent, et Victurnien Vergniaud fit à leurs frais sa rhétorique et sa philosophie. Puis il fallut payer son entretien au Séminaire de Saint-Sulpice, car le jeune homme avait décidé de se diriger vers le sacerdoce, comme il se serait dirigé vers une autre carrière.

Il renonça au bout de trois ans à sa pseudo-vocation, ne sachant plus qu'entreprendre, apte à tout et propre à rien. N'ayant réussi ni dans le métier d'intermédiaire de commerce, ni dans celui de poète et de littérateur, il parvint à l'âge de vingt-huit ans, nourri et soutenu par son beau-frère, M. Alluaud, qui s'en fatiguait. De guerre lasse, celui-ci lui fit prendre ses grades de bachelier et licencié en droit et l'expédia à Bordeaux, fagoté en avocat, espérant que le fruit-sec se tirerait d'affaire dans le barreau célèbre et fort occupé de cette ville, qu'il ne le verrait plus of ne payerait plus pour lui.

C'est donc en se rendant à ce poste qu'il s'arrêta

une journée à Roffignac. Je n'ai jamais rencontré homme d'aspect plus commun. Le corps, les épaules surtout, étaient d'un rustre de nos campagnes, le visage épais comme celui d'un bouvier, avec peu d'expression dans le regard. Malgré cet aspect mal engageant, des manières de petit-maître qu'il croyait à la mode parce qu'il s'était faufilé à Paris dans quelques salons peu difficiles; estimant qu'il parviendrait ainsi à nous éblouir, quoiqu'il n'ignorât point que mon père et ma mère eussent pratiqué la cour et la ville.

Vergniaud nous lut des vers de sa composition, qui ne nous parurent pas supérieurs à ceux que pondaient journellement les rimailleurs amateurs de Brive ou d'Uzerche. Il improvisa aussi des madrigaux à l'adresse de ma mère et de ma sœur de Rodorel, alors nouvellement mariée. Marie-Anne en riait de tout son cœur, de ce rire de femme qui déconcerte les plus audacieux conteurs de sornettes. Bref, il produisit sur l'une et l'autre une impression défavorable.

L'impression de mon père ne fut pas meilleure. S' étant longuement promené dans le parc avec son hôte de passage, il résuma ainsi son jugement, motivé par sa pratique de la magistrature : « Je crois connaître toutes les roueries des avocats ; je n'en ai entendu aucun dont le raisonnement soit plus sophistiqué ni les affirmations plus mensongères. Il ne se fera pas estimer au Parlement de Bordeaux, mais il se peut qu'il acquière de la réputation dans le public où l'on

aime les belles phrases et où les paradoxes font illusion. »

Quant à moi, je fus irrité de l'outrecuidance de ce marchand de paroles qui s'ingéra à me faire des recommandations sur la manière de me conduire au régiment. Peu s'en fallut qu'il ne m'enseignât à tirer le canon ou à le mettre en batterie.

Nous tombâmes toutefois d'accord que la conversation de Vergniaud était variée et exprimée en un langage élégant, sur un ton de voix prétentieux et néanmoins agréable à écouter. Il prenait volontiers un seul interlocuteur pour un auditoire tout entier et s'appliquait visiblement à le charmer.

Puis nous n'entendîmes plus guère parler de Vergniaud. La voix publique nous informa qu'il continuait à Bordeaux les habitudes de paresse qui avaient failli le conduire à la misère noire à Paris. Son extrême facilité d'élocution lui aurait procuré des clients, mais il ne recherchait que les causes véreuses, lui permettant de développer ses sophismes philosophiques et son esprit de chicane, ou bien les causes criminelles retentissantes, qui attirent au prétoire un nombreux public de désœuvrés toujours prêts à exalter le mérite de l'orateur qui a visé aux grands effets, fût-ce au détriment de son client.

Quand mon père apprit, au commencement de 1791, que son ex-obhgé entreprenait la défense de Durieux, brigand qui avait conduit les émeutiers au pillage de son château de Roffignac, il n'en crut pas

ses oreilles, et, la nouvelle devenant certaine, il se jugea irrémédiablement perdu.

Vergniaud jouait son va-tout dans l'acquittement de Durieux, et cet acquittement équivaudrait à la condamnation de mon père. Depuis un an, notre nom retentissait sur toutes les lèvres et s'étalait dans toutes les gazettes. La jacquerie dont nous avions été victimes, au mois de janvier 1790, avait défrayé plusieurs séances de l'Assemblée constituante et de la Commune de Paris, la Révolution nous faisant l'honneur de conjurer partout ses efforts en faveur de nos voleurs et de nos assassins. Deux ou trois tribunaux : la Cour prévôtale de Tulle, la Cour sénéchale de Périgueux, le Parlement de Bordeaux lui-même, avaient été récusés tour à tour comme suspects d'impartialité, par délibérations spéciales de l'Assemblée. Elle avait aussi attribué la connaissance de la cause à la municipalité de Bordeaux^ érigeant en juges des hommes qu'aucune étude préliminaire, aucune expérience, n'avait préparés à la fonction de justice, la plus haute et la plus délicate de toutes les fonctions, mais que leurs accointances avec la conspiration recommandaient à ce choix anormal. Cependant, ce tribunal d'exception fut disqualifié également parce qu'on s'aperçut qu'il pourrait bien être, quand même, impartial. Finalement la cause fut portée devant le Sénéchal de Bordeaux, une enquête minutieuse ayant révélé que les six magistrats composant ce tribunal étaient prêts aux pires forfaitures.

Ces six magistrats qui ont accepté, non la mission de juger Durieux, mais la commission de l'acquitter et de glorifier ses crimes, je les dénonce ici, dans l'espérance qu'on viendra, quelque jour, fouiller dans mes paperasses et en extraire leurs noms pour les livrer à l'exécration publique. Ce sont MM. de Brezets, Desgrange, Desèze (l'aîné) \ Brochon, Desrairail — Perrin pour le réquisitoire.

Mon père, sollicité par le pouvoir royal chancelant, harcelé par ses amis, avait composé son dossier avec la conscience et la science qu'il apportait en toutes questions. Il fit comparaître, à ses frais, soixante-dix témoins qui furent unanimes à affirmer sous serment que l'accusé avait été vu et entendu par eux, pillant, saccageant, encourageant au meurtre, se rebellant contre la force armée, etc.; crimes punis de mort, alors et aujourd'hui encore.

Durieux ne produisait en faveur de son innocence que ses dénégations et l'éloquence de Vergniaud. Ce fut assez pour déterminer la conviction de tels juges et pour réduire à néant soixante-dix témoignages concordants.

En vérité, que nous importait qu'on pendît ou non le professeur de billard ! Mais au point d'acrimonie

* M. Desèze, magistrat à Bordeaux, avait eu neuf fils. Le défenseur de Louis XVI, plus tard, comte et pair de France, était le quatrième de la liste et s'appelait Raymond. Les neuf frères suivaient presque tous la carrière du barreau. L'indignité de l'aîné, du moins en cette afTaire, n'infirme en rien la parfaite honorabilité du reste de sa famille. Elles sont bien rares les familles de cette époque qui n'ont point compté quelque brebis galeuse.

{Note de railleur.)

OÙ la passion politique avait porté les discussions, c'était une question de devoir et d'honneur publics de rendre justice pleine et entière. Rien n'est plus bas qu'un juge rendant ses arrêts sous la pression de la foule et se laissant influencer par les vociférations du dehors. Les moins lâches songent que l'acquittement d'un coupable est péché moins grave que la condamnaticn d'un innocent. C'est une erreur en toutes circonstances, et quand une absolution injustifiée entraîne la perte ou la ruine de l'accusateur, ce qui fut notre cas, c'est un crime abominable ^

Mon père, aussitôt Durieux relaxé par ces magistrats prévaricateurs, fut C(>ntraint de s'exiler, et nous tous obhgés de le suivre à l'étranger, les uns après les autres. De là notre spi liation totale et le gaspillage de nos existences qui auraient pu être utiles; de là les souffrances et les humiliations de mon père qui, presque septuagénaire en 1791, a eu juste la force de revenir mourir en 1805, pauvre dans son pays où il avait vécu riche et honoré. De là d'autres calamités présentes et, sans doute, futures.

Quant à Vergniaud, il crut bien recueiUir les bénéfices de sa double impudence, celle de son ingratitude et celle de son plaidoyer; et qui sait où il ne serait point monté, si dame Guillotine ne l'eût arrêté,

1 MM. Chauvot el Vatel, l'un en 1856, l'autre en 1873, ont publié, en vue de yloiilier Vergniaud, un récit de ce procès de Durieux. Il est difliciie a l'ignorance ou a la mauvaise foi de pousser plus loin que ces deux auteurs le mépris du droit et le travestissement des faits.

[Note des édileurs.)

moins de trois ans plus tard, dans sa vertigineuse ascension?

C'est à l'affaire Durieux, et rien qu'à l'affaire Diirieux, ses amis en conviennent, qu'il a dû sa célébrité, car auparavant il ne jouissait que d'une médiocre notoriété dans le milieu bordelais, et il était totalement ignoré ailleurs.

Il fut nommé d'abord administrateur de son département et, quelques mois plus tard, député à l'Assemblée législative.

Tout de suite il y prit la tête de la conspiration révolutionnaire. Comment et pourquoi? Il ne l'a su jamais sans doute, et Robespierre n'a pas su davantage pourquoi il lui a succédé. La postérité se le demandera éternellement, car ces deux personnages n'étaient pas mieux doués qu'un grand nombre de leurs collègues et ils n'étaient pas plus scélérats que la plupart de leurs complices.

Investi d'un pouvoir qui dépassait ses forces, Vergniaud ne négligea rien pour garder les avantages inespérés que lui ménageait le destin. Avec son intelligence claire, quoique imprévoyante, il comprit que le moyen le plus efficace de maintenir sa popularité serait de pousser à l'extrême les doctrines et les menées anarchistes. II s'appliqua donc à proposer des motions qui étonneraient par leur caractère sanguinaire et à prononcer des discours qui frapperaient d'épouvante si d'autres ne l'avaient surpassé depuis.

C'est ainsi qu'à l'heure même où la France, peu habituée encore au spectacle des scènes de carnage.

frémissait au récit des massacres de la Glacière d'A\ngnon, il montait à la tribune, le 19 mars 1792, proférait l'apologie des massacreurs et faisait voter leur amnistie. Fidèle à la tactique qui lui avait si bien réussi au procès Durieux, il accablait les victimes de sarcasmes, apitoyait sur les meurtriers qu'il qualifiait tout au plus de « malheureux égarés » et finalement demandait compte aux royalistes du sang versé : « Nos cadavres crient vengeance contre vous ! » s'écriait-il, en lançant des regards chargés de haine.

L'imprévoyant Vergniaud ne devinait pas que cette glorification publique de l'assassinat rendrait possibles, six mois plus tard, les massacres de septembre et ceux de Versailles, qu'il répudia alors parce qu'ils gênaient les petites combinaisons de sa faction.

La Révolution avait commencé et se continuait au cri de « Sus aux aristocrates ! » mot d'ordre vague, enveloppant dans une égale réprobation, avec ceux qui portaient un titre nobiliaire, quiconque se distinguait dans la nation par la fortune, le talent, les services rendus, la probité de vie...

Il y avait dans cette chasse aveugle à toutes les supériorités, pour le moins de grandes confusions à éclaircir et assurément de criantes injustices à empêcher ou à réparer. Vergniaud et ses Girondins n'y virent qu'une occasion de vider leurs poches de fiel de bourgeois envieux, de s'acharner sur des vaincus, de rendre désormais presque impossible toute réconciliation entre les diverses classes de la nation.

C'est surtout contre nous, émigrés et bannis, desti-

LES GRANDES DATES RÉVOLUTIONNAIRES ISl

tués de tous moyens de nous défendre sur place, que se déployèrent avec le plus de courage leur animosité de parvenus et leur faconde de rhéteurs.

Nous étions partis sur la foi du décret de l'Assemblée constituante, en date du 10 septembre 1791, proclamant intangible le droit des citoyens d'aller et de venir. Un mois plus tard, le 21 octobre de la même année, Vergniaud proposait à l'Assemblée législative qu'on nous ordonnât de rentrer dans un délai de six mois, sous peine de confiscation de nos biens, et son complice Guadet, appuyant la motion, emportait le vote d'un décret contradictoire à celui de la Constituante. Désormais il était défendu d'aller et de venir. « Ordre, contre-ordre et désordre ! » Telle fut la devise de la Révolution et du czar Paul pr.

Comme nous ne nous pressions pas de rentrer, puisque nous étions sûrs d'être égorgés en franchissant la frontière, Vergniaud exaspéra cette première niesure draconienne en faisant décréter que nous serions mis à mort partout où l'on nous rencontrerait, sur simple constatation d'identité.

Les Girondins avaient toujours sur les lèvres le mot d* « humanité », et ils condamnaient à mort, sans les entendre, environ 200.000 de leurs concitoyens !

Tous les assassinats commis contre nous depuis ce jour jusqu'au 18 brumaire, toutes les morts prématurées survenues par suite de misère ou dans le cours de la guerre fratricide qu'on nous obligea à soutenir,

nous les devons aux Girondins, et rien qu'à eux. Les autres n'ont fait qu'exécuter les lois qu'ils ont préparées.

C'est surtout contre Louis XVI et sa famille que se manifesta avec le plus de laideur la bassesse d'âme de Vergniaud.

Certes, si la mémoire de ce monarque débonnaire peut paraître lourde au cœur de quelques Français, c'est à celui de ses serviteurs et partisans qu'il n'a pas su protéger. Mais, faisant abstraction du souverain qui fut au-dessous de sa tâche et ne considérant que l'homme en lui-même, en fut-il, parmi ses contemporains, un seul plus vertueux, plus bienfaisant, plus désintéressé, plus magnanime dans la splendeur de sa puissance; un seul plus calme dans l'adversité, plus noble dans l'infortune et aussi, puisqu'il faut risquer ce mot humiliant pour la couronne de France, plus digne de pitié?

Le moment où il est accablé de toutes les angoisses, Vergniaud le choisit pour l'abreuver de nouveaux outrages.

Louis XVI, incapable de sanctionner une loi injuste dès qu'elle lui apparaît telle, oppose son veto au décret de proscription porté contre les émigrés et les prêtres fidèles. Soit pusillanimité, soit générosité, il envoie son ministre Duport du Tertre à l'Assemblée pour y exposer les raisons de son opposition. Vergniaud refuse insolemment la parole à l'envoyé du Roi, sous prétexte que le droit d'expliquer les vélos n'est pas inscrit dans la Constitution; en réalité,

pour creuser plus profondément l'abîme d'abaissement où se débat sa victime.

Cependant Louis XVI conserve la faculté de parler lui-même et, le 14 décembre 1791, il en use pour prononcer un discours pacifique.

S'il est faible, le Roi est intelligent. Élevé en vue d'exercer la fonction royale, il sait comment sa nation doit se comporter vis-à-vis des nations voisines; il comprend qu'à l'heure actuelle une guerre ne peut être que calamiteuse. Malheureuse, elle entraîne le démembrement du pays; victorieuse, elle aggrave les désordres et les tyrannies intérieures. Il supphe donc son peuple et ceux qui se disent ses représentants de beaucoup réfléchir avant d'engager une aussi grosse partie.

Vergniaud saisit la balle au bond et, à dater de ce jour, ne cesse de prêcher la guerre, défiant l'univers, provoquant les puissances, se targuant de parler au nom de la France, alors qu'il ne parle qu'au nom de son parti avide de pêcher en eau trouble.

Deux des ministres du monarque, M. d'Abancourt à la guerre et M. de Lessart aux Affaires étrangères, secondent leur maître de leur mieux, avec d'autant plus de zèle que, par leur position, ils sont exactement renseignés sur les dangers de cette guerre qu'ils prévoient universelle.

Vergniaud les couvre d'avanies, et ce traître parvient à les faire décréter d'accusation de trahison. Il les fait incarcérer à Orléans, et ces hommes de bien sont ensuite, le 10 septembre 1792, les premières

et les plus illustres victimes des assassins de Versailles.

Quand il a eu bien déshonoré le Roi, dépité de constater que le monarque inofîensif ne se départait point de son impassibilité, il suscite contre les Tuileries l'émeute du 20 juin, afin que les insultes de la populace s'ajoutent à celles de la tribune.

Espérait-il que Louis XVI, enfin démoralisé, se démettrait de la couronne en sa faveur à lui, Vergniaud? Qui sait? Les ambitions des vaniteux en délire sont sans bornes, plus déraisonnables que celles des violents.

Mais Louis XVI n'abdiqua pas, et Vergniaud était en train de chercher autre chose, quand éclata la journée du 10 août.

Les Girondins ne furent pour rien dans cette catastrophe qui les a surpris plus que nous; mais ils se sont attachés à lui faire produire toutes ses conséquences.

Je ne crois pas que les Jacobins eussent dès lors conçu le projet de décapiter le Roi;, ils voulaient seulement le garder comme otage. Les Girondins furent les instigateurs de son procès et, depuis le 10 août jusqu'au 21 janvier, pas une de leurs motions, pas une de leurs paroles qui n'aient concouru au tragique dénouement. Les plus doucereux étaient les plus dangereux et leur hypocrisie ne les préservera pas de la malédiction de l'histoire.

Ils furent littéralement ignobles pendant le prononcé des votes. Pas un qui n'ait reconnu « coupable »

îe malheureux; si quelques-uns ont reculé devant le vote de mort, ils se sont rattrapés le lendemain en se déclarant contre le sursis. Ainsi ils hâtaient le supplice, tout en se réservant la possibilité de se prévaloir d'une feinte modération.

Les Montagnards ont voté avec des trépignements de rage; ce qui prouve ou qu'ils furent dominés par la passion, ou qu'ils gardaient au fond du cœur un reste de conscience qu'ils s'efforçaient d'étourdir. Les Girondins ont voté froidement, prétendant attirer la compassion sur eux-mêmes, prenant les dieux mythologiques à témoins de leur malheur d'être obligés d'égorger un innocent.

On excuse les Girondins en disant que ce furent des enfants imprudents et inexpérimentés. Allons donc! c'est les insulter grièvement; c'est faire tort à leur intelligence, dont ils étaient si fiers et qui fut réelle, quoiqu'elle se soit constamment développée en étendue et jamais en hauteur. Ce furent de fieffés gredins ; ils ont mis le feu aux maisons, sachant fort bien que nombre d'habitants allaient y périr; mais persuadés qu'ils feraient à leur gré la part de l'incendie, parce qu'ils disposaient des quelques seaux d'eau de leur éloquence.

La Providence, secondée par Marat et par Sanson, ne leur a pas permis de procéder au sauvetage et de se construire des palais sur les ruines qu'ils avaient faites consciemment et dans des vues égoïstes.

Les plaigne qui voudra ! Je persiste dans mon sentiment. Les vingt et un Girondins guillotinés, le

30 octobre 1793, ont subi le sort qu'ils méritaient, et je ne suis point fâché que Vergniaud ait été le dernier de sa race ^

Théoriciens de la Révolution, pareils aux jansénistes dont ils continuaient les traditions, ils ont poussé jusqu'à ses derniers raffinements l'art de la dissimulation et de la mauvaise foi; ils ont équivoque sur toutes les questions, appliqués à donner le change sur leurs sentiments intimes, transformant, par exemple, leur soif effrénée de domination en patriotisme, transposant leur insatiable cupidité en amour du bien public.

C'est un grand malheur que beaucoup des complices de Vergniaud aient réussi à se sauver de son naufrage. Sortis de leurs tannières deux ans après, ils ont recousu les fils rompus de la conjuration.

Redevenus maîtres absolus du pouvoir après le 18 fructidor, leur règne absolu de deux ans a causé des ruines plus irréparables que celui de la Terreur. Telle est mon opinion; telle était aussi celle de M. le comte de Vaudreuil qui l'a soutenue devant moi à Hambourg dans un dîner d'émigrés, et nous applaudissions tous à ses paroles.

• Il y avait à Vigeois un curé du nom de \'ergniaud. C'était le cousin du Girondin, peu fier d'ailleurs de porter son nom. C'était aussi un brave homme de prêtre et j'ai cherché souvent à le voir pour lui parler du défenseur de Durieux. Mais il m'évitait, sans doute pour s'épargner une conversation sur ce sujet. Quoiqu'il ne demeurât qu'à trois lieues de chez moi il m'a même si bien évité qu'il est mort en 18'33, sans m'avoir donné l'occasion de satisfaire mon caprice.

{Noie de l'auteur.)

Jusqu'à fructidor, la Révolution n'était que dans les faits; après cette date lugubre, elle a pénétré dans les esprits; presque tous les Français en ont eu le jugement faussé.

Quand Bonaparte a balayé, le 18 brumaire, la tourbe des corrupteurs et des corrompus, nous avons espéré un instant qu'il balayerait aussi leurs doctrines et que c'en était fait de l'insupportable domination des Girondins. Ce fut encore une illusion. Par nature et par éducation, Bonaparte dédaignait leurs principes et méprisait leurs personnes. Par intérêt, il a appliqué leurs principes et s'est servi de leurs personnes. Afm que nul n'en ignorât, il a fondu en bronze la statue de leur chef, Vergniaud, et l'a colloquée à la place d'honneur de son sénat.

Nous avons encore espéré à l'avènement de Louis XVIII, mais notre Restaurateur n'a vu et n'a régné que par Decaze, qui fut leur âme damnée.

Les dénominations seules ont subi des changements. Libéraux avant-hier, doctrinaires hier, centres droits ou centres gauches aujourd'hui, c'est toujours la même espèce qui occupe le pavois. Héritiers des jansénistes qui l'étaient eux-mêmes des calvinistes, ce sont toujours les mêmes sangsues attachées aux flancs de la France, épuisant ses veines, paralysant ses mouvements, l'empêchant de poursuivre ses hautes destinées.

Voilà quarante-cinq ans que dure cette maladie quasi-mortelle, et je n'aperçois nulle part le médecin quasi-divin qui procurera la guérison.

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