LA TERREUR
Sommaire. — Correspondances entre émigrés et la France.
— Les soldats agents de transmission. — Lettre du chevalier de La Ribière à son frère, Jean de Lamase. — Le chevalier de La Ribière optimiste; Suggestionné par les aigrefins du pays. — Quelques voleurs de nos biens. — Lettre de l'abbé de Masgoutières à son frère, Jean de Lamase. — La prison d'Uzerche. — Résignation du prisonnier; ses inquiétudes au sujet de ses proches. — Le régime de la prison. — L'hypocrisie des persécuteurs. — Les horreurs des prisons de Brive. — Un vieillard de 98 ans. ■ — Le ravage des épidémies. — Les spoliations. — L'échafaud. — Les prisonniers rançonnés. — Les prêtres reclus. < — Fidèles et apostats.^ — Les cacheurs de prêtres.
— Traits de dévouement. — Ce n'est point encore le règne de l'Antéchrist. — Sottise et pédantisme des révolutionnaires. — Mes oncles de La Ribière et de Masgoutières sont relâchés, — Ils sont entièrement dépouillés.
1814. — Pendant les dix années de son cruel exil, mon père est resté en correspondance constante avec le Limousin. Comment s'y est-il pris? Il a toujours refusé de me le dire, même après son retour; tant il craignait de compromettre, fût-ce par les confidences les plus intimes, les braves gens qui avaient risqué leur vie pour sa cause, et que le gouvernement consulaire, dont il se méfiait, aurait molestés en raison directe de leur dévouement à l'égard du proscrit, toujours suspect.
J'ai cru comprendre cependant que l'échange de lettres s'opérait par l'entremise de soldats du pays dirigés sur la frontière ou rapatriés en congés de convalescence par suite de blessures ou de maladies contractées en campagne, et dont la plus ordinaire était la gale. Du moins, j'ai connu deux de ces honnêtes garçons qui se sont vantés à moi d'avoir rempli de ces périlleuses commissions, sans chercher à s'en faire accroire, puisqu'ils ont refusé les petites récompenses que j'étais en mesure et que je croyais de mon devoir de leur offrir.
Même au plus fort de la Terreur cette correspondance ne fut pas ralentie. J'en ai donné des preuves ailleurs, en relatant les lettres échangées entre mon père et M. Marbot-Larivière, général de division et ex-député à l'Assemblée législative ; et entre mon père et ma sœur de Rodorel, MM, Delord, Gautier, Lebreton, etc.
J'en veux montrer aujourd'hui deux autres exemples, en transcrivant mot à mot deux lettres écrites par mes oncles restés au pays; parce qu'elles me semblent peindre exactement l'état des choses et le sentiment public en Bas-Limousin, à cette triste époque; l'une au commencement de la Terreur proprement dite, l'autre au moment le plus aigu de cette période sanguinaire.
Voici d'abord la lettre de mon oncle La Ribière :
« A Monsieur, Monsieur Guérin, Docteur en médecine près du Temple-Neuf, pour M. de Pradel à Offenbourg.
Uzerche, 12 janvier 1792.
« Mon cher frère et aîné,
« J'ay reçu ta lettre du 28 décembre, pour laquelle tu me mandes que ton fils a perdu la lettre que je t'avais écrite. Comme je m'en trouve une copie, je te la renvoyé. M. PI. m'a dit t' avoir écrit par M. Vanie; il me charge de te faire bien des compliments.
« J'ay présenté ta pétition au district; ils l'ont envoyée au département. J'attends la réponse qu'ils feront, et aussitôt qu'ils l'auront faite je te le ferai savoir.
« A l'égard des pistolets que tu demandes, j'ai renvoyé Moussour ^ à Tulle. Il m'a dit être allé à la manufacture où l'on les fait. On ne veut pas les faire à moins de 42 livres la paire. Je les trouve bien cher auprès de ceux que M. Deneux t'avait fait faire et qui ne coûtaient que 32 hvres. On m'a dit aussi qu'ils ne seraient prêts que dans un mois; j'en ai commandé quand même trois paires. Aussitôt qu'ils seront faits, je te les ferai passer par la diligence à l'adresse de ton fils.
* Ce Moupsour fut incarcéré plus tard et menacé de l'échafaud, comme « agent de l'émigré Lamase ».
{Noie des éditeurs.)
« J'ay reçu ce matin une lettre de M. Allègre; il me mande qu'à Allassac les gens de la campagne commencent à vouloir faire du train. Le vicaire, ^ qui est un enragé, a dit au milieu de la place qu'il fallait aller piller les maisons des aristocrates et qu'il se mettrait à la tête pour le pillage. Les bourgeois sont à plaindre. Dieu veuille que cela finisse !
« Le jour des rois il se passa du train à Chamboulive. L'ancien curé, qui logeait dans la maison de M. Masmorel, la populace alla le chercher en le menant sur la place, lui donnant des coups, lui disant que s'il ne s'en allait pas on lui couperait la tête. Après toutes ces insultes et les avanies qu'on lui a faites, il a été obligé de s'en aller.
« Il n'y a rien de nouveau à Uzerche. Le blé se vend bien, mais on ne voit que des assignats. En ce qui concerne tes biens, tout va très bien. Mon frère, l'abbé, te fait bien des compliments. Bien des compliments et amitiés à tout le monde.
« Ton frère, chevalier de Saint-Louis. »
Mon oncle me reproche à tort d'avoir perdu sa première lettre. J'étais alors en train d'émigrer moimême, et la correspondance qui me fut adressée à cette époque ne m'est jamais parvenue.
Il n'y a pas heu de s'étonner du ton optimiste de mon oncle La Ribière. Son intelligence n'a jamais dépassé la petite moyenne de celle des gardes du corps
* Inli'us
OÙ il a fait un très bon service et où il fut toujours accoutumé à penser d'après les insinuations des autres comme à parler d'après leurs conseils. Ces « autres » étaient en 1792 le nommé Bayle et le nommé Dessus, devenus depuis de farouches révolutionnaires. Mais jusqu'à la fin de 1792 ils ont simulé les bons apôtres et fait les patelins, ne sachant trop encore de quel côté le vent tournerait, circonvenant le pauvre vieux soldat dans l'espérance de lui tirer les vers du nez et de lui arracher les lambeaux de sa légitime.
Ce sont eux qui l'ont fait jeter en prison dans le courant de novembre 1793 et qui l'y ont maintenu quinze mois, sans qu'il se soit jamais douté quels étaient ses persécuteurs. Ils l'en ont fait sortir en janvier 1795, lui persuadant qu'ils étaient ses sauveurs. Il leur en a toujours gardé une reconnaissance touchante mais stupide.
Quand il est mort en 1810, il a institué ce Dessus son héritier. Celui-ci croyait bien trouver un magot dans la succession, parce que mon oncle, à qui l'Empire avait restitué sa pension mihtaire et qui recouvrait en cachette, de temps à autres, de vieilles créances, vivait dans une honorable aisance; mais il n'a trouvé que des frusques et des papiers que je regrette.
On voit par sa lettre qu'à cette époque la fureur de la foule était principalement dirigée contre les prêtres fidèles, et que les prêtres infidèles, dans leur haine d'apostats, attisaient méchamment et folle-
ment cette fureur qui bientôt ne les épargna pas euxmêmes.
Quant à ce que dit mon oncle La Ribière de la situation florissante des propriétés de mon père, il n'y a pas lieu, non plus, d'en être surpris. L'Assemblée législative avait bien voté déjà le séquestre des biens des émigrés, mais le roi Louis XVI avait opposé son vélo à ce premier décret de spoliation, et l'idée que la volonté du Roi ne serait pas toujours souveraine n'entrait point facilement dans le cerveau d'un ancien garde du corps. Stylé par Dessus et Bayle, il voyait donc tout en rose de ce côté.
Son dévouement à mon père était sans bornes. Il en fut généralement ainsi autrefois des cadets envers les aînés. Certain que sa commission serait exécutée avec la ponctualité d'une consigne, c'est donc à bon droit que mon père lui avait confié le soin de transmettre une pétition aux autorités constituées. Il y réclamait un sauf-conduit pour regagner ses foyers avec sécurité. Mais les convoiteurs de nos biens, dont les plans étaient arrêtés d'avance, avaient intérêt à laisser en exil le châtelain de Roffignac et de Charliac.
La pétition resta donc lettre morte comme toutes celles que mon père a adressées plus tard au district et au département, fin de 1792, fin de 1794 et milieu de 1795 \ chaque fois en vue de se conformer aux injonctions du pouvoir pohtique d'alors. Rompu aux
' Nous avons donné, dans 1' t Histoire d'une Famille française » pages 279 et s.), tous les éclaircissements relatifs à cette dernière pétition qui est capitale, en ce sens qu'elle établirait aux yeux des
subtilités du droit écrit, mon père s'évertuait à rester fidèle à la lettre de la loi, afin de ne donner plus tard aucune prise à ses adversaires. Ces précautions ne lui ont du reste servi de rien, ni à moi non plus. Nauche, notre ex-commensal, Bayle, notre ex-huissier, Charliat, notre ex-métayer, Delmont, notre ex-valet de chambre, Vinatier, notre ex-valet de charrue, une trentaine d'autres, ex-voisins et ex-obligés, jouissent toujours de mes terres que nous tenions par héritages de plus de dix générations successives.
Voici maintenant la lettre de mon oncle de Masgoutières. Elle décrit les horreurs dont mon pays fut le théâtre sous le règne de Robespierre, et je m'abstiendrai de la commenter.
« Prison d'Uzerche, ce 24 mai 1794, fête de N.-D. auxiliatrice.
« Mon très cher frère et aîné,
« Voici la cinquième lettre que je t'écris depuis sept longs mois que je languis en prison. Je n'ai reçu de réponse qu'à la première et ne puis savoir, par conséquent, si les trois autres te sont parvenues. Il est vrai que tu peux les avoir reçues et m'avoir répondu sans que je le sache encore, parce qu'il est plus facile
juges les plus prévenus que notre aïeul n'a jamais été émigré, dans l'acception que la loi révolutionnaire attachait à ce prétendu crime.
( Noie des éditeurs.)
de t' envoyer de mes nouvelles que d'en avoir des tiennes.
« Pour dire le vrai, on nous marque assez de complaisance pour nous laisser écrire et nous trouvons assez aisément des amis sûrs qui emportent de prison ce que nous leur confions ; mais la surveillance est plus forte et plus sévère pour ceux qui entrent que pour ceux qui sortent. On est toujours fouillé quand on arrive et presque jamais quand on s'en va.
« Je te fais ces explications, mon cher frère, pour que tu ne m'accuses pas de tomber dans des redites si je répète les nouvelles que je t'ai déjà apprises. Mais il faut que tu saches tout pour te soumettre à la volonté de Dieu et ne pas rester confondu devant les mystères et les profondeurs de sa Providence.
« Et tout d'abord, ne t'apitoie pas sur mon sort. Il est naturel qu'aux heures de persécution les prêtres de Jésus-Christ soient les principales victimes de la fureur des méchants; et je bénis Dieu de m' avoir appelé, sur mes vieux jours, au titre si enviable de confesseur de la foi, après tant d'années de sacerdoce passées dans une tranquillité souvent nuisible à la perfection. Ce qui est le plus navrant pour moi, dans le triste état où me voilà réduit, c'est d'être témoin des inquiétudes de notre frère Laribière et de ton fils, Roffignac, mon filleul, tous deux enfermés avec moi, et de ne pouvoir rien faire pour adoucir leurs amertumes.
« Pour moi, ayant fait déjà le sacrifice de ma vie, il m'arrive de soupirer après la mort sur l'échafaud
et de cueillir ainsi la couronne du martyre. Mais, moi disparu, qui consolera mon frère et mon neveu, l'un trop âgé et pas assez imprégné des vérités de notre sainte religion pour accepter sans murmures les décrets de la Sagesse éternelle, l'autre trop jeune pour résister au choc qu'il subirait de mon supplice, car je suis maintenant tout pour lui?
« Je n'ai pas voulu les instruire de l'état de notre pauvre sœur Marie-Charlotte, que les monstres laissent dépérir dans ta maison dont ils se sont emparé pour la transformer en prison des femmes, après en avoir démoli la partie antique ainsi que la porte Pradel, sous prétexte que ces deux constructions rappelaient les temps féodaux. Infortunée religieuse ! Heureusement son âme n'est pas dénuée de secours spirituels, comme je te l'expliquerai tout à l'heure.
« Quant à nous, nous sommes enfermés dans la maison Nayne, avec une infinité de nos voisins et de nos amis de toutes les conditions, nobles, bourgeois, marchands, paysans, ramassés dans la contrée, à Vigeois, Lubersac, Treignac et autres paroisses environnantes.
« Nous y vivons entassés, mal et peu nourris, couchant sur la dure, et les plus favorisés sur de méchantes paillasses; les santés s'en ressentent et déjà bien des morts ont été emportés sans respect pour être enfouis sans honneur, on ne sait où.
« Cependant, ton fils n'a pas encore été malade, Laribière non plus. Pour moi, je n'ai souffert que de mes anciennes douleurs rhumatismales.
« Nous pâtissons surtout de la faim, surtout ceux qui n'ont plus rien et ne peuvent faire apporter des vivres du dehors ; ce qui est notre cas. La municipalité alloue 20 sous par jour pour la nourriture des prisonniers, mais comme ils sont versés en assignats, ce mode de paiement réduit la somme de chacun à 8 ou 9 sous. Ajoute le gain des fournisseurs, qui ne se font pas faute de profiter de notre détresse, et la gabegie qui règne dans l'administration. C'est à peine s'il est dépensé 4 ou 5 sous par personne. Aussi, nous ne mangeons qu'une écuellée de soupe par jour et une livre de pain noir souvent moisi. Ceux qui font venir des vivres abandonnent leur portion de l'ordinaire, ce qui augmente un peu celle des autres.
« Quelquefois nous faisons le jeûne complet. La semaine dernière, nous sommes restés trente-six heures sans distribution, et nous avons cru qu'ils avaient résolu de nous supprimer par inanition. Nous avons fait une pétition, et le geôlier l'a transmise à la municipalité qui s'est enfin exécutée. Ce geôlier n'est pas inhumain, mais il est avide.
« Tu te demanderas sans doute comment il se fait que je ne puisse faire apporter des vivres du dehors.
« Hélas ! mon frère, ils m'ont laissé sans un sol. Quand ils m'ont arrêté à Treignac ils m'ont mis à nu, fouillant tous mes vêtements jusqu'à travers les doublures, prenant tout le numéraire et tous les assignats que je gardais en réserve. Ils se sont aussi emparés de reconnaissances de dépôts que j'avais
faits, l'un de 800 livres, l'autre de 900 louis, le tout en or, entre les mains de Nauche.
0 J'ai pu obtenir d'eux un reçu des reconnaissances de ces dépôts ainsi qu'un autre de neuf louis doubles qui étaient dans ma bourse.
« Me rendront-ils tout cet argent? Le rendront-ils à mes héritiers si je succombe à tant d'adversités, comme c'est probable? J'en doute et j'en suis maintenant à me demander si Nauche, qui est aussi ton dépositaire, n'est pas entré en collusion avec nos bourreaux.
« Ce qui me le fait supposer, sans jugement trop téméraire, c'est qu'il est venu me voir récemment dans ma prisoij, m' engageant fortement à emprunter sur le fonds de mon prieuré de Masgoutières, afin, insinuait-il, de me procurer des ressources qui adouciraient ma situation et celles de mes frère et neveu.
u Tu sais bien que ce prieuré est un bien d'Église. Muni de la permission de mon évêque légitime, je l'ai acquis, du moins j'ai acquis la portion que Nauche a bien voulu me laisser, dans l'intention de le rendre à l'Église, si cette affreuse tourmente prend fin. Je ne puis donc disposer d'un sol de son capital sans perdre mon âme pour sauver ma vie terrestre ou celles des miens, qui me sont plus chères que la mienne propre. Quant aux revenus dont je pourrais jouir, ils les ont mis sdus séquestre.
« Nauche n'ignore point tout cela. En''me donnant un conseil impie, il a joué vis-à-vis de moi le rôle de démon tentateur.
« On commence d'ailleurs à raconter sur son compte des choses abominables. On dit que c'est lui qui fait arrêter les honnêtes gens du pays ; ceux qui ne sont pas enfermés ici il les a fait expédier par charretées à Paris, avec instructions secrètes de faire leur procès et de les guillotiner. Quand ils seront morts, il se portera adjudicataire de leurs biens confisqués et les acquerra à vil prix. C'est lui qu'on accuse d'être Tauteur de la fin d'un ami de ton fils aîné, notre jeune cousin, Jean de Meyvières, qu'ils ont décapité à Paris. On dit qu'il prépare le même destin au père, dont il convoite la belle propriété du Repaire ^.
« Mais de ces horreurs on n'a aucune preuve, car s'il est grossier dans le club il n'a rien relâché vis-à-vis de nous de ses manières afîables.
a Assez maintenant de t' entretenir de nos infortunes; il faut aussi que tu saches ce qui se passe à Brive.
« Dans cette ville de malheur, les honnêtes gen^ semblent encore plus tourmentés qu'ici même. La canaille y a pris absolument le dessus. Durieux, l'ancien pillard de ton château de Roffignac, y domine et n'a de cesse qu'il n'ait fait incarcérer tout ce que la ville et le district comptent de gens craignant Dieu et ayant aimé le Roi.
« Un vaste couvent et plusieurs autres maisons
* Le château et la terre du Repaire appartiennent maintenant à un descendant de Nauche.
{Noie des éditeurs.)
ont été transformés en prison dont il est le geôlier en chef.
« Cinq ou six cents personnes y sont enfermées et traitées par lui insolemment et durement. Rien ne lui est plus pénible que d'en remettre en liberté, quand la municipalité daigne s'apercevoir qu'elles ont été emprisonnées sans motifs.
« Ces prisons ne se vident guère que par l'échafaud ou les épidémies qui sévissent avec une rigueur impitoyable dans des locaux privés d'air, sur des malheureux et des malheureuses privés des aliments essentiels.
« Il s'y passe des scènes dont l'enfer lui-même doit frémir de honte.
« Ils avaient enfermé notre vieux cousin, M. de Maledent \ n'ayant aucun égard à son âge de 98 ans. L'infortuné a promptement dépéri en prison et, huit jours après son incarcération, il expirait sur sa paillasse. C'est ensuite que se révéla l'insigne scélératesse des bourreaux. Les deux filles de M. de Maledent, toutes deux septuagénaires, implorèrent la grâce d'ensevelir le corps de leur père et de l'emporter pour l'enterrer décemment. Cette grâce leur fut refusée avec inhumanité; mais là ne s'arrêta point la barbarie des vampires. Ils ordonnèrent de débarrasser le dortoir du cadavre encore chaud. Deux journaliers, rendus
1 Jacques de Lamase, grand-père de mon père et de mon oncle de MasgouUères, avait épousé, en 1682, Gilon-Paule de Maledent, mon arrière-grand'mère.
[.Noie de Vauleur.)
féroces par les exemples et les excitations des chefs, le prirent sans respect par les pieds et, le tirant après eux, lui firent dégringoler ainsi les cinquante degrés de l'escalier. A chaque marche, la tête du mort heurtait la pierre, se déchirait, se fendait, éclaboussant d'un sang noir les degrés et les murs. C'est dans cet état qu'ils l'abandonnèrent au miheu de la cour où il resta toute la nuit. Je ne sais où ils l'ont enterré, car ils font disparaître leurs victimes.
« Pauvre cousin de Maledent ! Te sou viens- tu, mon frère, que nous aimions à lui prédire qu'il deviendrait centenaire? Nous lui avions promis de célébrer son grand anniversaire par une belle fête, et je devais y prêcher le sermon.
« Dieu ne l'a pas voulu ! 0 alliludo !
« Beaucoup d'autres vieillards et d'infirmes sont morts de même, et aussi bien des jeunes gens que tu ne rencontreras plus, si Dieu te fait la grâce de retourner au pays.
« Je ne te parlerai pas des humiliations et outrages infligés aux femmes ou aux jeunes filles, parce que ma plume de prêtre se tefuse à retracer de telles infamies. Sache cependant que l'honneur d'aucune n'est en sûreté et que des brutes avinées vont quelquefois le leur ravir jusque sous les yeux des maris et jusque sous le regard des mères. Pour quelquesunes le meilleur ou le seul moyen de se préserver est de consentir à se marier avec leurs tyrans, même avec leurs anciens domestiques, s'ils font partie d'un Comité. Elles espèrent, par ce sacrifice, se donner
une sauvegarde et procurer un protecteur à leurs familles.
« Les gens des Comités devinent ceux qui gardent encore un peu d'argent caché. Afin de le leur arracher ils les font incarcérer, puis mettent à prix leur libération sous caution. Ils taxent eux-mêmes le montant de cette caution, suivant l'estimation des fortunes présumées. M. Desors, de Meyssac, a payé 24.000 livres; M. de Bauvoir, 40.000, et il est âgé de 93 ans, mais on lui a fait entrevoir le sort de M. de Maledent. M^^^ d'Anglard a payé 1.200 livres, nos amis de Soursac et de Lentillac, 2.000 chacun, la marquise de Fayat et sa sœur, la vicomtesse du Verdier, M^^ Green de Saint-Marsault, aussi 2.000. A Treignac, où je connais tout le monde, Faurie et Lavareille ont extorqué plus de 50.000 livres dont M. Pesreaux a payé à lui seul 20.000; Lachaud en a donné 1.500; les deux Verdrigeat, 450 à eux deux. A Ussac, on a enfermé, certain jour, toutes les femmes des agriculteurs dans le château et on ne les a relâchées que moyennant paiement d'une rançon, depuis trois sous jusqu'à trois livres. *
« Et, malgré ces rachats, tous ne sont pas certains d'en être quittes. Il en est qu'on a fait payer deux ou trois fois.
« N'espère plus retrouver tes biens, du moins ton mobiher ni ton bétail. A Roffignac, à Charliac, à Vignols, à Lamase, à Fleyniat, à Uzerche et ailleurs, on a tout dispersé aux enchères.
« Beaucoup de tes voisins, de ceux que tu croyais
de tes amis, de ceux que tu as obligés, se sont montrés les plus cupides. Je peux te citer entre autres le notaire à qui tu avais accordé ta confiance quand tu l'eus retirée à Bonnélye. Je t'avertissais de te méfier, que cet homme ne me disait rien de bon, qu'il était trop porté sur son ventre pour être honnête. Tu n'as voulu rien entendre. Eh bien ! Bonnélye n'a pas paru aux enchères, tandis que l'autre a montré une âpreté sordide, à dégoûter les plus impudents 1.
« On trouve difficilement acquéreur de tes biensfonds, parce qu'on craint toujours un revirement de fortune et on a peur d'être obligé de te rendre compte plus tard. Cependant plusieurs domaines sont déjà vendus, entre autres celui de Rioupeyroux. L'acheteur, l'huissier Baylc, m'a juré qu'il te le rendrait à ton retour. Je n'en crois rien, à moins qu'il n'y soit forcé ! Cet hypocrite fait figure d'honnête homme quand il parle aux honnêtes gens, mais au club il fait les motions les plus subversives. On l'accuse d'être l'auteur principal de la mort du mendiant Picharou qu'ils ont guillotiné pour avoir dit qu'il mangeait à sa faim quand tu étais encore au pays. Ils ont guillotiné aussi M. d'Arche, M. de la FiloHe et plusieurs autres.
* Nous n'avons d'ailleurs pas eu de chance avec nos hommes de confiance. Le notaire Lascaux, que mon père avait nommé juge de Roffignac et de la Chartroulle, est devenu le jacobin le plus forcené d'Allassac. De même, notre juge seigneurial de Lamase et de Charliac, qui a terrorisé les honnêtes gens d'Uzerche.
{Noie de Vauleur.)
« Voilà ce que tu dois savoir, et ne t'étonne point si je suis si bien renseigné dans ma prison. C'est dans ce sombre séjour que se concentrent toutes les nouvelles et, comme on n'a plus rien à risquer, on ne se gêne pas pour les dire. Chaque jour, il nous arrive de nouveaux compagnons d'infortune, ramassés au hasard dans tous les coins du pays. Nous vivons tous ensemble, parce que tu penses bien que la maison Nayne n'est pas assez grande pour fournir une chambre à chacun. Et que faire ensemble, sinon se raconter ce qui se passe au dehors?
« Te l'avouerai-je? En dépit des tristesses du temps, en dépit même de l'horreur de ces nouvelles qui renouvellent nos angoisses, c'est comme une consolation de pouvoir ainsi converser librement. Certains prisonniers n'ont pas perdu leur gaieté, et leur caractère enjoué distrait la tristesse des autres. Nous nous préparons du reste tous à une mort prochaine, nous exhortant mutuellement à bien mourir.
a Nous sommes ici plus de trente prêtres. Dernièrement, le jour même du mardi gras, il nous en est arrivé de Treignac une fournée d'une douzaine, accompagnés d'autant de laïques. Ils ont été amenés sur des ânes, la tête tournée vers la queue et affublés de grotesques oripeaux. Leurs conducteurs leur faisaient remarquer la générosité de la République qui leur procurait des montures au lieu de les contraindre à venir à pied. La populace les a hués et s'est gaussée d'eux.
« On m'assure que le nombre des prêtres reclus
dans le département, tant ici qu'à Brive, Tulle et Ussel, s'élève à plus de cent cinquante. On en a guillotiné deux à Tulle. Les desseins de la Providence sont insondables; ceux qui meurent en prison sont ainsi abondamment pourvus de secours spirituels.
(t Dans les campagnes, personne n'en est dépourvu non plus. D'autres prêtres, cachés ou déguisés, ont encore échappé aux recherches et veillent soigneusement à remphr tous les devoirs de leur état. J'ai délégué à l'un d'eux le soin des huit paroisses que l'évêque m'avait confiées au commencement des troubles. Tant que je suis resté hbre, j'ai conscience de n'avoir pas laissé un mourant sans confession, un enfant sans baptême, un mariage sans bénédiction. J'ai dit souvent la messe et donné de nombreuses communions. Hélas ! je ne puis plus secourir mes ouailles autrement que par mes prières, mais je suis sûr que mon suppléant me remplace avantageusement.
ff Des paysans intrépides recèlent ces prêtres et leur facihtent la célébration de la messe. On les appelle les « cacheurs de prêtres ». On m'a signalé, parmi eux, un gros propriétaire de Saint-Bonnet-Elvert, qui risque tous les jours sa vie et sa fortune. Dieu le récompensera de son dévouement à sa sainte cause *.
* Ce paysan, que ne nomme point l'abbé, s'appelait Grafleuil, et sa mémoire reste vénérée dans le pays. Plus de dix de ses descendants ont été ou sont encore prêtres dans le diocèse. L'un d'eux vient de mourir grand-vicaire et prélat domestique de S. S. La famille n'a du reste jamais cessé de prospérer; c'est une des plus honorées de la contrée.
(^Nole des éditeurs)
« Les prêtres jureurs témoignent d'autant de zèle que les réfractaires. Presque tous se sont rétractés en secret et ont reçu l'absolution. Les endurcis se sont mariés ou mènent une vie scandaleuse et se montrent les plus enragés des terroristes.
leur impiété
Voudrait anéantir le Dieu qu'ils ont quitté.
« C'est un prêtre fidèle qui se charge de nos correspondances. Il nous rend constamment visite, si l'on peut appeler « visite » les apparitions brusques et brutales qu'il fait parmi nous. Il vit publiquement à Uzerche, si bien déguisé qu'on ne peut le reconnaître. Il fait soi-disant le métier de portefaix et se tient à la porte du club des Jacobins, aux heures de séances, pour cirer les chaussures et faire les commissions des citoyens libres. Il paraît si ferme républicain qu'on lui a donné la charge de nettoyer les deux prisons et d'enlever les ordures de ces « sales aristocrates et calotins ». On lui permet aussi de faire des petits trafics avec les prisonniers qui gardent quelque argent. Il pénètre la pipe à la bouche, proférant des injures et des menaces, rudoyant ceux pour qui il a des lettres à remettre, de façon à les leur glisser sans qu'on s'en aperçoive. Il empoche de la même façon celles qu'on lui confie et fait aussi le triage des ordures, si quelqu'un lui a fait signe qu'elles contiennent un message.
« Il procède à peu près identiquement dans la
prison des femmes, sauf qu'il les outrage encore plus vilainement, surtout celles qui sont malades. En réalité, c'est pour approcher d'elles plus près et les confesser. C'est ainsi qu'il a donné l'absolution et le saint Viatique à notre sœur Charlotte.
« Il a confié à la plus discrète des prisonnières une petite boît^ en métal pleine d'hosties consacrées, avec mission de communier les agonisantes en cas d'urgence.
« Cet homme de Dieu m'a autorisé à te le nommer comme je te nomme d'autres personnes dans cette lettre. Ce nonobstant, je n'use pas de la permission. Dieu, je l'espère, te le fera connaître ou à tes enfants, et vous pourrez lui marquer ma reconnaissance 1.
« Après tout, je ne crois pas qu'il soit ignoré de nos coquins autant qu'il le pense. Nauche et Bayle, par exemple, sont bien trop rusés pour ne point soupçonner, tout au moins, le métier qu'il fait. Les plus criminels ont certainement gardé, au fond du cœur, quelque trace d'humanité et quelque ferment de christianisme qui leur vient de leur baptême. Ils s'imaginent, par quelques bonnes actions accomplies en cachette, contrebalancer les horribles méfaits opérés en plein jour, sans doute dans l'idée de marchan-
* Des indiscrétions ultérieures m'ont permis de penser que ce prêtre dévoué était un nommé Boulière, que j'ai connu depuis curé do Péret. J'ai essayé d'obtenir de lui confirmation de mon soupçon , mais il a toujours détourné la conversation de ce sujet qui offensait sa modestie.
{Note de l'auteur.)
'^{JH NOUVELLES NOTES INTIMES d'UN ÉMIGRÉ
der à Dieu leur damnation au jour du grand Jugement.
« En ma qualité de prêtre je souhaite que ce calcul soit juste.
« Quoi qu'il en soit mon saint confrère m'a encouragé à mettre dans cette lettre la bride sur le cou à ma plume, me certifiant qu'elle ne sera point interceptée et qu'elle arrivera à destination tôt ou tard. Comment s'y prendra-t-il? Je n'en sais rien.
« Tout bien réfléchi d'ailleurs je ne puis me compromettre davantage que je ne le suis déjà auprès de nos persécuteurs et je ne compromets aucun de ceux que je désigne, pas même mon commissionnaire bénévole, puisque son affaire serait claire au cas où on le surprendrait faisant le métier de courrier des détenus. D'autre part, cette lettre découverte ne pourrait te nuire, puisque ton existence — la seule chose qui te reste comme à nous — est à l'abri de l'autre côté de la frontière. Et puis, il faut que tu saches tout.
« Adieu donc, mon très cher frère et aîné; je t'envoie les moins mauvaises nouvelles vers la fin pour que tu ne croies pas, comme je l'ai cru moi-même, que nous sommes arrivés au règne de l'Antéchrist. Les saintes Ecritures annoncent qu'à cette époque terrible les bons paraîtront comme abandonnés de Dieu, et je viens de te faire voir qu'ils ne le sont pas.
f( C'est seulement une très cruelle épreuve qu'il inflige à ses élus. « Il a pris son van », comme disent
encore les Écritures, et il fait le triage de ceux qui sont à lui.
a Mais que cette épreuve est longue et dure !
« Adieu encore. Fais bien mes compliments, ceux de la Ribière et ceux de Roffignac, à ma belle-sœur et à ceux de tes enfants qui seront auprès de toi.
« Ton frère,
(( Henri, prêtre. »
Je me suis promis de ne point commenter le tableau de mon oncle de Masgoutières. Je ne veux y ajouter qu'un trait qui peint, là comme ailleurs, la sottise prétentieuse des demi-lettrés que furent la plupart des révolutionnaires. Un nommé Besse, d'Uzerche, chargé de dresser, avant les enchères, le catalogue de notre bibliothèque, découvrit un Cornélius nepos et inscrivit bravement sur son catalogue : « Plus un livre par Corneille le neveu ». Il avait fait sa quatrième au collège et voulait le montrer; il eût mieux valu qu'il n'eût point fait sa huitième.
Mon oncle La Ribière fut hbéré quelques mois après le 9 thermidor. Il était désormais à la merci de ses persécuteurs qui se sentaient aussi parfaitement maîtres de lui en hberté qu'en prison.
Mais ils firent languir davantage mon oncle de Masgoutières qui était une proie moins facile, et ne lui ouvrirent les portes de son cachot qu'au cours de l'été 1795. Sa libération n'alla pas d'ailleurs sans échange de correspondances nombreuses entre le l)risonnier et les personnes qu'il croyait capables de
s'intéresser à son sort, et sans envoi de multiples pétitions aux représentants du pouvoir.
Parmi les correspondants de mon oncle, à cette époque, je remarque un nommé Beneyton, de Salon, Lavareille, de Treignac, et l'inévitable Nauche.
Beneyton le berne, et Lavareille, qui l'avait arrêté de concert avec Nauche, le raille. J'ai sous les yeux une lettre où on lui conseille de déclarer qu'il a prêté le serment constitutionnel et qu'il a acheté des biens nationaux. Au prix de ce double reniement on lui promet de le relâcher. Ces gens-là voulaient donc le sahr dans son honneur de prêtre après l'avoir atteint dans sa hberté et l'avoir menacé dans sa vie.
Mais leur perfidie portait à faux. Du consentement de son évêque légitime, Mgr Du Pless s, le prieur de Masgoutières avait prêté un serment conditionnel parfaitement orthodoxe, et, toujours avec la même autorisation, il avait acheté de ses deniers une partie de son prieuré, avec l'intention de le rendre à l'Église. En règle avec sa conscience, il ne devait garder aucun scrupule à reconnaître la matérialité de deux faits en apparence exacts, la prestation du serment et l'achat d'un bien national.
On le relâcha donc. Du reste, l'objet principal de la persécution était désormais rempli. Des fortes sommes dont on l'avait délesté de vive force il ne recouvra que neuf louis doubles trouvés dans sa bourse et que Lanot, moins canaille en cette circonstance que les aigrefins d'Uzerche, lui rendit. Quant à son bien, c'est-à-dire aux domaines du
prieuré, ils étaient réduits à rien, du moins quant aux revenus. Le séquestre les avait dilapidés, pour plusieurs années d'avance, pendant les dix-huit mois de sa gérance.
Mon oncle de Masgoutières était donc aussi complètement dépouillé qu'un vulgaire émigré.
Il reprit, aussitôt libre, ses fonctions de curé de ses huit paroisses, exerçant les lourdes fonctions de pasteur avec un zèle infatigable, tenant un registre exact des mariages, des naissances et des morts. Il se préoccupa aussi de réparer les ruines matérielles de son prieuré, mais le temps lui manqua pour mener cette tâche à bonne fin. Il mourut au bout de deux ans, épuisé par son séjour en prison et par ses privations, laissant en souffrance les gages accumulés de sa vieille servante. Mon père, au retour d'exil, s'engagea en son lieu et place, pour un tiers seulement, parce que les enfants de ma tante de la Morélie devaient un second tiers, et Dessus, qui avait capté le petit héritage de mon oncle La Ribière, le troisième tiers. Mes cousins de la Morélie se sont exécutés de fort bonne grâce, mais il m'a fallu menacer les Dessus de poursuites pour les décider à remphr leur devoir.
Je relate ce minuscule détail pour montrer à quel degré de ruine les malfaiteurs révolutionnaires du pays avaient réduit tous les honnêtes gens, sans égard pour l'âge — car mon oncle de Masgoutières avait plus de soixante-dix ans quand ils l'emprisonnèrent — sans respect pour son caractère sacré, oublieux
en outre de l'amitié qu'ils lui avaient témoignée quand il était riche et influent.
J'ai voulu aussi dégager la mémoire de mon oncle de toute suspicion d'insolvabilité. Nous avons réglé toutes ses petites dettes jusqu'au dernier liard. Nous avons veillé à ce que le bien d'Église, suivant sa volonté expresse, retournât à l'Église, sans nous permettre d'en distraire un sol pour un usage profane.
PosT-ScRiPTUM. — On m'a fait voir, depuis mon retour dans mes foyers, un grand nombre d'actes d'accusation libellés contre les victimes de la Terreur. J'ai copié celui de M. Lacoste, un des plus honnêtes gens du pays, magistrat des plus estimés de Tulle.
Sa lecture montrera le degré d'ignominie et d'imbécillité où étaient tombés les misérables qui commandaient alors.
J'en ai corrigé les fautes d'orthographe aussi honteuses que les sottises que contient le papier :
MOTIF d'arrestation DE COSTE CI-DEVANT AVOCAT.
« La Goste, désigné sous le nom de sapeur de la contre-révolution. Pour connaître cet individu profondément pervers, il est essentiel d'entrer dans sa conduite avant et après la Révolution. Cet être profondément ignorant se fit d'abord graduer pour se donner un nom; il joua un certain rôle en qualité de lieutenant de la justice du ci-devant évêque de Tulle. Ses principales occupations furent au contraire
de la ci-devant église de Saint-Julien. Le motif de cette grande fréquentation était de se donner à l'extérieur un air de probité, et, pour la colorer, il affectait de faire des annonces à sa porte pour en imposer au peuple crédule. Ce prestige a duré un certain nombre d'années, parce que le peuple ne considérait que ies actions extérieures. Un écu de six francs changé en liards et divisé en quinze sols à certains pauvres lui avait donné une espèce de confiance populaire. On en parlait avec une espèce de vénération. Mais la Révolution arrive. Le masque d'hypocrite est tombé et la perversité de son âme s'est fait connaître telle qu'elle était. La profondeur de ses crimes a paru au grand jour, et ce singe des ci-devant saints n'a été comme eux qu'un cœur corrompu et profondément scélérat dont le but a été dans tous les temps de séduire le peuple. Analysant sa conduite depuis le commencement de la révolution, d'abord nous le voyons paraître dans l'assemblée du ci-devant ordre des avocats, et débuta pour s'opposer à ce qu'on demande, dans la rédaction des cahiers de l'assemblée des baiUiages, le droit de réduire ses rentes. On le voit ensuite dans une autre liste s'opposer à ce qu'on demande : l'abolition en partie des droits de servitude dont le peuple était accablé. On le voit grand ami de l'esclavage ; le bas valet des anciens chanoines, dont il a été toute la vie le factotum par circonstance du ci-devant prévôt dont il a enlevé tous les titres et les meubles dans l'espoir d'une contre-révolution. On le voitj au moment du ser-
214 NOUVELLES NOTES INTIMES d'lN ÉMIGRÉ
ment des prêtres, coalisé avec toute cette bande impure et scélérate. Sa maison est le repaire de tous les brigands. C'était le lieu de leurs séances, de tous les projets contre-révolutionnaires. Son bien et sa fortune est à leur disposition. C'est lui qui est nommé dans ce conciliabule pour aller fanatiser les religieuses conjointement avec ses grands amis Grandchamp, Graviche, Brival et Bardon, prêtres réfractaires. Toutes les machinations qui ont eu pour motif de faire égorger les patriotes sont sortis de ce repaire. C'est là où ont été faites les listes de proscription. C'est là où les têtes des patriotes ont été condamnées à l'échafaud. C'est là qu'au nom de Dieu on a juré d'égorger tous les bons citoyens, et les projets du neuf Avril... 92 furent ébauchés dans cette caverne de brigands. C'est le membre qui dans le temps partageait les crimes de Melon, le maire, en sa qualité d'officier municipal conjointement avec ses dignes collègues, travaillait à fomenter la guerre civile et à préparer la guerre du petit Coblentz. Tout le monde est instruit du rôle qu'il jouait dans cette affaire. C'est lui qui distribua les cartouches et assemblait les conjurés au point qu'il doit être regardé à juste titre comme un des principaux moteurs de cette scène contre-révolutionnaire. Les remords de ses crimes, s'il est possible qu'il puisse en exister dans un être aussi pervers, ou, pour mieux dire, la peur l'obhgea à fuir de cette commune pour aller se réfugier d'abord parmi les royahstes de Ja Vendée dont il a fui à la vue des répubhcains et pour aller se réfu-
gier parmi les royalistes de Bordeaux, où la présence de l'armée révolutionnaire qui allait punir les coupables Ta fait fuir jusqu'à Tulle. En connaissant qu'il était coupable, il est allé se réfugier dans le repaire décrété pour les brigands, en attendant le glaive de la loi qui doit le frapper.
0 Pour copie conforme au registre :
Reignac, pr^; Cleynie aîné, S^e .«