‹ Nouvelles notes intimes d'un émigréChapitre 16 sur 34 · LE 18 FRUCTIDOR · texte numérisé non relu

LE 18 FRUCTIDOR

Sommaire. — Le décret du 10 janvier 1795 invite les émigrés à rentrer. — Quelques-uns profitent de cette invitation fallacieuse. — Je détourne mon père de les imiter. — Le coup de force d'Augereau. — Le décret du 19 fructidor lancé contre les émigrés. — Perquisitions domiciliaires. — Les assassinats de Ouiberon et le général Lemoine. — Les exécutions militaires dans toute la France. — M. Merle d'Ambert. — Exécutions de femmes et de vieillards à Toulon et à Marseille. — La Bussière. — Clotildo de Surville. — Le rôle odieux de Merlin de Douai. — Il essaie de déshonorer les commissions militaires. — Quelques-unes refusent de se prêter à ses fantaisies. — La chasse aux prêtres réfractaires. — Les paysans d'Alsace. — Profonde perversité des Girondins. ■ — Postscriptum. — Le 18 brumaire. — Bonaparte au régiment de la Fère. — Son arrivée au pouvoir. — Il déçoit toutes les espérances. — Trois raisons de son attitude révolutionnaire — Merlin devient son conseiller. — Influence néfaste du règne de Napoléon. — ■ Les rhensonges de Lareveillère-Lépeaux. — Le livre de l'abbé de Reignefort. — Les plus vils coupables.

Octobre 1799. — Je ne me féliciterai jamais assez de n'avoir pas suivi en Russie mes camarades de l'armée de Condé. Le congé volontaire auquel je me suis résigné m'a permis, en effet, de donner un bon

€onseil à mon père. Si je n'avais pas été auprès de lui au mois d'août 1797, si je ne lui avais démontré alors l'imprudence qu'il s'apprêtait à commettre en se rendant à Paris pour y solliciter sa radiation, un nouveau crime serait commis sans doute à l'heure actuelle; je pleurerais le meilleur des pères et le plus vertueux des hommes.

Sa résolution était prise. Ne recevant point de réponse à la pétition qu'il avait adressée au printemps de 1795 aux administrateurs de son district, et nominalement à Nauche, l'un d'entre eux, pour se conformer au décret de la Convention du 10 janvier de la même année, invitant les émigrés de sa catégorie à venir en France réclamer leur radiation et leur garantissant la vie sauve; mon père, excédé d'ailleurs par des tristesses toujours renaissantes, s'était mis en tête de s'adresser aux chefs du pouvoir directement et sur place. Aux remontrances apeurées de ma mère, il alléguait le proverbe : « Il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints. »

J'observai que si les « saints », auxquels il faisait allusion, sont traîtres, cruels, fourbes, voleurs, répugnants de mauvaise foi, c'est parce que leurs « Dieux » sont perfides, féroces, cupides, dresseurs d'embûches, artisans de guet-apens. Les premiers pensent plaire aux seconds en imitant en petit ce que ceux-ci font en grand, et ils leur plaisent en effet.

Je fis remarquer que le Directoire était composé des personnages les plus tarés, sans contredit, de la Révolution : de Barras, de Carnot, pour n'en citer que

deux, qu'aucun scrupule ne devait arrêter, aucun crime faire rougir. C'étaient les Girondins au pouvoir, et nous étions convenus ensemble que les Girondins sont les plus misérables des révolutionnaires, cent fois plus exécrables que les Jacobins, bêtes fauves qui ne sont plus à redouter quand elles sont repues, tandis que rien ne ralentit la méchanceté des vipères dont le venin se renouvelle après chaque morsure.

J'ajoutai que nous n'avions pas alTaire seulement aux Girondins proscrits au 31 mai 1793 et échappés aux recherches de leurs adversaires, mais aux Girondins sans l'étiquette et partant plus dangereux, aux Girondins qui avaient traversé la Terreur en hurlant avec les loups, applaudissant et coopérant aux décrets les plus sanguinaires. S'ils avaient châtié cruellement Robespierre et sa bande, c'était moins pour le punir de ses crimes que pour se venger en sauvages de la peur qu'ils en avaient eue. Les Sieyès, les Barras, les Treilhard, les Fourcroy, les Merlin de Douai me paraissaient, en un mot, dépourvus de tous les sentiments qui séparent l'homme de la nature de l'animal de proie. Merhn me semblait le plus détestable parce qu'il est instruit et sait colorer les forfaits des apparences légales. Lors du procès de Louis XVI il avait enseigné aux hésitants l'art de fouler aux pieds le devoir et la pitié sans paraître violer les règles du droit, rassurant ainsi certaines consciences troublées qui, en suivant leur penchant, auraient épargné à la France l'opprobre du régicide. N'était-ce point une

témérité d'accorder quelque confiance aux promesses doucereuses de ces gens-là?

Mon père tombait d'accord avec moi sur tous les points. Néanmoins, il ne voulait point démordre de son idée, prétextant que, dans la situation où nous étions réduits, un risque de plus ou de moins ne pèserait guère dans la balance de nos destinées.

Il fallut que ma mère et ma sœur joignissent leurs supplications aux miennes pour lui arracher l'engagement de surseoir six mois encore à l'exécution de son funeste projet.

Un mois ne s'était pas écoulé depuis cette discussion de famille qu'éclata la nouvelle du coup de force du 18 fructidor — 4 septembre 1797.

Toutes les garanties dont se flattaient les honnêtes gens étaient supprimées. L'Assemblée des Cinq-Cents, composée pour les trois quarts de bons Français, royalistes secrets, était sabrée par cette brute soudarde d'Augereau qui, le talent mihtaire en plus, ne valait pas mieux qu'Henriot le septembriseur, le chef des assassins soudoyés par la Commune, le général du coup de force du 31 mai. La Révolution redevenant ainsi maîtresse absolue, il fallait s'attendre au retour des abominations dont le souvenir était encore chaud.

En effet, le lendemain même du jour marqué par ce qu'ils appellent « leur victoire », le 19 fructidor, nos Girondins, sûrs maintenant de l'impunité, les Sieyès, les Lareveillère-Lépeaux, ont porté un décret draconien contre les émigrés rentrés et les prêtres

insermentés; ils ont chargé Merlin, leur ministre de la Justice, de l'appliquer.

Aux uns et aux autres il fut ordonné de quitter la ville où ils résidaient dans les vingt-quatre heures et le territoire de la République dans les quinze jours ; aux émigrés sous peine de mort immédiate, aux prêtres sous peine de déportation à la Guyane. Aucune excuse ne serait admise, ni la maladie, ni l'irapécuniosité, ni aucun autre empêchement quelconque.

Quand ces nouvelles désastreuses nous parvinrent presque aussitôt à Ofïenbourg, mon père mesura rétendue de l'imprudence qu'il aurait commise en cédant à l'impatience de revoir sa patrie, et me remercia de l'avoir dissuadé de son dessein.

Nous ne nous faisions aucune illusion sur les suites qui seraient données à la politique inaugurée par la faction victorieuse. Des optimistes entêtés avaient beau nous dire que ce décret du 19 fructidor n'était qu'un épouvantail à moineaux, qu'il ne serait jamais exécuté, que la France, saturée de sang innocent, n'en permettrait pas l'application, qu'elle se lèverait d'un bout à l'autre, que toutes les provinces ne seraient bientôt plus qu'une Vendée. Nous étions persuadés, au contraire, que les scélérats du pouvoir se montreraient impitoyables. C'étaient des Girondins, et les Girondins versent le sang et torturent l'innocence, non par fureur comme les Jacobins, mais par volupté. Ils y mettent de l'hypocrisie, parce que ce vice est un ragoût des raffinés du crime.

A partir de ce jour, nous avons suivi les gazettes

de France et d'Allemagne avec plus d'attention qu'auparavant; nous avons mis de côté les lettres qui nous parviennent quand même du pays ; nous avons interrogé avec soin les nouveaux proscrits qui fuient la terre d'épouvante, et j'ai noté au jour le jour tout ce que j'ai pu recueillir de ces diverses sources d'information.

Ce sont ces notes dont je forme ici un faisceau compact.

La chasse aux émigrés rentrés et aux prêtres fidèles a commencé même avant l'expiration du délai dérisoire de quinze jours accordé aux victimes désignées pour se mettre à couvert à l'étranger. Aussitôt pris, aussitôt fusillé, car on ne guillotine plus; on n'a pas osé rétablir le tribunal révolutionnaire ; on confie à des commissions militaires le soin de condamner, et les condamnés sont mis à mort sur-le-champ.

A Paris, les perquisitions domiciliaires ont recommencé comme à la veille des massacres de septembre; on arrête à tort et à travers et on livre les suspects au général Lemoine, qu'ils ont nommé gouverneur de la capitale parce qu'il a donné déjà des preuves de rare férocité.

C'est ce Lemoine, ami de Lanjuinais, qui a organisé à Vannes et à Auray les conseils de guerre chargés d'exterminer, un à un, au mépris d'une capitulation jurée et du droit des gens, les combattants royalistes de Quiberon. Il les envoyait aux pelotons d'exécution, chaque jour par fournées de trente ou quarante, se plaisant à prolonger les angoisses des

survivants, insultant ses victimes dans leur marche vers la mort.

Ayant appris que l'un de ces malheureux était bon dessinateur, il lui assigna pour prison sa propre maison, l'invitant à donner à sa fille des leçons de son art, le faisant dîner à sa table, le traitant paternellement, encourageant même le penchant que les deux jeunes gens témoignaient l'un pour l'autre.

Quand tous les prisonniers furent tombés sous les balles assassines, Lemoine offrit à son hôte un repas meilleur que de coutume et, après le dessert, lui dit tout à coup :

« A votre tour, jeune homme !

— A mon tour? Quel tour?

— Et d'être fusillé, parbleu ! Allons ! Pas de protestations. Le peloton vous attend dans le jardin. »

Le jeune homme salua galamment M^^® Lemoine, qui s'évanouit; il prononça quelques paroles dures à l'adresse de son bourreau qui ricana, puis il descendit, fort calme, et se plaça de lui-même à son poste de mort. Refusant de se laisser bander les yeux, il voulut commander le feu et tomba en criant : « Vive le Roi ! » Lemoine ricanait toujovrs ^.

* Le duc d'Angoulême, passant récemment dans là ville où le général Lemoine mange sa retraite, celui-ci a sollicité l'honneur de lui présenter ses hommages. Il a été reçu immédiatement et cordialement. Mgr le Dauphin n'a fait aucune allusion au passé de son visiteur, sous prétexte que ce n'eût pas été chrétien. Un Vendéen aurait été consigné dans l'antichambre. Ou nos princes se moquent de nous ou ils ont perdu le sens du juste et de l'injuste : Atxxiov xac ao'.xaiov.

{Noie de l'auteur, 1828.

C'est à cet homme que le Directoire replâtré a confié le soin d'exercer ses cruautés.

Le 17 janvier, il a fait périr M. de Trion, de Gonfolens, chevalier de Malte, qui avait fait la guerre en Vendée. Une amnistie antérieure couvrait tous les insurgés et combattants de cette province. M. de Trion vivait tranquille, se reposant sur la foi des traités. Mais il avait du bien, et les révolutionnaires de son district enrageaient de n'avoir pu l'en dépouiller pendant la Terreur. Ils l'ont dénoncé comme émigré rentré et, sans plus ample infoimation, on l'a conduit au supplice.

Il a fait périr également un nommé Julien Dubreuil, âgé de vingt-deux ans. Celui-ci avait quinze ans quand il émigra avec ses parents, et leurs lois exemptaient de toute poursuite ceux qui étaient sortis de France avant îeize ans révolus. Ils n'ont rien voulu entendre.

Le comte de Lorges, le chevalier Desroches, le comte de Mesnard ' n'ayant pu, faute d'argent, franchir la frontière avant la quinzaine de grâce, ont été fusillés.

Il n'a servi de rien aux victimes désignées de pousser la soumission jusqu'à la platitude, presque jusqu'à l'apostasie.

L'ancien colonel du régiment de marine, M. Merle d'Ambert, s'était distingué, au début de la Révolution, parmi les officiers les plus déterminés à barrer

* Le colonel de Mesnard était le frère aîné du comte de Mesnard, qui a accompagné la duchesse de Berry dans son expédition de 1832.

{Noie de raideur, 1835.)

la route aux désordres publics. Mirabeau l'avait dénoncé à la tribune pour avoir manqué d'égards envers les gardes nationaux de Marseille où il tenait garnison. Supposant que la Monarchie se résoudrait enfin à se défendre, il s'était rendu en Angleterre, en mai 1792, muni d'un passeport parfaitement en règle, en attente des événements, et décidé à revenir pour ofîrir son épée au Roi, si les événements se déroulaient comme il le désirait. Ces événements, grâce à la mollesse de la défense de Louis XVI, furent le 10 août et ses suites.

M. Merle d'Ambert, désormais renseigné sur l'avenir de la cause royale, s'empressa de rentrer en France et de prêter le serment civique, le 25 septembre 1792, serment impliquant adhésion pure et simple à la République.

Ses concitoyens l'avaient inscrit quand même sur la liste de leurs émigrés. Il protesta et, dès le 28 février 1793, obtenait sa radiation, par décret spécial de la Convention.

Il avait été arrêté comme suspect au fort de la Terreur et relâché après le 9 thermidor. Rendu de plus en plus circonspect par les dangers courus et difficilement surmontés, il s'était ingénié, depuis lors, â donner des preuves irrécusables de son répubhcanisme. S'étant fait élire commissaire de sa section, il correspondit avec le gouvernement pour affaires de service, faisant précéder sa signature de « citoyen Merle, » de la devise « la fraternité ou la mort ! » Il jura haine à la royauté et à l'anarchie, attachement

et fidélité à la République. Enfin, gage suprême, considéré comme indice indiscutable de civisme, il acheta un bien national dans les environs de Paris.

Les amis de M. Merle m'ont assuré qu'il l'aurait rendu certainement au propriétaire légitime. Mais si cette intention fut dans son cœur, rien ne la trahissait extérieurement.

Cet homme habile, qui probablement nous reprochait d'avoir émigré pour accomplir notre devoir jusqu'au bout, n'en fut pas moins arrêté nuitamment le 8 juin 1798, chez lui, à Paris, rue Basse-du-Rempart, et déféré à une commission militaire.

C'est le Girondin Cochon qui lui avait ménagé cette surprise. Plusieurs députés, Barras lui-même, Bernadette, qui avait servi comme sergent dans son régiment, s'intéressèrent à son sort. Mais Cochon avait bien pris ses mesures. Il s'était fait adresser par la municipahté d'Ambert, en Auvergne, une dénonciation où Merle était représenté comme royaliste incorrigible et émigré rentré. Les démarches de ses protecteurs n'aboutirent qu'à retarder son procès de trois semaines. Il comparut le 29 juin. Le ministre Merlin lui refusa un défenseur et interdit aux juges de vérifier les dires des municipaux d'Ambert. M. Merle fut donc condamné sans être entendu et fusillé le lendemain dans la plaine de Grenelle, Il avait quarante-deux ans et laissait une veuve et deux orphelines.

M. Merle d'Ambert était resté en France dans l'espérance de préserver de la confiscation les vastes

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domaines qu'il possédait en Auvergne. Ce fut son crime et sa perte. Frustrés dans leurs convoitises, ses voisins sans-culottes épiaient depuis six ans le moindre faux pas qu'il aurait pu commettre. Il n'en commit aucun, mais le 18 fructidor leur permit enfin de recourir au faux témoignage. Sa fortune patrimoniale tomba, par le fait de sa mort, dans le domaine public, et le bien national qu'il avait acquis près de Paris y retomba. C'est ce que demandaient les fripons.

Si l'on étudie plus tard, un à un, les dossiers des victimes de la Révolution, on' s'apercevra sans doute que la plupart des assassinats ont eu pour point de départ la convoitise de voisins peu scrupuleux. D'où je conclus que ce grand mouvement prétendument régénérateur, appuyé sur les théories libertaires, égalitaires et fraternitaires, n'est au fond qu'une immense entreprise de brigandage à main armée.

Mais je reviens aux tueries de ces deux dernières années.

Pendant que les émigrés rentrés tombent à Paris sous les balles comme les feuilles des arbi-es quand il fait grand vent, la province, du moins certaines provinces, rivalisent de zèle.

On fusille à Caen, Poitiers, à Lyon, Rennes, Tours, Marseille, à Toulon et ailleurs.

Marseille et Toulon notamment sont sans pitié. Jamais les commissions militaires n'y prononcent d'acquittements, quels que soient l'âge, la condition, le sexe des infortunés qu'on traduit à leur

barre. A Toulon on extermine des femmes enceintes; à Marseille, une vieille revendeuse subit le même sort. Celle-ci n'avait jamais quitté son échoppe, même au moment des guillotinades de Barras, de Fréron et de Robespierre jeune. Elle s'offrait à le prouver, mais le tribunal militaire n'en chercha pas si long. On lui présentait une accusée; on lui imposait la consigne de condamner; la revendeuse fut donc expédiée au peloton d'exécution.

En s'embarquant à Toulon pour son expédition d'Egypte où il fait, dit-on, merveille, Buonaparte, apprenant ces horreurs, a été indigné. Il a lancé à la garnison de Toulon une proclamation fort dure où il reproche aux soldats et aux officiers d'accepter un métier déshonorant et il leur défend de fusiller, à l'avenir, aucune femme ni aucun homme ayant passé la soixantaine.

Il est étrange qu'un général se permette de réprimander des troupes qui n'appartiennent pas à son armée et de leur donner des ordres. Mais ce Buonaparte jouit d'un tel prestige, on le considère tellement comme le maître de la France que tout le monde s'incline avec respect devant ses injonctions. Depuis son passage à Toulon la commission mihtaire de cette ville a montré quelque modération. .

Je ne puis continuer l'énumération des victimes de cette seconde Terreur, presque aussi sanglante que la première et cent fois plus méprisable. Je ne veux point terminer cependant sans envoyer le salut de i'épée à deux de mes camarades de l'armée de Condé,

MM. de La Bussière et de Surville, tombés sans gloire sous les coups des assassins de Fructidor.

La Bussière, grièvement blessé à Ober-Kambach, avait été fait prisonnier. A cette époque les soldats patriotes ne fusillaient presque plus les condéens après le combat. Non seulement le général républicain n'envoya pas mon ami à la mort, mais, ne pouvant réchanger contre un des siens, en raison de sa blessure, il le fit parfaitemert soigner à son infirmerie. Il ne se contenta point de cette marque d'humanité. Comme il était influent à Paris, il intrigua pour obtenir la radiation de son protégé, et ce fut chose faite à peine La Bussière sorti de convalescence. Notre camarade regagna donc ses foyers dans les environs de Poitiers. Son père n'ayant pas émigré, la fortune patrimoniale était demeurée intacte et, le père mourant sur ces entrefaites, il jouissait, sans plus s'occuper de politique et de discordes civiles, d'une très large aisance. C'était un scandale.

Dénoncé comme émigré rentré, La Bussière brandit en vain son certificat de radiation;, les juges ne se donnèrent pas la peine de l'examiner. Les soldats, épouvantés du crime qu'on les forçait à commettre, tirèrent mal, et mon ami, tout sanglant, resta debout après la première décharge. On recommença. Qu'importait aux bourreaux ! Les domaines de La Bussière étaient enfin confisqués.

M. de Surville avait été l'un de nos camarades les plus aimés et les plus estimés, je ne dirai point à cause de sa bravoure, car cette qualité est commune

dans nos rangs, mais nous lui savions gré de ses sentiments religieux, sincères sans affectation, et de son talent de poète, qui honorait le corps.

Nous savions tous de quel subterfuge il avait u'^é pour se faire connaître. Comme les pièces de vers en langue courante, qu'il publiait nombreuses dans le Mercure galant, V Almanach des Muses et autres recueils, passaient presque inaperçues, il imagina d'en composer en vieux français et de les mettre sur le compte d'une vieille dame de sa famille qui aurait vécu sous les règnes de Charles VI, Charles VII et Louis XI.

Il s'encourageait, dans son innocente supercherie, du stratagème de deux poètes anglais fort célèbres qui, sous leur nom propre, venaient de frapper en vain, eux aussi, aux portes de la renommée, Chatterton et Mac-Pherson ^.

On s'y est laissé prendre en France et en Angleterre, si bien prendre que M. de Surville, Chatterton et Mac-Pherson sont victimes de leur mystification et qu'on fait toujours honneur à Rowley, à Ossian et à Clotilde de Surville de poèmes que ces personnages fabuleux n'ont sans doute jamais songé à écrire, si même ils ont existé.

Je possède très imparfaitement l'anglais moderne et pas du tout le gaélique. Je ne puis donc discuter

* C'est en 1770 et 1772 que Chatterton et Mac-Pherson ont publié sous les noms supposés de Rowley et Ossian des poèmes qui ont beaucoup ajouté à la gloire de la littérature anglaise et qui sont traduits en français.

{Noie de Vauîeur.)

les raisons invoquées par nos voisins d'outre-^Ianche pour persister dans leur erreur littéraire sur ce sujet; mais l'obstination des Français à propos de Clotilde de Surville m'étonne.

Les expressions et les tournures de Clotilde de Sui*ville ne ressemblent pas à celles de Villon ou de Charles d'Orléans, dont cette dame aurait été contemporaine. Tout au plus y découvrirait-on un lien de parenté lointaine avec la langue de Marot ou des poètes de la Pléiade, ce qui retarderait au moins d'un siècle l'acte de baptême de l'auteur prétendu. Encore convient-il de noter des différences. Si le vocabulaire de Clotilde de Surville et de Marot est sensiblement le même, la première observe généralement les règles de versification posées par Malherbe ; ce qui retarderait sa naissance encore d'un autre siècle.

Peut-être, après tout, le marquis de Surville aurat-il rencontré, dans ses vieux papiers de famille, des vers gi'iffonnés par d'antiques parents ou parentes et se sera-t-il escrimé à les nettoyer, en s'efforçant de leur conserver une mine poussiéreuse. C'est la seule hypothèse que je puisse envisager en faveur de la thèse de ceux qui soutiennent l'authenticité de Clotilde.

J'ai tâché d'en avoir le cœur net avec notre camarade, mais il a chaque fois détourné la conversation. Outre la difficulté, en pleine campagne de guerre, de se prêter à de longs entretiens sur un sujet qu'il considérait comme futile, M. de Surville, que je n'ai

connu qu'en 1793 et 1794, avait alors d'autres préoccupations en tête.

Très religieux, comme je viens de le dire, il comptait parmi les très rares qui avaient fait sur euxmêmes un retour complet. Il prétendait que toutes nos calamités sont la juste punition de l'impiété affichée au cours du siècle finissant, et prédisait que le peuple de France ne serait sauvé qu'après avoir fait amende honorable au cœur de Jésus. Dans sa ferveur d'apôtre il s'ingéniait à recruter des prosélytes qui propageassent cette opinion. Il en était arrivé au point de subordonner au rétablissement intégral de l'Église romaine, épurée de gallicanisme et de jansénisme, la restauration de la Monarchie elle-même, pour laquelle cependant son dévouement de gentilhomme fut toujours sans bornes.

Blessé, lui aussi, comme La Bussicre, dans une petite escarmouche, il sollicita du prince de Condé un congé iUimité. Il rentra hardiment en France, et je ne sais comment il s'y prit pour obtenir sa radiation. Le fait est qu'il l'obtint en 1796, et il revint dans son pays, le Velay. La religion, grâce à une courte et demie éclaircie, jouissait à cette époque d'une liberté précaire et d'ailleurs trompeuse. M. de Surville en profitait pour évangéliser les paysans, sans toutefois endosser le caractère de prêtre, assurant qu'un laïque jouirait, à cet égard, d'une plus salutaire influence.

Le 18 fructidor est survenu et, dès lors, tout a été remis en question. Les ecclésiastiques fidèles ont été

pourchassés avec autant de rage et plus de haine foncière qu'au temps de la grande Terreur. M. de Surville se fit « cacheur de prêtres ».

On le prit dans une grotte, écoutant la messe avec d'autres zélateurs. Ceux-ci firent s'enfuir le célébrant avec les fidèles, et quatre assistants, dont lui, se rendirent aux gendarmes.

Livré à une commission militaire sous la double accusation d'être émigré rentré et propagateur de fanatisme, on a corsé son cas dans l'espérance de l'avilir, et on y a ajouté l'insinuation de faux monnayage. Pourtant, les juges n'en demandaient pas tant. Ils l'ont condamné avec ses trois compagnons et les ont fusillés dans les environs du Puy ^.

Le remplacement de Fouquier-Tinville et de ses émules de province par des officiers, souvent ignorants, dénote l'astuce criminelle des Lareveillère- Lépeaux et des Merlin. Ils ont cherché ainsi à déshonorer l'armée, contre laquelle ils professent la haine

^ J'ignore si l'on compte de nies compatrioLes limousins parmi les victimes de Fructidor, mais j'en sais deux qui n'ont échappé que par une fuite opportune aux poursuites dont ils étaient l'objet : MM. Saint- Martin de Bagnac et M. de Meyvières de l'Ortolary.

M. de Bagnac fut dénoncé comme émigré rentré, quoique n'ayant jamais quitté le pays. Il se hâta de se réfugier en Vendée, où grondait une nouvelle insurrection.

Même mésaventure survint à M. Etienne de Meyvières qui se tira d'affaire de la même façon. Ce Meyvières était cousin du propriétaire du Repaire, dont l'un des fds fut guillotiné à Paris par les soins de Nauche, et les deux autres ont servi avec moi à l'armée de Condé. Le père de M. Etienne de Meyvières avait acheté l'Ortolary aux Rochon.

MM. de Bagnac et de Meyvières sont rentrés dans leurs foyers après la grande amnistie. Leurs propriétés n'aA'aient pas été vendues.

{Noie de l' auteur.)

du lâche contre le courageux. Ils s'efforcent de la rendre complice aux yeux du public, et même coupable principale de leurs propres forfaits. D'autre part ils évitent les protestations qu'aurait fait naître le relèvement de la guillotine en permanence, sachant bien que les fusillades s'exécutent généralement dans les cours des casernes et que, même opérées en plein jour, elles n'impressionnent guère les foules.

Afin de mieux s'assurer le concours obéissant de l'armée dans l'œuvre d'injustice et de mort, Merlin a édicté une procédure qui réduit le rôle des commissions militaires à un métier purement mécanique. C'est la police qui instruit les procès des victimes désignées, décidant souverainement et sans entendre les inculpés, si ceux-ci sont émigrés rentrés ou non, ou bien fanatiques ou coupables d'autres crimes de ce genre. La police les renvoie tout saucissonnés aux commissions militaires qui n'ont plus qu'à constater l'identité des patients et à prononcer la peine de mort, la seule laissée à leur disposition. Aussitôt prononcée, aussitôt exécutée. Le malheureux passe de la barre du tribunal au poteau.

Que voulez-vous que fassent des officiers sans instruction auxquels on impose une telle consigne et qui sont dressés à trembler devant un tas de robins, lesquels ont déjà guillotiné une trentaine de leurs généraux victorieux? Je parle, bien entendu, des officiers nouveaux promus, de ceux qui sortent de la basse classe, qui n'ont rien étudié et, par conséquent, n'entendent rien aux grimoires des hommes de loi.

Quant aux officiers félons, transfuges de nos rangs, qui acceptent et remplissent cette fonction de jugesbourreaux, je n'en parle pas; j'aurais trop à dire.

Néanmoins, tant est puissant le sentiment de l'honneur dans toute armée organisée — et je n'excepte point l'armée républicaine, que nous avons appris à admirer toujours, à estimer souvent — que l'assouvissement des fantaisies homicides des savants Merlin et Treilhard a rencontré en beaucoup d'endroits des difficultés inattendues.

- Je reçois de France, à ce sujet, des renseignements dont mon âme de soldat se réjouit grandement.

Plusieurs Commissions militaires ont refusé de siéger; d'autres ont revendiqué le droit d'étudier les dossiers des accusés qu'on amenait à leur barre et, les ayant reconnus innocents, les ont absous. Il est vrai qu'on maintient quand même ceux-ci en prison. D'autres enfin, stylés au dehors par des hommes de bien et de science, ont eu recours aux subtihtés du Code pour retarder le prononcé des sentences, en attendant des jours meilleurs; soulevant des conflits, se déclarant incompétentes, renvoyant les inculpés du nord au midi et de Test à l'ouest, se reconnaissant quelquefois insuffisamment éclairées et réclamant un supplément d'instruction. On m'a cité un malheureux, nommé Bordes, qu'on traîne ainsi, depuis quinze mois, de tribunaux en tribunaux.

Merlin enrage, mais on commence enfin à le mépriser, et du mépris à la désobéissance formelle il n'y a pas loin.

Il se revenge sur les prêtres insermentés et veut contraindre les commissions militaires à les fusiller comme des émigrés rentrés. Quelques-unes, dans le commencement, se sont prêtées à ce caprice.

C'est ainsi que M. Stachler, curé de Neuve-Église, près Schlestadt, a été fusillé le 4 février de l'an passé; je l'avais connu vicaire à Strasbourg. Deux mois auparavant, un i^hanoine Dauthémy — .de Blois, je crois — avait subi le même sort.

On avait débuté, le 24 octobre 1797, par un nommé Lempereur; on avait continué à Marseille par un M. Donadieu, âgé de quatre-vingts ans.

C'est en Bretagne et dans les autres provinces de l'Ouest, sauf en Vendée où l'on a peur d'un nouveau soulèvement, que les exécutions de prêtres ont été le plus nombreuses. A Saint-Malo ils ont tué un capucin, nommé Tournois, avec trois jeunes gens qui l'accompagnaient dans son apostolat des campagnes; à Rennes, M. Lemoine avec l'enfant qui lui servait la messe. Ils y ont ajouté un pauvre vieillard, M. Tieugon, octogénaire comme son confrère de Marseille.

Depuis plusieurs mois on ne m'a signalé aucun autre massacre de prêtres. Merlin et compagnie paraissent s'être arrêtés dans cette voie, effrayés par la réprobation publique, et aussi parce qu'un jurisconsulte de Besançon, M. Proudhon, leur a démontré qu'en agissant ainsi ils violaient trop ouvertement les lois qu'ils ont faites, et le sens commun.

La loi du 26 août 1792 donnait, en effet, à tous les prêtres obstinément fidèles au Pape le choix entre

l'exil et la déportation. Une autre loi du 10 janvier 1795 leur permettait de rentrer pour solliciter sur place leur radiation. Enfin leur décret du 19 fructidor fait le départ entre les émigrés rentrés et les prêtres insermentés, ceux-là destinés au poteau d'exécution, ceux-ci à la déportation seulement.

Merlin ordonnait quand même aux commissions militaires de considérer les prêtres rentrés comme émigrés et de les mettre à mort comme tels. Quand beaucoup furent tombés sous les balles, M. Proudhon prouva enfin qu'on ne pouvait être à la fois l'un et l'autre, sans quoi l'on n'aurait pas eu besoin de faire de distinction. Le raisonnement a paru tellement clair que le Directoire, désavouant son ministre Merlin, a défendu de faire dorénavant cette confusion. On se contente maintenant, sur les conseils de Lanjuinais, de ramasser les prêtres réfractaires dans tous les coins de France et de Belgique et de les expédier à fond de cale, par milliers, à Sinamary, où la plupart, dévorés par la fièvre et les privations, regrettent sans doute de n'avoir pas été martyrisés plus tôt, chez eux et sans ce paroxysme de souffrances.

La marque la plus odieuse peut-être de cette seconde Terreur, c'est que le Directoire répète, en sens inverse, la manœuvre traîtresse qui a si bien réussi contre nous, émigrés de 91 et de 92.

On nous a poussés hors de notre patrie par tous les moyens et on a ouvert toutes grandes les portes de sortie; puis on nous a commandé de rentrer, sous peine de mort. De nombreux émigrés auraient volon-

tiers obtempéré à l'iiivitation, mais alors toutes les portes de France ont été solidement verrouillées à l'intérieur.

Depuis deux ans on commande de sortir, également sous peine de mort, dans le délai d'une quinzaine; mais les portes sont barricadées à l'extérieur. Les armées républicaines étant victorieuses sur toute la ligne et les puissances vaincues étant devenues d'autant plus obséquieuses et soumises qu'elles ont été arrogantes et impérieuses, le Directoire leur a dicté diplomatiquement l'ordre de ne recevoir aucun fugitif. C'est à qui, parmi elles, témoignera de plus de docilité servile. Impossible, par exemple, de pénétrer en Espagne, dans le Piémont ou dans le margraviat de Bade. En face, derrière, c'est la constante menace de mort. Infortunés passagers d'un navire en feu, qui n'ont plus à choisir qu'entre le bûcher ou la noyade !

Des centaines de paysans alsaciens avaient fui leur province en 93 pour échapper à Schneider, ce capucin apostat qui promenait sa guillotine dans tous leurs villages. Comme ils étaient rentrés sur la foi de la loi du 10 janvier 1795, on leur a ordonné de déguerpir en vertu du décret du 19 fructidor. A moins de se loger en barque au beau miheu du Rhin, le reste du monde leur a été fermé. Par quel prodige échapper à cette embûche infernale? Combien d'entre eux, errant dans les bois, ont été dévorés par les loups !...

Je \iens d'écrire tout ceci sous l'empire d'une indi-

gnation que mes lecteurs, si j'en trouve jamais, partageront, j'espère.

Quels pénibles moments je viens de passer, depuis trente mois, avec ma famille ! Et cela menace de durer !

Le Jacobinisme a fini comme finit tout incendie faute d'aliments. Mais la faction girondine, mille fois plus scélérate que celle qui a expié au 9 thermidor, peut prolonger son pouvoir indéfiniment, parce qu'elle perpètre ses mauvais coups en sourdine, sans heurter la sensibilité de la foule qui ne saurait d'ailleurs contre qui diriger des représailles, tant les chefs sont experts dans la dissimulation. Les complices sont tous les fonctionnaires, et il est de l'essence des fonctionnaires d'être irresponsables, de ne compter pas plus que des numéros matricules dans les rangs d'une armée cohérente. Ce n'est pas comme au temps des proconsuls où les Carrier, les Joseph Lebon endossaient hardiment, à la face du monde et devant la postérité, les hontes et les cruautés de leurs forfaits.

Les Lareveillère-Lépeaux, les Merlin, s'ils sont forcés plus tard de s'expliquer, rejetteront la faute sur la loi.

Ces coquins font le mal pour le mal, sans l'excuse de l'exaspération de la fièvre chaude; ils assassinent froidement, méchamment.

Je consigne ces réflexions au bas de ce manuscrit pour être un des premiers à les stigmatiser. Mes arrière-neveux se convaincront un jour que si nous avons été malheureux, nous n'avons pas été dupes;

non plus, du reste, que la grande majorité des émigrés qui ont évité de tomber dans l'infernale embuscade qu'on leur tendait en 1795. Ils verront aussi qu'il n'a pas dépendu de moi d'arracher à ces traîtres le masque d'humanité dont se couvre leur hideuse hypocrisie.

31 Décembre 1821. — Je viens de relire ces pages déjà jaunies par le temps, et j'éprouve le besoin d'y ajouter un post-scriptum.

Qdt d'événements depuis dix-huit ans !

Je ne vais parler ni de moi-même ni de ma rentrée en France, de la vie que j'y ai menée sous l'Empire, moins dure assurément que celle de l'exil, mais, à certains égards, aussi pénible; ni de la mort de mon père et de celle de ma mère ; ni de la réintégration de mon foyer, ce qui me laisse enfin l'espérance, que j'ai crue 1 mgtemps irréalisable, de mourir où je suis né.

Je veux entretenir mes héritiers uniquement des événements politiques auxquels, bon gré mal gré, la destinée de chacun est liée, car tout homme, même rejeté hors de ses pénates, vit inséparablement de la vie de sa nation et participe de sa bonne ou de sa mauvaise fortune.

Ces événements ont été si prodigieux, si contraires aux prévisions humaines, qu'une coupure nette s'est produite entre la génération qui avait atteint l'âge d'homme en 1789 et celle qui a grandi depuis cette

date. Pour la première fois depuis que le monde est monde, il y a solution de continuité entre ceux qui meurent et ceux qui survivent.

J'ai à peine dépassé cinquante-huit ans, étant né en 1763, et je sens que je passe pour un revenant d'un autre âge aux yeux de ceux qui ont déjà trente ans et même plus. Rien ne nous rapproche, ni les idées, ni les souvenirs, ni les intérêts, ni la compréhension des hommes et des choses. Ils me recherchent néanmoins, et c'est moi qui les évite, sans tomber cependant dans la misanthropie. La solitude, où je me complais, me permet de me replier sur moi-même, de revivre mon passé et de méditer sur les choses dont je fus témoin, en tâchant d'en tirer les enseignements qu'elles comportent.

Les enfants de mon frère Roffignac, que j'ai résolu d'adopter et d'élever, dans l'espoir qu'ils perpétueront dignement la famille, y puiseront des leçons et des règles de conduite.

Récapitulons :

Quelques jours après que j'eusse soulagé ma bile h propos des gredins hypocrites et sanguinaires de Fructidor, nous recevions la nouvelle du 18 brumaire.

C'était le septième ou huitième coup de force des faction? révolutionnaires, changeant, chaque fois, la face apparente du gouvernement et renouvelant son personnel. Depuis qu'on l'a proclamée sacrée comme un dogme intangible, la souveraineté du peuple n'a été vraiment que la souveraineté du sabre.

Autant nous avions été alarmés des actes violents

de quelques autres soudards, des Henriot, des Augereau, par exemple, autant nous nous sommes réjouis du trait d'audace de Buonaparte.

Quoique servant, comme lui, dans l'arme de l'artillerie, je ne connaissais pas le personnage; mais mon ami Parel disait l'avoir connu au régiment de La Fère, dans la batterie dont il était capitaine en second. Parel, aujourd'hui lieutenantcolonel en retraite, m'en avait parlé quelquefois et, comme on doit le penser, m'en reparle bien souvent ^.

C'était, me dit Parel, un bon officier, assez débraillé dans sa tenue et dans ses propos, empruntant volontiers aux camarades fortunés le louis qu'il oubliait de rendre ; mais exact dans le service, paraissant attaché à son métier ^.

Parel m'a dépeint Napoléon comme un homme de bon naturel, plein de cœur quoique fort égoïste, répugnant instinctivement à l'injustice et aux violences inutiles. J'ai noté, dans les pages ci-dessus ^, le dégoût que lui avaient inspiré les barbaries de la commission militaire de Toulon, et je lui en ai fait mérite. Je ne m'en dédis point. On m'a assuré, d'autre part, qu'en 1793, accompagnant à Marseille les proconsuls Barras, Fréron et Robespierre jeune, il avait été bouleversé par le spectacle des guillotinades dont il fut témoin. Certain jour notamment qu'il vit cou-

* Voir appendice.

-Voir appendice.

" Voir page 227.

per la tête d'un négociant âgé de quatre-vingt-six ans et passant pour le plus honnête homme de la ville, il aurait pleuré de honte et de douleur et serait rentré chez lui en proie à une fièvre violente.

Comment cet homme, rayonnant de gloire à trente ans, sur lequel la France et le monde tenaient les regards fixés, le croyant destiné et décidé à panser toutes les blessures dont saignaient la patrie et l'Europe; comment, dis-je, cet homme a-t-il déçu les meilleurs espoirs? Comment, au lieu de panser les blessures, a-t-il pris, au contraire, à tâche de les agrandir, d'envenimer et d'entretenir les plaies, à ce point que les quinze années de sa domination ont retardé la guérison peut-être de cent ans?

Je ne m'explique ce phénomène que par trois raisons : 1° par son élévation trop rapide et disproportionnée avec sa valeur intrinsèque; 2° par son origine corse; 3° par son inexpérience des affaires politiques, inexpérience qui l'a contraint à se servir des hommes nouveaux, éclos et mûris sur le fumier révolutionnaire; ce sont ces hommes funestes qui ont guidé et maintenu leur élève et maître dans la voie où ils étaient engagés eux-mêmes, et d'où il n'a ni su ni pu se retirer.

Première raison. — Son examen m'entraînerait à formuler mon opinion sur le génie mihtaire de Napoléon, que je considère inférieur à celui de plusieurs de ses émules en exploits guerriers, Bemadotte, Moreau, Davoust, par exemple. Comme l'expression de cette opinion, même si je pouvais la rendre pubhque,

ne prévaudrait point contre l'idolâtrie dont le nom du vainqueur d'Austerlitz et de Marengo est toujours l'objet, je me tais. Je dirai seulement que ses succès inouïs dans des guerres follement entreprises avaient exalté son orgueil à un tel degré qu'il en perdit la notion du juste et de l'injuste. Mauvaise préparation à l'exercice du pouvoir souverain dont la fonction consiste précisément à imposer la justice et à réprimer l'injustice.

Deuxième raison. — J'ai habité la Corse environ six mois. J'y ai fait mes premières armes, mon régiment y détachant quelques batteries auxquelles je fus d'abord affecté. Je ne me suis pas déplu dans cette île. J'étais à l'âge où l'on trouve tout nouveau, tout beau. J'ai constaté cependant que les indigènes ne pensent pas comme nous, ni ne parlent et n'agissent comme nous, qu'ils n'adorent pas Dieu comme nous, quoiqu'ils se croient bons catholiques. Pour eux, Dieu c'est le protecteur, le grand padrone qu'on vénère quand il vous écoute, qu'on vitupère quand il paraît sourd à vos prières.

Certes, les Corses sont imbus du sentiment de l'honneur; l'honneur est même la règle directrice de toutes leurs actions ; mais ils ne l'entendent pas comme nous, ne l'appliquent pas aux mêmes sujets. Pour eux l'honneur consiste à ne laisser aucune injure invengée, et chaque vengeance imphque une représaille, en vertu des lois de ce même honneur. Comme les familles épousent les querelles des individus et les villages celles des familles, il s'ensuit que

les querelles y sont interminables, quoique provoquées souvent par des motifs futiles.

Le but de la vie pour les Corses c'est d'abord de ne point travailler; ensuite de parvenir aux honneurs et à l'argent, mais plus aux honneurs qu'à l'argent, car ils sont plus glorieux que cupides. N'ayant jamais supporté de justice réglée, ils ont accoutumé de ne compter que sur eux-mêmes et sur leur fusil pour établir leur bon droit.

Quoique leurs ambitions s'exercent sur un petit terrain et pour de faibles intérêts, leur imagination embrasse volontiers l'univers. Ils estiment, peut-être avec raison, que celui qui a bien conduit une campagne de vendetta est également apte à conduire une grande guerre.

Bonaparte, nourri et l'âme pénétrée de telles idées, est survenu au moment où toutes les lois étaient abolies et toutes les autorités avilies, en France aussi bien qu'en Corse. Le fusil, manié avec à-propos, était l'unique source du pouvoir.

Il n'y a donc pas lieu de s*étonner que Napoléon, les circonstances l'ayant rendu le plus fort, ait abusé de la force avec moins de scrupules encore que ses prédécesseurs dans la voie révolutionnaire. Pas lieu non plus d'être surpris qu'il ait aspiré d'emblée au premier rôle, puisque, dans le sentiment des Corses, il est aussi facile d'escalader une montagne qu'une colline. Simple question de temps et d'occasion. J'ajoute qu'en sa qualité d'étranger, ignorant de nos mœurs et point gêné par nos traditions, le vaincu de

Waterloo considérait la France comme terre conquise, d'où il pouvait tirer, en toute sûreté de conscience, le plus de bénéfices et de jouissances possible.

Troisième raison. — Cette dernière réflexion m'amène tout naturellement à parler de l'entourage politique du despote, entourage dont les conseils ont été plus préjudiciables à la France et à l'humanité que ses fantaisies Dersonnelles.

Quand Bonaparte usurpa le pouvoir, qui trouva-t-il à ses côtés, parmi ses partisans de la première heure aussi bien que parmi ses adversaires momentanés? Des révolutionnaires, et rien que des révolutionnaires. Les quelques royalistes fourvoyés dans ce milieu déguisaient leurs sentiments intimes, espérant seulement imprimer à la révolution une marche moins brutale.

C'est donc parmi les artisans de désordre que Napoléon chercha ses appuis, épousant leurs idées, consolidant leurs crimes.

Il ne pouvait étabhr ses choix qu'entre les Jacobins et les Girondins. De cœur il inclinait vers ceux-là qui avaient soutenu ses premiers pas et lui avaient fourbi son épée, mais en 1800 les Jacobins étaient honnis ; il choisit les Girondins, dont aucun ne lui tint rancune du coup de balai du 18 brumaire.

Ces théoriciens et principaux bénéficiaires de la Révolution lui ont inspiré leurs méthodes de gouvernement, lui persuadant, assez aisément du reste, que son intérêt commandait, non seulement de maintenir les prétendues conquêtes de 1789 et de 1793, mais

encore de dresser des barrières infranchissables à toute tentative ultérieure de justice.

Merlin, devenu son Procureur général à la Cour de Cassation, lui a enseigné comment on commet impunément des infamies en les couvrant du manteau de la légalité. Treilhard lui a rédigé un code dont l'application consacre les rapines les plus éhontées. Fouché enfin lui a montré que l'arbitraire pur et simple supplée au silence ou à l'indulgence des lois.

Les conjurés ont commencé la Révolution le 14 juillet 1789, sous prétexte que trois galeux et quatre lépreux languissaient, arbitrairement détenus, à la Bastille. En 1814, après le premier retour des Bourbons, on a relâché 2.500 malheureux enfermés dans les forteresses de l'État, quelques-uns depuis quinze ans, sans avoir jamais su pourquoi. Et combien d'autres y sont morts dont on n'entendra jamais parler? La plupart de ces infortunés étaient d'anciens émigrés, rentrés sur la foi de l'amnistie du 28 vendémiaire an IX, mais dont les biens restaient invendus à cette époque. Ni Merlin ni Treilhard ne se souciaient de les leur rendre. La possibihté d'une restitution quelconque donnait la colique à ces fripons.

En résumé, le règne de Napoléon, que la plupart des victimes de la Révolution auraient accepté, si ce victorieux n'avait fait que remplacer une dynastie vaincue, a été plus désastreux que le passage de l'ouragan révolutionnaire dans toute sa fureur.

Je parle seulement des désastres moraux, de l'af-

faiblissement des consciences habituées désormais à compter la force pour tout et le droit pour rien ; du renversement de tout Tordre chrétien qui, durant des siècles, avait établi entre les Européens des rapports de véritable fraternité, sinon de paix absolue.

Napoléon a imprimé aux guerres modernes, et sans doute aux guerres futures, un caractère d'inhumanité et de dévastation qu'elles n'eurent pas avant lui. Il a renouvelé les procédés des barbares. Autrefois, on protégeait de grands pays avec de petites armées; maintenant, on saccage toutes sortes de pays avec d'immenses armées. Celles de Napoléon ont semé à travers les nations des germes de haine inextinguible, qui se développeront et ne disparaîtront que par des exterminations réciproques.

Napoléon a gangrené le monde. Depuis Mahomet II c'est l'homme le plus néfaste qu'ait éclairé le soleil.

Il en a été ainsi grâce à ses conseillers sur lesquels il me plaît de faire retomber le poids le plus lourd de ses fautes.

Ceux-ci demeurent debout quand leur créature. Napoléon et sa famille, sont tombés. Ils demeurent debout et pensent avoir fondé leurs propres dynasties pour l'éternité.

Treilhard est mort comte en 1810; ses enfants, honorés jusque dans le faubourg Saint-Germain, jouissent en paix de la grosse fortune que l'ex-mince avocat de Brive avait amassée. Merhn a été fait comte aussi; il vient d'être exilé dans les Pays-Bas, mais il y a emporté les dépouilles de ses victimes.

248 NOUVELLES NOTLS INTIMES d'uN ÉMIGRÉ

Son exil n'est qu'une villégiature un peu prolongée ^. Ainsi des autres.

II n'apparaît pas, hélas ! que la restauration des Bourbons modifie sensiblement cet état de choses. Les mêmes principes de gouvernement sont invoqués, le même personnel les applique. Les anciens grands seigneurs figurant à la cour n'y jouissent d'aucune influence; ils ne servent qu'à décorer un grand scandale.

Je ne puis supposer que nos princes se trahissent eux-mêmes, mais ils trahissent la France aussi sûrement qu'inconsciemment.

Le seul bénéfice que j'aie retiré de l'avènement de Louis XVIII, c'est l'octroi d'une modique pension mihtaire et de la croix de Saint-Louis, récompenses qu'on ne pouvait refuser à dix années de campagnes et à trente années de sacrifices de tous genres. Je n'attends aucune réparation, aucune restitution. Emplois et gratifications s'en vont à nos persécuteurs, à nos bourreaux. Fouché a été ministre du Roi Très Chrétien, et la sœur de Robespierre touche une pension quadruple de la mienne !...

Je me console de mes déceptions en lisant et relisant les ouvrages qui traitent de la Révolution, pour et contre.

* Merlin est revenu des Pays-Bas après la Révolution de 1830. On assure qu'il fait le bon apôtre, prêchant la modération, la concorde et même, ma parole, la foi en Dieu. C'est une bien belle parabole que celle de l'enfant prodigue. Mais je ne croirai au repentir de cet exassassin qu'après qu'il aura restitué l'argent qu'il a volé et recollé les têtes qu'il a fait couper. {Noie de Vauleur, 1838.)

L*abbé Barruel, MM. de Bonald et de Maistre me semblent avoir envisagé la question à un point de vue philosophique très élevé, M. de Maistre surtout. Je suis de leur avis quand ils disent que le retour aux principes religieux sera le meilleur remède aux maux que cette révolution a engendrés et nous a transmis; mais la France ne sera guérie réellement que le jour où l'on aura rendu à chacun ce qui lui appartient : Cuique suum. C'est l'axiome de la justice. Les droits des uns ne sont pas plus respectables que ceux des autres. Aux rois leurs trônes, aux particuliers leurs domaines; à chacun le fruit de son travail et du travail des aïeux. Les particuliers ont fait jadis les rois; nous-mêmes ne les avons point abandonnés quand ils semblaient s'abandonner. Ils devraient bien ne pas l'oubher.

J'ai lu un ouvrage de Lareveillère-Lépeaux sur Fructidor et un autre de l'abbé Labiche de Reignefort sur la déportation des prêtres insermentés. C'est après les avoir lus que j'ai éprouvé le besoin d'ajouter ce long post-scriptum à la note déjà longue que j'ai consacrée à Fructidor.

Lareveillère-Lépeaux fait sa propre apologie et celle de ses complices. Ce méchant bossu se drape devant l'histoire en philanthrope, et prétend que le coup de force d'Augereau n'a pas coûté une goutte de sang.

Il compte pour rien les meurtres innombrables des commissions mihtaires, sous prétexte sans doute que les balles répandent, en effet, moins de sang que le

couteau de la guillotine qui le faisait jaillir à flots du cou des victimes. Il compte pour rien aussi les milliers de prêtres qui sont morts de fièvre et de consomption à Sinamary.

L'abbé de Reignefort, qui fut désigné pour la déportation et ne dut qu'à des circonstances fortuites de n'être point expédié à la Guyane, peint les souffrances indicibles endurées par ses confrères, enfermés avec lui sur les pontons de l'île de Ré. Je verse des larmes en lisant ce qu'il rapporte de la mort édifiante, mais cruelle, de mon cousin germain de la Morélie ^.

Il ressort de la lecture de son ouvrage que les trois quarts des prêtres déportés ont succombé, soit à l'île de Ré, soit à Cayenne ou Sinamary. Lareveillère- Lépeaux et ses complices comptent-ils pour rien aussi ces assassinats raffinés autant que sacrilèges?

Les plus grands coupables ne sont peut-être point d'ailleurs les membres du Directoire. Merlin, qu'on ne saurait jamais assez flétrir, fut l'instrument trop intelligent des haines et des impiétés de pires que lui.

Il a combiné savamment tous les meurtres. Les députés qui ont porté les motions homicides et préparé les décrets contre les ecclésiastiques fidèles à leur vocation sont encore plus criminels.

C'étaient les mêmes qui, dix ans auparavant, avaient imaginé la « Constitution civile du clergé », piège perfide où ont trébuché tant de consciences.

* Voir Histoire d'une Famille française, page 323.

Ces fourbes avaient l'audace de se targuer de sentiments prétendument religieux. C'est pour sauver l'Église qu'ils vouaient ses prêtres à l'apostasie ou à la mort. En réalité ils donnaient à Jésus le baiser de Judas pour le livrer pieds et poings liés à Caïphe et à 'Pilate.

Ils sont aujourd'hui ducs et comtes, pairs de France du Roi Très Chrétien, milHonnaires, et ils occupent en maîtres les plus belles terres de nos anciens grands seigneurs.

Je n'ai ni assez d'éloquence ni assez d'autorité pour leur lancer l'anathème. Je l'emprunte aux saintes Écritures :

« Parce qu'ils ont persécuté les malheureux et les ont fait mourir...; parce qu'ils ont aimé la malédiction...; parce qu'ils n'cnt pas eu pitié de l'homme de douleur... ; qu'ils soient couverts de honte...; que leurs jours soient abrégés...; que leur table opulente leur devienne une pierre d'achoppement...; que leurs descendants soient errants et vagabonds...; chassés de leurs demeures et contraints de mendier !... » Ainsi soit-il I comme dirait mon frère, l'abbé : le cinquième.

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