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POURQUOI J'AI ÉMIGRÉ

Sommaire. — Inconvénients et avantages de l'émigration.

— Je consulte un vieux colonel. — Histoire de ce colonel. — Fils d'un officier sans fortune il s'engage simple soldat. — Il parvient graduellement et par une série d'actions d'éclat à commander un régiment. — Il se retire dans un petit bien, aux environs de Strasbourg et devient l'oracle des officiers de la garnison. — Le colonel de W... démontre que l'honneur et le devoir me commandent d'émigrer. — Inviolabilité du serment.

— Abandonner le service du Roi équivaut à une désertion. — Fin tragique du colonel de W...

Janvier 1792. — J'ai pris la résolution d'émigrer au mois de septembre dernier, la vie n'étant ni tenable au régiment pour un officier qui se respecte, ni tolérable à la campagne pour un gentilhomme qui risque tous les jours d'être égorgé sans gloire par des paysans en délire. J'avais longtemps pesé les cruels inconvénients d'une détermination aussi grave et j'en

avais examiné aussi les rares avantages. En me décidant pour l'affirmative, je ne me dissimulais point que je prenais simplement le parti du moindre mal. C'est pourquoi, avant de sauter le pas, dans l'espèce avant de franchir sans esprit de retour le pont de Kehl qui représentait l'abîme entre la patrie et moi, je désirai prendre conseil d'un homme sage, vieux colonel retraité, qui habitait les environs de Strasbourg et dont les avis passaient pour des oracles aux regards de tous ceux de mon bord.

Je dois dire ce qu'était ce colonel de W... et ce qui lui méritait la légitime autorité dont il jouissait auprès des officiers loyahstes de la garnison.

M, de W... appartenait à une famille d'ancienne noblesse, tombée dans la pauvreté depuis deux ou trois générations.

Son père, avant-dernier de sa race, commandait une compagnie du Royal-Liégeois quand il épousa, par amour, une fille fort belle et de bonne lignée, elle aussi, mais pauvre autant que lui-même. Le ménage, qui s'augmenta d'un rejeton vers 1723, vivait donc chichement de la solde du mari et des revenus d'une terre qu'il possédait en Alsace et louait cent écus. Il est vrai que l'argent représentait alors plus de valeur que de nos jours, mais qu'importe ! Cent écus et les émoluments d'un capitaine pour faire figure, c'était maigre.

Pour comble d'infortune la jeune femme mourut en plein bonheur conjugal, et voilà mon homme ne sachant que faire de son enfant dans sa garnison, et

trop dénué de ressources pour lui payer une pension selon son rang.

Il eut alors recours à un expédient fort hasardeux. Comme il chérissait trop la mémoire de sa femme pour songer à se remarier, il donna sa démission. Le bail de sa ferme tombait justement à sa fin. Il se mit à l'habiter et à la faire valoir par lui-même, vivant à l'écart de ses voisins, n'hésitant pas à mettre la main à la charrue, aidé par un domestique unique, jeune maître.Jacques, touràtourdindonnier, toucheur de bœufs, bêcheur de jardin, conducteur de fumier. Bref, M. de W... père, vivait en véritable paysan, cultivant son petit bien et ne conservant de sa noblesse héréditaire et de ses habitudes guerrières qu'une grande dignité de vie.

Le fils grandit dans cette obscurité. Le père néghgea — par force — de l'envoyer au collège; mais il prit sur ses loisirs .et sur ses veillées pour lui enseigner ce qu'il savait lui-même et ce qu'un honnête homme ne doit pas ignorer, n'entrevoyant d'ailleurs pour cet enfant d'autre existence que celle qu'il avait adoptée, s'en remettant à la Providence, au hasard d'un héritage inattendu ou d'un mariage inespéré, du soin de rendre à sa famille quelque éclat du passé.

Mais l'enfant, parvenu à l'âge de dix-huit ans, nourrissait d'autres espérances. A force d'entendre son père vanter les grandeurs de la guerre et célébrer l'honneur d'appartenir au service du Roi, il s'éprit d'un goût singuher pour la carrière des armes et fit partager ses enthousiasmes au maître Jacques^

son seul ami et confident, et aussi son condisciple: car, pour donner de l'émulation à son fils, le père avait imaginé d'apprendre au domestique la lecture^ l'écriture et le calcul.

Cependant quand le jeune homme sollicita la permission de suivre sa vocation il se heurta à un refus positif. L'ancien capitaine ne connaissait plus personne dans l'armée à qui le recommander efficacement; les pauvres n'ont plus d'amis et, d'ailleurs, il n'avait pas de quoi payer même une sous-lieutenance. Alors même qu'il le pourrait, à quoi cela les avancerait-il l'un et l'autre?

Mais que valent obstacles et objections contre une vocation bien accusée?

Le jeune W... avait économisé dix-huit livres,, autant qu'il comptait d'années. Il débauche le dindonnier qui avait aussi cet âge, et les voilà tous deux s'aventurant, sans rien dire, sur le chemin de Paris.

Ils y arrivent tant bien que mal, couchant en route dans les huttes abandonnées, mangeant du pain sec et s'abreuvant aux sources.

Plus un sou en poche, mais point découragés et toujours au cœur le feu sacré. Ils se souviennent qu'un homme de leur village a ouvert, rue Saint- Denis, une épicerie où il fait fortune. Ils se rendent chez lui et le suppHent de les employer en qualité de commis, jusqu'à ce qu'ils aient gagné assez d'argent pour se remettre à neuf, car, s'ils persistent à vouloir être soldats, ils veulent se présenter devant le sergent recruteur avec de beaux habits. Le brave

homme de commerçant cherche à les détourner de leur dessein. Il prouve au gentilhomme que le commerce est indigne de sa naissance et qu'il vaut mieux reprendre l'existence de paysan; il lui conseille de retourner chez son père, s'offrant même à payer la dépense du voyage.

Fort dépité, mais non déconcerté, W... va se présenter de ce pas et en tenue de loqueteux, dans le premier régiment venu, toujours suivi du dindonnier.

Gamme il était grand et robuste, il fut admis d'emblée; mais le serviteur fut trouvé trop petit et refusé.

Celui-ci se réfugia, de nouveau, chez l'épicier de la rue Saint- Denis, qui le prit en pitié, l'employa d'abord comme homme de peine, puis en quahté de petit commis, puis de grand commis, l'associa plus tard à ses affaires et finalement lui donna sa fille en mariage. C'est aujourd'hui l'un des négociants notables de la capitale.

Mais ce n'est point de l'ex-dindonnier, passé bourgeois, qu'il s'agit.

Le régiment où s'était engagé W... partit pour la guerre de la succession d'Autriche. Le simple fusilier s'y distingua, fut nommé caporal, ensuite sergent, enfin sous-Heutenant de fortune.

Mais précisément parce qu'il n'en avait pas — de fortune — il risquait de végéter éternellement dans ce grade, la paix étant survenue. Il demanda à passer aux îles, fut envoyé à la Louisiane où il devint capitaine de marine et où, par parenthèse, il connut

mon oncle qui y servit cinquante-deux ans, et le fils de celui-ci, mon cousin Charles de Pradel, qui fut tué à bord de la frégate Le Salomon qu'il commandait à la fin de la guerre des Sept Ans, en 1763. W... défendit si bien le fort Saint- Nicolas contre les Anglais, qu'il fut fait lieutenant-colonel et chevalier de Saint-Louis. Les fatigues de tant de guerres, jointes aux inconvénients du climat des colonies, avaient éprouvé sa santé. Il sollicita sa retraite qui lui fut accordée avec une pension de quatre cents livres seulement.

M. de W... était rentré dans le petit domaine que lui avait laissé son père, mort peu de temps après leur séparation. Jusqu'alors il avait administré son héritage de loin, c'est-à-dire fort mal, laissant aux hommes d'affaires le soin de surveiller le fermier, et celui-ci, n'ayant point entretenu les bâtiments, surmenant la terre pour en tirer le maximum de rendement, l'avait réduite à l'état le plus fâcheux.

M. de W... eut bientôt fait de transformer son domaine en ferme-modèle et les revenus qu'il en tira lui permirent même d'édifier, sur l'emplacement de la maison de métayer où était mort son père, une sorte de petit castel, gentilhommière fort honorable.

Il venait constamment à Strasbourg, se plaisant dans la compagnie des jeunes officiers auxquels il prodiguait ses conseils et ses leçons, fruits d'une longue expérience des hommes et des choses. Tout ce que le métier des armes renferme de gloires et de peines, glorieuses encore, il l'avait connu et pratiqué.

Tel était le vieillard auquel chacun de mes camarades s'était adressé avant de prendre une détermination importante et auquel je m'adressai moi-même. Quelque fût la fermeté de mon esprit, je dois dire que j'aurais encore changé de sentiment s'il m'avait démontré l'erreur ou l'inutiHté de l'émigration.

Dans notre très longue conversation M. de W... étabht d'abord le bilan de la situation pohtique. Il me dit que l'Assemblée Législative, qui venait de remplacer l'Assemblée dite Constituante, était composée d'hommes valant aussi peu que leurs prédécesseurs, en tout cas plus ambitieux et plus inexpérimentés, puisque tous avaient leur fortune à faire, et puisque un aveugle suffrage avait éliminé de leur sein les personnages marquants, nobles ou ecclésiastiques, dont quelques-uns auraient possédé la tradition à défaut des quahtés innées qui font les hommes d'État,

Il me dit aussi que le Roi n'était plus entre leurs mains que le paravent de leurs mauvais desseins et de leurs mauvaises actions. Le malheureux Louis XVI n'exerçait plus réellement aucune autorité, pas même sur l'armée tiraillée dans tous les sens et où les plus détestables passions étaient attisées. Cette armée dépendait maintenant des députés influents qui disposaient de son administration et du commandement.

M. de W... me demanda si je serais bien aise d'obéir à ces gens-là, alors même qu'ils m'emploieraient à toutes sortes de besognes.

Avais-je prêté serment à un Roi Hbre ou à des intrigants de bas-étage?

Il ajouta sur la sainteté et l'inviolabilité du serment des considérations très élevées que je ne transcris point, toute âme bien née, placée entre son devoir et ses intérêts, les faisant naturellement, et tout soldat, à notre époque, ayant eu, maintes fois, Toccasion de les méditer.

Finalement il conclut en assurant que l'honneur conseillait à tout officier de cesser le service, le service n'étant plus que de la domesticité envers un tas de j...-f... et de clubistes.

Certes il eût mieux valu insurger les régiments et marcher à leur tête à la défense du Roi et au salut de la monarchie ; mais l'heure de cette rébellion légitime était passée; les officiers félons ayant devancé les officiers fidèles pour prendre l'empire sur la troupe, contaminée elle-même, dans son ensemble, par les idées nouvelles.

Les arguments de mon interlocuteur fortifiaient singulièrement ceux que je m'étais forgé in petto. De plus, ils s'enchaînaient les uns aux autres avec une logique impeccable et ils furent exprimés avec une éloquence dont je me sentais incapable. Néanmoins, afin de donner au colonel occasion de vaincre mes derniers scrupules, j'observai que je pouvais fuir Thumihation d'obéir à des bandits en donnant ma démission pure et simple et en me retirant dans le patrimoine paternel, fort considérable, et laissé sous la sauvegarde douteuse de mon troisième frère, très jeune, et de deux oncles, très vieux.

M. de W... réphqua victorieusement qu'une

telle retraite équivaudrait à une désertion puisque les frères du Roi rassemblaient en dehors des frontières une armée de soldats fidèles à leur serment, qui deviendrait, par la force des choses, la seule armée de France, l'autre n'étant plus qu'une agglomération de factieux. En outre, si le séjour chez lui de mon père, l'homme le plus respecté de sa province, était rendu impossible, comment espérer qu'on y tolérerait la présence de son fils aîné?

La Révolution se révélait déjà comme une vaste opération de brigandage à main armée, laissant loin derrière elle les entreprises criminelles de ceux de la religion prétendue réformée. Pouvais-je supposer qu'on ne me passerait pas sur le corps pour parvenir au but que poursuivaient les meneurs : la spoliation des riches? Je tomberais de Charybde en Scylla. Je ne sauverais pas le bien que je voudrais sauver; ma vie elle-même serait moins en sûreté parmi mes concitoyens que sur un champ de bataille.

Je remerciai avec effusion M. de \V... de ses conseils qui s'harmonisaient avec mes sentiments, et je hâtai mes derniers préparatifs de départ.

Le 31 décembre 1791 je mis donc la barrière du Rhin entre moi et ma patrie inhospitalière.

J'ai conté, ailleurs, quel affreux serrement de cœur m'étreignit quand, pour la première fois, je foulai, en banni, le sol étranger. Je ne retracerai point de telles angoisses.

J'allais oublier de dire que le colonel de VV... n'émigrait pas, quoique prévoyant l'avenir en très

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noir. Sur la réflexion que je lui en fis il me répondit qu'il n'avait rien à craindre, qu'il était trop vieux pour provoquer la haine et trop peu fortuné pour exciter l'envie.

Hélas ! Pour une fois, M. de W... n'avait pas raisonné juste. Son domaine, si exigu parut-il, fut néanmoins convoité par un clubiste du village. Celui-ci l'ayant dénoncé comme liberticide il attendait son tour de passer devant le tribunal révolutionnaire de Schneider ou d'être expédié avec bonne recommandation à Fouquier-Tinville, quand il succomba à la maladie horrible qu'on a appelé la pourriture des prisons et qui a fait plus de victimes que la guillotine.

C'est grâce à cette particularité que la tête blanche de M. de W... n'est pas tombée dans le panier sanglant du bourreau.

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