POURQUOI MON PÈRE EST RESTÉ EN EXIL
Sommaire. — Les intermédiaires entre les émigrés et leurs amis de France. — Arrivée d'un agent à Ofïenbourg.
— Prêtres fidèles et prêtres apostats. — M. de Feletz.
— Les décrets lancés contre les émigrés. — Mon père veut rentrer. — Ses correspondances à ce propos. — ■ Le général Marbot-Larivière.
Quand prit fin la désastreuse campagne de 1792 et que fut licenciée l'inutile armée des Princes, je me retirai à Ofïenbourg, dans ma famille où je passai les dernières semaines de l'année et les deux premiers mois de 1793, avant de prendre rang dans le corps de Condé. Je laissai les miens en proie à d'affreuses perplexités, entrecoupées de lueurs d'espérances aussitôt déçues que conçues.
La finance était presque épuisée, et nos hommes d'afïaires s'ingéniaient, souvent en vain depuis deux semestres, à nous faire passer un peu d'argent provenant de créances secrètes dont les débiteurs étaient assez probes pour ne point se refuser à tout paiement, en se prévalant de l'état des choses.
Un de nos agents était parvenu à réunir, par ce moyen précaire, des fonds assez importants. Ne se fiant ni aux banquiers, ni, à plus forte raison, aux
commissionnaires bénévoles qui pullulaient dans le royaume et cumulaient généralement le métier d'espions avec celui d'escrocs, il fit lui-même le voyage du Limousin à Offenbourg pour nous verser directement la somme recueillie, ne défalquant que la dépense de l'aller et du retour. Je note, en passant, qu'il était encore assez facile, à cette époque, d'obtenir des passeports pour se rendre en Prusse; nouvelle preuve que cette puissance n'était en guerre avec la République que pour la forme et que son gouvernement s'entendait secrètement avec les hommes de la Convention.
Naturellement nous comblâmes notre agent de bénédictions. Était-il sincère? Évidemment oui, sur le moment; ce qui ne l'a pas empêché plus tard de se rendre acquéreur, pour un prix dérisoire, d'une de nos propriétés et de la garder après le retour de l'émigration, même contre récompense honnête et remboursement intégral de ses frais.
Éternelle répétition de la fable du chien du jardinier. Les hommes peu fortifiés dans la vertu défendent avec courage le dîner du maître, tant qu'il y a quelque apparence de le sauver de la voracité des voleurs. La défense reconnue inutile, ils veulent prendre leur part du festin et se montrent souvent les plus voraces.
J'ai connu plusieurs prêtres, entre autres deux limousins, d'une intrépide fidéhté, ayant refusé le serment, refusé d'émigrer, ayant souffert mort et passion pour leur foi au cours de la Terreur. La tour-
mente passée, ils jetèrent le froc aux orties et, après avoir mené une existence débridée, se sont finalement mariés, affichant partout leur apostasie. Les deux limousins auxquels je fais allusion, cachés dans un faubourg de Paris par une famille des plus nobles et conséquemment des plus exposées, avaient attendu jusqu'au Directoire pour donner libre carrière à leurs mauvais penchants.
Mais dès lors ils n'y allèrent point par quatre chemins, débauchant chacun une fdle de leurs bienfaiteurs et les contraignant à les épouser. Peu satisfaits de ce crime contre l'hospitahté ils ont dépouillé, par des artifices de procédures, leur beau-frère de sa part d'héritage, en sorte qu'ils se sont partagé toute la terre patrimoniale de leurs épouses et que l'un d'eux se pavane en maître dans le château historique de leur beau-père par force. Je ne les nomme point ^. Je dirai seulement que le premier fut moine mendiant, ce qui semblerait exclure la tentation des
* Il en est un autre que je pui? nommer, quoiqu'il vive encore, parce que sa conduite privée est au dessus du reproche; mais il faut avouer que son attitude comme prêtre est vraiment extraordinaire. Je veux parler de M. de Feletz qui est, je crois, un peu de mes parents par les Calvimont.
M. de Feletz s'est fait ordonner prêtre en pleine Terreur et il n'est point d'acte héroïque qu'il n'ait accompli alors en cette qualité; risquant tous les jours l'échafaud pour remplir les devoirs rendus si pénibles du ministère sacerdotal, caché dans les bois du Périgord et du Limousin. Le danger passé, il n'a plus voulu entendre parler de son engagement dans les Ordres sacrés; il a repris les vêtements civils et vit comme nous,, ne donnant d'ailleurs, je le répète, aucune prise à la médisance. Je vais le voir à chacun de mes voyages à Paris, où il est critique influent au Journal des Débals.
{Noie de l'auteur), '
26 NOLVEI.LKS .NOTES INTIML.S d'uN ÉMIGRÉ
richesses, si nous n'avions l'exemple du capucin Chabot et de quelques autres; l'autre avait été grand vicaire d'un évêque de la contrée, qui ne valait pas grand chose au point de vue des mœurs, mais qui s'est conduit quand même en héros de la foi, parce que l'honneur du gentilhomme a dominé chez lui les défaillances du prêtre.
L'occasion fait les héros comme les larrons. Socrate prétend qu'on ne doit jamais dire d'un homme qu'il a été heureux, tant qu'il est encore en vie. Je prétends à mon tour qu'il est téméraire de jurer de la yertu ou du vice du prochain qui n'a pas exhalé son dernier souffle. Et encore ! Qui saura jamais le rôle joué dans les actions des hommes par l'hypocrisie d'une part, par la fanfaronnade de l'autre?
Mais j'en reviens à mes moutons.
Notre agent nous confirma — ce que nous savions déjà, hélas ! — que le pouvoir révolutionnaire avait mis le séquestre sur tous les biens des émigrés, leur ordonnant de réintégrer le territoire de la République, sous peine de mort.
C'était en violation du droit des gens, celui d'aller et de venir étant inscrit dans toute conscience humaine; en violation aussi de leur Déclaration des Droits de l'homme et de la dernière loi édictée par la Constituante, laquelle proclamait que la faculté de se déplacer à son gré constitue le fondement même de la hberté.
Mais à quoi bon pliilosopher ou récriminer? Nous étions en présence d'un fait brutal ; des brigands nous
demandaient la « bourse ou la vie », et ils paraissaient manifestement les plus forts.
Le plus grand nombre des émigrés refusèrent d'obtempérer, se doutant bien que l'injonction de la Convention, renchérissant sur la Législative, n'était qu'une formule, qu'on en voulait tout à la fois à notre bourse et à notre vie. En d'autres termes, nous étions généralement convaincus que la Révolution nous tendait un piège atroce, que ceux d'entre nous qui rentreraient en France ne sauveraient pas leurs biens et perdraient leurs têtes.
C'était mon avis et l'avis de ma mère; sans doute aussi celui de mon père, mais il s'abstenait de le formuler. Cet homme de sacrifice, constamment dévoué aux siens, se persuadait qu'il n'aurait rien fait s'il ne s'exposait au péril le plus évident pour préserver de la spohation tout ou partie du patrimoine qu'il tenait de ses ancêtres et dont il s'estimait comptable envers ses enfants.
Il commença donc ses préparatifs en vue de déférer aux ordres de Robespierre. Nous eûmes toutes les peines du monde à le décider, avant de mettre à exécution une résolution aussi extrême, à recueiUir les conseils d'hommes sages, restés au pays, et sur le dévouement ou la sincérité desquels il ne serait point téméraire de compter.
Mon père écrivit donc plusieurs lettres et il m'a défendu de révéler jamais à âme qui vive par quels moyens demandes et réponses parvinrent à leurs destinations respectives.
28 NOUVELLES NOTES INTIMES d'uN ÉMIGP.É
Il écrivit : 1^ à son frère La Ribière pour le prier de transmettre un Mémoire aux autorités du département de la Corrèze et d'engager MM. Delort et Gauthier à intervenir en sa faveur. MM. Delort et Gauthier étaient nos voisins, presque nos amis; ils ont été plus tard députés influents aux Cinq Cents; quoique fortement engagés dans la conspiration il n'y avait pas lieu de supposer qu'ils eussent éteint dans leur cœur tout sentiment d'humanité et de loyauté; nous augurions donc favorablement de leur intervention. Mon père écrivit : 2*^ à sa fille aînée, ma sœur de Rodorel, alors réfugiée à Rouen, la chargeant de réclamer l'avis de M. Lebreton, qui devait devenir plus tard tribun et qui était déjà gendre de M. Darcet, directeur de la Monnaie; 3° à M. Marbot-Larivière, ancien capitaine des dragons de Schomberg, ancien député à la Législative et pour lors général de division. Celui-ci était très enfoncé dans le jacobinisme, mais nous avions des raisons d'espérer qu'il ne serait pas sourd quand même à la voix de la Justice et qu'il nous ferait bénéficier de son influence.
Tous ces correspondants, y compris ceux qui ont été interrogés par ricochet, furent unanimes à conseiller à mon père de se tenir coi, l'assurant qu'en deçà de la frontière il encourrait le risque non pas probable mais quasi certain de l'échafaud.
Je transcris les phrases essentielles de la réponse de M. Marbot-Larivière, d'abord parce qu'elle me paraît la plus topique de toutes, ensuite parce que le
personnage est devenu le plus considérable de ceux que je viens de nommer. Je remarque, en passant, que M. Marbot-Larivière, si avant fût-il dans les bonnes grâces du nouveau gouvernement, se montre excessivement timoré, tant la peur est contagieuse et tant ceux qui cherchent à inspirer aux autres cet ignoble sentiment, commencent à le ressentir pour leur propre compte. Dans sa longue épître, il ne se désigne et ne désigne mon père que par leur initiale commune L. N'importe ! Si elle eût été interceptée, M. Marbot devenait suspect et perdait tous ses atouts. Je dois la considérer comme un acte de courage :
M. L. mande à M. L., bien péniblement, le résultat de son opinion... Les faits que rappelle M. L. sont bien vrais. Il suffirait qu'on vouliit les entendre et les apprécier même dans le sens de la révolution; mais impossible à nous, avec nos seuls moyens, de leur faire produire l'efïct attendu...
On n'a pas d'espoir de trouver quelque faveur auprès de nos hommes publics, ou du moins assez de faveur pour leur faire prendre en mains cette affaire, avant d'en avoir reçu un avis favorable des municipalité, district ou département. Ce serait-il même une sauvegarde suffisante jusqu'au retour j pendant le voyage et après V arrivée, etc., etc..
Je juge inutile ici de m'étendre sur le personnage de Marbot-Larivière autrement que pour faire ressortir l'importance de son témoignage. Sa lettre, en contradiction manifeste avec ses actes publics, car il n'a jamais cessé, soit à la Législative, soit aux Cinq Cents, soit dans ses divers commandements militaires, à pousser aux pires excès, montre du moins qu'il était merveilleusement renseigné sur les inten-
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lions de ses amis politiques, et, qu'en même temps, il était tout disposé à se relâcher, en faveur de mon père, de la rigueur de ses principes démagogiques. 11 avoue franchement son impuissance, dès le début de la période terroriste.
Sa lettre est datée du 19 novembre 1792; nous la reçûmes aux premiers jours de décembre, et sa lecture détermina mon père à braver la misère et les autres souffrances de l'exil jusqu'en 1802, jusqu'à l'apaisement relatif de l'orage qui a si fortement ballotté toute ma famille et moi-même.
Aucun de nous n'avait eu la volonté d'émigrer; on nous y a forcés le couteau sur la gorge. Encore aurions-nous risqué volontiers la mort pour ne point nous éloigner de notre patrie, si l'honneur ne nous eût commandé de préserver à tout prix celui des femmes.
C'est pour ce « crime » que notre fortune a été confisquée et a passé aux mains de croquants sans morahté et sans courage.