DEUX FILS DÉNATURÉS
Sommaire. — Le père de Diétrich. — La mort'de ce vieillard. — Le frère aîné de Diétrich; sa fuite à l'étranger. — Son neveu; sa fin tragique. — Mort de Diétrich sur l'échafaud. — Second mariage de sa femme. — >L Bertin en Périgord. — Il s'arrête en route dans le château d'un ami de son père. — Histoire d'un revenant. — Ce revenant parle et raconte qu'il est séquestré par son fils dénaturé. — M. Bertin fait châtier le coupable.
§ I^T — Diétrich.
1817. — Avant de reprendre mes souvenirs d'émigration proprement dits, je désire mettre au net quelques incidents de ma vie de garnison à Strasbourg, incidents que j'ai négligés dans mes premiers manuscrits.
Parmi les individus dont le nom vient tout naturellement sous ma plume se place Diétrich, le trop fameux maire de Strasbourg, avec qui j'eus souvent affaire lors de mes dernières années de séjour en Alsace. Si j'ai dépeint ailleurs cet homme sous de sombres couleurs il ne faut pas s'imaginer que j'enveloppe, dans une même réprobation, toute sa famille infortunée. Je ne peux même m'empêcher de donner un souvenir ému à plusieurs des siens dont le plus respectable, son
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propre père, fut victime de la basse ambition de ce cœur dénaturé qui fit tant de mal à sa ville natale, en même temps qu'à la bonne cause ^.
Ce vieillard vénérable avait, dès le début, désapprouvé l'attitude de son fils, le maire sans-culottes.
Les amis de celui-ci, désireux de mettre à l'épreuve ce qu'ils appelaient son patriotisme, le sommèrent de faire arrêter l'auteur de ses jours, suppôt, assuraientils, de l'infâme réaction; c'était un sacrifice que son civisme devait consentir, sans hésiter, aux immortels principes de liberté et de fraternité.
Il hésita néanmoins; ce n'est point, en effet, sans appréhension que les plus criminels se jettent dans le gouffre sans fond d'où l'on ne peut plus rçmon-
^ Il n'est pas sans intérêt de rappeler que Diétrich faisait partie, à Paris, de la loge maçonnique des Philalètrs ou Amis Béunis.
Cette loge avait un comité secret cliargé spécialement par le Grand-Orient de France de la correspondance étrangère. Ses affaires s'étendant, ce comité se transporta avec ses archives, rue delà Sourdière, où, par surcroît, il s'adjoignit les Frères d'Avignon, élèves dt- Swedenborg, qui vinrent y faire leurs prestiges.
Avec Diétrich se trouvaient le Comte de Saint-Germain, Cagliostro, Condorcet, Raymond, Villermez, l'abbé d'Espagnac et bien d'autres, ayant pour chef Savalette de Lange, le garde du trésor royal.
Pour faire partie de cette loge, il fallait être initir' aux nouveauxgrades, dits philosophiques, ou être maitrc de iou< les autres, c'est-àdire avoir juré haine à tout christianisme, avec les chevaliers du Soleil, et haine aux couronnes et à la papauté, avec les chevalierskadosch.
Ajoutons que ce fut Diétrich, aidé de Cagliostro, qui acclimata r///(;miV!i.s/He allemand à Strasbourg et en Alsace.
Cette branche de la maçonnerie, d'oîi sortaient les PhHalèle>, fut introduite à Paris par Mirabeau, au retour d un voyage diplomatique (?) en Prusse, et son premier disciple et lieutenant fut Talleyrand, futur évêque d'Autun — (Pour plus amples renseignement-, consulter 1 ouvrage du P. Deschamps, -uv les Sociétés >-ccrètc.s cl la Société. )
• (Noie de.s Éditeurs.)
ter. Mais le besoin malsain de popularité remporta sur le cri de la conscience et sur toute autre considération. Diêtrich signa l'ordre criminel que lui imposaient ses amis du club, et, par nécessité de s'étourdir, ne se préoccupa plus des suites que comportait cette signature impie.
Or les suites furent effroyables. A cette époque, le pouvoir central ayant, pour ainsi dire, abdiqué toutes ses prérogatives entre les mains d'autorités électives sans responsabilités et même sans mandat fort régulier, l'administration des prisons était tombée, comme presque tout le reste, en la puissance de malfaiteurs dont le péché mignon fut la vénalité, et qui malversaient à qui mieux mieux sur les fonds alloués pour l'entretien de leurs pensionnaires. Que de fortunes édifiées alors par d'obscurs subalternes, rien qu'avec la majoration des vivres qu'ils étaient censés acheter pour la nourriture de ces infortunés, alors qu'ils les condamnaient souvent au jeûne absolu jusqu'à complète inanition !
Les geôliers de Strasbourg firent du zèle à rencontre de M. Diêtrich père. Ils plongèrent cet homme sans reproche, qui avait toujours vécu commodément, dans un cachot fétide, le privant de feu et des objets de première nécessité. Il y mourut au bout de quelques semaines, recouvert d'un misérable sarrau de toile et le corps rongé de poux.
Informé de ce lamentable dénouement le fils indigne ne témoigna, dit-on, aucune émotion, ou, s'il en éprouva, il eut le triste courage de dissimuler, tant
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la peur de ne point ressembler à Brutus dominait alors les âmes des ambitieux ^.
On sait d'ailleurs que Néron, après avoir débuté dans la carrière de la scélératesse par le meurtre de son frère et de sa mère, se livra sans remords aux plus détestables instincts, persuadé, avec raison, qu'à côté du fratricide et surtout du parricide, les plus horribles forfaits pourraient paraître péchés véniels.
Ils sont nombreux les coryphées de la Terreur qui furent possédés de la singuhère gloriole d'égaler, même de surpasser Néron. J'ignore si ce fut le cas du maire de Strasbourg et je ne crois pas qu'il fût doué de l'énergie — car il en faut — nécessaire pour parvenir au plus haut degré de l'infamie. Mais ce que je sais bien, c'est qu'à dater de la mort de son père, il conçut une haine atroce contre ses parents dont l'honnêteté lui était un vivant reproche, et qui ne se cachaient pas, du reste, pour lui marquer leur mépris. C'est son frère aîné surtout qu'il poursuivait avec le plus d'acharnement et auquel il tendait des embûches afin d'avoir un prétexte de l'envoyer à l'échafaud. Mais celui-ci, prévoyant le sort qu'on lui réservait, épargna un nouveau crime à Gain, en mettant prudemment la frontière entre lui et les satellites du tyranneau. La chose était facile à Strasbourg; on n'avait qu'à traverser le pont de Kehl en déjouant la surveillance toujours relâchée des gardes, ou, à défaut, qu'à détacher une barque de la rive gauche
* Voir p ppendice.
du fleuve pour gagner la rive droite à force de rames, en quelques minutes.
M. Diétrich aîné était, comme son père, un fort brave homme, tenu en grande estime auprès de ses concitoyens, quoiqu'il fût criblé de dettes, car il était possédé de la manie de faire des affaires et ne s'y entendait nullement.
Il destinait son fils unique à la Robe. Mais le fougueux tempérament du jeune homme l'entraînait vers la carrière des armes. Délaissant bientôt les études de droit, il entra dans le service du Roi. Comme il fallait de l'argent pour assurer les premiers pas dans ce chemin périlleux, la mère eut le courage de sacrifier ses diamants et ses bijoux pour faciliter son établissement. Faisant argent de tout, elle réunit la somme nécessaire à l'achat d'une sous-lieutenance dans le régiment de cavalerie Royal- Allemand.
Ainsi pourvu, le jeune Diétrich se plaisait à parader sur son cheval dans les rues et à l'extérieur de la ville, fringant et pimpant dans un bel uniforme tout neuf. Un jour qu'il se propesait, sous les faux remparts de Strasbourg, à l'admiration de ses concitoyennes, un chien de boucher boula entre les pattes de sa monture,, l'effrayant par ses aboiements. Soit inexpérience, soit affolement, le cavaher, au lieu d'indiquer au cheval un mouvement de recul, lui enfonça les éperons dans le ventre. La bête exaspérée franchit la barrière et se jeta dans l'eau bourbeuse qui remplissait les douves, désarçonnant l'officier qui se cramponna à un pilier émergé des eaux limoneuses.
De son côté le cheval se mit à nager vers la rive opposée, péniblement, car les eaux, épaisses de vase, venaient d'être grossies par un orage.
Des bateliers, attirés par ce drame rapide, accoururent au secours; mais, par suite d'une stupide aberration, ils s'occupèrent tout d'abord du cheval qui se serait bien sauvé tout seul. Ce n'est qu'après l'avoir ramené sur la berge qu'ils songèrent à l'homme. Trop tard, hélas ! Celui-ci, à bout de forces, ayant abandonné son frêle appui, avait disparu sous l'eau. On ne retrouva son corps que trois jours après, accroché aux grilles du pont où le remous l'avait entraîné. Il y a apparence qu'au moment de la chute il avait reçu un coup de pied de l'animal, car on constata sur son front une forte contusion, ce qui dut l'étourdir et le priver de l'énergie nécessaire dans un instant si critique.
Nous lui fîmes un superbe enterrement, car nous aimions tous ce brave adolescent dont les débuts promettaient un bon serviteur au roi et. à la patrie. Et si j'ai tenu à relater sa fin triste et prématurée, c'est pour démontrer qu'il est peu de familles dont quelques membres n'aient racheté par la vertu et d'éminentes qualités les turpitudes ou les défaillances de quelques autres. C'est une observation que j'ai eu occasion de faire à propos de la mort héroïque de mon ami Barras, et que je suis heureux de renouveler à propos de Diétrich.
Quant au maire, inutile de dire qu'il s'abstint de paraître aux obsèques de son neveu, heureux sans
doute d'une disparition qui le laissait chef de famille.
On sait quel fut son châtiment et comment sa femme, désireuse de vivre sans contrainte avec un libraire de Strasbourg, nommé Lavaud, qu'elle épousa par la suite, porta contre lui une accusation, d'ailleurs fausse, de modérantisme, crime indéfini et cruellement élastique, qu'on avait imaginé alors pour se débarrasser de quiconque vous gênait ou vous portait ombrage. Ainsi Caïn fit école contre lui-même; les coquins, quand les lois sommeillent, se font inconsciemment les instruments de la Justice éternelle.
Diétrich mourut avec courage; ce qui fut beaucoup, sous la Terreur, une affaire de mode. A la veille de monter sur l'échafaud, il écrivit à sa femme une lettre pleine de bons sentiments, quoique prétentieuse, et débordant de tendresse conjugale. Je ne voudrais point douter de sa sincérité en une circonstance si solennelle. Cependant il faut bien reconnaître que la sensiblerie et l'étalage des pensées grandiloquentes en face de la mort furent aussi une affaire de mode. C'est ainsi que le comte de Beauharnais adressa des adieux très touchants à sa femme Joséphine Tascher de la Pagerie, celle qui a depuis épousé Buonaparte, et personne n'ignore qu'il vivait séparé d'elle et qu'il était fixé sur sa conduite. Il n'est point jusqu'au sinistre guillotineur d'Arras et de Cambrai, le prêtre marié Lebon, qui n'ait écrit à sa moitié une lettre qui arracherait des larmes au lecteur, si l'on ne savait que sa plume fut trempée dans le sang,
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non le sien, mais celui des centaines d'innocents qu'il avait fîiit guillotiner.