‹ Nouvelles notes intimes d'un émigréChapitre 6 sur 34 · II. — LE COMTE DE X · texte numérisé non relu

II. — LE COMTE DE X

Pour faire pendant au parricide de Diétrich je veux flétrir ici le crime, moins odieux dans son exécution et ses conséquences, mais aussi exécrable dans son principe, commis par un des nôtres, certain gentilhomme périgourdin qui transgressa gravement, par avarice, le devoir filial, ce dont il a été châtié rudement et par deux fois.

Sa famille étant toujours représentée, je me contenterai de le désigner sous le nom de comte de X... Le fait que je vais raconter est d'ailleurs hors de doute; mon père me l'a narré bien des fois pendant nos tristes veillées d'Ofïenbourg, m'assurant qu'à la veille de la Révolution il faisait l'objet de toutes le» conversations dans nos provinces du centre et même à Paris. On en hra le récit avec d'autant plus d'émotion qu'il commence comme une histoire de revenants, et d'autant plus d'intérêt que le dénouement, où l'on voit le vice puni à l'instar de tous les romans honnêtes, est amené par un personnage porteur d'un nom illustré sous le règne du feu roi Louis XV.

Donc M. Bertin, fils de celui qui fut d'abord heutenant général de pohce, puis contrôleur général des finances où il succéda au célèbre Silhouette ^, quit-

^ M. Berlin se titrait comte de Bourdeiile, seigneur de Brantôme et premier baron du Périgord. Un autre Bertin avait épousé ma cou-

tant sa petite Intendance de Provence pour aller occuper celle plus importante d'Orléans, voulut passer par le Périgord, désireux d'y rendre visite à un ami intime.

Il n'était plus qu'à quatre lieues de distance de sa destination quand il fut surpris par la nuit. Le sauvage pays des truffes n'est pas sûr; peu de routes y sont tracées sur son sol rocailleux et accidenté, et l'hiver le vent mêle ses lamentations sinistres, à travers les bois de châtaigniers et de chênes nains, aux hurlements encore plus sinistres des loups. Bref, M. Bertin ne se soucia point de pousser plus avant, et, comme il passait au dessous d'un château appartenant à un jeune seigneur dont le père avait été lié avec le sien, il décida de lui demander, à l'improviste, une courte hospitalité.

Il fut admirablement reçu et bien traité. Après souper le maître de la maison le conduisit lui-même dans la plus belle chambre, celle qu'avait occupé son père et que, par respect pour sa mémoire, affirmait-il, on ne donnait jamais à personne. Mais que ne fait-on point pour un Intendant, fils d'ancien ministre?

sine Chapelle de Juiuilhac; son frère lut ésique de Vannes après mon grand-oncle et parrain de Jumilhac, depuis archevêque d'Arles; ."^a sœur était mariée au comte de Jumilhac, gouverneur de la Bastille, à qui M. de Launay succéda. Le fils de ce Jumilhac, connu sous le nom de baron de Jumilhac-Cubjac, avait épousé la sœur de M. de Launay et avait été nommé gouverneur de la Bastille en survivance de son beau-frère. Les Bertin et les Jumilhac s'étaient fixés à Bourdeille avant la Révolution.

[Note de Vauleur).

Fatigué du voyage, M. Berlin se coucha aussitôt, non toutefois sans avoir couvert le feu, comme il est d'usage quand on veut qu'il soit promptement rallumé au matin. Il n'avait pas eu le temps de s'assoupir qu'il entend ouvrir la porte du fond, insoupçonnée par lui, et qu'il voit s'avancer un grand fantôme pâle, porteur d'une longue barbe blanche et enveloppé dans un immense drap aux phs flottants.

A la réverbération des charbons ardents qui trouaient çà et là leur manteau de cendres, laissant fuser de petites flammèches, M. Berlin distingua l'apparition confusément; mais comme il ne pouvait douter de sa réalité, il retint son haleine et contint ses mâchoires prêtes à s'entrechoquer.

Le fantôme s'arrêta un instant au milieu de la chambre, étendit de longs bras qui le faisaient paraître plus effrayant encore ; puis avisant la cheminée, il s'assit tranquillement près du foyer en s' écriant tout joyeux :

— Ah ! je verrai donc enfin du feu !

M. Berlin enfonça la tête sous les couvertures, en recommandant son âme à Dieu.

Cependant la curiosité est parfois plus forte que la peur. Au bout de quelques minutes d'angoisses mortelles, il hasarda de sortir un œil de sa cachette et s'aperçut que le fantôme se chauffait bien paisiblement, s' étirant les membres de temps à autre, et poussant des soupirs de satisfaction. Ce fantôme débonnaire méritait d'être examiné de plus près. M. Bertin écarta donc un peu les rideaux du lit, tout douce-

ment, pas assez néanmoins que les anneaux rouilles les retenant à la tringle ne grinçassent légèrement.

— Y a-t-il quelqu'un ici? prononça la voix mal assurée du fantôme.

Pas de réponse. Un fantôme qui parle ! et qui interroge !... La peur s'empare de nouveau du voyageur et lui coupe net le pouvoir de répondre.

Alors la voix se fait plus ferme et presque impérative :

— Au nom de Dieu ! S'il y a un homme dans ce lit, qu'il réponde !

— Hélas ! oui, monsieur le revenant, il y en a un.

— Comment vous nommez-vous?

— Ber...er...tin.

— Seriez-vous le parent de l'ancien ministre? Nous nous aimions beaucoup.

— Je suis son fils.

Décidément, la glace était rompue. Et M. Bertin, qui ne manquait pas de courage, mais qui n'avait jamais eu l'occasion de l'exercer contre des fantômes, se persuada dès lors qu'il était possible et même facile de converser avec certains d'entre eux.

Il interroge à son tour et il apprend avec stupéfaction que son interlocuteur est le vrai comte de X..., qu'il n'est pas mort, comme on en a fait courir le bruit; que son fils aîné, estimant trop lent à venir le jour de la succession, a eu la barbarie de l'enfermer dans la haute tour du donjon, faisant pubher son décès et enterrer un cercueil vide. Et la séquestration durait depuis huit ans.

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Ce fils dénaturé l'y traitait fort mal et le complice qui lui apportait à manger n'oubliait jamais, en se retirant, de fermer la porte à double tour. C'était la première fois qu'il négligeait cette précaution. Le vieillard, s'en étant aperçu, en avait profité pour sortir et revoir son appartement qu'il s'étonnait, après huit ans, de retrouver exactement dans l'état où il l'avait laissé. Il avait eu l'intention de franchir le seuil du château et de s'en aller partout clamer son infortune et la scélératesse de son fils. Mais, voyant du feu, il n'avait pu résister à la tentation de se réchauffer, car, depuis son incarcération, il ne s'était approché d'aucun brasier. Il remerciait d'ailleurs le ciel de cette circonstance, puisqu'elle lui permettait de rencontrer un honnête homme qui, par sa position et au nom de l'amitié l'unissant à sa famille, se trouvait le mieux en mesure et en désir de lui obtenir justice.

On peut juger des sentiments multiples et divers qui envahirent l'âme de M. Bertin au cours de ce récit débité avec volubihté et un accent de sincérité qui défiait le doute.

Mais c'était un homme prudent, habitué, par état, à traiter les affaires épineuses avec circonspection. Après avoir consolé de son mieux le bon vieillard, il convint avec lui qu'il importait de ne rien précipiter; le fils dénaturé, qui avait reculé jusqu'à présent devant l'horreur du ' parricide, serait capable, en effet, de descendre à ce dernier degré de perversité pour éviter le châtiment, et aussi de se défaire de

son hôte d'une nuit pour supprimer un témoin dangereux.

Il fut donc convenu que le comte de X... regagnerait sa prison et que M. Bertin ne laisserait rien transpercer du secret terrible que la Providence, on peut le dire, lui avait révélé.

Le programme s'exécuta point par point. M. Bertin déjeûna gaiement au matin avec le jeune criminel et le quitta sans que rien ne trahît son émotion. Il écourta la visite qu'il rendit de là à son ami, restant chez celui-ci juste le temps commandé par la bienséance et, prenant place sur une rapide turgotine, fila à doubles guides vers Paris, brûlant sa nouvelle résidence d'Orléans, tant il avait hâte de faire son rapport à son père et de presser la délivrance de l'infortuné vieillard.

M. Bertin père, de son côté, conta le fait à son successeur à la lieutenance de poHce, et celui-ci prescrivit aussitôt les ordres nécessaires.

Le château du crime fut, à la grande surprise des gens du pays, entouré soudain par un cordon de cavalerie. Le vieux gentilhomme fut déUvré, le coupable arrêté et livré aux magistrats qui le condamnèrent à la prison perpétuelle.

Ici devrait s'arrêter l'histoire. Mais la Révolution vient de lui fournir un épilogue.

Le vieux comte de X..., homme très bienfaisant et point vindicatif, usait de sa liberté et de sa fortune recouvrées pour répandre le bien autour de lui, comme il avait fait autrefois. Il fut donc arrêté

comme suspect et enfermé dans le château d'Hautefort où ont langui, deux années durant, mes cousins de Bourdineau ^.

Cette mesure appelait un corollaire; le fils dénaturé fut élargi et remis en possession des biens qu'il avait précédemment usurpés. Mais fidèle, lui aussi, à ses antécédents, il en usa pour pressurer ses métayers. Ceux-ci, moins endurants qu'auparavant, le tuèrent sans que personne ait songé à les punir de ce meurtre.

Par le fait de la mort du misérable, château et domaines redevinrent encore, du moins légalement et nominalement, la propriété du vieux comte de X... On pressait la formalité de sa guillotinade pour se donner le prétexte d'opérer la confiscation de ses biens, quand survint le 9 thermidor. Le proscrit fut relâché; mais faible, épuisé par tant d'aventures et de privations, il ne tarda pas à mourir entre les bras de son second fils qui, n'ayant pas émigré, avait été incarcéré lui aussi, et qui, redevenu libre, occupe le gros héritage sur lequel il n'avait jamais compté, au lieu de vivre grêlé comme cadet.

* Voici, d'après le registre des suspects de la commune de Germain- Ferrugineux (ci-devant Sainl- Germai n-des- Prés), les motifs de l'arrestation de M. de Bourdineau :

« Bourdineau, reclus, ex-noble. On ne l'a jamais cru patriote, .< attendu qu'il avait un fils mineur émigré. On ne l'a jamais cru " dans les bons principes, n'ayant jamais donné à la commune des

preuves de civisme. Cependant il venait dans les commencements ' aux assemblées et a prêté serment de tidélit^ à la République et à

rÉgalité.

{Noie des Édiieurf.)

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