L'HOSPITALITÉ ALLEMANDE
Sommaire. — M. de Coux en quête d'un dîner. — Chaleureux accueil d'un baron allemand. — Le dîner simulé. — Vengeance de M. de Coux. — Dieu ! comme ces gens-là ont l'air étranger ! — ]M™e Dubois suspecte. — Elle se sauve dans une étable. — Son hôte risque sa vie pour elle. — Mme de Guelb suspecte. — Elle est sauvée par des seigneurs allemands et se réfugie à Berlin. — Frédéric-Guillaume espère devenir roi de France. — Mlle de Klinglin. — La surprise de Kehl.
Les allemands, comme tous les peuples de civilisation encore un peu primitive, pratiquent facilement les vertus naturelles et, en particulier, celle de l'hospitalité. Il est fâcheux cependant que la lourdeur de leur esprit, influant sur leurs meilleurs sentiments, gâte souvent les actions généreuses dont ils se montrent assez volontiers prodigues.
Cette réflexion m'est inspirée par la mésaventure survenue à l'un de mes compatriotes, M. de Coux, fort aimable officier que j'avais connu en Limousin et qui, pour lors, était tous les jours en quête d'un dîner à travers le landgraviat de Bade, à l'imitation d'une infinité de nos camarades.
Sur la foi de renseignements qu'on se transmettait de l'un à l'autre, il avait dirigé ses pas vers le château
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d'un baron, veuf sans enfants, connu pour accueillir avec bienveillance les émigrés de passage et les hébeiger copieusement; mais exigeant d'eux qu'ils payassent en conversations spirituelles les somptuosités de sa table.
De l'esprit ! De Coux en était riche. Il le savait et, sans trop de fatuité, pouvait se promettre un repas de Sardanapale, pour peu que la profusion de son hôte fût en proportion de la dépense de cet esprit, son unique monnaie.
Je dois dire que le baron avait, lui aussi, des prétentions à Tatticisme et qu'il n'était point fâché ijuand un invité de rencontre reconnaissait son mérite sur ce point, en riant à gorge déployée des plaisanteries qu'il décochait après et pendant boire. Contribution admirative à laquelle les amphytrions ont, de tous temps, obligé leurs convives, et dont les parasites se sont toujours acquittés d'instinct, avec plus ou moins d'empressement et d'habileté- Quand on l'est devenu, non par goût et métier, mais ])ar nécessité de subsister, on se plie" sans peine à cette obligation, et il est probable que nombre d'émigrés avaient su déjà, sans trop s'avihr, flatter la vanité du baron par le bon endroit. Mais il est des bornes à tout.
Il faut ajouter que le baron avait beaucoup de lectures, généralement mal digérées, et qu'il faisait alors ses déhces des ouvrages traitant du merveilleux. Présentement les « Mille el une nuits » étaient son livre de chevet. Ruminant sur un de ces contes absurdes
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qui caressent l'imagination enfantine des Orientaux et dont ont raffolé nos belles dames de Versailles, il résolut de l'expérimenter aux dépens de quelque gentilhomme français affamé; et la malchance voulut que cette expérience, de fort mauvais goût, comme on verra, tombât sur ce pauvre de Coux.
Celui-ci arrive; il est reçu non plus à titre de proscrit sollicitant le vivre et le couvert, mais comme un grand personnage dont la visite inespérée procure à son hôte un honneur dont on sent tout le prix.
— Tiens ! pensa de Coux, aussi étonné que ravi des égards dont il est l'objet; c'est encore mieux qu'on ne m'avait fait supposer. Pour peu que cela dure, j'ai bien envie d'abuser et de rester huit jours là où je ne comptais passer que vingt-quatre heures.
Du salon, où le baron le comble de politesses, il assiste aux apprêts du dîner qui lui semble si magnifique qu'il se permet de s'excuser des dérangements qu'on prend pour lui, protestant qu'on le traite vraiment au-dessus de son mérite.
— Vous verrez tout à l'heure, réplique le baron. On ne saurait trop faire pour un martyr de sa foi et de son roi. Votre présence est une bénédiction pour ma demeure.
De Coux s'incline avec modestie et reconnaissance, songeant à part lui :
— J'ai bien fait d'économiser mon déjeuner de ce matin. Je pourrai ainsi prouver à cet allemand que son pays n'a pas le monopole des goinfres.
Enfin on prend place à table, et les deux convives
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s'asseoient l'un vis-à-vis de l'autre. De nombreux laquais en livrée apportent le premier service et annoncent à haute voix chaque mets, en découvrant les surtouts d'argent qui recouvrent une splendide vaisselle. Les plats sont variés, mais absolument vides. Le maître de la maison n'en témoigne nul étonnement. Gravement il fait le simulacre de servir son hôte, se sert lui-même, vante la déUcatesse des assaisonnements.
L'émigré croit comprendre et, entrant dans la pensée du baron, renchérit sur la louange, déclarant que c'est bien à tort qu'on fait tant de cas de la cuisine française, assurant que les maîtres-queux de nos plus grands seigneurs ne sont que marmitons auprès du maître d'hôtel de M. le baron. Puis, afin de mieux jouer son rôle, il mâche à vide des viandes imaginaires et boit avec componction des vins absents.
Le baron en délire de contentement.
Le second service est identique au premier. De Goux, les entrailles tirées par le jeûne et une longue course, commence à trouver la farce un peu longue, Gependant, pour ne point s'exposer à perdre définitivement le bénéfice de la patience, il se résigne à attendre gaiement la terminaison de cette plaisanterie, persuadé que le troisième service compensera largement les lacunes des deux premiers.
Hélas ! même répétition, aggravée cette fois par les sottes railleries du maître de la maison qui presse le français d'avouer que les allemands s'entendent mieux que personne en mystifications de haut goût.
De Coux acquiesce, obser\'ant toutefois qu'en toutes choses il faut considérer la fin, parole énigmatique dont l'épais cerveau de son interlocuteur ne cherche pas à pénétrer le sens.
Puis s'animant et feignant de se sentir l'estomac chargé par cette extraordinaire abondance de nourriture, il conclut en assurant que la digestion est singulièrement facilitée par force rasades de vins de luxe, que c'est du reste l'usage en France, dans les dîners entre hommes, d'achever ainsi tous les bons repas.
— J'y ai songé, répond le baron, enchanté de montrer qu'il est au courant des derniers raffinements et qu'il possède à fond son code des grandes manières.
Et aussitôt flacons de cristaux avec étiquettes de vins de France et bouteilles effilées de vins du Rhin d'apparaître sur la table.
— Mais pensez-vous, mon cher hôte, interroge de Coux, qu'il soit bien convenable que les laquais assistent à notre petite débauche, et ne serait-il point séant qu'ils s'écartassent durant une heure?
— Bien dit !... Vous autres, hors d'ici I
— Et qu'ils n'intervinssent pas, quoi qu'il arrive?
— Non, quoi qu'il arrive ! Vous entendez bien. Gardez-vous de rentrer, quoi qu'il arrive !
Nos deux dîneurs penchent les bouteilles pleines de vent et remplissent fictivement des verres qui continuent à sonner creux.
Ensuite ils se portent l'un à l'autre des santés. De Coux reprend ses avantages et entremêle ses
compliments de lardons qui piquent l'allemand au vif, sans lui laisser la possibilité de riposter. A la quatrième ou cinquième dégustation il gesticule d'une façon désordonnée; après la sixième il flageole sur ses jambes; après la huitième il titube; après la dixième il se lève en dansant et, avisant une canne laissée dans un coin, il administre au baron une formidable raclée.
L'autre, qui avait ri jusque-là à se tordre les côtes, se met à hurler, appelant ses gens au secours. Mais son ordre avait été formel; aucun ne bouge. Enfm il supplie l'émigré de cesser le jeu, s' avouant vaincu, jurant qu'incontinent il va le dédommager amplement de sa longue diète.
De Coux, estimant la leçon suffisante, se rassied ; mais poussant jusqu'au bout la comédie dont il n'est pas l'auteur et où il fut acteur malgré lui, il s'excuse de son emportement, ajoutant le plus sérieusement du monde qu'il remercie son hôte de ses largesses, l'engageant néanmoins à se montrer à l'avenir plus économe envers lui de ses vins généreux, « parce que, termine-t-il sententieusement, j'aime mieux vous prévenir d'avance que j'ai l'ivresse mauvaise. »
J'ai déjà constaté que les allemands ne sont guère rancuniers.
— Tope-là ! s'exclame le baron, après avoir rajusté sa perruque. Bien parlé et bien joué ! Je vous invite à passer une semaine chez moi et je vous offre mon amitié pour toujours,
La première de ces invitations se conformait au
programme secret de cet excellent de Coux; il l'accepta donc avec empressement. Il n'eut pas de peine à souscrire à la seconde, parce que son hôte se montra dès lors non seulement généreux, mais affable au possible.
C'est de mon camarade lui-même que je tiens toute cette histoire. Il me l'a contée à l'armée de Condé où, convenablement restauré par une semaine de bonne chère, il arriva bientôt et fut inscrit aux « Chasseurs nobles ».
Et, tel que je le connais, je ne crois pas qu'il ait inventé ni même exa2:éré ^.
* J'ai revu M. de Coux en Limousin où il s'était retiré après l'amnistie et où il convola avec M"e Descubes de la Vernouille, dont la sœur avait épousé mon parent Pradel de Lavaux. Ces deux jeunes femmes jouissaient d'une grande réputation de beauté. La sœur de M. de Coux s'était mariée avec mon cousin, le marquis de Maulmont; son frère aîné avec une Irlandaise, M"® Materson.
Celui-ci émigra aussi et se réfugia à Londres dans la famille de sa femme. Il y retrouva plusieurs de ses compatriotes, entre autres M. Durand de la Faucherie, mon parent par sa mère, née de Meyvières. La sœur de ce la Faucherie avait épousé M. Delort du Puymalie qui fut député aux Cinq-Cents et s'occupa assez activement de la radiation de mes parents.
Les limousins habitant Londres ne se comptaient pas à cette époque. Je veux signaler le marquis de Lubersac, chef de la famille de ma mère, lieutenant-général et Commandeur de Saint-Louis, et son cousin, l'abbé de Lubersac-Livron, connu pour un ouvrage fort estimé qu'il a composé sur les monuments de Paris, avec gravures à l'appui. Le marquis, rentré en France, est mort à Paris en 1820; l'abbé de Livron, moins heureux, a succombé à Londres en 1804. Tous deux ont mené en exil une existence fort malheureuse.
Le père et la mère de la nichée des de Coux n'émigrèrent point et passèrent le temps de la Terreur en prison, d'où ils furent tirés après le 9 thermidor.
Les de Coux, titrés marquis, habitaient le château de La Vergne, dans la paroisse de Bénayes, sur laquelle s'élèvent également les châteaux de Forsac et du Puymalie. {Noie de l'auteur).
Il serait injuste de juger tous les allemands d'après celui-là. D'autres savent donner à leur hospitalité un tour, sinon délicat, du moins courageux et parfois presque héroïque. En toutes choses, je ne saurais trop le répéter, leurs défauts proviennent surtout du vice de leur éducation; d'où des fautes de tact qui les font paraître à nos yeux comme des hurons ou des samoyèdes; et l'exclamation naïve d'une dame émigrée s'explique à merveille : « Dieu ! comme ces gens-là ont l'air étranger ! »
Quoique ayant eu personnellement souvent à me plaindre de leur brutalité native, je serais quand même un ingrat si je ne témoignais ma sensibilité au souvenir des politesses, quelquefois fatigantes, mais toujours respectueuses et désintéressées, dont ils ont comblé à Ofïenbourg mon père, ma mère et ma sœur, qu'ils savaient malheureux.
En vue de réparer le tort que l'aventure de M. de Coux peut leur causer dans l'esprit de quelques personnes insuffisamment averties, .je veux conter le dévouement dont ils usèrent envers les femmes de deux de nos généraux, M^^^ Dubois et de Guelb, les sauvant, au péril de leur vie, d'une mort presque certaine.
C'était en 1796, au moment de l'invasion du général Moreau. Quoique les soldats français ne montrassent plus alors, contre les émigrés, cette aveugle cruauté qui les avait transformés, deux ans auparavant, en bêtes féroces, il était prudent néanmoins de ne point s'exposer aux coups de quelques fana-
tiques, car si les officiers carmagnols n'ordonnaient pas le meurtre des nôtres ils ne le punissaient pas non plus. Pour mon compte, je m'étais empressé d'emmener mes parents à Villingen et, de là, à Fribourg-en-Brisgau ^.
Le mari de ^[^^ Dubois ne figurait pas à l'armée de Condé, mais il servait, à Offenbourg, de correspondant aux Princes. Comme il était absent, ce jour-là, de la ville, n'escomptant l'arrivée des républicains que quarante-huit heures plus tard, sa femme attendait sans inquiétudes qu'il vînt la prendre en voiture. Mais voilà qu'un parti de hussards envahit soudain les faubourgs, semant l'efîroi dans la population.
^fme Dubois, prenant peur, se sauva seule par l'autre côté de la ville, les pieds dans de petits souliers de soie. Il pleuvait et le sol détrempé rend sa course si pénible qu'elle s'arrête à mi-route de Gengenbach. Elle aurait trouvé certainement dans cette localité un secours qui lui eût permis de voyager commodément. Mais elle s'afïole et, sans calculer, rebrousse chemin, faisant ainsi, en sens inverse, autant de trajet qu'en poussant jusqu'à sa destination.
Heureusement la nuit était tombée quand elle arriva à Oiïenbourg. Avec sa parfaite connaissance des
* Ce ne fut alors qu'une alerte et, à la fin d'octobre, je pus ramener les miens à Offenbourg. Mais le mois suivant, exactement le 28 novembre 1796, ils durent quitter encore cette ville tutélaire et se réfugier à Constance en Suisse, où ils arrivèrent le 6 décembre. Cette brute d'Augereau avait chassé tous les émigrés sans distinction des villes bordant le Rhin sur la frontière allemande.
, [yole de Vauleur).
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lieux elle n'eut pas grand peine à retrouver, sans encombre, son logis, modeste pavillon rattaché à une maison dont le propriétaire occupait la partie centrale.
Ce brave homme la prévint aussitôt qu'elle était recherchée comme suspecte, pour des raisons que j'exposerai tout à l'heure. Il ajouta qu'il ne pourrait la faire passer pour une personne de sa famille, parce qu'il avait déjà subi une perquisition et qu'on l'avait contraint de déclarer tous ceux qui s'abritaient sous son toit, en spécifiant l'âge et le sexe de chacun. Du reste, un chef de la pohce française, attaché alors à toutes les armées, possédait son signalement à elle, et ce signalement était parfaitement exact.
Que faire? La situation devenait abominablement critique. Rester, c'était compromettre singoihèrement son hôte, car ceux qui cachaient les suspects étaient traités comme suspects; s'en aller, c'était se perdre sûrement soi-même, car s'il était relativement facile d'entrer dans Ofîenbourg il était à peu près impossible d'en sortir, sans un laisser-passer parfaitement en règle.
C'est alors que se déployèrent le dévouement et l'ingéniosité de l'allemand. En prévision de l'invasion française, autant pour ne point livrer à la déprédation des troupes ennemies le bétail qu'il entretenait à la campagne que pour se réserver des vivres sur pied en cas de disette, il avait retiré ses porcs et les avait logés dans un appentis qui lui servait ordinairement de cabinet de débarras. Cet appentis com-
muniquait à son logis par un assez long corridor que terminait de chaque côté une porte basse dérobée. C'est dans l'appartement des compagnons de saint Antoine qu'il improvisa rapidement une étroite logette où se blottit la femme de l'ancien général de Louis XVI, naguère habituée de Versailles.
Il était temps. A peine avait-elle pris possession de son originale demeure qu'une nouvelle patrouille recommençait les perquisitions, comptant un à un les habitants de la maison, ceux à deux pieds et ceux à quatre pattes. Le compte y était. Quant à la logette, elle était si bien dissimulée qu'elle échappa aux regards soupçonneux.
Le lendemain même cérémonie et ainsi de suite presque tous les jours, pendant six semaines.
La cachette ne fut utihsée d'ailleurs qu'en cas d'alerte. Le reste du temps M^^ Dubois le passait au sein de la famille allemande où chacun était stylé en vue de sa sauvegarde, même les domestiques qui étaient sûrs. Constamment quelqu'un épiait derrière les volets d'une fenêtre le passage des patrouilles, et chaque fois que Tune d'elles faisait mine de préparer quelque visite indiscrète, vite la générale disparaissait et regagnait son malpropre réduit.
Après quarante-cinq jours de ce manège angoissant, le maître de la maison parvint enfin à dépister la vigilance des envahisseurs et fit conduire la malheureuse dans une locahté moins infestée de sansculottes, où elle retrouva son mari, « l'homme au cheval blanc «.
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Ce qualificatif commande une explication, et je la «ionne d'autant plus volontiers que j'aime à présenter les personnages qui me tombent sous la plume, au complet, c'est-à-dire sans rien négliger de ce qui peut les rendre intéressants.
Le général Dubois s'était fait une sorte de réputation à Versailles et à Paris par la possession d'un cheval qui fut un spécimen merveilleux de l'espèce chevaline. Les meilleurs peintres faisaient des bassesses auprès de son propriétaire pour obtenir la permission de le portraicturer, tant ses formes étaient parfaites et sa robe blanche impeccable. En outre, cet animal offrait la particularité de n'aller jamais qu'au pas, mais d'un pas tellement allongé qu'il dépassait les meilleurs trotteurs. De plus il marchait sans cesse, pouvant tenir la campagne quinze jours, sans un seul de repos, différant en ceci de ses congénères qu'on est obligé de débrider un jour sur trois.
C'est sur son dos infatigable que le général Dubois était parti pour l'exil, et il l'avait conduit de Paris à Ofîenbourg en soixante heures, quoiqu'il fût âgé alors de vingt-cinq ans.
La réputation du cheval avait accompagné, même précédé, en Allemagne celle du maître. Le prince de Furstemberg en offrit cinquante louis. Le général, pressé d'argent, le céda à ce prix et on prétend que le prince fit une bonne affaire.
Mais il est temps de passer au cas de M™^ de Guelb.
L'odyssée de celle-ci ne fut pas moins poignante que les vicissitudes de ^l^^ Dubois, mais le dénouement en fut heureux pour elle et pour ses enfants.
Restée à Offenbourg après la mort tragique de son mari tué au combat de Bernstein, n'ayant plus auprès d'elle que son jeune fils et la dernière de ses filles, les quatre autres étant mortes coup sur coup comme je l'ai narré ailleurs, M™^ de Guelb avait tout à redouter, elle aussi, de la haine des répubhcains.
Elle prévint leurs fureurs en se sauvant la veille de leur entrée dans la ville et reçut asile dans un château du voisinage dont le seigneur, aussi courageux que le bourgeois propriétaire de M'"*^ Dubois, la conduisit sur la route de Berlin chez un de ses amis, celui-ci chez un autre, et ainsi de suite jusqu'à la capitale de la Prusse. On la présenta à Frédéric- Guillaume qui, touché de ses infortunes, lui accorda sur sa cassette une pension suffisante pour lui permettre de vivre honorablement, admit son fils comme cadet dans un de ses régiments et pourvut à l'éducation de sa fille.
Je me suis déjà complu à signaler et à louer la générosité de ce monarque envers plusieurs émigrés, et j'ai attribué l'honneur de ces largesses à la bonté naturelle de son cœur. Je ne m'en dédis point, car Frédéric-Guillaume a donné d'autres témoignages de noblesse et de magnanimité. Cependant, je ne serais point impartial si je ne notais qu'on l'accusait d'obéir aussi à certains motifs d'ambition; de chercher, par
exemple, à se ménager d'avance des amis parmi les français persécutés.
Depuis cette campagne de 1792, qui paraît encore inexplicable à l'histoire, le roi de Prusse a nourri l'espérance, plus étrange encore, de coiiïer la couronne des lis. Les conspirateurs français auraient eu l'art de le séduire par ce mirage, au cours des équivoques négociations qui ont précédé la pseudo-bataille de Valmy. Les Jacobins avaient dépêché leurs plus perfides agents pour lui faire des ouvertures dans ce sens, et ceux-ci, ayant même offert des gages spécieux de leur prétendue sincérité, il aurait eu la naïveté d'ajouter foi à leurs fallacieuses promesses et d'agir en conséquence. On cite parmi ces traîtres qualifiés, traîtres envers leur patrie et traîtres envers leur parole, l'ex-oratorien Billaud-Varenne, devenu bientôt un de nos plus exécrables terroristes.
Tels sont les bruits qui circulaient dans les rangs, des émigrés où l'on a toujours vécu dans l'obscur et quelquefois dans l'absurde. Je les mentionne, désireux de ne rien oubher, et parce que mes notes aideront peut-être un jour à expliquer ce que je viens de considérer comme inexplicable. Ce qui leur donne un certain crédit, c'est que la Convention, qui n'a jamais cessé d'envoyer des subsides aux insurgés de la Pologne russe ou de la Pologne autrichienne, les encourageant, par tous les moyens possibles, dans leurs révoltes d'ailleurs légitimes, la Convention^ dis-je, s'est constamment montrée indifférente au sort
des polonais placés sous le joug prussien, pourtant plus dur que les deux autres.
Je dois maintenant faire connaître ce qui avait ■exaspéré la malignité des sans-culottes de 1796 contre Mmes Dubois et de Guelb.
M^i^ de Klinglin, alsacienne fixée à Kehl et fille d'un maréchal de camp qui commandait autrefois à Strasbourg, était chargée, pour la région, de la correspondance secrète de nos Princes. Elle perdit la tête au moment de l'irruption foudroyante de l'armée de Moreau et s'enfuit, laissant chez elle de nombreux papiers compromettant beaucoup d'émigrés des deux sexes. Les envahisseurs firent main basse sur tous ces documents et ceux-ci contenaient assez de révélations pour envoyer à l'échafaud ]V|mes Dubois et de Guelb. De là l'affolement épouvanté de celles-ci et les péripéties par où elles passèrent avant de sauver leurs têtes menacées.