LES PETITS METIERS
Sommaire. — Les arts manuels mis à la mode par J.-J. Rousseau. — Beaucoup de gentilshommes savent travailler de leurs mains. — Le Marquis de B. cordonnier à Magdebourg. — M. de Champcenetz assaisonneur de salades à Londres. — La femme déguisée en homme; la marchande de modes à Hambourg. — Les artistes.
— M™e Vigée-Lebrun; Le peintre de l'armée de Condé; M. de Marin, violoniste. — Je refuse de donner des concerts. — Les Condéens braconniers. — Les destructeurs de bêtes nuisibles. — Le marchand de haricots.
— Ils sont moins chers à Périgueux qu'à Paris. — Le marchand de vins d'occasion. — Color, Odor, Sapor. — Chute de cheval. — Le major, chef d'escouade. — Le irimpi. — La fête du gâteau à Hildesheim. — Le porteballe. — Le dîner à l'Évêché. — Les petits pois trop mûrs. — Les Limousins se retrouvent et se reconnaissent. — La belle vivandière.
1816. — J'ai parlé ailleurs des métiers exercés par des émigrés obligés de s'ingénier pour vivre sans •mendier, encore que quelques-uns s'y soient abaissés, pressés par la faim qui abolit tout respect humain.
Mais je passe sur ces tristesses.
Beaucoup d'entre nous avions été initiés aux arts manuels dans notre enfance. J.-J. Rousseau avait mis à la mode ce système d'éducation. Au programme habituel des études s'ajoutait l'apprentissage chez un
forgeron, un menuisier, un cordonnier, un bijoutier, etc. Les fils des plus grands seigneurs n'ont pas été dispensés de ce supplément d'instruction pratique. Louis XVI aurait passé avec succès ses examens de serrurier et le fils du Duc de Brunswick — car les Allemands furent toujours nos imitateurs — était, dit-on, un excellent tourneur.
Nombreux donc étaient mes camarades sachant façonner le bois, la pierre, le cuir, les métaux; moimême je menuisais et charpentais passablement, et je confectionnais de l'appétissante cuisine. En sorte que dans l'armée de Condé il a toujours été facile d'exécuter les travaux dont on avait besoin, sans qu'il fût nécessaire de recourir aux ouvriers civils, ce qui aurait coûté fort cher, ou de constituer des compagnies spéciales d'ouvriers militaires, ce qui aurait distrait trop de monde des rangs de combat. Chaque fraction du corps se suffisait à elle-même. Dans la cavalerie, le baron de X. n'avait pas son pareil comme sellier ou bourrelier, et le comte de Z. ferrait les chevaux aussi vite et aussi solidement que saint Éloi en personne.
Cette aptitude à se servir de leurs dix doigts comme gagne-pain est, je crois bien, le seul revenant-bon retiré par les gentilshommes français de l'hospitalité imprudente qu'ils ont accordée au genevois corrompu et de la vogue inconcevable qu'ils ont imprimée à ses livres corrupteurs, à V Emile principalement.
D'Andlau, qui était fort savant, soutenait un jour devant moi que J.-J. Rousseau fut un juif, déguisé
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tantôt en protestant et tantôt en catholique. Il prouvait son opinion précisément par la manie du célèbre écrivain de chercher à imposer à nos enfants cette éducation à la juive; il me montrait dans la Bible ou dans l'historien Josèphe — je ne sais plus au juste lequel des deux — un passage où il est recommandé aux pédagogues d'enseigner aux petits rejetons d'Abraham une profession manuelle, concurremment avec les belles lettres et la philosophie. D'Andlau ajoutait que le style de Rousseau se ressent visiblement de l'enflure qui nous offusque un peu dans les Livres saints, lesquels, sans doute, ne présentent pas le même défaut dans le texte hébraïque ; car iradullore Iradiiore, comme disent les Italiens. Mon ami terminait son exposé, moins paradoxal qu'on ne pourrait le supposer, en assurant que les doctrines de J,-J. Rousseau ne sont que les rêveries du Talmud, débarrassées de leurs monstruosités orientales et rendues accessibles aux peuples chrétiens. Sur ce point, je partageais son avis, sans pourtant être capable d'en déduire les raisons qu'il puisait dans le vaste arsenal de son érudition.
L'habileté des émigrés à vaquer ainsi à des travaux généralement réservés aux petites gens, leur a rendu de grands services. Quelques-uns y ont fait fortune. L'agrément de leurs manières et leur politesse, dont ils ne se départaient jamais, même dans les plus hum-
bles échopes, contribuait d'ailleurs à leur attirer une bonne clientèle et à la maintenir.
Je ne veux point répéter combien nous a servi a Offenbourg mon talent de maître-queux et de confectionneur de brioches. Je ne dirai rien non plus de l'ingéniosité de certains de nos compagnons d'infortune, inaptes aux labeurs les plus communs, mais dont l'imagination suppléait à l'impéritie. C'est ainsi que l'un d'eux accepta, au théâtre d'Altona, de s'enterrer dans la peau d'un ours et d'y jouer le rôle de cet animal; il le joua avec tant de grâce et d'esprit qu'il y fut couvert d'applaudissements. On allait voir la pièce pour voir l'ours savant, et l'émigré fit doubler ses cachets de représentation.
Je veux citer des exemples plus notables : — Le marquis de B., ex-commensal de la Cour de Versailles, s'établit cordonnier à ^Nlagdebourg. D'abord il s'en tint, à prix modique, au ressemelage des vieilles bottes. Quelques souliers qu'il eut l'occasion de fabriquer tout neufs attirèrent ensuite l'attention; il ne fit plus que du neuf. Mais les hommes seuls se fiaient à son mérite et semblaient même lui accorder leur pratique par pure obligeance. Une dame de la ville se risqua néanmoins à lui commander une paire d'escarpins pour soirée. Jamais elle ne fut mieux chaussée. Jamais chaussures de danse n'obtinrent pareil succès dans le bal où elle les exhiba. Dès lors là réputation du marquis de B. fut établie. C'est à qui, parmi les jolies personnes de l'aristocratie et de la bourgeoisie, lui confierait des pieds à faire valoir
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quand ils étaient bien faits et petits, à dissimuler quand ils se trouvaient, par hasard, contournés ou grands.
Le marquis profita largement de l'aubaine, augmentant ses prix à proportion de l'engouement dont il était l'objet, sans tomber toutefois dans l'exagération ridicule du perruquier Léonard qui, vers la fin du règne de Louis XVI, en était arrivé à tarifer 50 louis une coiffure pressée; mais enfin le marquis se faisait payer à sa valeur.
Quand il se détermina à rentrer en France, en 1802, il occupait vingt ouvriers. Il vendit très cher sa boutique et son achalandage. Ayant réalisé de grosses économies, il racheta tous ses domaines et châteaux à bas prix; car, à cette époque, nombre d'acquéreurs s'empressaient de se débarrasser des biens mal acquis, en vue de s'épargner des représailles ^ ou afin de se déhvrer d'un remords.
Au moment où j'écris cette page, 1816, on m'assure que le Marquis de B. s'est réinstallé à la cour, toujours fringant et volontiers hautain. Il a effacé gaillardement un quart de siècle de sa vie; ce fut un long sommeil, coupé de rêves fort désagréables, et voilà tout. Il ne veut se souvenir de rien, mais les années ne l'ont pas oublié.
— M. de Champcenetz, frère du journaUste qu'ils
' C'est ainsi que le citoyen Duverne, du Veuillin, rerdit ses biens à la famille de son voisin, le guillotiné Saint-Cy, mais contre remboursement de ses frais d'acquisition abusive et en retenant tout le cheptel. (Marion : La venle des birns nafionaur dans le Dépariemen'. du Cher). \oir appendice.
ont guillotiné, se piquait, comme moi-même, d'être expert cuisinier. C'était un gentilhomme de très bon ton. Exilé à Londres, il y fut recherché dans la haute société, grâce surtout à la renommée de son frère, l'un des plus intrépides défenseurs du Roi et de la Monarchie.
C'était alors l'usage, conservé encore en province, d'assaisonner et de retourner la salade à table. Le maître ou la maîtresse de la maison s'acquittaient généralement de cet office, mais il arrivait qu'ils priassent un invité ou une invitée de les suppléer. C'était même une sorte de galanterie de s'adresser soit à un jeune homme réputé pour son adresse, soit à une johe femme connue pour la petitesse do ses mains et la rondeur de ses bras; on n'avait ni cuillers ni fourchettes de bois ou d'ivoire comme maintenant; l'opération s'effectuait avec les doigts et l'opérateur ou l'opératrice retroussaient leurs manches jusqu'au dessus des coudes. Un valet tendait ensuite un bassin rempli d'eau parfumée, ce qui prolongeait un peu l'exhibition des peaux blanches.
L'honneur de procéder à la déhcate manipulation échut certain soir au marquis de Champcenetz. Soit politesse, soit expression de la vérité, le maître et la maîtresse de la maison déclarèrent n'avoir jamais mangé salade mieux conditionnée. Tous les convives renchérirent sur la louange. La comtesse de Sahsbury, présente au dîner, puisa dans cet incident une occasion nouvelle d'exercer son inépuisable bienfaisance.
On sait que cette grande dame anglaise a fait
preuve envers tous les émigrés, envers les prêtres principalement, d'un dévouement extraordinaire. Elle a procuré du travail à 8.000 de ceux-ci dans une de ses grandes filatures de coton.
Le lendemain, elle fit demander discrètement à M. de Champcenetz s'il consentirait, moyennant rétribution, à accommoder les salades dans les grands dîners, qu'il fût invité ou non à table. Le pauvre diable en était aux environs de son dernier écu; je crois même qu'il vivait uniquement des invitations qu'il cueillait de droite et de gauche, y mangeant comme quatre pour compenser les lacunes antécédentes et subséquentes. Il répondit donc qu'ayant foulé aux pieds tout amour-propre, il accepterait n'importe quelle occupation qui l'aiderait à vivre.
Dès lors les engagements de pleuvoir de toutes parts, trois, quatre par soirée. Notre saladeur n'y pouvait suffire, en sorte qu'il prit le parti de décliner toute invitation honorifique. Les restaurants s'en mêlèrent et il se trouva dans la nécessité de former des élèves, se faisant payer en conséquence.
A cet exercice, répété chaque jour dix ans de suite, il a gagné une fortune supérieure à celle qu'on lui a volée en France.
Il s'est fixé à Paris où il ne tiendrait qu'à lui de mener grand train; mais la mort de son frère et les autres épouvantements de la Terreur hantent toujours sa cervelle. De plus les privations qu'il a endurées aux premiers jours de son exil l'ont rendu avare. Malgré ses cinquante mille écus de rente et plus il
vit fort retiré dans les parages de Saint-Roch, dissimulant son avoir et geignant sur sa prétendue pauvreté. Ce sera tant mieux pour ses collatéraux, car il n'a pas d'héritiers directs, quoique marié.
— Je veux terminer cette kyrielle d'anecdotes en disant quelques mots d'une Française qui s'était établie, sous un faux nom, marchande de modes à Hambourg.
Appartenant à une bonne maison de Basse-Normandie, elle avait fait la guerre des chouans, habillée en homme et suivant partout son mari qui l'adorait et qu'elle adorait. Les enfants furent laissés à la garde de la Providence et d'une vieille grand'mère. Son mari fut tué à ses côtés dans une obscure escarmouche. Après lui avoir donné la sépulture, elle parvint à franchir la frontière, toujours sous ses vêtements masculins mais sans un sou en poche. Robuste et le teint hâlé par la vie au grand air, elle put, sans éveiller les soupçons, continuer à dissimuler son sexe à l'étranger, ce qui lui permit de vaquer aux plus durs travaux. Elle pratiqua longtemps le métier de portefaix et de déchargeur de navires dans les ports de mer, et c'est en passant de l'un à l'autre qu'elle finit par échouer à Hambourg. Réalisant alors un assez gros pécule, elle changea de vêtement et chercha une occupation de femme appropriée à ses goûts.
D'abord ouvrière modiste, elle ne tarda guère à ouvrir boutique à son compte et, comme le marquis de B. à Magdebourg, réussit à s'attirer la meilleure chentèle de la ville. On savait vaguement que
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des aventures extraordinaires avaient précédé et accompagné sa vie d'exil, mais elle s'abstenait de confidences, laissant planer sur ce passé un mystère qui ne nuisait pas au succès de son commerce, au contraire.
Bref, elle s'enrichit quoique ne cessant jamais de faire passer des subsides à ses enfants. Ceux-ci la pressaient de revenir, mais elle multipliait les objections, craignant sans doute de ne point retrouver dans son pays le rang auquel elle avait droit et qu'elle avait tenu avant la Révolution. En quoi elle se trompait.
Quand elle s'est décidée, après 1815, à abandonner chapeaux, bonnets, chiffons et comptoir pour revoir le théâtre de son bonheur de jadis et aussi de ses infortunes, elle a rencontré la société provinciale reconstituée à peu près comme auparavant, empressée à lui faire fête et à l'honorer comme une héroïne. Ses deux enfants, mariés, sont devenus à leur tour père et mère de famille. M™^ de ***, vieillie avant l'âge, respire auprès d'eux, vénérée et choyée, attendant sans impatience et sans appréhension le jour où elle rejoindra l'époux qu'elle a tant aimé et n'a jamais voulu remplacer.
Si les émigrés s'efforçaient de tirer profit de leurs métiers manuels, on doit bien s'imaginer qu'ils n'ont pas néghgé de faire argent de leur virtuosité dans les beaux-arts. Nombreux étaient parmi eux les ama-
leurs qui auraient pu rivaliser avec les maîtres de la peinture et de la musique.
Je ne parlerai point de M^^ Vigée-Lebrun que ce cannibale de David aurait fait certainement décapiter par jalousie, si elle s'était attardée en France pendant la période sanguinaire. La Russie lui offrit un confortable refuge et sa reconnaissance a enrichi les musées du czar de chefs-d'œuvre dont les musées de France sont privés.
— Mon frère, le cadet, a réussi à placer à Saint- Pétersbourg beaucoup des jolies miniatures qu'il peignait quand l'éducation des enfants de grands seigneurs moscovites, notamment ceux du Comte Pratasoff-Backmetief et du Baron de Raal, le banquier de la Cour, lui laissaient quelques loisirs.
— M. de s'était révélé à nous quelque temps
après l'affaire de Rulsheim où il avait assisté. Il fit le tableau du combat et les connaisseurs s'accordèrent à juger l'œuvre remarquable. Il l'offrit au Prince de Condé qui l'en remercia chaleureusement; mais comme nos uniformes et ceux des soldats républicains avaient beaucoup de points de ressemblance, le Prince crut tout d'abord que le peintre avait restreint sur la toile le nombre des adversaires pour multiplier le nombre des royahstes et il en fit l'observation au peintre, sur un léger ton de reproche.
C'était le contraire qui était la vérité, et M. de
n'oubUant point son passé de courtisan, répondit finement : « On voit bien que Votre Altesse n'est pas habituée à compter ses ennemis. »
Le Prince, incapable alors de rémunérer les artistes, suivant les traditions de sa Maison, recommanda M. de dans les cours allemandes.
— Pour M. de Marin le violon Gommença par n'être qu'un gagne-pain, mais il devint bientôt une abondante source de richesse. Il est vrai que cet instrument ne gardait aucuns secrets pour lui et qu'il en tirait des sons plus qu'harmonieux. Je l'ai entendu une fois, à Toulouse, où j'accompagnai mon neveu Edouard; j'ai entendu Paganini, l'an passé, à Paris, et je ne sais auquel des deux attribuer la palme de parfait exécutant.
Ayant réussi à contracter un engagement dans un grand concert pubhc de Londres, il se fit remarquer dès les premières auditions, et les applaudissements qu'il recueiUit l'enhardirent à en organiser pour son propre compte.
Je veux observer ici que les Anglais ont secouru les émigrés Français avec plus de délicatesse que les autres peuples. Us se sont constamment gardés de les froisser en leur faisant sentir les difficultés de leur situation, donnant beaucoup et toujours paraissant rétribuer un travail accompli. On peut certes leur reprocher de manquer de chaleur et d'être dépoui^^us de cette grâce qui double la valeur des bienfaits; mais les hommes sont ce qu'ils sont, et bien injuste celui qui exigerait de l'Anglais, naturellement méthodique et froid, l'exubérance du Français; ces insulaires seraient d'ailleurs ridicules dans ce rôle.
Les Anglais s'engouent plus facilement et plus fol-
lement que nous des artistes et, dès qu'ils en ont adopté un, il n'est point de faveurs dont ils ne le comblent, ni d'extravagances dont leur admiration ne soit susceptible. On sait que Vestris non seulement fit tourner la tête des belles dames londoniennes, mais encore celles de leurs maris, jusqu'à celles des ministres qui, certain jour, abandonnèrent une grave délibération pour courir au théâtre où ce danseur exécutait ses entrechats.
Dès que M. de Marin eût été sacré par eux le premier violoniste du monde, les places, pour avoir l'honneur de l'entendre, enchérirent à des chiffres fabuleux. Il tarifa lui-même les premières 4 guinées (110 francs de notre monnaie actuelle), et les dernières 1 livre (25 francs) ; et il refusait du monde.
Il recevait le public payant deux fois par mois et ne pouvait suffire, le reste du temps, à distribuer les leçons que solHcitaient de sa grâce les old et les yoiing ladies.
Il est rentré en France avec deux millions en poche et il vit depuis fort tranquillement en son château famihal, au Comté de Foix, faisant le bien autour de lui et universellement respecté. Il n'a qu'une fille mariée au Comte de Puységur, neveu de l'ancien Archevêque de Bourges. Ce Puységur est d'une familhdifférente des Chastenet de Puységur qui ont donné au Roi plusieurs lieutenants généraux, un maréchal de France et un ministre de la Guerre. Mon colonel du régiment de Strasbourg était neveu de ce dernier.
Quand les Puységur de Foix auront hérité de leur
grand-père ils seront plus riches qu'ils ne l'ont jamais été. Leur fortune aura été reconstituée à coups d'archet \
— Les succès à Londres de M. de Marin faisaient l'objet de conversations parmi les émigrés d'Allemagne et plusieurs, qui ne s'estimaient pas moins bons virtuoses que lui, essayèrent de marcher sur ses traces. Mais l'Allemagne, quoique pays de mélomanes, n'est pas l'Angleterre. Les tentatives de nos violonistes n'aboutirent qu'à de médiocres récoltes.
Comme je passais pour être de bonne force, et je crois, sans fatuité, que, tenant bien mon instrument, je sais m'abstenir de contorsions aux passages pathétiques, deux qualités qui prédisposent favorablement le public, mes amis m'engageaient à mettre mon talent en évidence. Mais, pour espérer réussir, il m'eût fallu habiter une grande ville, Berlin, Hambourg, Dresde, Vienne, c'est-à-dire risquer le tout pour le tout. Je ne m'en sentais pas le courage, laissant derrière moi mes vieux parents dont j'avais fini par rester l'unique soutien, du moins le seul consolateur. Je demeurai donc auprès d'eux en 1798 et 1799, tant que les Condéens tinrent garnison en Russie, et je me bornai à donner des leçons de musique concurremment avec des leçons de français et de mathématiques. Je me laissai seulement inscrire dans deux ou trois quatuors d'amateurs où je tenais la première
* La musique conserve. M. de Marin a fait attendre sa succession jusqu'à la veille de 1870. Il est mort presque centenaire.
{Note des éditeurs).
partie. Les dilettantes qui m'ont fait l'honneur do m'applaudir m'ont admiré gratuitement.
Je passe maintenant aux petits métiers pratiqués par les Condéens qui ne se contentaient pas des 15 kreutzers de solde à laquelle nous étions tous uniformément réduits.
Je vais parler d'abord de la chasse et de la pêche, si toutefois la pratique en braconnage de ces nobles exercices doit être qualifiée petit métier, et j'en ai bien peur.
Comme je n'ai d'autre confident que mon papier, je veux dire ici toute la vérité, et celle-ci m'oblige à confesser que plusieurs de mes camarades, excédés par l'adversité, s'étaient transformés en véritables ravageurs, sans égard pour l'hospitalité qui leur était quelquefois généreusement offerte par de riches seigneurs. Quand ils n'avaient pas la permission de chasser ou de pêcher, ils la prenaient. Et quels abattis effrayants dans les parcs réservés dont les gardes n'osaient leur barrer l'entrée, tant on redoutait d'affronter la lutte ouverte avec ces enragés. Quand ceux-ci ne pouvaient emporter le gibier ainsi ravi aux propriétaires légitimes, ils l'écorchaient sur place, enterraient les chairs et s'en allaient vendre les peaux au marché voisin. J'ai vu, de mes yeux, un de nos maraudeurs tuer une biche privée sous les fenêtres de son maître.
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J'ai blâmé ailleurs le Duc de Wurtemberg d'avoir protesté avec discourtoisie contre de telles déprédations, et j'ai rapporté, en même temps, la réponse hautaine que lui infligea le Prince de Condé.
Notre illustre général excusa ses hommes en excipant de la nécessité où ils se trouvaient de se nourrir aux dépens du pays qu'ils protégeaient. Il ajouta, ce qui était indéniable, que l'armée républicaine était tenue à distance du Wurtemberg par eux et par nul autre que par eux; il contraignit le Duc à reconnaître que le jour où notre armée ne serait plus préposée à la défense de ses forêts giboyeuses, les patriotes y causeraient plus de dégâts en une semaine que nousmêmes en six mois de séjour; ce qui semblait également irréfutable.
Sans justifier les exagérations qui furent le fait de quelques condéens, il est clair, en effet, qu'il vaut mieux, en tout état de cause, laisser le champ libre à des gentilshommes plutôt qu'à des rustres. Ceux-là, pour qui la chasse a fait partie de l'éducation de famille, savent distinguer dans les bois les mâles des femelles, les adultes des faons; dans les étangs les poissons faits des alevins, et ils ne compromettent jamais ni les reproductions ni les croissances; leur dépopulation ne s'étend point d'une année à l'autre. Ceux-ci, au contraire, massacrant tout sans discernement, détruisent de fond en comble, et il faut tout reconstituer après le passage de tels barbares.
— D'ailleurs, tous nos camarades ne s'acharnaient pas de préférence sur les lièvres, les faisans, les per-
drix, les chevreuils, les cerfs et autres animaux qui sont la gloire ou la richesse de la vénerie. Beaucoup s'adonnaient de préférence à la chasse aux loups et aux sangliers qui sont bêtes nuisibles, et ils en ont fait de terribles carnages.
— Un sergent de ma batterie, qui avait été major dans un régiment du Roi, avait adopté une spécialité plus pratique. Il s'en prenait aux bêtes à fourrures, fouins, fouines, putois, martres, renards, etc., non moins nuisibles que loups et sangliers, les piégeant avec la patience et l'habileté d'un garde-chasse de profession. Il m'a confié qu'en un seul jour il avait conquis ainsi pour 60 florins de peaux qu'il salait avant de les expédier à Leipzig, ville où se préparent les plus belles fourrures du monde.
Un certain nombre de soldats condéens, même des officiers, s'exerçaient en garnison à des trafics dont les petits profits leur permettaient d'ajouter quelques douceurs au menu Spartiate du corps.
Le plus original de tous était l'ex-officier de hussards de B., qui s'était institué marchand de haricots.
La vocation lui en était survenue d'une aventure assez amusante :
N'ayant jamais tenu garnison qu'en province il eut enfin, au début de la Révolution, l'occasion de faire un tour à Paris, dont on lui avait vanté les
délices que chacun peut se procurer, quand on sait s'y prendre.
Il s'en alla dîner dans un cabaret du Palais- Royal, résolu à opérer une petite saignée dans sa modeste bourse, en s'ofîrant un repas fin.
La carte des mets était composée de noms hétéroclites, en tous cas fort nouveaux pour lui. Des étiquettes aussi extraordinaires ne pouvaient évidemment recouvrir que des choses exquises, et sa gourmandise, longtemps comprimée, serait bientôt satisfaite.
Après quelques minutes de méditation, son choix s'arrêta sur un plat de flageolets marqué 1 livre 6 sols, et il le commanda d'un air capable. Le valet lui servit, en conséquence, des haricots séchés demimûrs, et cuits au beurre.
Mon hussard, rouge comme une crête de coq, repousse le plat avec horreur et, d'une voix irritée :
— Remporte tes haricots, maraud ! une livre six sols, quelques douzaines de haricots ! J'en mange tous les jours chez moi ; et pour rien, et meilleurs que dans ta gargote !
Le valet, bien stylé comme ils le sont tous à Paris, obéit avec dignité, non toutefois sans laisser transparaître le sourire. D'autre part, les voisins, ayant entendu et compris, ne se privaient pas de lancer, de table à table, des quoHbets à double entente, qui montrèrent à ce périgourdin que Périgueux ni même Sarlat ne sont Paris.
Il se hâta de dévorer un menu quelconque, toujours
rouge, mais, cette fois, moins de colère que de confusion.
Cependant il grommelait : « Flageolets, des haricots ! Ah ! ah î les haricots instruments de musique ! Serait-ce parce qu'après en avoir mangé, on...? »
Lors s'esclaiïant intérieurement à cette trouvaille qui lui donnait à lui-même une preuve nouvelle de son intelhgence, il reprit son assiette et sortit, après en avoir récuré plusieurs autres.
M. de B. était, on le voit, un homme de réflexion. Il songea que les haricots ne se vendant qu'une livre le boisseau dans son pays et une hvre six sols le plat à Paris, il y aurait une fortune à faire en commerçant sur ce légume.
Comme il lui restait un petit pécule, il loua une chambre à Fribourg et y emmagasina des caisses de haricots qu'il achetait directement aux jardiniers. Il parvenait à les revendre en détail, soit aux femmes des officiers du corps, soit aux bourgeoises de la ville, avec un joli bénéfice, non proportionné cependant à la différence qu'il avait constatée de Sarlat à Paris.
B, était d'ailleurs un très bon militaire, zélé dans le service et dévoué à la cause royale.
— Un major de notre artillerie s'était fait marchand de vins d'occasion.
Il réussit à vendre un panier de Bourgogne au Prince de Condé qui se trouvait en fonds, ce jour-là. Notre général, constamment grand seigneur, ne se contenta pas d'obliger ainsi son subordonné; il Tin-
vita gracieusement à boire la marchandise à sa propre
table.
Gonflé d'un tel honneur, le capitaine crut la circonstance favorable au déploiement de son esprit et à la manifestation de ses capacités en tous genres. Présentant au jour le premier verre plein qui lui fut versé, il prononça sententieusement : Color ! Le passant sous le nez, il proféra : Odor ! L'ayant vidé d'un trait, il s'écria : Sapor !
Monseigneur, comprenant à quel personnage il avait affaire, décida de le traiter en camarade et de ne point limiter ses rasades, afm de ne point limiter ses bêtises prétentieuses. Quand il prit congé, le major était abominablement gris et son domestique fut obligé de le hisser sur son cheval.
Il se dirigea vers le campement, au pas et se carrant sur la selle, quoi qu'il plût à seaux, persuadé que l'univers avait les yeux fixés sur lui et ratifiait la faveur qui venait de lui échoir. Au détour de la route il rencontra deux de ses hommes regagnant aussi le campement, mais cheminant à pied, le dos courbé sous l'averse et passablement crottés.
Bien à l'aise sous son ample manteau d'ordonnance, M. de C. les railla, leur trouvant plutôt triste allure.
Soudain le cheval bute et ghsse sur le sol détrempé. Voilà mon cavaher à l'équilibre instable, désarçonné et plaqué dans la boue, la face contre terre.
Les deux hommes, sans rancune, ramassèrent J' ivrogne et le ramenèrent au bivouac où tous trois se
séchèrent à un gros brasier, les débris d'une charrette fracassée servant de bûches.
Nonobstant son pédantisme et ses sacrifices répétés sur l'autel de Bacchus, c'était l'un des meilleurs officiers de notre artillerie. Le Prince, exact appréciateur des mérites militaires de chacun et fermant volontiers les yeux sur les petits défauts, l'avait élevé au grade de major, à la fin de la campagne de 1793. J'ai déjà dit que les grades n'avaient d'importance chez nous que pendant le service en campagne. Dans certaines circonstances, un général ne répugnait pas à remplir les modestes fonctions de caporal.
— Cependant G. n'eût pas été fâché de s'en faire accroire, tant son dîner chez le Prince avait exalté sa vanité de gascon.
Simple chef d'escouade dans une marche, notre nouveau major conduisait un capitaine, M. de Mélibus, et deux lieutenants, M. de Parel ^ et moi-même qui servais de truchement, car G. ne savait parler que le français, le patois d'Agen et quelques bribes de latin dont il faisait parade dans les grandes occasions.
* Parel était né à Treignac en 1755. Il a fait partie de l'armée des Princes et ensuite de l'armée de Condé où il a toujours servi, comme moi-même, dans l'artillerie. D'abord lieutenant, il fut ensuite nommé capitaine d'une compagnie de son arme, attachée au régiment de Salm, à la solde britannique. La Restauration l'a retraité avec le grade de lieutenant-colonel. Je ne l'avais pas connu en Limousin, mais je me suis lié très fortement avec lui en exil. J'ai donc été fort heureux de le retrouver en 1815, réinstallé dans son château de Forsac qui est assez proche d'Uzerclie, et nous ne cessons depuis d'entretenir des rapports de franche amitié.
(Noie de Vaulcur).
Arrivés dans la maison qui nous était assignée pour cantonnement, il me prit à part et me tint ce langage, tout en biaisant et zézayant affreusement :
— Mon ser, vous direz à nos hôtes que ze suis mazor, qu'il me faut une belle cambre et qu'il en faut une autre pour mon caporal et les deux soldats qui sont avec moi; ce sera bien suffisant.
— Quels deux soldats?...
— Vous et l'autre lieutenant, pardi !
— Ah ! vous leur direz aussi que ze ne manze pas à la maison, parce que ze vas dîner cez le Prince qui m'a invité comme sef.
M. de Mélibus, informé de ce discours, en fut outré, car, de toutes façons, il s'estimait l'égal du major.
Désireux de prendre sa revanche sans tarder, il suivit de loin son chef d'escouade, persuadé que l'impertinent avait encore cherché à en imposer par sa prétendue invitation chez Monseigneur.
En effet, au lieu de se diriger vers le quartier général, il s'arrêtait à la prochaine auberge et commandait un dîner plantureux qu'il avait jugé superflu de partager avec nous.
Mais quelle fâcheuse aventure ! Plus rien à la cuisine. Les premières troupes de passage avaient tout dévoré. Le mazor fut réduit à accepter un saladier de vin sucré dans lequel on fit macérer des tranches de pain grillé. A Agen et aussi à Limoges on baptise cette mixture, réconfortante mais commune, du nom de Irimpi, et ailleurs de soupe au perroquet.
Ayant constaté à la dérobée la déconvenue de C,
le capitaine s'empressa de nous en prévenir. Nous dépêchâmes le repas fort honnête offert par nos hôtes et, prenant congé, nous nous hâtons vers l'auberge, sous prétexte d'y boire le café.
Le mazor, chef d'escouade, y achevait son Irimpi.
Mais M. de C... ne se démontait pas aisément. Il nous expUqua, capdédious ! et avec force gestes démonstratifs, que le Prince l'avait désinvité, vu la pénurie de ressources de cette ville de malheur, qui ne permettait pas de lui offrir un dîner conforme à son mérite et à son rang de mazor.
Je répète que de légers travers n'empêchaient point M. de C... de passer, à juste titre, pour un officier remarquable à tous les points de vue : instruction militaire, intelligence, bravoure ^.
Cette histoire de repas manqué me rappelle, par association d'idées, un grand dîner que nous ofïrit en Basse-Saxe, le Prince- Évêque sufïragant d'Hildesheim. En le narrant, je relaterai des incidents intéressants qui s'y rapportent.
J'arrivai, au mois de mai 1795, à Hildesheim, en compagnie de plusieurs autres officiers de Condé.
C'était le jour de la fête du Gâteau :
*■ Les états de l'armée de Condé portent comme major d'artillerie, au moment du licenciement, 1801, un M. de Cornet. Nous ne savons si c'est le personnage que le chevalier de Lamase omet discrètement de nommer.
{Noie des éditeurs).
â2 NOUVELLES NOTES INTIMES d'uN ÉMIGRÉ
Un bourgeois de la ville, mort au xii*^ siècle, avait beaucoup aimé, durant sa vie, une sorte de pâtisserie qui était fort en honneur parmi ses contemporains. Désireux de faire la postérité juge de son bon goût, il avait légué une rente perpétuelle de cent écus environ de notre monnaie, dont les -arrérages devaient être strictement employés, le jour anniversaire de sa mort, à confectionner une infinité de gâteaux absolument semblables à ceux qu'il avait tant savourés et qui devaient être partagés entre tous les citoyens d'Hildesheim, à commencer par les magistrats et sans oublier personne. Il laissait aussi la recette par écrit et imposait la condition de n'y jamais rien changer. Le surplus de sa fortune il le léguait à la ville et aux fondations pieuses pour en user comme bon leur semblerait.
Depuis six cents ans les habitants d'Hildesheim se font un religieux devoir de remplir à la lettre les intentions du généreux testateur et ils ont joint à la distribution du gâteau la coutume d'inviter, ce jourlà, à leur table, tous les étrangers de passage.
Naturellement, le Prince-Êvêque donne l'exemple. Informé de notre présence, il nous dépêcha son majordome et nous acceptâmes avec empressement l'honneur qui nous tombait du ciel.
Quelle ne fut pas ma surprise, aussitôt les présentations faites, de rencontrer dans le salon mon neveu à la mode de Bretagne, Jean de Bourdineau, petitfils de la sœur aînée de mon père, la marquise de la Morélic des Biards.
J'ai parlé ailleurs de ce jeune homme intéressant qui avait adopté, pour vivre, le métier de colporteur. Il me conta qu'approchant de la ville, exténué de fatigue, il s'était assis sur un talus de la route, déposant sa balle à côté de lui. Survint un quidam aux larges épaules, très simplement habillé, qui l'interpella famihèrement, lui demandant s'il ne serait pas bien aise qu'on l'aidât à porter son fardeau.
— Vous m'obligeriez beaucoup, répond Bourdineau et, quoique pas riche, je vous donnerai de quoi boire bouteille.
— Tope !
Les voilà donc cheminant côte à côte, et franchissant ensemble la barrière d'Hildesheim. Aussitôt les tambours battent aux champs et la garde présente les armes. Bourdineau en est assourdi et abasourdi. Son porte-balle, éclatant de rire, lui exphque qu'il est le propre frère du Prince-Évêque et qu'il l'a bien reconnu sous son accoutrement pour un gentilhomme français; il conclut en le priant de passer quelques jours au Palais épiscopal où on le traitera selon son rang, non selon le métier que les circonstances l'obligent à exercer.
Je donne à penser si Bourdineau fut enchanté, et, comme un bonheur n'arrive jamais seul, s'il fut ravi de me revoir.
Mais ces digressions m' écartent du dîner. Il fut copieux plus que somptueux. Le Prince-Évêque menait assez grand train, moins grand cependant que ne le laissaient supposer ses revenus s'élevant à plus
de 60.000 florins. Il manquait de magnificence dans les manifestations de ses générosités et pratiquait des économies sentant l'homme de petite maison. C'est ainsi qu'il nous offrit des petits pois qui craquaient le farineux sous la dent, quoique nous fussions en pleine saison des primeurs.
Je ne sais si ma physionomie en exprima de la surprise. Ce fut alors bien involontaire et ce serait la seule fois de ma vie que j'aurais manqué aux convenances. Toujours est-il que notre amphytrion prononça, à ce moment même, des paroles qui me couvrirent du rouge de la confusion, car il me parut qu'il me regardait, tout en parlant :
— Ah ! Messieurs les Français, rien ne vous corrigera de vos instincts de prodigalité ! Vous vous étonnez de manger ici des petits pois un peu avancés. J'aurais pu vous en offrir de très tendres, car mon jardin potager en regorge. Mais ne voyez-vous pas qu'en les laissant mûrir je puis donner deux plats au lieu d'un?
L'apostrophe était d'un goût médiocre. Aucun maître de maison français ne se la serait permise; mais nous en avons entendu bien d'autres de ce genre en Allemagne.
J'aurais mauvaise grâce, du reste, à en garder rancune au Prince-Évêque. Persuadé que son caractère et son âge justifiaient cette leçon adressée aux jeunes gens que nous étions tous autour de lui, satisfait aussi de l'avoir donnée, il n'est pas d'amabilités qu'il ne nous ait ensuite prodiguées. Il se montra parti-
culièrement gracieux envers moi, ce qui acheva de me convaincre que ce fut bien moi le pécheur par inadvertance.
Je lui rendis son change au dessert en déclarant que je trouvais exquis le gâteau traditionnel. Je mentais effrontément, car il me parut franchement détestable. Mon palais n'est pas à l'unisson de celui des bourgeois allemands du temps de Barberousse.
— Le dîner fut suivi d'une réception où s'empressèrent les notables de la ville et plusieurs émigrés fixés à Hildesheim, tous gens de bonne compagnie \
Quel plaisir de se reconnaître ! Quelles bonnes
* Comme par un fait exprès, nous nous trouvâmes plusieurs Limousins réunis à cette réception improvisée de l'Évêquc d'Hildeshcim. Avec Bourdineau, je rencontrai mon excellent ami M. de Bazin de Bezon, ancien garde du corps de Louis XVI et ancien garde de Monsieur à l'armée des Princes. Bazin était entré ensuite dans l'armée de Condé où il resta jusqu'au licenciement, ayant même suivi le Duc d'Enghien en Russie, années 1797-98. Il lui survint une singulière aventure en 1796. Blessé au combat de Buchbach, près des Salines de Frieburg, d'un coup de sabre qui lui avait percé l'épaule gauche et d'un autre coup de sabre qui l'avait fortement atteint à la main gauche, il fut fait prisonnier. Il s'évada néanmoins le soir même, après avoir tué le factionnaire qui le gardait.
Je rencontrai aussi les deux cousins de Salés, de Brive, qui étaient accourus à notre secours, le 25 janvier 1790, quand mon père fut assiégé à Roffignac. L'aîné avait été capitaine au Royal-cavalerie et le plus jeune, qui était exactement de mon âge, capitaine au Chamborant. Tous deux avaient été pris vivement à partie par les journaux et les clubs de Jacobins du pays, pour leur participation à notre défense, et ils avaient dû s'exiler pour se dérober à l'échafaud qui les guettait à cause de leur conduite généreuse à notre égard. Je laisse à penser quelle fut notre conversation.
Je dois ajouter que l'Évêque d'Hildesheim avait déjà donné une longue hospitalité à mon oncle l'Évêque de Lubersac et qu'il avait agrégé à son clergé plusieurs prêtres proscrits du diocèse de Chartres. J'eus soin de me recommander de sa parenté, et c'est sans doute pour ce motif que je fus traité avec des égards particuliers — sans préjudice de la petite algarade du dîner.
{Noie de Vaaleur).
heures passées à parler de nos espérances et aussi de nos déceptions ! Quelles avalanches d'anecdotes !
Je ne veux en transcrire qu'une seule parce qu'elle me ramène à ma chère armée de Condé et qu'elle traite des « petits métiers »; enfin je crois qu'il n'en est guère de plus digne de clore ces souvenirs à bâtons rompus.
L'héroïne est une femme, une de ces femmes qui nous ont suivis dans toutes nos marches et sur tous nos champs de bataille, soignant les malades et les blessés, faisant au besoin le coup de feu contre l'ennemi.
Celle-ci était originaire de la Franche-Comté, veuve d'un bon gentilhomme qui fut tué sous ses yeux à Rulsheim, Le Prince de Condé n'abandonnait jamais aucun des siens, quelles que fussent les ressources de l'armée et quelles que fussent les siennes propres. M™6 de M, se recommandait d'ailleurs à sa bienveillance par une situation des plus précaires. Elle avait emmené avec elle en exil ses deux petits enfants qu'elle avait placés dans une pauvre ferme du Palatinat et dont elle payait la pension. Elle resta donc dans nos rangs, mais il lui paraissait pénible de demeurer à notre charge. Aspirant à vivre sur son propre fond, elle s'improvisa vivandière. Et quelle vivandière! Toujours en avant, donnant l'exemple aux plus hardis, relevant et réconfortant les blessés.
Quand j'entendis prononcer son éloge à Hildesheim, je connaissais à peine M™® de M..., parce qu'elle était attachée à l'infanterie et que, nous, artilleurs,
faisions volontiers bande à part. Mais ce qu'on me dit d'elle, ce jour-là, m'inspira une furieuse envie de lui être présenté. Cet honneur m'échut quelques semaines plus tard, ayant rejoint l'armée pour prendre ma part de la dure campagne de 1796.
C'était une brune, petite, bien faite, dont les yeux de flamme, respirant l'intrépidité, embellissaient un visage qui n'offrait en soi rien de bien remarquable à le détailler, et je constatai qu'elle méritait de tous points, sa réputation.
Je la vis à l'œuvre à l'affaire du 13 août, quand Moreau culbuta les troupes du Prince de Tour-et- Taxis qui les avait postées dans une position des plus désavantageuses. Notre corps, placé en réserve, lutta toute la nuit et la moitié du jour suivant, se dévouant à protéger une retraite désordonnée. M^^ de M. ne se reposa pas un instant, presque toujours au milieu de nous, distribuant ses petits verres d'eau-de-vie, s'adressant de préférence aux blessés ou à ceux dont les forces étaient sur le point de défaillir. Elle ne se portait en arrière, toujours courant, que pour renouveler le contenu de son petit baril suspendu à son côté.
Quand on s'apprêtait à la payer, elle criait qu'il n'y avait pas de temps à perdre, qu'on verrait plus tard, qu'elle avait d'autres malheureux à secourir ou à fortifier.
Ai-je besoin d'ajouter qu'elle n'y perdit rien, que si beaucoup de ses « clients » ne répondirent pas à l'appel du soir, les survivants s'efforcèrent de l'in-
demniser de son active bonté, autant que le permettait leur maigre bourse?
J'étais jeune encore ou presque jeune, trente-trois aiis à peine. Elle était veuve avec deux enfants; je ne voulais point m'imaginer que l'injustice dont nous étions victimes serait irréparable, que les biens de ma famille seraient perdus à jamais. En escomptant une prompte réparation et restitution, je calculai avec bonheur que j'étais au moins son égal en noblesse et que ma tortune à venir serait très supérieure à la sienne.
Je m'estimai donc un parti très sortabie pour M°^6 de M..., plutôt avantageux d'après les raisons positives qu'ont certaines gens d'envisager ces sortes d'afïaires où le cœur devrait garder la part prépondérante.
Mais justement mon cœur saignait toujours de la perte de ma fiancée d'Alsace. Je contins le désir effréné qui m'étreignait de demander la main de la belle vivandière et, depuis lors, j'évitai systématiquement l'occasion de la rencontrer.
N'importe ! Son image me poursuit encore et reste la plus agréable vision de mes années d'exil.