‹ Nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 19 sur 26 · DE TEMPERANCE · texte numérisé non relu

DE TEMPERANCE

LE BÉciPiENDAiRE. — Nous sommes prêt.

On apporta sur un plateau des vases de différentes formes, contenant de Taie, du porter, du sherry, du porto ; le président étendit les mains sur ces coupables et les anathématisa ; un cri d'horreur retentit dans la salle : sur un signe du président, le récipiendaire brisa les vases sur le parquet, avec une muette indignation. Ce fut un beau tableau.

On s'assit ensuite dans la pièce voisine, autour d'une table de cinquante couverts. Deux cents convives environ figuraient comme comparses à ce banquet ; ils s'abstinrent totalement, et veillèrent au drapeau. Ceux qui avaientrhonneur de manger, mangèrent pour leurs frères spectateurs. Au dessert, on servit du claret et du soda-water. On porta vingt toasts à Fabstinence et autant à la sobriété. Au dernier toast, les convives s'endormirent sous la nappe, et les musiciens achevèrent les flacons.

Il est impossible de prendre ces comédies au sérieux ; j'ai connu pourtant des philosophes qui voyaient, dans l'établissement de ces Sociétés de totale abstinence une foule de félicités promises à l'avenir du peuple. Je ne connais pas de Sociétés américaines de tempérance; je ne puis parler que de la procession et du meeting de Liverpool : si les autres Sociétés ressemblent à celle-là, le raisonnement des philosophes est au-dessus de ma faible intelligence.

La procession que j'ai vue me paraît peu féconde ei^ félicités futures ; c'est une folie qui, sans doute, n'offre pas de graves inconvénients, mais qu'on pourrait supprimer demain sans que l'avenir du peuple fût compromis. Ensuite, s'il fallait traiter une pareille question par son coté sérieux, je ne crois pas qu'on ait attendu l'orateur de Jordan-Street'pour annoncer au peuple qu'il existait une

îJ50 UNE SOCIÉTÉ DE TEMPÉRANCE.

vertu nommée la tempérance; les sages de Liverpool, en renchérissant sur cette vertu, en essayant d'imposer au peuple la totale abstinence, ont inventé une bouffonnerie de plus à ajouter au sottisier du genre humain. Le peuple deLiverpool est malheureux, plus malheureux qu'un peuple ordinaire ; il sue au chantier dix-huit heures par jour, six jours par semaine; le septième, il est forcé de garder son grenier, de lire la Bible ou de faire semblant ; Tannée lui donne, pour le consoler du travail, cinquante-deux dimanches, homicides d'ennui. Ajoutez à cela un ciel toujours pluvieux, toujours froid, un brouillard que TOiîéan ourdit en collaboration avec deux rivières, et qui perpétue les ténèbres des sept fléaux d'Egypte. Eh bien, il reste à ce peuple une liqueur détestable, mais qui le console de tout, et voici des sages bien repus qui lui crient de s'en abstenir. Après tant de malheurs, un peuple est déjà bien assez digne de pitié s'il est contraint de boire de l'aie et de Vhalfnaf; non, il faut tout lui enlever. ((Buvez de l'eau, lui crie-t-on, et soyez tempérant. » Ce que je dis ici, d'ailleurs, ne sert qu'à faire ressortir la stupidité des modernes créateurs des vertus antiques, car je suis fort rassuré sur leurs principes, et je ne crains pas la contagion. Le peuple est plus sensé que ses professeurs; il regarde passer la procession, et boit une pinte d'ale à son diner quand il a de l'argent. Infortuné pays! le ciel lui a refusé les vignes et lui a donné de tels prédicateurs.

L'exhumation des vieilles chroniques françaises a un côté fort utile : elle fournit tout naturellement Foccasion de remettre en lumière et de glorifier certains hommes ou certains faits domestiques que les tendances matérialistes du siècle refoulent avec insouciance dans le domaine de Toubli. Â Marseille, ville contemporaine des Tarquins, nous avons un passé si riche de noms illustres, qu'il est indispensable, par intervalles, d'en exhumer quelquesuns pour nous demander à nous-mêmes si nous avons été justes envers ces glorieux morts, et si nous n'avons rien autre chose à faire que d'ouhlier pour être reconnaissants.

En général, la reconnaissance n'est pas une vertu civique. Les villes ont peu de mémoire; elles sont trop distraites par le bruit qu'elles font. Si par hasard un jour, après deux mille ans, une voix dit à une cité :

— Vous avez eu pour enfants deux hommes illustres, Euthimènes et Pithéas!

La cité ouvre les yeux, réfléchit, calcule, et commande à un marbrier une tête de Janus échevelée, qu'elle place

sur une borne, et la voilà quitte avec Eulhimènes et Pithéas, qui avaient attendu leur buste deux mille ans. Le Français est vif et léger; mais, en matière de reconnaissance, il prend vingt siècles de réflexion. Beaucoup de nos compatriotes ignorent peut-être qu'un médecin illustre nommé Grinias, né à Marseille, gagna une fortune immense à Rome, et qu'il employa cette fortune à faire bâtir des tours et des murailles pour défendre Marseille. C'est justement cette enceinte qui protégea notre ville dans le mémorable siège de 1524. Après la mort deCrinias, on lui- éleva un petit monument et un buste à la montée des Accoules. Un jour que les pierres manquaient dans le voisinage, on trouva commode de démolir ce monument, et le buste de Crinias disparut avec son nom. Plus de trace de ce médecin sublime qui bâtit une ceinture de remparts à sa ville natale. On a donné toutes sortes de noms à toutes sortes de rues, même des noms que la pudeur défend de décliner; on n'a jamais songé à donner à une de nos rues le nom de ce médecin. C'est pourtant le genre de reconnaissance le plus facile, et celui qui coûte le moins au trésor public. A Florence, ville de gratitude et de souvenir, on a élevé des statues à tous les grands hommes morts, et, sur la place du Dôme, on admire les deux statues colossales d'Arnolphe et de Brunelleschi.

Chez nous, on oublie; et, si par hasard on se souvient, on fait tailler un buste par un marbrier de Rive-Neuve. Avec les illustrations de son passé antique et merveilleux, Marseille devrait avoir un peuple de statues. Elle a payé sa dette envers les morts avec quelques bustes. Notre reconnaissance ne descend que jusqu'aux épaules des grands hommes. Presque toujours elle économise même cette économie. Ainsi; puisque nous payons en bustes les services immortels, nous chercherions en vain les bustes des grands

philosophes marseillais aimés de César et de Gieéron, des grands citoyens qui arrosèrent de leur sang la brèche du Connétable, ou des saints martyrs qui ont sacrifié leur vie pour la foi ou Thumanité, depuis Victor le guerrier jusqu'à Belzunce le prêtre. Oubli complet pour tous. On a cherché une rue bien sombre, bien étroite, bien fétide, et on a écrit sur Fangle avec une faute d'orthographe le nom de Belzunce. Encore un héros payé à bon marché. Nous avons un arc de triomphe à la porte d'Âix ; les sculpteurs y ont ciselé beaucoup de Renommées, beaucoup de Victoires; beaucoup d'allégories, ornées de trompettes de métal ; on y a chanté en strophes de pierre nos batailles d'Allemagne et d'Egypte; le travail est beau, et les sujets admirablement choisis sans doute, je le proclame hautement; mais, avec cette rage d'oubli qui est le vice marseillais par excellence, on n'a pas songea graver le moindre bas-relief, la moindre figure allégorique, sur la façade ouest, celle qui reçoit la poussière de ce boulevard des Dames, où le plus mémorable événement de notre histoire marseillaise s'est accompli. Il est bien de se souvenir de la bataille d'Héliopolis sur une page d'arc de triomphe, mais ce ne doit pas être au détriment de quarante batailles marseillaises livrées sur le sol même où s'élève ce monument triomphal. Espérons que Méhémet-Ali fera graver sur une face des pyramides, ou sur un obélisque d'Héliopolis, les exploits domestiques des Marseillais.

Ainsi notre Panthéon, qui serait le plus riche de l'univers, se résume en quelques bustes de marbrier. Nous avons le buste d'Homère, le buste d'Euthimènes etPithéas, le buste de M. de Villeneuve, le buste de Bonaparte et le buste de Puget.

Au fond, je conçois les bustes pour célébrer la mémoire de quelques grands hommes de l'ordre civil ou militaire.

Mais un buste à Pugel, un buste à un sculpteur de statues colossales, un grain de pierre à notre Phidias! oh! ici la lésinerie a un aspect criminel qui fait monter la rougeur au front, car nous sommes tous complices de cette mauvaise action. L'artiste géant qui créa Milon de Grotone, Andromède et saint Sébastien, a obtenu un masque de pierre sur un abreuvoir de chevaux dans sa ville natale! Il y a de quoi nous vanter d'ôtre Phocéens !

Malheureux Puget! il a expié bien chèrement, pendant qu'il vivait, la faute d'avoir du génie! L'humiliation d'un buste devait au moins lui être épai^ée après sa mort. Il avait rêvé, lui, la gloire de son pays; il avait deviné l'avenir de Marseille; il comprenait que cette ville devait grandir, et il' s'était chargé de la meubler comme une galerie de roi.

Un jour, il se présenta chez M. l'échevin Terrusse, et il lui dit :

— D faut à Marseille une Bourse digne de l'immense commerce qui est dans son avenir; il lui faut un palais magnifique pour loger ses enfants, qui trafiquent avec l'univers. Voici mon plan : ma Bourse, je la bâtirai sur le quai sud du port, je lui donnerai trois péristyles de colonnes, et dans l'intervalle des colonnes je placerai une statue. Je ne demande rien pour tout ce travail; je le ferai pour la gloire de mon pays; je le ferai gratuitement, comme je fais les maisons de la Gannebière et du Cours. Marseille doit être un jour la première ville commerçante du monde : il faut que sa Bourse soit la plus belle de l'univers.

L'échevin Terrusse secoua longtemps sa tête sur ses épaules avec cet air fade et stupidement railleur né à la place Vivaux, et, après avoir éteint un long éclat de rire forcé, il envoya promener Puget sur le Cours.

Puget, désespéré, s'embarqua et partit pour iiéoes. En voyant toutes ces rues faites de palais de marbre par des architectes italiens , il songeait à Marseille, et ne comprenait pas que Marseille ne lui mit pas le ciseau à la main comme Gênes avait fait pour Tagliafico, pour Fontana, pour Bartolomeo Ghiri, pour Philijqpe Carlone. il fit des plans superbes pour sa chère ville, avec d'autant plus d'espoir de réussir cette fois, que la noblesse et le clergé de Gênes avaient glorifié son génie et lui avaient commandé de magnifiques travaur. Hais ce n'était pas ce que voulait Puget; sa seule ambition était, comme il le disait, de travailler pour Marseille, avec du pain noir et Teau des Méduses. Après avoir ciselé à Gênes son Saint Sébastien, dont s'enorgueillit en nous humiliant Téglise de Garignano, il rentra sur la terre natale, et, le front ceint de l'auréole italienne et tenant à la main les palmes génoises de son Saint Sébastien, il rendit une nouvelle visite à Téchevin Terrasse, place Vivaux.

— Sia maïaqui^ moussu Puget! (1) lui dit l'échevin.

tin peu déconcerté par cette réception, le grand artiste ouvrit ses cartons et exhiba ses plans. Il avait dessiné sa Bourse merveilleuse et son quai monumental ; il avait complété les édifices bourgeois de la Cannebière et de la rue de Rome; il avait enfin étalé une série de croquis représentant les statues de tous les grands hommes sortis de Marseille, deptiis les jours de Tarquin l'ancien.

L'échevin recommença son éclat de rire sérieux et ses ondulations d'épauler, et ne daigna jeter qu'un regard oblique et dédaigneux sur les cartons de Puget.

En travaillant gratis, un artiste ne s'enrichit pas. Puget

(1) Vous éleê encore là, monsieur Puget ? La traduction ne rend pas ia brutalité iniultante de l'original.

était pauvre, mais son intelligence rinquiétait moins que le dédain de Téchevin Ternisse.

« Au moins, écrivait-il à cet échevin, au moins donnezmoi un morceau de marbre, et je vous ferai quelque chose; il ne sera pas dit que Puget de Marseille n'a rien fait pour Marseille. »

L'échevin Terrasse trouvait que le marbre était trop cher, et, comme Téchevin de Toulon, il offrit à Puget de la pierre de Cassis.

L'infortuné artiste, après plusieurs années pleines d'amertume, reçut enfin un morceau de marbre plat qui 9vait été envoyé comme échantillon à un fabricant de cheminées, et que Téchevin Terrusse fit confisquer parce qu'il gênait la voie publique au coin de la rue des Ferrats.

Le viguier dit à Puget:

— Marseille est heureuse de faire enfin quelque chose pour vous. Voilà du marbre, et lorsque vous serez arrivé à la moitié de votre travail vous recevrez cinquante livres tournois.

Et Puget commença son bas-relief de la Peste de Milaiiy qui est à la Consigne aujourd'hui et qui est le seul ouvrage que Marseille possède de son PJiidias.

Ainsi, de toutes les gi*andes choses que Puget avait rêvées pour sa ville, il ne lui restait sous le ciseau qu'une plaque de marbre à exploiter. Au moment convenu, il se présenta chez le caissier de la ville pour recevoir les cinquante livres promises. Le caissier lui dit que sa caisse était vide, à cause de la suppression de l'impôt du piquet.

Mais cette dette n'était pas la seule que la ville avait contractée avec Puget. .L'artiste, outré de tant de refus et d'injustices, se constitua créancier de la ville comme architecte de la Cannebière et du Cours, et menaça de faire

PIEBRE PUGET. 257

valoir ses droits au parlement. L'ëclievin Terrusse manda Puget chez lui et lui dit en provençal :

— Vous êtes une mauvaise tête, monsieur Puget ; si nous avions malheureusement quatre marbriers comme vous sur les bras, nous n'aurions pas le temps de respirer.

— Monsieur, lui dit Tartiste avec cette dignité simple qui est le maintien des hommes de génie, j'ai parlé face à face à Louis XIV, qui m'a bien accueilli ; j'ai diné chez monseigneur de Colbert et le doge de Gênes, et j'ai toutes les peines du monde à trouver une bonne grâce sur une figure de compatriote ; on me traite ici comme si j'étais Génois ou Ponantais. Il faut que cela finisse. Savez-vous bien, monsieur Téchevin, qu'à Versailles le roi m'a dit à son petit lever : c Monsieur Puget, après la messe, vous serez devant le bassin de Latone, et nous irons ensem-* b)e voir votre Andromède et votre MiUm qu'on nous a dit très-beaux. i> Et c'est ce qui a été fait. La basque de cet habit, monsieur Téchevin, a côtoyé l'habit du roi; il y avait autour de nous plus de vingt belles dames avec des ombrelles de velours et des robes de reine, et toutes m'ont dit avec des sourires d'ange : « Monsieur Puget, vous êtes un grand sculpteur, et Sa Majesté est très-contente de vous. » Vous ne savez donc pas cela, monsieur l'échevin ?

L'échevin, effrayé de ces noms imposants de roi, de Versailles, -de majesté, avait quitté son éclat de rire, et ressemblait à un condamné qui voit s'ouvrir devant lui les portes du château d'If.

— Calmez-vous, calmez-vous, monsieur Puget, dit-il. Nous savons que le roi vous a fait bon accueil à Versailles ; mais, que voulez-vous? la ville est pauvre, elle est obérée, elle n'a pas de revenu, elle a des dettes ; nous n'avons pas un denier. Prenez patience.

— Les villes ont de Targent quand elles veulent se donner la peine d^en avoir, monsieur réetievin, dit Puget. Les villes ont bon crédit, parce qu'elles ne meurent pas et (|ue les enfants payent pour les pères à perpétuité jusqu à la tin du monde.

— Écoutez-moi, monsieur Puget, dit Péchevin, j'ai une proposition à vous faire.

— Voyons, monsieur Péchevin, faites votre proposition*

— Avez-vous une maison à vous, monsieur Puget?

— Si j'avais une maison à moi, monsieur Péchevin, je lie viendrais pas ici vous réclamer cinquante livres ; je vendrais ma maison.

— Aussi, monsieur Puget, avouez que vous faites un tnadvais métier ^ Les gens comme vous, vous le savez, meurent tous à Phôpitah

•M- Parce que, monsieur Péchevin, il y a trop de gens? comme vous qui n'y meurent pas»

— Voyons, monsieur Puget, arrangeons-nous à l'amiable. Nous avons par-ci par-là quelques terrains à vendre ou à céder; voulez^vous quelques cannes de terrain pour y bâtir une maison? Vous ne devez pas manquer de pierres, vous.

— Pourrai-je choisir le terrain, monsieur Péchevin?

— Ah! monsieur Puget, cela n'est guère possible; il faudra prendre ce que nous vous donnerons, ie voudrais bien pouvoir vous offrir vingt cannes carrées dans nos beaux quartiers de la Coutellerie, de l'Évéché ou de la Grand'Rue, mais la ville n'a rien de ce côté; tout y est cher au feu. On a vendu hier, au coin de la rue des Consuls; un terrain à un écu la canne. L'acheteur a fait une folie, mais il prétend que cela augmentera si la paix dure encore trois ans. Nous avons des terrains à la rue de Rome;

c'est un mauvais quartier, mais il peut prendre quelque valeur quand vos belles maisons de la Cannebière seront achevées. Voulez-vous un terrain rue de Rome, monsieur Puget ?

— Monsieur Téchevin , dit Puget après réflexion , il vaut mieux quelques cannes de terrain que rien du tout, J'accepte.

— Et vous êtes payé, monsieur Puget?

— Excepté pour mon bas-relief de la Peste de Milan.

— Eh bien! on vous donnera cent livres pour cette chose -là.

— Si je vendais ce que vous appelez cette chose au doge de Gênes, monsieur Técbevin, j'en retirerais trois mille écus... Oh! ne riez pas ainsi, monsieur Féchevin... je donne mon travail pour rien... mais c'est égal... je veux au moins, en mourant, laisser un bas-relief à Marseille, puisque Marseille ne veut pas me payer une seule statue grande comme mon petit doigt.

— Monsieur Puget, dit Téchevin avec un air paternel, voulez-^ous que je vous donne un bon conseil?

— Donnez des conseils, cela ne ruine pas, monsieur l'échevin.

— A votre place, monsieur Puget, je quitterais ce métier qui ne vous donne pas de Feau pour boire, et je prendrais un état. En ce moment on bâtit beaucoup à Marseille : soyez architecte et renoncez à vos statues, qui vous donnent beaucoup de peine et dont personne ne veut. Il me semble, monsieur Puget, que vous devez y voir clair maintenant. Nous avons à Marseille deux cents maisons qui font le commerce du Levant et des Indes et qui sont fort riches; une seule de ces maisons vous a-t-elle coin* mandé une statue?

— Pas une, monsieur i'éHievin.

260 PIBRRE PU6BT.

— Depuis trente ans vous demandez à ta ville de Marseille de vous acheter une statue ; la ville depuis trente ans vous en a-t-elle acheté une seule?

— Non, monsieur Téchevin.

— Vous voyez donc bien, monsieur Puget, que votre état de marbrier ne vaut rien, puisque tout le monde est contre vous.

Puget tira un long soupir de sa poitrine de marbre, et dit :

— Vous avez raison, monsieur Técheviii, c'est moi qui ai tort; je suivrai votre conseil, je serai maître maçon.

L'échevin prit un air triomphant, et Puget se retira le désespoir dans le cceur.

«Heureux, disait-il, les grands sculpteurs d'Italie i Michel-Ange, Donatello, Lucca délia Robbia, Philippe Carlone ! Us ont trouvé des papes éclairés, des princes généreux, des bourgeois enrichis et prodigues qui ont payé leurs mille chefs-d'oéuvre , et moi je demande depuis trente ans un bloc de marbre à Marseille, et elle me refuse cinquante livres pour uu bas-relief de trois mille écus! »

Le front courbé sous le poids de ces injustices, le grand artiste descendait sur le quai, en donnant des regards aux carrefours sombres et fétides qui aboutissent au port et aux lignes de masures indigentes qui se lézardaient au soleil et bordaient honteusement les rives où s'amarraient les vaisseaux. Si on eût donné au sublime architecte marseillais le pouvoir de réaliser ses rêves, il eût renversé du bout de son doigt ces ignobles amoncellements d'échoppes: il eût bâti des maisons élégantes, des portiques aériens, des colonnades splendides, des lignes d'architecture lumineuses comme les horizons du Midi ; il eût peuplé de

slaiues ces créations de pierre; il eût suspendu des jardins, des fleurs, sur ces corniches méridionales, protégées contre le vent du nord — et favorisées d'un printemps éternel ; il eût balayé du pied ces rues squalides de la vieille cité où Tair et la lumière manquent, où la vie s'éteint de langueur dans les ténèbres humides, où la peste a vingt fois dévoré des moissons de pauvres locataires sur leurs grabats, k la place de toutes ces monstruosités antichrétiennes, Pierre Puget voulait bâtir et faire rayonner ces merveilleuses créations maritimes de Claude Lorrain ; les péristyles illuminés de rayons et joyeux d'azur céleste; les grandes lignes de Tarchi lecture idéale ; les églises aux coupoles d'écaillés de marbre coloré; les larges escaliers qui se baignent dans les eaux bleues ; les gondoles pleines de fleurs, de musique et de femmes; enfin toutes les choses charmantes que l'artiste peut faire éclore dans les beaux pays où son œuvre se marie avec la mer, le soleil, la gaieté, merveilles qui restent à jamais dans le néant lorsque Thomme stupide s'obstine à refuser Thonneur d'être le collaborateur de Dieu.

Des hauteurs sublimes de ce rêve, Vierre Puget descendit sur le terrain que lui avait donné la ville pour bâtir sa maison. Par acte notarié chez le tabellion Rampin, Puget se vit possesseur de quelques pouces de terre que la libéralité municipale lui octroyait, en forme de caisse de mort, à Tangle des rues de Rome et de la Palud.

— Nous avons fait une bonne affaire, avait dit Téchevin Terrusse en se frottant les mains.

Puget, en étendant jusqu'à leurs limites naturelles ses pieds et ses mains, remplissait l'immensité du terrain que venait de lui donner la ville.

— Il y avait tout juste, disait-il, assez de place pour loger un peu à l'étroit la cage d'un oiseau.

2(13 PLBRRE PUGET.

Toutefois Puget, n'ayant que cette seule ressource pour léguer, à défaut de chefs-d'œuvre, une bonne épigramme monumentale à sa ville maternelle, tira un parti merveilleux de son terrain et de sa cage. Il emprunta des pierres à ses voisins qui bâtissaient la rue de Rome, et il se bâtit lui-même, avec la plus noble des truelles, une charmante petite maison, un bijou de pierre, une cage d'artiste, avec un escalier si bien ménagé, qu'il ne tient aucune place dans rintérieur. Il fallait être un architecte de génie pour pratiquer un escalier sur un terrain où il n'y a pas de place pour une maison. Sa cage finie, Puget creusa une niche sous le toit, et y plaça une tète de Christ avec sa couronne d'épines : c'était un symbole pour le passant et une consolation pour l'artiste crucifié par Féchevin.

(( Au moins, disait Puget, à Toulon les échevins m'ont permis de bâtir à mes frais une belle fontaine sur la place au Foin, et ils m'ont donné deux blocs de pierre de Cassis pour ciseler deux cariatides; avec ces blocs j'ai pu me venger et sculpter sous un balcon public les deux atroces figures de mes échevins de Toulon ; mais ici, à Marseille, on ne me donnera pas une aune de pierre d*ArIes pour faire la caricature de mon échevin marseillais qui ne veut pas me payer mon bas-relief de la Peste de Milan. »

Hélas! ce bas-relief ne fut jamais payé. L'artiste laissa la moitié de sa pensée dans les mystères du marbre vierge; et c'est ainsi que ce chef-d'œuvre est arrivé jusqu'à nous ; tableau incomplet sorti des mains d'un artiste puissant qui a tout achevé dans sa vie, excepté le seul travail que sa ville natale lui ait commandé et qu'elle ne lui paya point. Cette petite maison de Puget est pleine encore des lamentations domestiques de ce grand homme, et, quand robligeance du propriétaire actuel vous permet de la visiter, on

^prouvfî wn serrement de cœur ^\ un accès de tristesse qui

sont la plus belle oraison funèbre dont le noble sculpteur puisse se réjouir.

Après la mort de Puget, la ville n'acheta pas sa maison, vendue aux enchères deux mille sept cents francs. L'obscur acquéreur de cette sainte relique détruisit le toit et vendit douze mille francs la tète du Christ.

Tant d'outrages, les posthumes compris, méritaieiit une expiation solennelle et civique. Elle se fit attendre cent ans, cette expiation, mais enfin elle arriva.

Un jour, on vit s'arrêter devant la maison de Puget un maçon et un marbrier de cheminées. Ces deux ouvriers placèrent un tronçon de pierre sur un abreuvoir de chevaux et de chiens hydrophobes, et sur le tronçon ils inaugurèrent, au milieu des hennissements des quadrupèdes désaltérés, une figure pleine de grimaces et de rides, avec cette inscription : A p. PUGET.

Telle fut Texpiation accordée aux mânes du grand homme.

C'est cette expiation qu'il faut expier aujourd'hui; car il nous reste quelque chose à faire pour honorer la mémoire du sublime sculpteur à qui nous avons donné la misère pendant sa vie et l'insulte après sa mort.

UN

La terre n'a été créée que pour les ports de mer ; le but de la nature est évident ; il est gravé en écbancrures de rocs sur toutes les cartes géographiques. Un port de mer est un trottoir au bord d'un ruisseau ; on fait une enjambée, et Ton tombe sur le domaine de Tinconnu. La nature, qui a donné à Tbomme un trésor d'ennuis pour désoler sa courte vie, lui a donné aussi, par compensation, les distractions inépuisables de la mer. Otez la mer de ce monde, il ne reste que la terre, chose fort plate, malgré ses montagnes; habitation monotone qui vous offre aujourd'hui ce qu'elle vous a offert la veille, ce qu'elle vous offrira demain. Je faisais ces réflexions Tautre jour, en me promenant sur le port de Marseille, seul coin de la France où je peux me dispenser d'avoir la tentation de faire un voyage autour du monde, puisque le monde y

UN VOYAGE EN PROMENADE. f65

prend la peine de venir faire un voyage autour de moi ; et comme je donnais audience au beau trois-mâts 17m, qui arrive du Bengale, le paquebot le Grégeois me ramassa sur le quai, déploya ses roues, comme Taigle ses ailes, et m'emporta vers la haute mer. Il faut nécessairement être dans un port maritime pour éprouver une de ces émotions violentes qui nous promettent une journée à la Titus, une journée où les heures sont remplacées, sur le cadran de la montre, par une douzaine d'amusements.

Un jeune lieutenant de la marine royale, H. Léonce Bodin, m'avait ainsi fait prisonnier de paix, et ce ne fut que devant un excellent déjeuner servi à bord du Grégeois que je connus ma destination. Le paquebot se rendait à Toulon en longeant la côte. C'était pour moi un voyage de long cours accompli en cinq heures, sur une mer unie comme un miroir. La côte de Marseille à Toulon n'est pas connue. Je possède dans mon cabinet les vues de toutes les côtes de l'univers, en cent mille livraisons ; je les sais toutes par cœur, et mieux que ceux qui les ont peintes et publiées ; je les ai même souvent révélées aux capitaines qui les ont découvertes ; mais je ne crois pas qu'il existe un seul projet de livraison de la côte de Toulon à Marseille ; et l'autre jour encore, j'aurais mieux aimé peindre Goromandel ou Malabar que ce rivage pro* ven4^1, mon père et mon voisin. Les artistes arrivent chaque semaine à Marseille ; ils dînent à l'hôtel d'Orient, et partent le lendemain pour visiter Halte, Alexandrie, Smyrne et Constantinople. Ils s'en reviennent avec une cargaison de minarets, de mosquées, de cactus, de palmiers, de nopals, de sable blanc, de têtes de chameaux, de rochers bruns, le tout entremêlé de Turcs mélancoliques et d'esclaves noirs qui attendent leur émancipation.

Aucun de ces peintres n'a jamais honoré d'une humble aquarelle ce puissant chaînon méridional qui lie la France et ritalie par des anneaux de mille couleurs, cette côte splendide qui flotte entre le double azur du ciel et de la mer. La France est le plus inconnu de tous les pays : elle a fait toutes les découvertes, excepté la sienne; dans ses rêves d'ambition politique, elle convoitera six arpents de terre bourbeuse du côté du Rhin, et elle négligera ses anciennes villes et ses grandes routes; dans ses rêves d'ambition artistique, elle enverra ses peintres au Van Diémen, et laissera dans leur éternel incognito ses plus beaux paysages, elle qui baigne sa tète dans FOcéan, sous des dômes de sapins, et ses pieds dans la Méditerranée, sous des guirlandes d'orangers.

De Marseille à Toulon, la nature a déroulé un album qui attend encore un peintre : c'est la plus belle insurrection volcanique de montagnes et de collines qu'on puisse voir ; par intervalle, la rive s'échancre et laisse poindre, au fond d'un golfe, d'heureuses petites villes endormies. La couleur des terrains varie à chaque bond du paquebot ; le soleil et les volcans y ont prodigué leurs teintes sombres ou éblouissantes avec une variété infinie de nuances; c'est une frange merveilleuse que la terre a brodée au bas de sa robe et qu'elle laisse flotter dans la mer.

Heureusement, dans presque toute sa longiieur, cette côte est inhabitable; l'homme n'a pu parvenir à la gâter avec ses hideuses maisons et à la déchirer avec sa charrue. Elle garde sa forme primitive et semble montrer avec orgueil sa virginité stérile qu'aucun souffle humain ne peut flétrir. On dit que ces montagnes, si merveilleuses à leurs surface, recèlent d'épouvantables horreurs dans la nuit de leurs entrailles. H y a, sur un plateau du Bec-de-l'Aigle, un

grand œil noir, connu et redouté du pâtre, et qui donne le frisson aux chasseui^ perdus. dans ces régions désertes, car il découvre subitement, à la pointe de ses pieds, un gouffre béant d*où s'exhalent une vapeur froide et des bruits mystérieux. »

Ud jour, le plus curieux et le plus intrépide des chasseurs de la Ciotat confia sa vie à une corde démesurée, re* tenue aux lèvres de Tabime par les mains vigoureuses de ses amis, c'était Tinverse de Texpérience de Montgolfier. Le Iiardi explorateur, soutenu par les aisselles, descendit, une lanterne à la main, dans ce monde souterrain d'une profondeur inconnue ; il épuisa la longueur de la corde, et ceux qui la déroulaient entendirent un cri épouvantable qui ébranla le creux de la montagne, comme ferait un marteau d'airain dans une cloche de la même grandeur.

Lorsque ce malheureux amateur des gouffres reparut à la lumière du soleil, il terrifia ses amis. Sa face était blême comme une peau de cadavre; ses yeux, largement ouverts et fixes, semblaient s'attacher à quelque chose d'affreux et d'inconnu qui retenait impérieusement les regards ; ses cheveux s'agitaient sur les tempes convulsives, et des paroles, tirées avec effort d'une poitrine haletante, révélaient les mystères inouïs de l'abîme, ses ténébreuses chutes d'eau, sa végétation colossale pendue à des voûtes humides, ses larges et sombres feuilles pariétaires, heuintant le visage comme des ailes d'oiseaux de nuit, ses vents glacés, sifflant aux cheveux comme de fortes haleines sorties de gueules énormes et invisibles, ses échos inépuisables, descendant de la voûte avec les déchirements des racines des pins, montant des enfers avec les mugissements sourds des vagues brisées contre les roches du rivage. LUnfortuné avait laissé sa raison au fond du

gouffre, rien ne la lui rendit au retour, ni la gaieté de la mer, ni le sourire du soleil, ni Tenchantement du plus adorable des paysages ; il était fou, il resta fou ; et aujourd'hui encore, assis immobile sous la treille de sa maison, il semble prêter une oreille forcée à des harmonies infernales, ouvrir ses paupières sur des visions qui hérissent les cheveux.

Le Bec-de-r Aigle et }e cap Sicié sont les deux points culminants de cette côte. Ces deux montagnes sont colorées d'une façon étrange ; elles tombent à pic sur la mer avec des formes effrayâtes et gracieuses tout à la fois. Lorsqu'on passe dans les eaux vertes et calmes qui sont leur miroir, on ne se douterait pas que Ton se promène entre les deux cités que la mer et le commerce ont fait puissantes entre toutes, on croirait que le bâtiment côtoie quelque bordure africaine entre la baie de la Table et le Zanguebar, ou que Ton passe sur quelques bancs de perles et de corail dans le détroit de Ceyian. Le hasard me servit encore, ce jour-là, pour donner à cette côte une physionomie tropicale. Le commandant du Grégeou, H. de Hontlouis, me montra une armée de marsouins qui nous accompagnaient en lutinant sur les eaux tranquilles. J'avais cru, jusqu^alors, que les marsouins n'appartenaient qu'aux mers lointaines, et qu'ils avaient été créés pour charmer les ennuis des navigateurs.

Tout de suite H. le lieutenant Léonce Bodin me proposa une partie de chasse et mit à ma disposition ses fusils. J'invoquai le grand nom de M. Chay, qui poursuivit un chastre sur cette même rive, et je me préparais à faire une Saint-Barthélémy de marsouins. Ces poissons me^ firent l'honneur de redouter mon adresse, ils disparurent en un clin d'œil; un seul eut le malheur de s'obstinera contempler le phénomène des roues de notre paquebot, il

m VOYAGE EN PROMENADE. 269

reçut, à deux cents pas, une balle tirée par le fusil que j'avais dans les mains. Le même triomphe réjouit le capitaine Bougainville dans les eaux de Juàn-Femandez, dans la mer du Sud.

J'étais en train de m'applaudir de ressembler à cet illustre navigateur sous le rapport des marsouins, lorsque je découvris, par-dessus Tisthme argenté des Sablettes, un spectacle qui abaisse tout amour-propre et humilie tout orgueil. Toulon se révélait sous sa haute montagne grise avec son turban de voiles et sa chevelure de mâts. Arriver à Touloa par la voie de mer, c'est se donner une émotion incomparable : on est tenté de démentir le témoignage de ses yeux, car la fable et le songe ne peuvent atteindre à cette puissante réalité.

Ce tableau immense est aussi, comme toute autre chose en France, encore inconnu. On continuera de siècle en siècle à citer, avec tout Facharnement de l'enthousiasme, Gênes, Naples, Gonstantinople, Rio-Janeiro; mais personne ne parlera de Toulon, pas même les Toulonnais, qui^ n'ont pas encore découvert leur ville. Jamais en aucun autre lieu du globe on n'a vu une plus complète association de la grandeur, de la puissance, de la beauté, de la grâce, sous un plus doux ciel et dans un plus splendide cadre d'horizon. Rien ne peut égaler ces montagnes radieuses qui se séparent pour laisser couler la Méditerranée, cette rade qui est aussi une mer; cette bordure de collines qui la couronne d'arbres ou d'une étincelante aridité ; ces vaisseaux superbes qui ressemblent à des îles noires cerclées de nacre et plantées de mâts, ces cales couvertes qu'on prendrait pour des églises gothiques dépouillées de leurs murailles, ces hospices plus beaux que des palais de rois, où le malade respire les aromates de la colline et les exhalaisons embaumées du golfe ; ces grandes lignes

des citadelles qui serpentent du sable de la rive au sommet de la montagne ; tout ce tableau d'animation éternelle, où la main de Thomme a osé se faire assez puissante pour s'associer à la main de Dieu.

On aime, dans ces moments d'émotions solennelles, à couper les ailes à son enthousiasme et à chercher Fulcère inévitable qui, dans ce monde, est au fond de toute beauté. On s'attacherait trop à la vie si toute illusion n'était pas la mère d'un désenchantement, si toute grandeur créée n'avait pas son heure d'éclipsé. J'ai traversé au vol de douze rames cette magnifique rade de Toulon, et je suis entré dans l'arsenal pour y chercher des tableaux d'un autre genre, et me donner cette philosophique tristesse qui doit trouver son heure dans les jours les plus riants.

Il m'est arrivé plusieurs fois en douze ans de publier des histoires de forçats prises sur le vif. Un jour même, je fus assez heureux pour délivrer deux pauvres enfants de leur enfer terrestre, grâce à l'intercession du duc d'Orléans. L'histoire de ces enfants ne saurait être trop connue. Je la rétablis ici telle que je l'écrivis, il y a quelques années, sous l'impression du premier mouvement.

ÂLY ET SOLIMAN

Elle est bieh triste Thistoire de ces deux pauvres Algériens, et, malheureusement, c'est une histoire vraie. H n'y a pas d'espoir de se consoler au dénoûment avec ces trois mots : c'est unô fiction.

Nous avons pris Algor : c*est une fort belle conquête pour le commerce du Midi ; nous tenons garnison sous l'Atlas; la civilisation exportée à Alger s'étend, hors des murs, à une portée de fusil de Bédouin. Pour adoucir les mœurs des naturels du pays, nous suivons la méthode espagnole : nous livrons aux tribus une bataille qui ne finit pas , nous leur tirons des coups de canon; nous faisons des ordres du jour et des bulletins; notre exploration au nord de l'Afrique est aussi avancée que celle de Levaillant au Midi. Au bout du compte, je crains fort que nous n'en rappor* tiens, comme lui, qu'un animal empaillé.

ÀniroalU spolia et vicli monumenta Siphacis.

En attendant, on s'entre-tue pour tuerie temps. Le choléra s'est mis du côté des Bédouins ; tous les jours quelques familles prennent le deuil. Il en coûte de vouloir civiliser les gens à tout prix, des gens qui nous regardent, nous, comme des barbares, et qui viendraient nous civiliser s'ils avaient de l'artillerie légère et des vaisseaux à trois ponts. — Nous comptons nos morts, nous pleurons sur eux, c'est de toute justice ; mais les barbares qui tombent, nous n'y prenons pas garde. Ces barbares ont pourtant des femmes qu'ils aiment, des enfants qu'ils élèvent dans la crainte de Dieu et la haine des chrétiens, des familles qu'ils nourrissent de leur chasse et de leur travail. Lorsque le soir, dans une tribu, ces pauvres gens pleurent un père, ce n'est pas un lion de l'Atlas qui l'a dévoré, c'est une balle chrétienne et baptisée qui l'a étendu mort.

Et l'on voudrait que les orphelins et les veuves tinssent ce langage :

({ Qu'Allah soit béni! c'est pour notre bien que les chrétiens sont venus ; rallions-nous nu drapeau des chrétiens.

2n UN VOYAGE EN PROMENADE.

Ils nous tuent nos pères, nos maris, nos enfants, maïs ils nous civilisent. Abjurons les préjugés de nos aïeux. Il y a quatre siècles, et plus, que nous sommes dans Terreur. Les chiens de chrétiens sont nos frères. Autrefois, lorsque nous ne les connaissions que de nom, nous les avions en horreur; mais aujourd'hui c'est un devoir et un plaisir de les aimer. Ils ont détruit la ville sainte, ils ont tué beaucoup des nôtres, ils ont pris Tof de la Casauba, ils ont abattu le croissant de la porte Bal^Azoun; oh! c*est juste le moment de renoncer à nos vieux préjugés; vivent les chrétiens! »

Un soir deux enfants, deux de ces orphelins que nous avons faits pour venger un coup d'éventail, se promenaient mélancoliquement dans un vallon qui descend de TAtlas, Aly et Soliman, l'un âgé de quatorze ans, l'autre de quinze. Ils pensaient à leur tribu dévastée, à leurs bestiaux détruits, à leurs parents morts, et ils versaient d'abondantes larmes, comme des enfants 'civilisés; ils échangeaient entre eux des raisons qui leur paraissaient justes. Aly disait à Soliman :

— Mais qu'avons-nous fait à ces chrétiens, qui sont venus du bout du monde pour tuer la mère qui nous a nourris, et notre père qui était si bon? On dit que le dey a donné un coup d'éventail à un chrétien : c'est une affaire qui ne devait regarder que le chrétien qui a reçu le coup, n'est-ce pas? Nous étions à deux jours de marche d'Alger lorsque cela s'est passé ; nous n'avons jamais vu ni le dey. ni le chrétien battu ; pourquoi nous a-t-on pris nos bestiaux, tué notre pèfe et notre bonne mère, ravagé notre tribu? Comprends-tu cela, toi, Soliman? '

Le frère répondait :

— Je crois que les chrétiens s u privés de raison. La raison n'a été donnée qu'aux enfants du Prophète: il faut

plaindre les chrétiens, comme nous plaignons les fous, ces malheureux que Dieu abandonne.

— Oui, si ces fous restaient chez eux, je les plaindrais, pour suivre la loi du Prophète ; mais ils viennent nous tuer chez nous, et alors comment veux-tu les plaindre? Je voudrais être grand et fort, avoir un cheval, me battre avec un de ces chrétiens, et venger mon père. Le sang de notre père est là, le vois-tu? il est encore rouge comme ces grenades.

Les deux enfants pleuraient de rage, et Aly serrait étroitement dans sa main droite le manche d'un petit couteau.

En ce moment ils aperçurent, dans un massif de gre^ nadiers, un jeune chrétien qui cueillait des fruits.

Aly était au comble de Pexaltation.

— En voilà un, s'écria-t-il, un de ces chiens ! je vais le tuer avec mon couteau.

^liman arrêta le bras de son frère.

— C'est une action criminelle, lui dit-il ; il est seul, cet enfant, et nous sommes deux; il est sans armes, nous sommes armés : mon frère, crains d'offenser Dieu.

— Et quand ils sont venus, eux, s'écria le fougueux Aly, n'étaient-ils pas deux contre un, cent contre un, avec leurs vaisseaux, leurs canons, leurs ruses de guerre, leur science infernale de destruction? Crois-tu qu'ils seraient venus nous attaquer, s'ils n'avaient été sûrs de leur coup? Ils nous ont tués sans risque pour eux, comme je vais tuer ce chrétien sans risque pour nous.

Et il tua le jeune chrétien.

Des soldats passèrent auprès ; ils virent le cadavre et les as^ sassins. Âly et Soliman furent garrottés et conduits à la ville.

Aly confessa son crime ; Soliman ne nia point sa complicité, ^j^o

Ils furent jugés. On leur demanda leur âge, leur pro-

'sr r

i74 UN VOYAGE EN PROMENADE.

fession, leur domicile? Un procureur du roi fit un <*i'f|ii toire qui commençait par : Sxi est un crime qui ... .avocat lès défendit pour ia forme. Ils furent coAil;:.!!. aux travaux forcés à perpétuité; on les trouva trop ju'< pour la guillotine.

Mais il nV a pas de bagne dans la ville d'AIgt* i ville garde encore les traces de la barbarie : elle ♦^pourvue d'établissements philanthropiques, de chi »:»■!. et d'argousins; on lui fera un bagne si la civilisa :i m TAtlas avance toujours. — Aly et Soliman sont di->iij |i> , servir de germe à la pépinière future des galériens ; fi cains; ils sont la base vivante du monument à vfii»r. » première mise de fonds de rétablissement. On les »î»-: ;♦ qua sur un vaisseau à vapeur, on leur jeta des fè* e. trente livres de chaînes aux pieds. Ils arrivèrent -^Ji terre hospitalière de France, à Toulon.

Là, leur hôtellerie, c'est le bagne; il leur fut rf^coti mandé par leurs nouveaux camarades de prendr»^ JAmœurs de la communauté, d'étudier l^s usages, les habitudes, les goûts du galérien français, afin dé pouvoir mp-' porter au bagne de l'Atlas la civilisation du bagne de Toislon

Eh bien! savez-vous ce qui est arrivé? Du premier «oup d'essai, les jeunes barbares se sont récriés d'horreur contrrla moralité du dortoir; ils ont appelé là foudre du r-. * contre les vieux habitués qui leur parlaient un langage a faire dresser les cheveux ; les barbares ont fait la leçon aux civilisés flétris ; bien plus, Aly et Soliman s'environnent comme d'un mur de respect qui les protège contre la dépravation générale ; ce sont les deux anges de la cité promise aux flammes. — Ils ont versé du sang, ils portent justement le nom d'assassins; et pourtant ils montrent tant de docilité, de repentir, de résignation, qu'ils font oublier leur crime, On ne songe qu'à leur jeunesse, à letir^^

malheurs, à la déplorable fatalité qui leur conseilla le meurtre, un jour d'irrésistible désespoir.

Nous les avons vus au bagne ; de tous les tableaux de cette funèbre galerie, de toutes les douleurs de ce purgatoire terrestre, rien ne nous a émus comme le groupe immobile d'Aly et Soliman.

Henry Monnier et moi, nous avions obtenu le triste privilège d'expl<H*er les plus secrets recoins du bagne, de descendre dans des cachots où le jour ne descend pas, de visita les lieux d'expiation où il y a des pleurs et des grincements de dents. Nous devions cette faveur à deux hommes qui portent un nom vénéré, même dans cette société du bagne qui ne vénère rien; c'est comme si nous citions M. Auban, chirurgien de l'Arsenal, et H. le commissaire Ksmenard. On nous exposa ce groupe vivant, qu'en deux coups de crayon Henry Monnier reproduisit avec une vérité si saillante, que tous les forçats admis par faveur à la séance se recrièrent d'étonnement* L'artiste leur indiqua une poso; ils s'y soumirent avec une docilité muette et touchante; c'était l'immobilité du marbre; la vie n'était sensible chez eux que par l'éclat de leurs yeux africains. Dès que leurs portraits furent terminés, on accourut des salles voisines pour voir et admirer ; eux seuls ne témoignèrent aucun empressement; ils ne jetèrent qu'un rapide et mélancolique regard sur le papier qui les reproduisait. Monnier leur donna une gratification; alors un éclair de sourire courut sur leurs figures basanées ; ils retombèrent aussitôt dans leur rêverie habituelle ; le cachot se rouvrait pour eux.

Voilà deux malheureux auxquels personne ne songe dans le monde; ils n'ont point de parents, point d'c'tmis, point de protecteurs; ce sont les orphelins de l'Atlas : ils sont crimineJs ps^rce c|u'i|sQnt été orphelins; ils ont versé

le sang parce quHIs ont agi dans un ordre d'idées qui leur a paru juste : en remontant à la source du crime, nous sommes forcés d'admettre que le crime vient de nous, et que nous les punissons parce que nous avons pris Alger.

Si nous raisonnons sèchement en criminaliste, avec toute la logique sévère du Code, nous sommes parfaitement dans notre droit : en général, les nations ne se donnent jamais tort; elles ont une logiqpie qui se plie à tout, un droit flexible qui met leur conscience de nations en repos. On a insulté notre consul, nous avons déclaré la guerre au dey : nous avons pris Alger ; c'est notre conquête, c'est notre département d'outre-mer; dès ce moment, nous exerçons haute et basse justice sur la terre soumise ; si les naturels du pays commettent des crimes, à nous, les vainqueurs, revient le droit de punir les crimes; car il faut toujours que les crimes soient punis.

Il n'y a rien à répondre à cela en droit.

Mais la philosophie répond à tout, et, presque toujours, elle donne tort au droit. La philosophie n'est pas criminaliste ; elle ne copie pas des livres, elle en fait. Quelques lignes de bon sens, tirées à propos, coulent à fond Grotius et Puffendorff.

La philosophie n'admet pas que l'on puisse impunément fusiller des hommes et des femmes, purs de tout crime, et charger de chaînes, ensuite, deux malheureux enfants qui se croyaient autorisés à user d'un droit dont vous avez usé les premiers contre leur nation.

Nous savons qu'il faut faire malheureusement des concessions aux lois et aux usages sur lesquels repose l'existence des peuples ; nous savons que, par suite du grand imbroglio de notre organisation sociale, il serait fort difficile de gouverner avec des idées philosophiques, et que la puissance de tout mettre en harmonieux accord, légis-

laUon, bon sens, morale, droit des gens, n^appartient qu'aux peuples naissants, lesquels ne tardent pas de tout noyer encore dans le chaos, à mesure qu'ils progressent. Mais il est pourtant des cas exceptionnels où Ton peut faire fléchir la rigidité du Code, où Ton peut s'avouer tout bas que la raison du plus fort est toujours la mauvaise, et qu'un gouvernement doit se faire quelquefois philosophe clandestinement dans les petits détails, sans compromettre sa dignité, sa force, son existence. Certainement ce serait un luxe d'absurdité philosophique d'absoudre d'avance tout Algérien qui tue un Français, attendu que nous avons fait feu les premiers; que tout Bédouin mort était innocent du soufflet consulaire, et pouvait être vengé impunément par les siens : mieux vaudrait abandonner la conquête.

Des raisons prises dans le droit politique des nations nous ont poussés en Afrique ; le vent et le canon nous ont été propices, c'est au mieux; nous voilà maîtres reconnus : les Bédouins sont nos sujets, soumis à nos lois, justiciables de nos tribunaux.

Aujourd'hui, donc, un de ces cas d'exception se présente où la loi peut s'incliner devant une philosophique mansuétude, sans qu'il en résulte un de ces ébranlements sociaux que la clémence occasionne quelquefois. Ce sont deux enfants : leur âge est déjà un titre à la pitié ; deux sauvages, si l'on veut, qui raisonnent d'après les principes du droit naturel, et qui, fort ignorants de l'Évangile, croient encore qu'on peut rendre œil pour œil, dent pour dent. C'est une erreur excusable au pied de l'Atlas; il nous semble qu'il est démesurément sévère de corriger une pareille erreur, et chez de tels coupables, par la perte absolue de la liberté de toute une vie, par le supplice infamant du bagne, par trente livres de ferrailles aux pieds et

un m VOYAGE m PROMENADE.

aux mains. Tn peuplequi seditchaque jour qu'il est grand, et qui Test en effet, doit être réfléchi dans Tapplication des peines, même contre des sauvages, qui n'ont pour réclamer contre ce luxe de supplice, ni députés, ni avocats, ni parents, ni journaux.

Nous ne pensons pas, toutefois, qu*on doive les rendre soudainement à la liberté du désert ; d'abord parce qu'ils ne sauraient que faire de cette liberté, ces deux pauvres enfants; ensuite parce qu'il est un soin de prudence qui veut qu'on ne déchaîne pas dans la société deux ardents Africains révélés à la justice par une énergie teinte de sang. Ce qu'on ne doit pas faire aussi, c'est de les jeter en guise de fondement dans l'édifice d'un bagne projeté; c'est de tirer parti de leur soumission, de leur repentir, de leur moralité mc^me, pour les offrir comme modèles à des galériens futurs venus c>omme eux du fond de l'Afrique pour traîner la chaîne dans les chiourmes d'Alger.

C'est un calcul peu digne ; en voici peut-être un plus convenablement moral.

Oui, il faut tirer parti de leur énergie : mal dirigée, elle a commis un crime; sagement conseillée, elle produira le bien. Puisque tous les rapports des surveillants sont déjà favorables aux deux jeunes Africains, on peut en tirer encore d'excellentes inductions pour leur avenir. Ce n'est pas un bagne nouveau qu'il faut fonder, c'est un lieu spécial de réclusion pénitentiaire, où l'enfance criminelle, par fatalité d'occasion, doit trouver des maîtres polis au lieu d'argousins, des salles d'études au lieu de pontons, des professeurs au lieu de gardes-chiourmes, de bons livres au lieu de boulets.

Enfermez Aly et Soliman pendant quelques années, mais bien loin de l'argot, loin de la corruption, loin de celte fétide atmosphère qui rendrait criminelle même la

vertu. Ne leur montrez pas la France hospitalière à travers des liasses de squalides galériens; enseignez à ces vives intelligences africaines ce qu'on enseigne à nos enfants, la religion surtout, celle qui adoucit le naturel et rend meilleur. Donnez un métier à ces quatre bras robustes et basanés qui ne demandent qu'à être actifs et laborieux ; puis, quand la sagesse vous dira qu'il n'y a plus péril pour personne à les faire libres, ouvrezleur la porte.

Selkirk, le voyageur, avait pris deux sauvages qui faisaient pis que tuer des hommes : ils les mangeaient. On les vit renoncer ensuite à leur premier instinct; ils se rendirent en missionnaires dans leur tribu natale, pour prêcher à leurs compatriotes anthropophages Thorreur du sang et la crainte de Dieu.

Nous avons connu, à Marseille, un Malais dont la ligure portait les cicatrices de vingt blessures reçues dans les batailles; c'était le guerrier le plus sanguinaire des îles de la Sonde. On Ta baptisé, il est reparti pour l'Inde; en ce moment il prêche l'Evangile à Madagascar, on court à ses sermons»

Aly et Soliman sont les deux sauvages que nous avons pris : ils ont l'âge propice à la bonne culture. Au lieu de les élever dans un bagne, il faut les instruire pour civiliser Alger. Aux barbares qu'on veut convertir il faut envoyer des frères convertis ; il n'y a pas de plus efficace moyen. Aly et Soliman auront connu la France; au lieu d'un châtiment mérité, ils y auront trouvé une instruction paternelle. Voilà ce qu'ils diront à la veillée, devant les tribus orientales, devant ces peuples du désert qui savent si bien écouter, et sur lesquels l'histoire en récit fait tant d'impression* Ce sont de pareils missionnaires qu'il faut députer aux nouveauxFrançais de l'Atlas : cela vaut mieux

que des blockhaus, des bulletins, des ordres du jour et des coups de canon.

Quand je séjourne à Toulon, je ne manque jamais de visiter en détail le bagne, mais il ne m'est arrivé que cette fois seulement d'y trouver deux êtres qui ne paraissaient pas avoir mérité toute la rigueur de leur sort. La justice les avait frappés, la justice intervint ensuite pour adoucir leur sort. Ces exemples sont rares. Je n'ai rien vu depuis qui méritât une ombre d'excuse à quelque crime. Il me semble que ce sont toujours les mêmes condamnés que je vois; et, bien que le costume contribue beaucoup à donner aux yeux cette illusion, on est pourtant obligé d'admettre que t(ms ces visages de galériens ont été faits pour ces habits. Le crime donne aussi un uniforme à la physionomie ; de sorte que ces misérables enfants du vol et de l'assassinat ont tous un air de famille qui frappe de prime abord.

Dans cette foule de criminels vulgaires qui défilent incessamment par grappes rouges, avec une insouciance qui parodie la résignation, trois noms se distinguent et se recommandent, à titres différents, à l'examen de l'observateur ou à l'oisiveté du curieux.

Il faut citer d'abord un condamné à jamais célèbre dans les fastes marseillais. C'est un homme qui a érigé son crime en phénomène et qui a failli échapper au châtiment par l'exagération de la faute. Arnaud de Fabre est le faussaire par excellence; son nom restera dans Marseille comme la crise des assignats et le ntoonintiffi. Un nombre

UN VOYAGE EfC PROMENADE. 281

incroyable de familles ont été dépouillées par Arnaud de Fabre, et, si Tautorité n'avait pas mis sur pied gendarmes et fantassins le jour où le criminel monta au poteau, une vengeanccf populaire, inévitable, lui aurait évité le voyage dQ Toulon. Jamais une ville n'avait bouillonné sous pareille colère. Un homme seul était calme : c*était le condamné du pilori.

Le stoïcisme païen et la résignation cbrétienne n offreqt pas un exemple qui puisse être comparé à cet incompréhensible faussaire. Depuis son entrée au bagne, Arnaud de Fabre s*est constamment dérobé à toute investigation de curiosité et d'entretien. Peu de visiteurs même ont vu sa figure. Grâce à un ordre spécial que je devais au crédit de Texcellent docteur Auban, il me fut permis d'entrer dans une salle où Arnaud de Fabre travaillait seul.

On venait de le délivrer de son compagnon de bagne ; il était assis à l'orientale, sur un grabat, devant un pupitre, à son aise, et calme comme dans son ancien cabinet. 11 tenait une plume, qu'il déposa avec précaution sur des manuscrits lorsqu'il entendit ouvrir la porte. Nous nous approchâmes de lui ; il nous salua très-poliment, avec un sourire de béatitude qui ne luit que sur le visage des élus.

Cette figure si fraîche, si sereine, si bonne, contrastait tellement avec le costume et le bonnet vert, qu'on aurait cru voir une de ces erreurs vivantes qui accusent la justice humaine. La conversation suivante s'engagea entre Arnaud de Fabre et l'un de nous :

— Vous travaillez à vos Mémoires?

— Non , monsieur, je m'occupe d ^n service que je veux rendre à quelqu'un.

— Vous écrivez une lettre un peu longue, il me semble?

— C'est une pétition.

482 UN VOYAlîE EN PROMENADE.

— Pour vous, Arnaud de Fabre?

— Oh! non, moi, je ne demande rien; je travaille pour un de ces messieurs..

— Dn de vos camarades?

— Oui ; il m'a prié de cela. Il faut obliger autant que cela se peut.

— Et comment vous trouvez-vous ici?

— Mais assez bien.

— Vous paraissez vous porter à merveille?

— Grâce à Dieu, oui. L'appétit est bon.

— Êtes-vous content de Tordinaire?

— Je ne me plains pas.

— Cependant vous devez avoir eu d'abord quelque répugnance à mener cette vie, toute nouvelle pour vous?

Arnaud de Fabre fit un sourire, et le chef de chiourme. nous tirant à part, nous dit :

— Je n'ai jamais vu de condamné plus extraordinaire. Le lendemain de son entrée ici, Arnaud de Fabre était déjà tout formé aux habitudes du bagne. Il mangeait de bon appétit, il dormait à merveille ; il travaillait sans se plaindre; il ne s'inquiétait de rien, il ne s'étonnait de rien.

Nous laissâmes cet étrange condamné à ses travaux épistolaires. Il nous salua comme il aurait salué des clients dans son étude, puis il raffermit ses lunettes, mit de l'ordre dans ses manuscrits, reprit délicatement sa plume, et. frottant son front pour ressaisir le fil de ses idées, il se pencha sur son pupitre et continua son ouvrage.

De cette salle, qu'Arnaud de Fabre avait changée eu cabinet d'étude pour y exercer dans l'isolement sa monomanie de faussaire, nous passâmes à la salle des incorngibles, A côté du crime plat et bourgeois, nous devions voir le crime orageux et sanglant;

Cette dénomination donnée à cette salle semblerait an-r noncer des écoliers mutins qu'un maître a mis en pénitence. Eh bien! ces incorrigible» sont des titres en ménagerie ! rien moins que cela.

Le héros de ce repaire est Tragine; tous les autres baissent, de respect, le front devant lui, comme les démons subalternes devani Satan.

Tragine est arrivé au bagne avec cette auréole de sang et de boue que la publicité jette au front des grands scélérats. Un homme de cette importance ne pouvait accepter le rôle vulgaire de galérien travailleur. Tragine aurait cru déroger et s'avilir en maniant la scie, le marteau, la truelle, 'la bêche, en se mêlant à la tourbe, rouge et verte, qui creuse des bassins, taille des pierres, charrie des briques, équarrit les poutres, plante les pilotis. Le crime qu'on a fait illustre a sa fierté, lui aussi. Érostrate, au bagne, n'aurait pas salué un roi. Tragine a donc regardé du haut de son orgueil le chantier de l'Arsenal ; il s*est classé dans les incorrigibles, et on attend quelque nouvelle faute pour Técrouer définitivanent dans le bagne du bagne.

Une grille de fer, fortement cadenassée, sert de porte à cette salle. A côté de la grille est un poste de soldats : en cas de révolte, les armes sont prêtes, on fait feu ; les balles ne peuvent s'égarer sur des innocents.

Il y avaitlà une trentaine d'incorrigibles qui s'amusaient nonchalemment à carder, avec leurs griffes, des liasses d'étoupes, pour calfater les vaisseaux. La fange vivante du bagne est donc comme Fengrais de la puissante végétation d'une escadre. Tragine, seul, ne daignait pas s'abaisser à ce travail ; il était couché sur le dos, les bras en croix, etil faisait la sieste, comme un criminel de bonne maison qui tient à ses habitudes. A côté de lui gisait, à

tt4 Dit V0TA6S E!l PROMENADE.

TabandoB, son ooiitingentd'étoape, à Fétat primitif, avec ses mille nœuds gordiens. Ses compagnons, silencieux. ressemblaient à des esclaves respectant le sommeil de leur maître ; ils jetaient sur le tigre au repos des. regards obliques et empreints d'une touchante vénération ; et quand le terrible condamné, secoué par un rêve sanglant et convulsif, crispait les nerfs de son mufle ou de ses pattes, les hideux courtisans, interrompant leur travail, cherchaient à deviner, sur cette face blême, à quelle scène tragic[ue le songe avait ramené la ^nsée du galérien endormi.

Rien, et pourtant nods avions encore quelque chose de plus horrible à voir, ne peut donner une idée de cex\e salle infecte, qui sue le crime par toutes les fent^ de ses murailles, et ipii est Tunivers de ce peuple de damnés. Le crépuscule y pénètre à midi; les exhalaisons fiévreuses de ces locataires semblent se matérialiser dans cette cage, et flotter comme un brouillard livide autour d'eux; des objets sans nom et sans forme couvrent les grabats ; quelque chose de plus honteux que Textréme misère enveloppe ce tableau; on n'y entend que des râles sourds, des grincements de dents et de ferrailles, de stridentes acclamations d'argot, des blasphèmes créés par le génie du bagne ; on trouve là tout ce qui appartient à la langue et au domaine du crime, tout, excepté le remords.

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