LE CACHOT
11 faut, en passant, rendre justice à l'ordonnateur gêné rai : tout est admirablement établi dans ce monde : nous ne périrons pas faute de contre-poids ; le monde moral a
ses antipodes comme le monde physique ; tout alpha trouve son oméga ; Rothschild balance Duclos ; le Panthéon regarde la Morgue; Londres, la populeuse, a sous ses pieds Tîle déserte de Bligh. Quand nous sommes chaudement dans une loge, aux Italiens ou à l'Opéra, il y a quelque chose, de par la France, qui sert de pendant à cette loge ; nous avons trouvé ce pendant : c'est une loge aussi.
Nous montrâmes notre billet à Touvreur, et il nous fut permis d'entrer. Nous étions munis de flambeaux comme pour les catacombes; il fallut du temps à la lumière pour se faire jour dans ces ténèbres d'un noir compacte; toutes les précautions ont été prises pour en exclure jusqu'à l'atome égaré d'un rayon de soleil.
Le soleil a tout vu dans ce monde : il descend au fond du puits du tropique; mais il ne visite jamais cer cachot.
Nous entrevîmes là, sur un étalage de pierre, sept fantômes vivants : ils avaient des balancements de bêtes fauves, et parlaient une langue rauque. Après la salle des incorrigibles, l'odeur de cette nouvelle ménagerie était intolérable; je pris des forces dans ma raison, afin de résister; Henry Monnier, qui a le dévouement courageux de Fartiste, se mît tranauilleroent à dessiner, aux flambeaux, cette horrible scène
Ces prisonniers sont des forçat^ intraitables, qu'on ne peut plus mettre aux galères, puisqu'ils y sont ; ni fustiger, parce qu'ils sont blasés sur les coups ; ni envoyer à rhôpital, parce qu'ils sont en bonne santé; ni tuer, parce que leur nouveau crime s'est arrêté juste à la peine de mort; ni renfermer dans une prison claire et commode, car on les mettrait à leur aise en les affranchissant ainsi du travail. Que faire donc de ces hommes? Dans la société ils se sont rendus criminels, et la société les a envoyés au bagne ; mais le bagne à son tour se constitue société,
m\ (IN VOYAGE EN PROMENADE.
et, lorsque ses citoyens déchirent son code, alors s ouvri* le formidable cachot : c'est le bagne du bagne.
Tous les raisonnements de la philanthropie viennent échouer là. A qui la faute? à Dieu, aux hommes, à la loi? qui le sait! L'humanité nous crie qu'il est odieux de jeter des coupables dans un souterrain, de les priver d'air et de lumière, de les condamner à une faim éternelle avec une ironique nourriture de quelques onces de fèves; de leur refuser ce qu'on accorde aux lions captifs, un soupirail et un rayon de soleil. La société, qui tremble toujours pour sa vie, répond que ce sont des criminels indignes de pitié; des êtres encore au-dÎBSsous des incorrigibles, qui connaissaient la punition et qui Font bravée ; des hôtes formidables, dont le voisinage est périlleux même au bagne; des créatures exceptionnelles dont personne ne veut, pas même le bourreau.
La philanthropie est en lutte perpétuelle avec la loi; la première donne de bonnes et touchantes raisons dans ses plaidoyers ; la seconde a Tair de se défendre victorieusement : quand on résume les débats, on se rend souvent coupable soi-même d'un déni de justice.
Ce qu'il faut avouer, c'est que la société, comme nous l'avons faite, est très-difficile à régir ; nous portons la peine de quatorze siècles d'existence en corps de nation ; chaque génération a légué à sa fille son héritage d'inunoralité: aujourd'hui, ce trésor de legs accumulés nous est pesant. On dit qu'il faut moraliser les hommes; mais voilà mille huit cent trente et quelques années qu'on les moralise ; la série des sermons évangéliques prononcés depuis Jésus- Christ, imprimée en petit texte, servirait d'enveloppe au globe entier ; chez un peuple de trente-trois millions de têtes, vous trouverez toujours de quoi garnir les chiourmes de Prest, de Toulon, de Rochefort, quand You? e^ver»
UN VWAtiB EN PROMENADE. ^87
riez un Féiielon dans chaque famille. Ensuite, voyez ce qui arrive c vous croyez avoir jeté toute votre lie sociale dans un bagne, eh bien I ce bagne est encore tourment(^ par des crimes intérieurs qui ne ressortent plus de la juridiction ordinaire de la société; il faut que ces crimes Hoient encore punis : comment? inventez.
On devrait prévenir ces crimes.
Il n'y a que deux manières de prévenir des crimes, comme il n'y a que deux motifs qui retiennent les hommes dans le bon chemin :
Odenint peccare mali formidine pœuœ, Oderunt peccare boni virtutis amore.
Le Gode ou la morale : Tun est parfaitement connu du criminel ; il n'en déchire Tarticle qui le menace qu'après ravoir lu : Fautre est dans un bagne, comme en beaucoup d'autres lieux, un nom vide de sens.
Ce nom isolé de morale a d'ailleurs quelque chose de <;ec et d'athée qui serait d'un vain secours à qui voudrait réformer les mœurs d'un bagne pour en prévenir les crimes. La religion vaut mieux; d'abord, elle apporte avec elle la vraie morale, et ensuite elle peut produire de beaux fruits, si elle se révèle parmi les chiourmes avec sa pompe naïve, ses cérémonies touchantes, ses versets de consolations.
Dans le malheur consommé, rien ne remet l'âme à la quiétude comme la prière de la chapelle, la messe du dimanche, celle qu'on entendait en famille, à l'âge où tous les cœurs sont purs. Eh bien I on dit la messe au bagne tous les dimanches, et le prêtre explique l'Évangile du jour : nous avons assisté à cette cérémonie, et nous avons presque désespéré de la moralisation.
l,a chapelle est un vestibule qui peut à peine contenir
cinquante personnes. Le choix de cette étroite localité fiait présumer justement que Taudîtoire n'a jamais été nombreux et ne peut l'être.
Une heure ayant Tintroït, deux sacristains galériens construisent l'autel ; ils y placent une nappe jaunie, six vases de fleurs artificielles, six flambeaux indigents et une croix. Le prêtre arrive : il est convenu qu'un prêtre de bagne sort des rangs les plus obscurs du sacerdoce ; c'est un homme qui reçoit, moyennant indemnité, la corvée de la messe dominicale; le métier perce trop sous la chasuble. Les dévots se placent au pied de l'autel : ce sont ordinairement des vieillards qui suivent, à genoux, dans un paroissien dévasté, les versets et les répons ; les indifférents sont debout, et acceptent la messe comme une distraction hebdomadaire : — rien, d'ailleurs, ne peut les arracher momentanément à leur idée fixe de réclusion; à droite et à gauche, cette chapelle d'occasion leur montre ses deux nefs; ce sont deux longues salles, ornées de grabats; ce sont dent dortoirs de galériens ; l'odeur grasse qui s'en exhale neutralise la vapeur du grain d'encens brûlé sur l'autel.
Dans cette grande population du bagne, on trouve donc cinq ou six vieillards qui prennent la messe au sérieux ; tous ont été appelés, voilà ceux qui sont venus !
Il y a quelque chose de touchant dans l'expression religieuse, dans la pose décente de ces rares prédestinés qui prient avec ferveur sous la livrée rouge du bagne ; il n'est pas permis d'élever contre la sincérité de leur foi le moindre soupçon d'hypocrisie; tout est conviction et vérité dans le mouvements de leurs lèvres, dans les frissons de leurs doigts desséchés, dans l'incarnat mystique de leurs joues creuses, dans cette expression de regards qui les lie au sacrifice de Fautel. Ces vieillards sont, à mes yeux, les
hommes les plus vertueux du monde ; si la messe ne servait qu'à consoler un instant ces existences flétries, il faudrait Imir la messe. Si tous les forçats ressemblaient à ces doyens du crime, il faudrait fuir le monde et aller respirer la sérénité de la vertu dans un bagne.
Voilà tout ce que la sonnette dominicale a pu convoquer de néophytes! Dans ce quart d'heure d'évangélique rosée que la religion donne à Tenfer terrestre, quelques langues d'élus sont rafraîchies : au dehors, Tindifférence, la raillerie, l'incrédulité, l'impénitence finale, le crime obstiné, le désespoir sombre, la résignation stupide, toutes ces abstractions personnifiées s'entassent, se roulent, s'endorment sur des grabats à mille places, pour fêter le jour de la cessation du travail. Le dimanche n'est le jour du Seigneur que pour cinq ou six forçats à cheveux blancs.
Vite missa est est prononcé ; la vision s'évanouit. Le prêtre fuit comme le Panthée de Virgile, en emportant ses dieux et les choses sacrées; Tautel s'écroule ; la chapelle redevient le parloir des gardes-chiourmes : dès que la sonnette du clerc se tait, le bruit des ferrailles recommence. Le quart d'heure d'évangélisation ne recommencera que dans huit jours : personne ne s'en plaint ni ne s'en soucie.
Il faudrait un père Bridaine qui se dévouât courageusement, et sans regarder en arrière, au service spirituel des bagnes ; un prêtre qui aurait la physionomie, les gestes, Torgane, l'entrainement, l'organisation physique qu'exigerait une aussi terrible mission, et qui se condamnerait à une œuvre aussi méritoire, comme d'autres se condamnent au silence infructueux du trappiste, à la réclusion contemplative de la Chartreuse, aux voyages évangéliques de la mer du Sud ou du Japon.
im m VOYAGE m PROMENADE.
Mais voilà ce qu'on ne trouve plus. Beaucoup se dévouent à prêcher à Saint-Thomas d'Aquin, devant un auditoire parfumé de femmes heureuses, pas un Bridaine ne se lève pour aller planter sa chaire au milieu des chiourmes de Brest, de Rochefort, de Toulon! En France, nous ne faisons depuis longtemps qu'inventer des théories et des mots; nous parlons humanité, religion, justice, morale, civilisation, mieux qu'on n'en a parlé avant nous ; nous savons tout ce qu'il faut faire pour rendre le monde meilleur, mais nous ne faisons rien ; on se contente de savoir, on est répulsif à l'application. Alors ne nous plaignons plus du spectacle de la maladie, puisque nous n'a* vons pas le courage du médecin.
Au reste, ce n'est que dans le pur intérêt de Thumanité qu'on est amené à ces réflexions, car on dirait que ces misérables prennent à tache d'éloigner d'eux l'intérêt qui se lie aux infortunes extrêmes, méritées ou non. Ils auraient si peu à faire, si peu à dire, pour arracher des larmes. On pleure à la Comédie-Française, devant une actrice qui ment merveilleusement au public ; on donne si souvent des pleurs vrais à des malheurs faux ! et ici, dans ce théâtre où rien n'est menteur, ni le personnage, ni le décor, ni le public, oj\, se croit quitte envers l'humanité en payant quelques plaintes, en jetant quelques syllabes décousues de compassion à ce lamentable dépérissement de l'homme physique et de l'homme moral ! Et qui sait encore si la fibre secrète qui éveille notre pitié n'est pas une fièvre d'égoïsme, si elle n'est pas excitée, à notre insu, par cette pensée : « Si j'étais là comme eux? »
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces malheureux ne songent pas même à jouer le malheur ; cela leur serait pourtant si aisé !
n y a d'ingénieux mendiants qui se peignent des plaies
m VOYAGE EN PROMENADE. !29l
à fleur do peau pour provoquer Taumône et la compassion. Ceux-ci n'ont rien à peindre : un seul mot lombii de leur bouche avec un accent emprunté à la vérité, un seul soupir de peine flagrante nous gonflerait le cœur, à nous qui entendrions ces notes dolentes de la souffrance consommée. S'il nous est déchirant d'entendre dire t « Je suis bien malheureux î » à un acteur aimé, riche et applaudi, que ferions-nous devant ces parias enchaînés, qui murmureraient à notre oreille un seul « Ayez pitié de moi ! »
Mais ce ne sont pas là les mœurs de la communauté du bagne : l'extrême malheur y est fanfaron , absolument comme le bonheur dans notre société. Sans doute ils ont entre eux des heures secrètes et mystérieuses où ils échan* gent de désolantes paroles ; mais en présence de visiteurs, ils tiennent à honneur de faire de l'insouciance et de la gaieté. Alors ce sont tous des Régulus qui se roulent en riant sur la pointe des cIoùs, des S(5évola qui badinent avec le tison qui ronge leurs os. Voilà la définition de l'honneur au cachot du bagrië.
Nous en avisâmes un, jeune, vif, gai, complètement nu, moins les chairs ferrées : c'était le héros de la prison ; ses camarades lui donnaient quelque déférence. J'ignore si nous sommes nés pour l'égalité, mais dès que six hom-> mes sont réunis quelque part, même dans un cachot, ils oùt la manie de créer une espèce de roi et de se soumettre à lui.
Ce jeune homme avait une mobilité si perpétuelle de mouvements, que Monnier était forcé de le dessiner au vol.
— De quel pays es-tu ? lui dit Monnier.
Le forçat répondit lentement sans nous regarder:
— De Paris.
Ex il se mit à faire des soubresauts comme un mandrille.
Après une longue pause, nous lui adressâmes cette nouvelle question :
— Et où demeures-tu, à Paris?
— Faubourg Saint-Germain, n» 27.
Cette réponse fut suivie des éclats de rire de ses camarades, qui d'ailleurs riaient de tout ce que faisait ou disait le jeune galérien.
Nous leur donnâmes du* tabac en assez grande quantité ; ils se jetèrent dessus comme des tigres sur une proie. Le pain ne vient qu'après le tabac dans les besoins de la vie malheureuse et prisonnière.
Pendant qu'ils partageaient en portions égales, avec une joie touchante, cette gratification tant désirée, nous remarquâmes qu'ils se communiquaient entre eux quelque idée qu'ils n'osaient pas nous soumettre. Le Parisien se chargea de porter la parole. Il prit une pose aussi décente que sa nudité pouvait le permettre, et nous demanda un peu de tabac à priser. Cette espèce de tabac n'avait pas été comprise dans notre gratification. Nous envoyâmes un garde au bureau. Le nouveau cadeau arriva un instant après et fut accueilli par des applaudissements, comme autrefois un galion de Lima sur la côte de Lisbonne. Le tabac fut déposé précieusement dans une boite commune, où chacun se vota le droit de puiser à son tour, mais avec discrétion. Ainsi, dans ces moments de délices, tout fut oublié : tortures, ferrailles, carcans, stigmates, cachot, liberté. Le bonheur de six hommes fut estimé deux onces de tabac.
Voilà la définition du bonheur au cachot du bagne.
Quand on s'est volontairement enfermé ainsi avec ces malheureux dans ce terrible cachot, on éprouve, par intervalles, une émotion singulière ; il vous semble que le retour au monde libre vous est interdit, qu'on s'est fait
victime d'un guet-apens, et que c'est tout à fait sérieusement que la porte verrouillée s'est refermée sur vous.
Cette folle émotion qui vous tourmente n'est pas à dédaigner; on s'y abandonne même avec plaisir, comme lorsqu'on s'amuse à gagner des vertiges sur le bord d'un précipice défendu par un parapet. Nous avions passé trois grandes heures sous cette voûte plate et gluante, en compagnie de ces fatftômes, et n'ayant d'autre clarté que celle qui mourait autour de notre chandelle de suif. Je ne pouvais supporter plus longtemps Tair de cette cage, si toutefois cette cage a de l'air ; je me fis ouvrir la porte, et je sortis précipitamment avec toute la folle joie d'un prisonnier qu'on met en liberté.
C'est alors, en se retrouvant sous le ciel, que tout paraît serein autour de vous. Dans' le passage subit du cachot au bagne, il y a une sensation qu'on n'éprouve que là : le bagne vous semble peuplé de gens heureux ; les visages des forçats sont gais; leurs travaux n'annoncent rien de pénible; ce sont des ouvriers, en camisole rouge, qui gagnent leur vie à calfater des vaisseaux, à bâtir des cales couvertes, à creuser des bassins, à scier des poutres, à tresser des câbles. Comme on a toujours devant ses yeux les spectres noirs du cachot fétide, on trouve naturellement que la misère du forçat libre est du bonheur, et du bonheur qui peut être envié. Je ne crois pas qu'il y ait au "^— mande une position qui porte envie au cachot; mais, à coup sûr, le cachot porte envie au bagne.
En sortant du hideux souterrain, on retire bien des plaintes trop tôt données à la chiourme, on contemple avec un sang-froid stoïque le chantier immense arrosé par tant de sueurs. C'est un chantier plein de gaieté, de vie et de soleil ; c'est une plage où la Méditerranée elle-même s'emprisonne ; où les vaisseaux de ligne viennent se reposer
(*oinine dans une hôtellerie ; où des merveilles d'architecture s'équarrissent à Tégyptienne, sur des bases aux larges talus.
Qui sait"? peut-être est-ce un bien que l'invention de ce cachot : il y a entre la combinaison fortuite du cachot et du bagne une chance de bonheur relatif qu'on doit bien se garder 3e détruire dans ces localités souffrantes, où le bonheur se fait ce qu'il peut. Il faut que le cachot voie son paradis dans le bagne libre, et le bagne libre son enfer dans le cachot.
Voilà tout ce que la société peut donner de factices consolations à ceux que Dieu même ne console plus !
Toutes les horreurs qui affligent les yeux et la pensée sont domiciliées en hôtel dégarni à Tarsenal de Toulon.
On passe de cet échantillon de l'enfer à Thôpital. Autre spectacle de désolation. Un hôpital est toujours triste : c'est le dernier mot des misères humaines; mais l'hôpital d'un bagne ne laisse rien à désirer à l'imagination qui cherche la limite du hideux.
Ce n'est pas au premier aspect que ce lieu dolent se révèle' sous sa laideur idéale; la galerie est très^^bien tenue, le parquet n'a pas la moindre souillure , le lambris est blanc, et les croisées, largement ouvertes, y versent la vie et le soleil. 11 faut soulever les linceuls pour voir à quels genres de malades on doit donner sa pitié.
Lorsque nous y entrâmes, le docteur Auban était au chevet du lit d'un condamné, jeune homme de vingt ans.
Le mâfade parlait avec un organe fort doux ; sa figure était calme, son regard lumineux et plein de bonté. M. Auban s'entretenait avec lui comme un père avec son enfant, et une émotion triste les agitait tous les deux. A voir avec quelle onction, avec quel attendrissement Thonnête homme parlait.au criminel, on aurait dit qu^il ne s'agissait quO' de donner un peu de force morale à un convalescent pour l'aider à regagner promptement la santé.
Eh bien, il y avait là sur c^ lit Tavant-dernière scène d'un drame horrible. Ce malheureux, objet de tant de soins touchants, ce malade que le docteur visite avec tant de zèle, que le prêtre console dans ses douleurs, et qu'une femme, inge de charité, garde comme la prunelle de ses yeux, ce jeune homme est un assassin relaps. Gommare est son nom. La veille du jour de notre visite, il avait donné plusieurs coups de couteau à un sous-adjudant des chiourmes, et il s'était cassé le bras en tombant après cet acte de vengeance. La justice demandait d'abord que le malade fût guéri de sa fractijre ; le criminel devait être jugé ensuite. Voilà pourquoi Gommare était à l'hôpital du bagne.
Une personne de notre société engagea un court entretien avec le malade.
— Comment avez-vous passé la nuit, Gommare?
— Assez bien, assez bien.
— Souffrez-vous encore beaucoup?
— Non, monsieur ; je puis supporter la douleur trèsfacilement.
— Vous avez eu hier une bien mauvaise idée , et aujourd'hui vous devez avoir un grand repentir de ce que vous avez fait?
— Que voi^ez-vous? C'est un malheur! Ce sous-adjudant était mon ennemi ; il me persécutait, il me rendait la
vie insupportable ; il m'a poussé à bout, et j'ai voulu me venger.
— Vous êtes entré au bagne pour un motif semblable, n'est-ce pas?.
— Oui, monsieur. J'étais soldat, j'ai frappé mon chef d'un coup de sabre à la tête, et Ton m'a condamné à mort. Nous étions trois condamnés. On nous a amenés sur le lieu du supplice, et, au moment où j'allais être fusillé après les deux autres, on m'a annoncé ma grâce. Ma mère avait obtenu une commutation.
— Gommare, c'était une bonne leçon, celle-là î Pourquoi n'en avez-vous pas profité?
— Le sous-adjudant m'empêchait de fumer; il me cassait ma pipe sur la bouche.
— Vous avez été mis dans un mauvais cas...
— Oh ! monsieur, je cannais ma position, je sais ee qui m'attend, mais c'est égal. Il n'y a que ma pauvre mère qui m'inquiète, moi, je n'ai peur de rien.
— Voilà une fonction bien pénible pour moi, nous dit l'excellent docteur Auban, visiblement ému; il faut que je donne tous mes soins à ce jeune homme blessé , il faut que je le guérisse, et, lorsqu'il sera guéri, il comparaîtra devant le tribunal maritime spécial, qui l'attend avec un arrêt inévitable.
Quelques jours après, nous avons appris que Gommare avait été condamné à mort. Malheureux enfant, qui n'a pas assassiné pour assouvir quelque passion basse, qui a été criminel dans l'irritation d'un coup de sang! Puisse la clémence être clémente deux fois!
A quelques pas du lit de Gommare, on nous fit remarquer un condamné agonisant, qui ressemblait plutôt à un cadavre qu'à un malade. Voici ce que cet homme avait fait la veille.
Il s'était procuré, on ne sait comment, un pantalon, une veste et un chapeau, qu'il avait cachés sous son matelas d'hôpital ; puis, choisissant le moment favorable, et sans se laisser abattre par la fièvre de Tagonie, il s'était habillé en ouvrier, et il avait traversé hardiment l'arsenal jusqu'au pont tournant. Là un fort coup de vent lui enleva son chapeau, qui roula à côté de l'hospice. Le galérien,» qui venait de passer devant un garde-chiourme de sa connaissance, ne voulut pas se retourner, aimant mieux perdre son chapeau que sa liberté ; mais le garde-chiourme courut après le chapeau, et, ne comprenant pas qu'un ouvrier se laissât ainsi découvrir la tête par le mistral sans au moins se retourner, il hâta le pas pour examiner en face ce stoïcien de chantier, et, en lui rendant le chapeau ramassé, il reconnut, malgré le déguisement, un de ses pensionnaires galériens.
Ce malheureux n'avait pu se résigner à mourir sur un lit d'hôpital : il allait chercher la mort sur la montagne en face de la mer. Pour acheter ce dernier soupir, il venait de déployer plus de savantes combinaisons qu'il n'«n faute un ambassadeur en Orient. Tout marchait bien. Le forçat recueillait le prix de son adresse et de son courage. Sa fortune était faite ; il avait secoué le hideux linceul de l'hospice, il avait quitté la livrée du bagne; il choisissait déjà dans l'horizon le pic lumineux et embaumé d'aromates où il allait savourer la volupté de son agonie I Un coup de mistral détruisit ce beau rêve!
C'est effrayant de penser, en examinant les conditions de certaines existences, à quelle chance un homme peut attacher le bonheur!
Toulon est une ville de contrastes moraux et physiques. L'homme y apparaît dans sa grandeur et sa misère ; les liasses de galériens y coudoient chaque jour les escouades (le nos pauvres soldats, venus malades de notre terre promise d'Afrique. Les premiers sont frais, insoucieux, pleins de vigueur; les seconds, pâles, tristes, abattus. Il en est de môme pour les monuments.
Toulon a épuisé toutes ses carrières pour bâtir des édifices cyclopéens ; Toulon a construit des Louvre pour ses hospices, des Versailles pour ses lazarets, des cathédrales pour ses vaisseaux en chantier, des labyrinthes crétois pour ses magasins, des galeries babyloniennes pour ses cordages, des forges de Lemnos pour ses arsenaux, des lacs pour ses carénages, des piédestaux de rocher pour ses citadelles ; et certes, personne ne blâmera Toulon d'avoir dépensé tant d'or, de pierres et de sueur au service de la France. Mais on ne comprend pas que cette puissante ville, qui fend les montagnes et comble la mer à sa fantaisie, n'ait jamais songé à se bâtir un théâtre avec une pincée de ce ciment qu'elle a prodigué autour d'elle à l'infini.
L'autre jour une triste pensée me vint à l'esprit au moment où je quittais ces merveilles d'architecture navale et terrestre, sans égales au monde, pour aller applaudir un chef-d'œuvre de Meyerbeer.
On verra bientôt que mon observation a un côté grave. A Toulon, le spectacle est aimé avec fureur : cela se conçoit. Ce peuple de marins, qui arrive journellement du bout du monde avec ses privations dures et ses longs en-
nuiS; adore le théâtre, et principalement la musique, qui est presque tout le théâtre aujourd'hui. Or, qu'a-t-on fait pour satisfaire tant de braves gens à Tendroit de leur pas> sion favorite? On a élevé, ou, pour mieux dire, on a abaissé, dans un égout de la ville, quelques soliveaux de bois de pin, liés avec du plâtre, et garnis à Tintérieur de papier vert. Dans les galeries, les escaliers, les corridors, un enfant peut à peine passer de front ; les nains se courbent pour ne pas toucher les lambris.
On ne peut se faire une idée de Tindigence lépreuse qui suinte à travers les mille crevasses de ce taudis. Un jour, l'incendie fit mine de vouloir le dévorer; l'incendie, cette fois, avait raison. Une absurde imprévoyance éteignit le feu. Un miracle perpétuel conserve ce théâtre depuis soixante ans ; les bombes même du général Dugommier l'ont respecté. Depuis soixante ans, on parle de le démolir, et toujours on vous montre le plan du théâtre futur.
Cette incurie routinière qui endort en France les administrations municipales, en dépit de quelques hommes inécoutés, maintient cet abominable statu quo de plâtre et de bois pourri ; et comme la Providence, toute maternelle qu'elle est, a ses moments d'abandon, ce théâtre §' écroulera ou s'incendiera un jour de représentation extraordinaire. Ce sera un désastre pire que Trafalgar ou Aboukir.
J'ai vu souvent, aux soirées de Robert ou de la Muette, tout ce qu'il y a d'illiistre, de grand, de noble, d'éclairé dans notre marine, encaissé comme le lest le plus vil dans la cale fétide de cet horrible ponton.
A l'ancre, dans la rade, il y avait dix-huit vaisseaux, le bras-droit de la France allongé vers l'Orient, Au tomber du jour, une flottille de canots à la voile et à la rame s'était
5r>0 UN VOYAGE EN PROMENADE.
élancée au port. Officiers et soldats envahissaient le théâtre avant les premières mesures de Torchestre. Ce qu'on appelle les loges resplendissait d'épaulettes. Au centre de son magnifique état-major de héros, l'illustre amiral Hugon attirait tous les regards de la foule. Aux banquettes supérieures, lézardées de vétusté, se penchaient mille têtes flamboyantes et bronzées, comme elles se montrent sur les bastingages un jour de combat.
Le théâtre, dans un de ces soirs, porte sur ses pieds croulants la fortune navale de la France, et un bec de gaz, égaré sur. ces combustibles antiquailles, peut t^ire sauter dix-huit vaisseaux.
[1 suffirait de trois minutes pour dévorer ce qu'il y a de plus noble et de plus dégoûtant à Toulon, son théâtre et son armée. C'est que la fuite est impossible : les issues manquent , les vomitoires sont des étouffoirs , les corridors, même en temps normal, étranglent ceux qui passent. Écroulement ou incendie, tout ce qui serait là périrait sans gloire; et un demi-siècle ne réparerait pas la démission d'un pilier centenaire ou l'erreur d'un bec de gaz
— C'est fort juste, tout cela, me dit un interlocuteur toulonnais qui entendait cette doléance ; aussi nous songeons sérieusement à bâtir un théâtre neuf et sûr.
— Monsieur, lui dis-je, à l'âge de treize ans, je vins à Toulon pour la première fois, et votre père dit à mon père ce que vous me dites aujourd'hui.
— Mais, reprit mon interlocuteur, c'est la place qui nous manque, et puis le génie contrarie tous nos plans.
— Oui, Ton sait que le génie ne songe qu'à ses remparts, et voudrait voir pleines, mers et montagnes exclusivement couvertes de citadelles ; mais le génie a souvent l'esprit de faire des concessions au bout de dix ans de lutte. Vous ayez eu déjà cinq fois l'occasion de le ramener
à votre avis. Quant à la place, s'il n'y en a pasTsur terre, il y en a sur mer. Au reste, rien n'est si facile à trouver qu'une place dans une ville : vous n'avez qu'à démolir quatre maisons ; et puis votre état de choses à l'endroit du théâtre est si intolérable, que vous devez tout tenter pour donner à vos braves marins le seul plaisir qu'ils vous demandent à la voile et à la rame. Que ne faites- vous une chose bien simple, en attendant la permission du génie ou la place absente? N'avez-vous pas, dans votre port, cinq ou six vaisseaux invalides, de beaux et grands extrois-ponts vétérans qui pourrissent les pieds dans l'eau? Prenez un de ces vaisseaux, établissez trois rangs de loges dans ses vastes entrailles, amarrez-le au quai de votre port, et inscrivez le mot théâtre sur la corniche de l'arriére. Vous conviendrez, j'espère, que ce théâtre vaudra mieux que l'ancien, et qu'il servira de transition convenable à celui de l'avenir, s'il arrive jamais. Ensuite, vous aurez avec mon théâtre des avantages charmants et introuvables ailleurs. On pourra lever l'ancre et se promener en rade pendant les représentations. Dans les entr'actes, il y aura sur le pont un foyer vaste et délicieux. Si les décors des pièces exigent des vues de montagnes, des golfes, des citadelles, des rades, des villes, des clairs de lune, vous enlèverez le châssis à coulisses de l'arrière, et vous aurez des fonds meilleurs que les toiles de Sanquensia. Kn hiver votre salle sera tiède à cause de son exposition permanente au midi; en été, elle sera rafraîchie au degré voulu par les brises de mer. Si j'avais l'honneur insigne d'être la ville de Toulon, j'aurais ce théâtre maritime dans quinze jours, avec le travail de cinq cents forçats.
Mon interlocuteur avait d'abord souri de mon idée, parce que, du premier coup, elle ressemble à une plaisanterie; puis il la discuta sérieusement avec .moi, et il finit
par dire qu'elle méritait d'être prise en considération. Je terminai avec ces paroles :
— On dit, en parlant d'une belle salle de spectacle : (( Voilà un beau vaisseau ! » Eh bien! lancez à l'eau ce théâtre naval, et cette fois l'éloge sera vrai.
En sortant du théâtre, je rentrai dans mes souvenirs de cette journée sans heures, et il me sembla que bien des mois s'étaient icoulés depuis le moment où mon fusil avait tué un marsouin.
Il y avait dans ce lointain d'un passé vaporeux tant de grandes et de petites choses amoncelées, qu'il ne tenait qu'à moi de croire que j'avais passé le tropique et tué un marsouin devant les Açores, sur le paquebot le Grégeois, Les jours comme les lieux perdent leur valeur mathématique selon les événements ou les ennuis qui les traversent. Une promenade peut donc s'élever dans notre imagination à la hauteur d'un voyage». Décidément, pour économiser Fargent, les insomnies, les insectes, les jeûnes, les tempêtes, les maux de cœur, je me promènerai toujours, afin d'avoir tous les bénéfices du voyage sans en avoir les désagréments.
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