L'ÉGLISE FRANÇAISE
Bo$suet a fait un livre que personne n'a lu, hormis les jeunes séminaristes de Saint-Sulpice et d'Issy ; ce livre est intitulé : Variations de l'Église protestante. L'évêque de Heaux y a réfuté M. Mignet avec cette éloquente logique qui caractérise le Démosthènes de l'oraison funèbre. Il y aurait aujourd'hui un nouveau livre à faire sur les variations d'une autre Église que nous avons vue poindre il y a bientôt dix ans. En attendant l'histoire, voici l'article.
Le lendemain du 29 juillet, de tricolore mémoire, beaucoup d'hommes oisifs songèrent à prendre un état : les uns se firent rois, d'autres présidents à vie ; un de mes amis fonda une dynastie de son nom', un de mes ennemis se fit premier consul ; ceux qui avaient une ambition un peu plus élevée se firent dieux; dans ces derniers, nous devons donner la première place à l'abbé ChateL
L abbé Chatel se proposa de continuer Jésus-Christ ; il prit Tëvangile,. le traduisit en français et se lança parmi les scribes et les pharisiens de la rue de Cléry. II prit à bail la salle des commissaires-priseurs et mit la religion au rabais; il fonda les messes économiques et les sermons à deux sous.
Il eut pour clientèle quelques soldats désoeuvrés et les servantes de la rue Bourbon-Villeneuve et du Petit-Carreau. Comme 11 ne demandait d'argent à personne, personne ne lui en donna ; la cire de Tautel et la lampe du sanctuaire ruinaient Tabbé Chalfel à vue d' œil; il fit des lettres de change tirées sur le Saint-Esprit ; les huissiers entrèrent, le chapeau sur la tête, dans la maison de Dieu ; on mit les scellés sur le tabernacle ; le propriétaire, qui avait pris le bail au sérieux, confisqua les vases sacrés. Chatel essaya, comme Jésus-Christ, de chasser les trafiquants du temple; ces choses-là ne réussissent pas deux fois : les trafiquants chassèrent Tabbé Chatel.
Chatel ne donna pas sa démission de dieu ; quand on a tâté des honneurs, on y tient : n'est pas dieu qui veut ; il se mit à courir la bonne et vaste cité de Paris, demandant une localité convenable où sa divinité pût faire élection de domicile. Partout les propriétaires s'informaient gravement si M. le dieu avait assez de meubles pour garantir le bail ; Chatel baissait la tète, et se contentait de dire ana- Ihème à chaque propriétaire ; au bout d'un mois, il avait excommunié tous les électeurs parisiens, mais il était toujours sur le pavé.
Martin, le dompteur de bêtes fauves, venait de quitter son hangar du boulevard Bonne-Nouvelle ; la place était encore toute chaude ; il y restait bon nombre de cages vides pour causes de décès : c'était un hôtel garni sans locataires. L'abbé Chatel s'y installa fièrement ; il prit texte de
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rétable de Bethléem pour s'excuser à ses yeux de sa profanation. Il jeta des flots d'eau bénite dans la cuve du crocodile, bénit la'cage du lion Néron décédé, et en fit un autel. On grava sur le fronton extérieur, entre deux têtes peintes de léopard : Eglise française, et les fidèles furent appelés.
Le décor intérieur subit quelques changements notables et de bon goût. L'abbé Ghatel excelle dans le décor; il mit une châsse de saint Vincent de Paul dans une belle cage bien grillée ; on lisait sur le haut de la châsse : tigre du Sénégal, 11 inaugura une petite Matu« de Fénelon dans la loge d'un mandrille mort poitrinaire, et se fit enfin une belle chaire avec la plus grande des cages, soigneusement recouverte d'une tenture cramoisie.
Ce fut longtemps un étrange mystère pour les promeneurs du boulevard Bonne-Nouv^llè ; ils entendaient chanter en passant : Le Seigneur dit à mon Seigneur : Asseijezvous à ma droite, et ils ne pouvaient se rendre compte de cette lubie de Martin, qui faisait chanter en chœur les psaumes de David à sa congrégation d'animaux. Il s'en trouvait qui disaient ingénument : a Ah! je comprends; voilà comme il les apprivoise! » A Theure des complies, lorsque le chœur entonnait le verset : Celui qui a confiance en Dieu marche sur le lion el le dragon, le saisissement était visible sur le boulevard , mais on s'expliquait toujours aivec peine cette rage de piété qui, tout à coup, s'était emparée de Martin. Souvent un excellent rentier descendait du Marais par l'omnibus, avec toute sa famille« pour admirer le dompteur de monstres ; il présentait sa pièce de six francs au bureau, et on lui rendait de l'eau bénite. Il rentrait, rassurant sa femme qui entendait mugir le serpent, et cette pauvre famille d'innocents restait clouée par les pieds sur la première planche en voyant
l'abbé Cbatel en chasuble, qui leur disait : Que le Seïgnetir mi avec vous ! et leur donnait sa bénédiction.
Eh bien ! avec tous ces éléments de vogue, Tabbé Chatel ne faisait pas ses frais. Martin avait été plus heureux que Dieu. Le prix du bail était exorbitant; un adepte promenait un bassin qui s'en revenait Tide à la cage des roarguilliers. La cire et l'huile étaient en souffrance. Le jour de Pâques, Chatel se vit forcé, pour acheter le cierge pascal, de mettre au Mont-de-Piété. un tigre empaillé oublié par Martin. Le boulevard Bonne-Nouvelle est fort impie de sa nature; les mauvais sujets du Gymnase Tout perverti. Ce quartier philosophe ne versait pas une obole dans le tronc de Chatel. Les lettres de change furent protestées: les recors arrivèrent derechef; Dieu fut déclaré en faillite par jugement du tribunal de première instance séant à Paris. La formidable contrainte par corps fut annoncée à Chatel ; on allait Técrouer à Sainte-Pélagie, sainte qui n'était pas dans ses litanies; il n'eut que le temps de se sauver vers une mansarde du Jardin des Plantes, déguisé sous une peau de lion qui servait de nappe d'autel.
Chatel se vit justement alors dans la position des évoques de la primitive église. Il avait trouvé des Domitien, des Festus, des Hiéroclès, des persécuteurs dans la personne des huissiers, des gardes du commerce, des recors. A l'exemple de Marcellin, il se retira dans le cimetière du Père-Lachaise, et pria pour lui en bénissant la ville et le monde. Il dormait sous la pyramide tumulaire Se Masséna, buvait Teau claire de la vallée Ëlyséenne, et, pour simplifier ses repas, il jeûnait. Des jours assez calmes lui étaient promis; il entrevoyait même Taurore libératrice de Constantin, et la chute du tyran Maxence, représenté par rhuissier Rigal, dûment assermenté; hélas! le feu de
la persécution ne devait pas sitôt s'éteindre pour lui 1
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A Texemple de Paul, il avait coutume, à minuit, de gravir la colline du cimetière, la colline qu'on appelle le mont Louis. Là il chantait des psaumes, non ceux de David, mais les siens, qu'il trouvait meilleurs, parce qu'il les avaits faits. Le concierge qui garde les morts, et ne les perd pas de vue, avisa une nuit de sa croisée quelque chose qui ressemblait à un vivant. 11 prit son fusil à deux coups, et, de tombe en tombe> arriva inaperçu sur le mont Louis, en poussant un Qtii vive? qui fit tressaillir les morts. Chatel était leste : il bondit comme un chevreuil relancé, courut, au vol, dans le quartier aristocratique du cimetière, la Chaussée-d'Ântin de la Nécropolis, et se réfugia au sein de la famille de marbre d'un boyard russe, entre la statue de son fils éploré et la statue de sa veuve inconsolable qui vient de se remarier à Moscou.
Malheureusement il avait affaire à un concierge qui connaît le personnel de sa funèbre galerie : ce terrible explorateur découvrit facilement sur le sarcophage une statue de marbre noir qui n'appartenait pas à la famille blanche du boyard . D'ailleurs, cette statue portait un chapeau de castor ; Chatel ne s'était pas découvert à cause de l'humidité.
— Que faites-vous là, monsieur? cria le concierge à la statue noire.
— Je prie Dieu sur la montagne, répondit la statue.
— Voulez-vous bien descendre, oli je vous tire un coup de fusil?
Chatel chanta le verset du psaume vi : Retirez-vous de moi, vous tous qui commettez riniquité. , .
— Veux-tu descendre, encore une fois, te^lis-je?
— Je suis comme un sourd qui n'entend point , je suis comme un muet qui n'ouvre point la bouche . (Psaume xxxvii .)
— Eh bien ! je vais te faire entendre, moi ; à la troisième sommation, je fais feu.
— Je suu comme k pélican dans les déserts, je su'u comme le hibou dans son domicile. (Psaume ci.)
— Veux-tu descendre, corbeau?
Et le concierge furieux coucha en joue l'abbé Chatel. L'abbé Chatel descendit, et dit avec beaucoup de douceur au portier des morts :
— Me prenez-vous pour un voleur, vous qui venez ainsi au milieu de la nuit avec des armes et des bâtons?
Le concierge le saisit au petit collet et le mit à la porte.
— Si vous rentrez une autre fois chez nous, lui dit-il d'un air menaçant, je vous envoie sous ce saule pleureur.
L'abbé Chatel traversa Paris et se dirigea vers les Catacombes, pour s'y ensevelir, à l'exemple de saint Sébastien. Il a depuis été condamné trois fois par défaut par l'impie tribunal de commerce de Paris.
La religion allait périr sous cette procédure athée, lorsqu'un vengeur fut suscité. L'abbé -Lejeune acquit le fonds de Chatel ; il fallait du courage pour recommencer une nouvelle exploitation de l'église française ; l'abbé Lejeune est entreprenant, il trouva d'abord un local : c'était un hangar, au-dessous du niveau du pavé de Paris, boulevard Beaumarchais, n° 25. Pour économiser les tentures, Tabbé Lejeune tapissa son église avec des versets de psaumes, traduction Chatel. Le commerce parut marcher assez bien; le faubourg Saint-Antoine ne donnait pas trop, mais il se manifestait quelque mouvement pieux sur le boulevard des Filles-du-Calvaire. Un jeune ébéniste de la rue do Charonne, qui avait lu le Citateur, de Pigault-Lebrun, et qui passait pour un philosophe accompli, vint contracter l'union sacramentelle du mariage dans le hangar deTabbé Lejeune. Ce fut une véritable fête ; le hangar s'illumina de quatre cierges ; on le farcit de drapeaux, on emprunta au voisin, le marchand d'occasion, deux antiques tapis des