DE L'ÉGLISE FRANÇAISE
Gobelins, représentant Télémaque, Cahjpio et ses Nym^ pkes nues, sur lesquels Tabbé Lejeune installa ingénieusement le buste de Fénelon. L'époux ébéniste et philosophe engagea une thèse avec l'officiant à VOrate, fraires, sur le mystère de Tincarnation ; Tabbé Lejeune fit servir des rafraîchissements après le Credo, Un vénérable monsieur, qui a vu passer Voltaire sur le quai Voltaire en 1778, s'attendrissait de joie à cette touchante cérémonie.
— Ça fera bien du mal aux curés et aux jésuites I disait^l tout ému ; voilà la religion qu'il faut à Phomme aujourd'hui ! Cest pourtant à M. de Voltaire que nous devons cela !
Et il déposa un sou dans le bassin pour l'entretien du culte de Tabbé Lejeune.
L'abbé Lejeune triomphait ; la place de la Bastille se faisait insensiblement dévote; on apercevait quelques symptômes de conversion dans la rue Contrescarpe, et sur la rive droite du canal de TOurcq. L'église orthodoxe de Saint- Louis-des-Marais commençait à redouter une concurrence. Le hangar se meublait pièce à pièce ; la générosité des fidèles envoyait à l'abbé Lejeune, tantôt une fleur artificielle flétrie sur un chapeau de dame au dernier carnaval, tantôt un verre de cristal, à pied boiteux, pour doubler le calice, tantôt une nappe jaune qui avait fait son temps au Cadran-Bleu. L'abbé Lejeune disait avec componction :
— Ça marche ! ça marche !
Et il regardait les tours de Notre-Dame et le Panthéon, comme Bonaparte, lieutenant d'artillerie, regardait le Château royal.
Le 26 avril dernier, le propriétaire du hangar-Lejeune, qui n'était pas payé au terme, comme tous les capitalistes qui ont le malheur d'avoir Dieu pour locataire, arriva, le marteau en main, pour démolir le hangar. L'abbé Le-
jeune lui fit une allocution, où il le comparait à Nabuchodonosor, à Antiochus, à Sapnachérib, à Sardanapale, à tous les rois sacrilèges qui avaient porté Tabomination de la désolation dans le parvis de Tarche sainte ; il lui prédit même que s'il portait un seul coup de marteau sur la cbarpente de cèdres du Liban, deux anges descendraient sur deux chevaux blancs pour battre de verges le nouvel Héliodore du boulevard Beaumarchais. Le propriétaire du hangar plongea ses deux mains dans les poches de sa redingote de castorine, et dit à Tabbé Lejeune qu'il se moquait des anges et de leurs chevaux ; qu'il avait des eontpibutions à payer au percepteur de la rue Saint-Louis, et qu'il exigeait son terme, échu deux fois, et jamais payé! L'abbé Lejeune proposa au propriétaire de faire donner, le soir même, une représentation à son bénéfice ; le propriétaire refusa ; Tabbé Lejeune offrit un tronc ; le tronc ouvert, il n'y avait rien. Un maçon fut incontinent mandéla charpente s'écroula, les murs se lézardèrent, les aiig^ d'Héliodore ne parurent pas.
L'abbé Lejeune s'ouvrit une souscription au pied de la colonne de juillet, figurée en échafaudage : la place de la Bastille s'émut de compassion tendre; la souscription eut un grand succès de plaintes et de gémissements; l'aumône fut plus réfractairc ; l'abbé Lejeune se recommanda au génie de Ghatel, et demanda l'hospitalité, pour le compte de Dieu, à la porte d'un autre hangar situé rue de la Roquette, n° 18. Il fallut se faire là une nouvelle clientèle; les dévots du boulevard Beaumarchais retombèrent dans Timpénitence finale, et prêtèrent même secours aux démolisseurs du temple de Dieu, n** 25. L'abbé Lejeune prit un cilice, se macéra, jeûna surtout, se retira en contemplation sur la butte Montmartre. Sa voix criait dans le désert comme celle de saint Jean ; aucun diable de l'O-