‹ Nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 24 sur 26 · VARIATIONS DE L'EGLISE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

VARIATIONS DE L'EGLISE FRANÇAISE

berceau ou à la tombe ; mieux vaut rentrer dans le néant ou se faire empailler sous cloche dans son cabinet. L'abbé Auzou a réconcilié les fidèles avec la vie et avec la mort. 11 fait naître et mourir ses paroissiens avec économie : vous naissez pour deux sous ; vous mourrez pour le même prix ; il ne faut pas avoir deux sous dans sa bourse pour se refuser le plaisir d'un berceau et d'une inhumation. Les sacrements sont tous sur un pied raisonnable; un bourgeois économe, qui a fantaisie d'une extrême-onction, peut se passer ce petit caprice au meilleur marché. Le mariage de M. Âùzou est aujourd'hui une chose tellement à la portée de toutes les fortunes, que le concubinage n'a plus d'excuse. C'est un grand pas de fait verslamoralisation. Il y aura beaucoup moins d'enfant^trouvés perdus.

L'abbé Auzou a un joli autel à six flambeaux, une chaire de bois blanc, une tribune, un crucifix sortable, et, aux deux côtés de son autel , il a placé saint Vincent de Paul et Fénelon. Si le pape savait cela, il tomberait 1^ front contre terre, comme le grand prêtre Héli. L'abbé Auzou a marché sur les brisées du Vatican: il a canonisé l'auteur de Télémaque, Le buste du saint est représenté au moment où il dit : Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. L'abbé Auzou, sans mettre aux prises l'avocat du ciel et Tavocat du diable, a inscrit Fénelon sur la légende. L'ahbé Auzou sera excommunié de fait, puisqu'il l'est déjà de droit, jure et facto, comme disent les sacrés canons.

En cinq ans, l'Église française a donc essayé d'élever autel contre autel. Les siens s'écroulent déjà; les autres sont encore debout. La religion n'a rien à démêler avec ces variations; la religion peut braver impunément les folies des Ghatel, comme les cérémonies libertines du curé de Saint-Roch.

Lorsque la girafe destinée au jardin des Plantes de Paris eut été débarquée à la douane de Marseille, comme marckandise prohibée non classée par le tarif, le conseil municipal chargea deux savants de mener paître dans les bois cet animal fabuleux. Ces messieurs, hommes instruits quoique savants, trouvèrent une idée : ils se dirent que, puisque la girafe venait d'Afrique, on devait la conduire vers des pâturages de physionomie africaine, ayant roches nues, bois de pins, sable brûlant. L'animal et sa cour scientifique sortirent de la ville et se dirigèrent vers un village brûlé par le soleil du midi et par les torches révolutionnaires, village sans arbres ni sources, village hydrophobe, qui ne boit qu'à la pluie, et dont tous les habitants sont hydropiques. Ce village s'appelle Mazargues, de deux noms celtiques, disent les savants, qui signifient maisons arrosées par les eaux.

De ce village éternellement altéré, la girafe entra dans une campagne dévastée par les sauterelles, le vent et le sable marin. L'horizon est barricadé au midi sous de

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hautes montagnes blanchies par six mitte ans de coups de soleil; par inteiraUes eUes laissent couler vers la plaine quelques vallons vêtus de pins, forêts d'une fraîcheur brûlante, aux ombrages sudorifiques; des milliers de cigales y chantent Thymne du soleil, que des milliers de grillons traduisent ensuite en hymne de la nuit. Des odeurs balsamiques courent dans Tair; elles s'exhalent des pins, des touffes d'aspic, des buissons de thym et de lavande, des vagues voisines qu'on entend rouler sur les écueils et qu'on ne voit pas. C'est l'Afrique, non pas celle du dey d'Alger ni des Hottentots, mais l'Afrique mystérieuse, intérieure, non visitée, recueillie, avec ses vallons vierges de pas anglais, ses collines primitives, son silence de solitude, ses reflets de sable en plein soleil, ses bruits de vagues invisibles et ses mélodies de bois de pins qu'un orchestre ne redira jamais.

La girafe rendit grâce aux savants, et elle s'écria comme Scipion : c Te teneo, Africa! > Elle tordit gracieusement son cou d'autruche et elle prit son vol comme un oiseau quadrupède ; elle abandonna ses antilopes nourricières, son guide algérien, ses deux savants, et le sténographe qui dressait procès- verbal de la cérémonie pour le compte de M. Cuvier. Nous courûmes tous, comme une gendarmerie de naturalistes, sur les traces de la belle fugitive; il est probable qu'elle fut reprise, puisque je l'ai vue hier dans son palais, faubourg Saint-Marceau ; mais, quant à moi, je ne fus pas complice de son arrestation. A force de courir après l'animal, je m'égarai sur cette terre d'Afrique ; en cherchant les traces de la girafe, je perdis les miennes; en essayant de retourner sur mes pas, je ne trouvai plus mes pas, k vent les avait effacés sur le sable ; j'étais enlacé dé montagnes, de vallons, de précipices, de bois ; j'avais à choisir entre vingt sentiers croisés, sentiers trompeurs, tracés à

dessein par une main inconnue; ils aboutissaient tous à des rochers taillés à pic comme des remparts, et dont les touffes de saxifrages, agitées au vent, semblaient rire de mon embarras. Le soleil était près de se coucher, je ne pouvais m'orienter sur son cours ; de hautes montagnes me dérobaient Thorizon du couchant; je n'avais d'espoir que dans la constellation d'Orion, qui sfe lève sur la colline appelée Tête de Puget. Mais Orion se lève fort tard, nuit close, et il m'était terrible d'attendre la nuit dans cette solitude. C'était justement un vendredi ; je me mis à maudire la girafe, parce qu'il faut toujours maudire quelque chose dans son désespoir.

Avançant, reculant, et surtout m'arrêtant, je me trouvai compromis dans un massif de pins grêles qui paraissaient avoir été écaillés par des doigts de fer; cela me fit frémir. Je me demandai la raison de mon frémissement, et je ne me répondis pas. Mon silence m'alarma davantage ; je tâchai de me rappçler une chanson, j'en sais mille, pas une ne me vint à l'esprit; je n'avais dans l'oreille que le chant du cor de Touverture de Weber et l'épouvantable unisson de ré bémol d'Euryante : « Chasseur égaré dam les bois, n Le jour tombait; il y avait môme en face de moi une gorge béante déjà noire comme à la nuit. Un instant je crus voir la girafe sortir de cette gorge; je faillis tomber de peur : c'était une roche jaunâtre, aiguisée en pointe et tachetée de feuilles sèches. J'aurais ri volontiers, mais j'avais oublié comment le rire se faisait : l'aspect du lieu devenait toujours plus satanique. Si j'avais l'honneur d'être Berlioz, je volerais à la nature la symphonie qu'elle exécutait alors pour moi, dût-elle m'attaquer en contrefaçon. Les instruments étaient peu nombreux, mais ils versaient une large harmonie ; un ruisseu pleurait, les aiguilles des pins frissonnaient, les saxifrages murmuraient

avec mélancolie, les feuilles jaunes et sèches tourbillonnaient à la brise, le grillon exécutait son nocturne ; la montagne tirait des accords de toutes ses cavernes, la mer de tous sesécueils; un pin gigantesque, en inclinant et relevant un de ses longs rameaux dépouillés, ressemblait à YHabeneck de cet orchestre mystérieux des bois. Dans cette ravissante ouverttfre du drame de la nuit, il n^y avait pas une fausse note, pas un accord contre les règles, pas une erreur de composition ; la nature orchestre supérieurement ses œuvres musicales ; elle combine avec un art incomparable tous les sujets qui exécutent ses partiti(»ns inédites. Peu lui importe d'avoir des auditeurs; elle se fait jouer pour son plaisir d'égoïste, elle se complaît à son ouvrage, elle s'applaudit et ne fait lever le rideau qu'à l'heure où la campagne est déserte, où les villes s'illuminent de clartés pâles, où les pauvres humains s'enferment entre quatre murs tapissés de paysages pour échanger entre eux les longs bâillements de la veillée et les paroles nauséabondes qu'ils appellent les charmes de la conversation.

Oh! que j'aurais bien voulu ôtre enfermé, le soir de la girafe, entre ces quatre murs dont je parle avec dédain. Le jour était mort, je comptais sur la lune ; mais la lune ne devait se lever que le lendemain avec le soleil. C'est bien la peine d'avoir une lune! Je ne demandai qu'une faveur au crépuscule, le dernier de ses rayons pour me montrer le bon sentier. J'aurais bien prié Dieu, mais j'avais peur d'offenser le démon ; à coup sûr, je marchais sur ses domaines, et je respecte toujours l'autorité régnante dans les pays que je visite. De pins en pins, de buissons en buissons, j'atteignis les limites de la terre végétale; un arceau brisé dans sa clef de voûte était devant moi : c'était mon Kubicon ; je me recommandai aux patrons de l'alcôve de

ma mère et je franchis Tarceau. J'étais entré dans un puits, mais un puits assez large pour boire un jeune lac; il y faisait presque jour, parce que le soleil avait tellement aiguisé ses rayons sur les immenses parois des rochers, que la fraîcheur de Tombre n'avait pu éteindre encore tant de parcelles lumineuses incrustées pendant le jour : ce que je dis là est, je crois, une erreur en physique, mais je ne crois pas à la physique. Ce puits était formé de roches circulaires à pic, comme un Colysée naturel; à droite et à gauche, je voyais des galeries étagées, qui avaient l'air d'attendre des spectateurs; après l'arceau, il y avait une jolie petite caverne tapissée de lierre, avec deux sièges proprement taillés : c'était comme un bureau pour déposer les cannes et les parapluies. Un vieux pin rabougri murmurait des plaintes devant ce bureau, et, dans mon état de trouble, il me sembla que ce vieux pin me demandait mon billet. J'entrai hardiment, d'un pas d'auteur, et je courus à l'avant-scène ; là, c'était à faire frémir les deux Ajax. Une large et haute voûte minait le pied de la montagne, une source d'eau vive tombait du roc, je l'appelai la Fontaine d* Ivoire, non pas dans ce moment, car je ne songeais guère à baptiser des fontaines, mais longtemps après. Des tentures de lierre noir couvraient cette voûte et lui donnaient l'aspect *une chapelle funéraire : au centre montait un catafalque qui avait pris la forme d'un aqueduc; le sol était jonché de hideux débris, le lierre et la source chantaient en duo le Dies irœ de Mozart. J'interrompis un instant une des deux parties pour lui demander un verre d'eau, car j'avais fièvre et soif.

J'entendis un bruit de pas derrière moi, je n'osai regarder; les cailloux du sentier grinçaient sous des pieds ferrés. Au hasard, je risquai un œil de ce côté; c'était un

pâtre, du moins je le suppose, car deux chèvres le suivaient lentement.

— Mon ami, lui dis-je, ouest le chemin qui conduit à la ville?

Citation empruntée à VÉgtogtie de Mœris. Le berger ne me répondit pas, mais de sa main il me désigna un sentier suspendu au flanc d'une montagne. Je n'avais pas encore remarqué cette montagne ; le sommet était abominable à voir; il montait au ciel dans une forme révoltante et qu'on ne peut décrire : c'était comme une impudique pensée de granit lancée au ciel pour arrêter le vol des sorcières. Des coups de tonnerre avaient détaché de cette masse d'énormes blocs gisant à mes pieds; oh! c'est qu'il doit s'être passé là des choses qui appellent la foudre en plein azur! Au bas s'allongent les ruines d'un camp romain ou d'une métairie abandonnée ; un chêne poitrinaire s'est réfugié là comme un ermite en méditation, à l'abri du vent, sous la montagne. Des pins échevelés semblent descendre des cavernes du pic, comme une troupe de bandits qui courent au voyageur. Toutes les harmonies de ce lieu sont dolentes; il y a dans les crevasses des rochers des oiseaux non classés par l'ornithologie ; ils chantaient aux chauves-souris des airs sombres comme une absoute. La nuit arrivait noire, mystérieuse,* toute pleine de confidences que la gamme de la brise glisse à l'oreille à- travers les touffes de cheveux. Je levai les yeux au ciel pour me réjouir aux étoiles; une seule constellation luisait sur un fond obscur, la grande Ourse, magnifique fauteuil d'étoiles renversé à demi, comme si le Dieu du ciel venait d'être détrôné par Satan. Je me mis alors à marcher dans la direction des sept étoiles; mon chemin s'éclaircissait peu à peu. Je sortis du puits, tout joyeux de n'avoir pas été surpris par le coup de minuit dans cet horrible amphithéâtre où tant de

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scènes allaient être jouées par des acteurs de Tenfer. Une lueur de foyer humain m'annonça la campagne cultivée; je reconnus avec joie un portail rouge : c'est une maison isolée fort remarquable; là vit un patriarche, un vieillard, qui a subi des jours orageux. Il a été bourreau ; il a eu, ditil, beaucoup à souffrir de la malignité des hommes; il s'est fait misanthrope; il cultive son jardin, boit du lait, vit de ses rentes, et fait peur aux passants.

Quelques années après, sous la lune d'avril, à onze heures du soir, je me rendis à la fontaine d'ivoire ; le souvenir de ma découverte m'avait longtemps poursuivi, j'y pensais toujours. Lorsqu'on me montrait en voyage un site effrayant, je répondais par habitude : (( Gela ne vaut pas la fontaine d'ivoire ; » alors on m'interrogeait, et je répondais ce qu'on vient de lire. A mon retour, je n'étais pas seul, j'élais accompagné de cent musiciens et artistes et de trois fourgons d'instruments de cuivre. J'avais fait un appel à tout un orchestre d'amis, et on m'avait répondu avec zèle. Ce fut une fêle comme il n'y en aura plus sur cette fade planète.

Vous avez entendu l'ouverture de Freyschûtz à l'Opéra, au Conservatoire, àFavart; c'est une pastorale, un menuet que vous avez entendu. Mes musiciens s'assirent sur des sièges de roche, dans la voûte tapissée de lierre et de nids de chauves-souris. Nous avions apporté une énorme cloche fêlée sur un fardier ; on la suspendit sous la voûte : elle sonna minuit pendant un quart d'heure; nos oreilles ^saignaient. La montagne est creuse, elle sonna comme la cloche, : à chaque coup les réseaux de lierre se crispaient comme une toile d'araignée. Il y eut beaucoup de plaintes dans l'air, plaintes exprimées dans cette langue que la nuit parle, et qui ressemblaient à de sourdes protestations d'êtres invisibles qui se révoltent «outre une usurpation

de localité. L'ouverture de Freyschûtz commença. Je m*étendis sur un lit de cailloux plats antédiluviens. Weber avait travaillé pour cette nature. A peine le cor eut-il fait invasion dans le jeu de Torchestre, que tous les objets environnants prirent un caractère de funèbre physionomie, les montagnes ouvrirent leurs caverneuses oreilles, et le souffle de Tair anima le clavier de leurs mille échos ; les pins parlèrent aux mousses des pics, les collines aux herbes de la plaine, les ruisseaux d'eau vive aux cailloux polis, les grillons aux chênes verts, les vagues marines aux tristes écueils; tous ces murmures, toutes ces plaintes, toutes ces voix de la nuit emportaient au ciel Tinfemale harmonie de Weber. Je regardai les musiciens ; ils avaient les cheveux hérissés comme des feuilles d'aloès.

Nous craignions de manquer de trombones : il en vint six pour attaquer l'évocation de Robert. Des voix se demandaient : 4t Quels sont ces musiciens?... » Personne ne les connaissait. On disait derrière moi : a Ce sont des musisiens du 23* de ligne. » Je me retournai pour voir qui disait cela : c'était une feuille de lierre ou personne. Le chef d'orchestre, qui était tout en feu et ne prenait garde qu'à sa partition, cria :

— Musiciens, à vos places! Êtes-vous là, monsieur Benedit ?

Le jeune artiste s'avança pour chanter l'évocation ; il était pâle comme un démon incarné.

— Ne chantez pas, lui dis-je, cela vous fera mal.

— Impossible, me répondit-il, je suis sous l'obsession de l'art; il faut en finir avec Meyerbeer, il faut voir clair dans ses notes.

— Ce sera une terrible nuit, n'est-ce pas?

— Terrible ! Avez-vous bien compris Touverture de Weber?

LA FONTAINE DIVOIRE. 321

— Très-bien.

— Demain, au jour, nous saurons la musique.

— Oui, ce lieu est le Conservatoire du démon.

Ce chaleureux jeune homme, artiste tout âme et conviction, appuya fortement ses pieds sur le sol humide de la caverne et dit au chef d'orchestre :

— Je suis prêt.

Je crus que la montagne entière s'était faite trombone ou qu'elle s'écroulait. Benedit, avec sa magnifique voix, dit : Nones qui reposez.,, et resta court. Le chef d'orchestre s'écria, tourné vers les six trombones :

— Que diable avez-vous dans le corps?

Les trombones sourirent et parlèrent bas aux contrebasses, qui ne répondirent pas.

Tous mes musiciens étaient profondément artistes ; la solitude, le lieu, la nuit, avaient d'abord un peu agi sur leurs neçfs, mais ensuite ils se jetèrent de verve, tête première, en pleine symphonie, et ce fut alors un concert dont l'exécution foudroya la montagne. Une seule bougie jaune brûlait sur le pupitre du chef, comme le treizième cierge qu'on éteint aux ténèbres du vendredi saint ; on ne voyait que le visage des musiciens, leurs instruments étaient dans Tombre. Toutes ces tètes agitées de convulsions ressemblaient à des têtes de possédés se débattant sous l'exorcisme. Quand le jeune chanteur eut laissé tomber dans l'abîme le dernier Helevez-vous, tous les regards cherchèrent des fantômes dans le noir espace. Il s'en^trouva qui se voilèrent les yeux à deux mains, car ce qu'ils entrevoyaient était insupportable à la paupière. Sur un rocher à pic, tendu comme un immense linceul^ on vit passer une liasse d'ombres rouges que la lune même n'osa pas regarder, car elle prit le premier nuage venu et se couvrit les yeux comme nous. Et quand éclata le duo, que

de choses inouïes furent entendues! que de choses invisibles furent vues! que d'émotions gaspillées dans les coulisses de carton et retrouvées ici ! Aurwt-iu le courage (Hy pénétrer, seul, san» pâlir ? A cette formidable demande. le jeu funèbre des trombones jeta partout dans les vallées de lamentables points d'interrogation ; toutes les plaintes des abbayes ruinées tombèrent des nues sous la caverne cx)mme à un rendez-vous de notes déchirantes; Tair fut inondé de toutes les vibrations des lieux désolés; nous entendîmes des coups sourds de fossoyeurs, des roulements de balanciers dans le squelette des clochers gothiques, des vagissements de nouveau-nés dévorés par des guivres, des paroles de fantômes aux oreilles de Job, des grincements de marbres tumulaires , des mélodies d'épitaphes où la brise chantait la partie du ci-git, des frôlements d'herbes grasses, des battements d'ailes de phalènes, des soupirs de goules, des éclats de timbre fêlé, des cris de vierges vanipirisées, des déchirements de suaires, des cliquetis d'étincelles de chats noirs, des bruits de ferraille de spectres galériens, des trios lointains d'orfraies, de grands-ducs et d'hyènes; nos mains se collaient sur nos oreilles, mais le flot subtil de ces harmonies nous envahissait par tous les pores. Toute notre chair s'était faite oreille et absorbait les retentissantes émanations de l'air. Oh! qu'il en coûte de sonder les profonds mystères de la musique! Voulezvous savoir jusqu'où peut aller la puissance J'une note dictée à minuit, par un démon, à l'oreille de Weber, de Mozart, de Meyerbeer? prenez cette note et jetez-la d'un coup d'archet sur le rocher de la fontaine d'ivoire.

Les musiciens étaient couchés, pâles, -sur leurs instruments; l'intrépide chef d'orchestre, notre excellent et admirable M. Pépin, les réveilla de sa voix entraînante.

—-Allons, allons, s'écria-t-il, les chœurs? où sontl»'^

chœurs? Place, place au finale de Sémiramisl Qiml mesto geniito !

Le cuivre n'eut pas besoin d'annoncer le guido funèbre; le funèbre cri de Ninus sortit de la montagne comme d'une pyramide babylonienne haute de mille coudées. Toutes les impressions de terreur, ralenties depuis le meurtre d'Abel, coururent autour de nous avec les redoutables notes de Rossini; nous tremblâmes avec tous ceux qui avaient tremblé ; à chaque coup de tam-tam sur la porte de la tombe, la montagne s'entr'ouvrait, en laissant évaporer • par une crevasse je ne sais quelle forme vaporeuse à tête couronnée. Je regardai en dehors de la caverne ; c'était une véritable nuit de Babylone. Les roches saillantes, les pics gigantesques, les montagnes amoncelées, les immenses arceaux granitiques, tout ce paysage grandiose, éclairé fantastiquement par les étoiles, ressemblait à cette architecture infinie créée par Martinn, leByron de la peinture.'Aux massifs de pins élevés aux nues par les montagnes insurgées, on aurait cru voir le jardin suspendu de Sémiramis. La mer roulait des flots solennels comme TEuphrate; le démon de la nuit éparpillait dans Tair tiède ces parfums orientaux qui conseillent l'adultère. On ressentait au cœur tous les frissons de l'épouvante et l'exaltation irrésistible de la volupté ; la grande énigme de la musique se révélait à nos sens claire et sans voile; cette langue insaisissable de notes fugitives, cette langue qui ne dit rien et dit tout, et dont les villes ne connaissent encore que l'alphabet seul. Ohî comme elle était comprise de nos sens dans cette nuit de révélations! La gamme s'était matérialisée. La partition n'était plus un recueil d'hiéroglyphes ; toutes les idées métaphysiques du maître inspiré prenaient un corps, une figure, un relief d'animation, et oç les embrassait avec délices comme un vol de femmes

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aériennes, on les repoussait comme des spectres hideux, on les écoutait avec ravissement ou terreur, comme la voix d'une amie ou le cri d'un démon. Le chœur babylonien était terminé et la vallée le chantait encore ; les mille échos, pris au dépourvu par la rapidité du chant final, avaient des flots de notes en réserve à rendre à Torchestre muet. La montagne, les bois, les pics, les cavernes, ces puissants choristes continuaient Thymne que les faibles voix humaines avaient achevé ; jamais Rossini n'eut des interprètes plus grands, plus dignes de lui : le chef d'orchestre, l'œil en feu, la poitrine haletante, l'archet levé vers la montagne, semblait conduire encore l'orchestre des échos. Puis un grand cri se fit entendre ; jamais les hommes n'ont entendu pareil cri, depuis la nuit formidable où les cieux voilés laissèrent tomber sur la terre c^s mots : Le grand Pan est nwrt!,,.

UN

Dans toutes les parties de plaisir à la campagne, il y a toujours un monsieur qui a des affaires en ville, et qui chagrine la société par des plaintes intermittentes sur son équivoque position. Nous étions à Greenwich une pléiade de désœuvrés en train de visiter la galerie des tableaux de marine, où les exploits du pavillon anglais sont peints à rhuile de baleine sur des lambeaux de voile d'artimon et de perroquet. Jamais plus comique musée n'excita la gaieté folle du voyageur. Le gouvernement qui a payé ces tableaux a défendu expressément à Tartiste de faire un chef-d'œuvre, de peur que la gloire du peintre n'éclipsât la gloire de Tamiral ; et il faut être juste, le peintre a dépassé les espérances des Mécènes britanniques. Chaque bataille navale est représentée au moment où deux ou trois vaisseaux ont disparu sous les flots : ce sont toujours ces vaisseaux absents que Tartiste a voulu peindre ; il y a par-dessus une large couche d'indigo tourmenté qui es-

saye d'ôtre la mer. On aperçoit au fond un nuage de points microscopiques : c'est Tescadre. La bordure des tableaux est fort belle, à demi dorëe, brodée à jour en points d'Angleterre , et décorant ainsi parfaitement une muraille. A Londres, on fait si bien les cadres, qu'on pourrait se dispenser d'y intercaler un tableau.

Le monsieur qui avait des affaires en ville et qui était avec nous à la campagne disait à chaque instant :

— C'est bien, c'est bien ; nous avons tout vu. Allons dîner à Sceptre-and-Crown, et partons. Il faut que je sois rendu ce soir à dix heures au club de Piccadilly, où Ton m'a promis de me montrer O'Connell.

— A dix heures? répondait-on en chœur au monsieur; eh ! mon Dieu 1 vous avez du temps de reste. A dix heures? il n'en est que six! Il nous faut trois quarts d'heure pour dîner et dix minutés pour aller à Londres par le chemin de fer» Nous ne remontons pas la Tamise au retour.

Le monsieur se résignait quelques instants, puis il disait, dans un à parte, à haute voix :

— Oh! je manquerai O'Connell ; il part cette nuit pour Dublin. Je le manquerai, c'est fâcheux, et pour de mauvais tableaux comme ça!

— Monsieur, lui disait un Anglais obligeant de notre société, monsieur, soyez tranquille ; vous arriverez avant rheure. En dix minutes on va de Greenwich à Londres : j'ai fait cette route mille fois.

Le monsieur se résignait encore; puis il regardait encore sa montre, frappait du pied la terre et poussait un ah! sourd comme un soupir de désespoir concentré. Le ah! était suivi d'un : Je manquerai O'Connell!

Enfin on nous servit à dîner à Sceptre-and-Cro^n. ^^ vani nous passait la Tamise superbe, grand chemin des

vaisseaux de l'univers ; devant nous se succédaient les paquebots, si nombreux, qu'ils ont épuisé tous les noms de la fable et de Thistoire. A Thorizon, nous regardions Londres, cette planète incrustée sur la nôtre, |ivec son immense couronne de clochers, de mâts et de tours. L'aubergiste de Sceptre-and-Crown a spéculé sur cet admirable panorama ; il sait qu'on ne vient pas chez lui pour diner, mais pour voir, et il se contente de vous servir par la croisée Londres et la Tamise à vingt-cinq francs le couvert.

— Ah ! s'écriait le monsieur qui avait des affaires en ville; ah! nous aurioqs bien mieux dîné à Leicester- Square, et je n'aurais pas manqué O'Connell !

— Mais, lui disait notre Anglais, vous verrez O'Connell. En dix minutes, onze au plus, nous sommes à Londres. On va nous servir un plat délicieux, le plat national de Greenwich : des white-beats avec du punch glacé.

Le plat national gémissait dans la poêle de la cuisine, et nos oreilles étaient déchirées par l'éternelle symphonie en ut mineur de la friture hydraulique des petits poissons. Rien ne paraissait : ce n'était qu'un plat servi à notre ouïe et qui n'arrivait pas à l'estomac. Le maître d'hôtel fut mandé à la barre de la table pour donner des explications sur les retards du plat national.

— C'est la faute de M. Hodges, dit le land-lord de la cuisine. ^

Et, après cette excuse laconique et mystérieuse, il sortit pour répondre aux plaintes de son hôtellerie affamée. Le nom de M. Hodges retentissait partout.

Quel est ce M. Hodges qui retarde ainsi les fritures à Sceptre-and-Crown? Telle fut la question que nous posâmes sur la nappe à défaut d'autre plat. Le monsieur qui avait des affaires en ville se leva furieux, en disant :

— Vous ne voyez pas que c'est une excuse d'Anglais!

5^8 UN QUART DflEURE ANGLAIS.

M. Hodges n*exîste pas; on veut gagner du temps, et, à minuit, on nous semra pour tout plat national le God save the Kingl dans un orgue de Barbarie. Levons-nuus et partons, fieixe maudite taverne me fera manquer O^Connell !

Il arrive souvent qu'une minorité factieuse entraîne sur ses pas une majorité paisible. Nous nous levâmes tous, et nous descendîmes au vestibule pour payer le dîner que nous aurions mangé à minuit. L'agent comptable de Tbôtel fut beaucoup plus raisonnable que nous ne Pavions supposé : il n'exigea que la moitié de Técot, douze francs et demi, à cause de la circonstance atténuante de Féclipse totale de notre festin.

— Et maintenant, dit le monsieur qui avait des affaires en ville, courons au bureau du rail-way. Sept heures sonnent à rhôpital.

Du seuil de la porte de Sceptre-and-Crown, on aperçoit la rue solitaire qui mène à Greenwich-Park . Au commencement de cette rue, un Anglais parlait vivement à un groupe d'invalides et de villageois. Quand il se tut, l'auditoire cria : Hourra for Hodges! « C'est M. Hodges! » Telle fut notre exclamation, et nous eûmes la curiosité de voir cet homme mystérieux qui retenait les petits poissons dans Toffice des hôtels.

H. Hodges marchait d'un pas rapide, portant sous son bras un énorme rouleau d'affiches bleues , et suivi d'un petit groom suspendu à une grande marmite pleine d'amidon fondu. Le monsieur qui avait dés affaires en ville, nous voyant tous courir après M. Hodges, se mit dans une fureur atroce. Nous lui dîmes que nous courions après une étudç de mœurs, et qu'en voyage on ne doit rien négliger de ce qui constitue l'instruction du publiciste cl de l'homme d'État.

— Voilà pourquoi je ne veux pas manquer O'Connell î s'écria notre affairé compagnon.

— Vous le verrez, lui dit l'Anglais. En dix minutes, douze au plus, vous êtes rendu à Londres/ Le chemin de fer de Greenwich est le gigantesque point du génie anglais.

M. Hodges s'arrêta devant le pan de mur du jardin de Greenwich, trempa un large pinceau dans Tauge d'amidon, bar})Ouil]a le côté blanc d'une affiche bleue, et placarda cette proclamation :

TO THE ELEGTORS OF WEST KEUT

M. HODGES YOUR OLD FIHE FRIBND

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