‹ Nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 25 sur 26 · SOLICITS TOUR VOTES TO · texte numérisé non relu

SOLICITS TOUR VOTES TO

REPRESEKT TOU A FOURT TIME IN PARLUMENT

UEN OF WFST KENT.

L'affiche posée, M. Hodges gagna le chemin escarpé du parc supérieur, placardant à droite et à gauche avec une dextérité d'afficheur dramatique ; mais il ne s'apercevait pas que de jeunes tories facétieux à gilets rouges arrachaient les proclamations bleues au milieu des éclats de rire d'une centaine de marins allemands qui composent à peu près tout le personnel des invalides anglais entretenus aux frais de la nation à Thôpital de Greenwich. M. Hodges poursuivait son entreprise de l'air d'un homme qui accomplit un devoir et s'inquiète peu de ce qui se passe derrière lui.

Le monsieur qui avait des affaires en ville nous arrêta violemment au pied de la montagne et nous menaça de partir seul, nous rendant responsables dés malheurs que son isolement pouvait lui attirer à la recherche du chemin de fer,

— Convenez pourtant, dit un des nôtres, que ces études de mœurs anglaises ne sont pas à dédaigner.

350 UH OUâAT D'HEURE ARGLVIS.

— Soyez tranquille, dit TAngtais; en dix minutes, treize au plus, nous arrivons à Londres. G*est le triomphe du chemin de fer. La distance est supprimée ; le mot éhignement est rayé du dictionnaire des nations. Tout le monde est le voisin de tout le monde. J'ai le cap Comorin au bout de ma botte ; je tiens un pôle dans chaque main ; je danse sur la corde de Téquateur. Le même jour je prends un sorbet dans les glaciers du Samoiède, une limonade dans les bois de citronniers de Bombay, une tasse de café dans les jardins de Moka, un bol de thé à Kanton. une soupe de nids d'oiseaux à Pondichér)'. Çt vous craignez, vous, de ne pas rencontrer O'Connell à dix heures du soir, lorsqu'on dix minutes nous arrivons à Londres, quatorze minutes au plus!

Notre affairé monsieur baissa la tête de résignation, et dit :

— Allons au bureau du rail-way.

L'Anglais, qui connaissait le West-Kent, se mit à la tête de notre troupe, en disant :

— Suivez-moi. Le raii-way, messieurs, est au bout du village.

Nous traversâmes des rues, des places, des squares, des promenades, des cimetières, des marchés, des lanes, des parcs, des courts, des hiUs; et, comme le soleil se couchait, l'Anglais nous annonça que nous entrions enfin dans le faubourg du village. Un faubourg de village! Nous cheminions depuis une heure, et une voix dit :

— Londres ne doit pas être fort loin.

— Dans un quart d'heure, nous traversons le faubourg de Greenwich, dit l'Anglais, une petite demi-heure au plus.

— Ah! mon Dieu, s'écria l'autre, je manquerai O'Connell !

Nous traversâmes encore tout ce que nous avions traversé; les rues et les maisons nous poursuivaient dans le faubourg, comme dans le village, avec une obstination monumentale.

— Ce petit village, disait l'Anglais, a pris un accroissement merveilleux. Il doit ce progrès à son chemin de fer et à son heureuse exposition pour les maladies de larynx.

— Mais où est donc ce bureau de rail-way? s'écria notre monsieur avec un accent de désespoir qui nous perça le cœur.

— Nous le touchons du doigt, dit l'Anglais, et nos peines sont finies. Postés dans les waggon's, nous arrivons à Londres en dix minutes, quinze au plus.

Après une heure et demie de marche haletante, nous sortîmes du faubourg de Greenwicb. Le gaz brillait sur la terre et l'étoile brillait au ciel.

— Nous voici dans les jardins, dit l'Anglais.

— Et le bureau? demanda le monsieur.

— Le bureau est là.... là... Que diable! on ne peut pas tracer un rail-way dans une rue de village ; il faut sortir dans la campagne pour le trouver. Cela ne peut pas être autrement.

Nous traversâmes une allée de jolis cottages ornés de grilles de fer, et à l'extrémité d'une longue prairie, l'Anglais s'arrêta devant, disant :

— Voilà le bureau !

Deux heures s'étaient écoulées depuis les affiches de M. Hodges; nous étions tous inondés de sueur, haletants, brisés.

Une faible voix s'éleva dans les ténèbres en se plaignant, comme une voix d'ombre élyséenne, de ce qu'on ne voyait pas le bureau.

— Le voilà! le voilà! dit l'Anglais.

Sa main, verticalement levée, désignait un point noir dans le ciel.

— Nous sommes donc au pied d'une montagne? dit la dolente voix.

— D'une montagne artificielle, dit TAnglais. Vous sentez bien, messieurs, qu'il a fallu mettre Greenwich au niveau deLondon-Bridge. Greenwich, par sa position topographique, est placé à cinq cents pieds environ au-dessous du pont de Londres. Alors (admirez le génie de la civilisation) , alors il a fallu élever cette montagne de bois, afin que la tète du viaduc s'appuyât sur le sommet. Nous n'avons plus que quatre cents marches à monter pour arriver au bureau. Mais, comme l'air est très-vif sur la montagne et que nous sommes tous en moiteur, je vous conseille de vous asseoir une petite demi-heure sur ces banquettes, car il y a vraiment de quoi prendre une fluxion là-haut, sur la pyramide de Ghéops, comme nous l'appelons.

Nous nous assîmes avec une résignation muette. Notre silence n'était interrompu que par les soupirs intermittents du monsieur qui avait des affaires en ville et qui paraissait arrivé au paroxysme du désespoir.

L'Anglais disait à cet infortuné voyageur :

— Monsieur, soyez tranquille; car, écoutez bien : en supposant que vous manquiez O'Connell ce soir au club de Piccadilly, vous prenez demain le coche de Golden-Cross, et vous allez à Birmingham. Là, vous trouvez un chemin de fer qui vous jette à Liverpool; vous demandez Trafalgar-Dock, et vous vous embarquez sur un paquebot pour Kingston. À Kingston, vous trouverez un charmant petit chemin de fer qui vous mène en dix minutes à Dublin; et à Dublin vous ne manquerez pas O'Connell dans Sakeville-

Street, à midi, devant Post-Office, où il attend l'arrivée du Royal-Mail.

— Eh! monsieur, s'écria l'infortuné, il faut que j'assiste après-demain soir à une réunion d'actionnaires, boulevard des Capucines, à Paris.

— C'est différent, dit l'Anglais. Montons au bureau du rail-way.

Il fallut se soumettre à cette rude ascension, qui nous fit perdre une demi-heure, parce que nous faisions des pauses après chaque centaine de degrés. Enfin nous voilà dans les nuages, au niveau de London-Bridge. Nous prenons nos billets au bureau et nous entrons dans les waggons.

— On va partir à l'instant, nous dit l'employé.

Quel instant! les damnés ont des minutes plus courtes D'impatientes voix s'écriaient :

• — Ah çà! dites-nous donc ce qu'on attend pour partir A quoi l'employé répondait :

— Nous attendons la fin du meeting de M. Hodges, qui doit nous amener cent voyageurs.

Neuf heures sonnent : nous partons au vol du condor La hauteur des stores nou% dérobait le parapet du viaduc ; de sorte que, en plongeant nos regards dans l'immensité de l'horizon, il nous semblait que nous courions sur un sillon de nuages, et que chaque pression de notre char aérien faisait éclater un coup de tonnerre A des profondeurs infinies, on distinguait les orbes de gaz qui éclairent les docks de Surrey, les docks du commerce et Timmense faubourg riverain, depuis Limehouse-Reach jusqu'à Saint- John's-Church. On eût dit, à voir cette merveilleuse illumination, que les étoiles étaient tombées et que nous foulions aux pieds toutes les constellations du firmament. A ce sublime spectacle, je reconnus l'Angleterre, cet étrange pays que l'on parcourt avec des sourires de pitié triste et

des cris d'enthousiasme, avec des épigrammes et des hymnes d'admiration.

— Arrivés! arrivés! Voilà London-Bridgel s'écria TAnglaisd'un air triomphant.

Le monsieur qui avait des affaires en ville demanda le plus court chemin pour aller au club de Piecadilly.

— P^'enez Tomnibus de Charing-Gross, lui dit TAnglais, le voilà devant vous ; il va partir à Finstant.

Le voyageur français prit congé 'de nous et occupa la seule place restée vacante sur l'impériale de l'omnibus. H pleuvait selon l'usage.

L'omnibus allait bon train. Neuf heures sonfnaient à Saint-Paul.

— Bon! dit le monsieur, j'arriverai juste à temps pour voir O'Connell faisant le dernier rob de son whist.

Devant Mansion-House, la voiture s'arrêta et déposa sur le pavé une vingtaine de voyageurs. Le cocher descendit pour adresser des paroles flatteuses à ses chevaux et pour les caresser.

— On s'arrête fort peu de temps ici sans doute? demanda le Français à son voisin^'out stde.

— Un petit quart d'heure, répondit l'Anglais. C'est une station pour attendre les bourgeois de Cheapside et de Sainte-Mary-Lebone qui se rendent à Temple-Bar et dans les environs.

— Bien, merci.

Un long soupir et un appel à la résignation. Les bourgeois de Cheapside et de Sainte-Mary Lebone mettaient fort peu d'empressement à courir à l'omnibus.

Le campanile de Saint-Paul laissa tomber sur Ludgate- Hill dix coups de bronze distincts et lents.

— Neuf ou dix? demanda la Français d'une voix sourde, comme s'il se fût parlé à lui-môme.

— Dix, répondit TAnglais. Et même Saint-Paul est toujours en retard à cause des échéances de commerce.

— Pardon, monsieur, demanda le Français. Dans les clubs, joue-t-on le whist en cinq ou en dix?

L'Anglais ouvrit de grands yeux, et attendit pour répondre une seconde interrogation.

— En cinq points, monsieur.

— Je suis perdu! dit le monsieur d'O'Connell. Cependant Tomnibus partit au galop; mais, après un

quart de mille fort lestement franchi, il tomba dans un embarras de procession et de musique furibonde qui se rendait au meeting de Fleet-Street. La voiture n'avançait que lentement, de peur d'écraser la Constitution anglaise. A Temple-Bar, elle s'arrêta. Seconde station.

— On attend ici les bourgeois de High-Holbornqui vont prendre les grandes placés à Drury-Lane et à Covent-Garden, dit l'Anglais.

— On ne prend pifede fiches à votre whist? demanda le Français.

— Non, monsieur.

— Les honneurs comptent-ils?

— Oui, monsieur.

— Ah ! mon Dieu ! avec quatre honneurs et le trick, un rob est enlevé à la minute. Je suis perdu! Ces Anglais font un whist absurbe; mieux vaudrait jouer à pile ou face.

Après une pause :

— Sir O'Connell joue-t-il lestement au whist?

— Que diable me demandez-vous là? s'écria l'Anglais avec un sourire sérieux, à l'anglaise.

— Mille pardons!... c'est que... ceci est plus grave que vous ne pensez.

— Alors je vous répondrai que sir O'Connell joue aussi

lestement que sir Clercq et sir Berthold à Philarmonicclub.

— Je n'ai pas Thonneurde connaître ces messieurs. Onze heures sonnaient à Sainte-Mary-du-Strand. Le

cocher avait engagé une trilogie avec ses chevaux. Il pleuvait toujours, mais légèrement, comme dans toutes les nuits de la belle saison.

Devant Sommerset-House, troisième station.

— Encore ! s'écria le Français au comble du désespoir.

— Cette station est la dernière, dit TÀnglais; mais elle sera beaucoup plus longue, parce que j'aperçois la procession qui remonte du comitee-room de sir Évans, candidat de Westminster.

— Hais ces incidents sont rares, n'est-ce pas? Je suis tombé par un hasard fatal dans un soir de processions.

— Ces rencontres sont au contraire très-fréquentes. A Londres et dans le Strand, il y a toujours quelque procession, tantôt pour un motif, tantôt pour un autre ; les prétextes ne manquent jamais. Cela gêne furieusement la voie publique et les omnibus. Mais, si vous avez hâte de faire votre partie de whist, que ne prenez-vous un cabriolet?

— Dieu me garde de vos cabriolets de Londres! c'est un suicide à deux roues inventé par Pitt et Gobourg pour exterminer les Français en détail pendant la paix, sans violer le droit des gens.

— Prenez alors un bon patent-safety. Vous êtes au niveau du soi, et, s'il vous arrive un accident, vous tombez de la rue dans le cabriolet.

— Eh! avec cette pluie, où trouver un patent-safety?

— En voilà un, monsieur, qui descend de Drury-Lane; arrêtez-le au vol.

Le patent-safety fut hélé.

— Vous êtes trempé jusqu'aux os, monsieur, poursuivit

TAnglais. Moi, voyez, j'ai un bon water-proof qui m'a garanti. Il faut que vous perdiez encore une petite demiheure pour refaire votre toilette.

— Croyez-vous que j'y sois obligé?

— Comment donc! Oseriez -vous entrer dans un club en costume de marin naufragé? Ce serait un déshonneur qui retomberait sur votre nation. Chaque pays a ses mœurs.

— Allons, dit le Français, résignons-nous... Cocher, menez-moi bon train à Jonhey's-Hotel, Leicester-Square.

Après les salutations d'usage, le cabriolet s'élança du Strand, inondé de processions, dans King's-William-Street.

Minuit sonnait à l'horloge aux quatre cadrans de Saint- Martin lorsque notre Français descendait devant la colonnade d'ordre pœstum du grand club de Piccadilly. Il était en grande toilette de bal, et les domestiques le saluèrent, quoiqu'il les saluât.

— Sir 0*Connell est-il encore au club? demanda- t-il à une livrée errante.

La livrée répondit :

— Sir O'Connell vient de partir dans sa chaise pour Birmingham.

— Je l'ai manqué ! dit l'infortuné voyageur laissant tomber ses bras dans une longueur démesurée. Oh! fatalité! ajouta-t-il en se promenant sur les colonnes d'ordre pœstum; oh! dérision du destin anglais! Nous sommes sortis de Sceptre-and-Crown-Tavern à six heures; il ne fallait que dix minutes pour arriver à Londres, et minuit sonneà Charing-Cross! J'ai dépensé soixante-quinze francs en auberge, en waggons, en omnibus, en cabriolet, pour ne pas dîner et pour manquer O'Connell! civilisation! Que m'arriverait-il de pire sur la prairie sauvage du dernier desMohicans!

Leurs noms n'ajouteraient rien à la moralité de ce récit. Ce ne sont pas deux anonymes, mais deux historiens.

L'un a débuté dans le roman, sous le règne de H. de Jouy:

(( Il marche sur les traces de M. Lamothe-Langon, » disait le Miroir, journal de déjeuner sous la Restauration.

L'autre a débuté dans la fable, sous le règne de M. Arnault :

(( Il marche sur les traces de Lamothe, » disait la Minerve, folle Revue de ce temps.

L'été dernier, au mois de juin, ces deux historiens se promenaient aux Tuileries, allée Méléagre; il était huit heures du soir.

Leurs costumes annonçaient deux historiens graves, et qui ont jeté un coup d'oeil profond dans les ténèbres historiques du passé. Ils portaient deux habits noirs, façon 1812; deux pantalons bleus, larges sur les cuisses, à grand pont, et rétrécis vers les gaines inférieures, où ils laissaient à

découvert les cordons de souliers, noués en 8, verticalement.

L'ex-romancier disait :

— Ce cher Jules Naudin! il n'a pas vieilli! Depuis combien de temps ne l'aviez-vous pas vu?

— Depuis dix ans, répondait Tex-fabuliste.

— Comme moi. 11 nous a congédiés un peu lestement après son dîner, n'est-ce pas?

^ Oh! il est fort excusable... Jules Naudin arrive des Antilles par le Havre ; il traverse Paris ; il part pour Bordeaux après-demain, et ce soir il va à l'Opéra. Nous n'allons pas à rOpéra , nous ; nos loisirs du soir sont mieux occupés. Son dîner, d'ailleurs, était fort bon.

— Oh ! Jules Naudin a toujours très-bien traité ses amis. Vous l'avez beaucoup connu, comme moi, de 1840 à 1842?

— Je ne le quittais presque pas à cette époque.

— Moi aussi ; nous vivions dans l'intimité, comme deux Pylades.

— Il était encore un vrai coureur d'aventures, en ce temps-là.

— Lui! oh non! il avait une vieille liaison, rue Cassette, et qui est morte, par parenthèse, et il s'en tenait là.

— Moi, je ne lui ai jamais entendu parler de la rue Cassette...

— Oh ! il ne parlait que de cela !

— Je lui ai connu, moi, deux petites intrigues dans la rue Miroménil, et une troisième avec une Dugazon de Feydeau.

— Ah ! par exemple, je puis vous affirmer qu'il n'a jamais mis Jes pieds à Feydeau. Il détestait la musique.

— Mais cela n'empêche pas d'aimer une Dugazon.

— Il n'a jamais aimé que la rue Cassette ; il ne sortait pas de là... C'était encore alors un très-beau blond;

— Blond! dites-vous... Avant qu'il fût chauve, j'ai toujours connu Jules Naudin brun.

— Vous confondez avec son frère.

— Il n'a pas de frère; il n'a qu'une sœur.

— Eh bien! sa sœur est blonde -.vous avez confondu avec sa sœur.

— Son caractère m'a paru bien changé.

— Pas trop.

— Il était fort querelleur en conversation.

— Tiens î je ne lui ai jamais trouvé ce défaut ; il péchait même par l'excès contraire. Naudin était de l'avis de tout le monde : je le lui ai reproché cent fois.

— Enfin, nous avions souvent, lui et moi, des discussions sur la politique... Vous savez qu'il appartenait à l'opposition très-avancée?

— Lui! Jules Naudin, de l'opposition! Allons donc! c'était un conservateur forcené !

La conversation prenant ainsi un certain caractère d'aigreur entre ces deux historiens, un grand silence s'établit subitement : ils étaient devant la statue de Méléagre.

— Voilà une belle statue, dit Tun des deux.

— Très-belle, répondit l'autre.

Ils se serrèrent les mains du bout des doigts, et se séparèrent avec un sourire aigre-doux.

L'ex-romancier, rentré chez lui, se mit au travail.

Il ouvrit son manuscrit et se fit ce monologue à voix basse sur un air fredonné de vaudeville ;

— Voyons, où en suis-je de mon histoire de Valentinien I"... année 364... ère chrétienne... Bon! j'ai commencé le portrait de Valentinien... J'en suis là... Poursuivons...

Et il écrivit le portrait de Valentinien I»"" :

(( Valentinien, frère de Valons, était de haute taille ;

ses cheveux étaient bruns et crépus; il avait le front large, mais un peu déprimé du côté gauche ; ses yeux, d'un vert fauve, exprimaient des passions violentes ; son nez ne manquait pas d'une certaine majesté aquiline ; sa bouche, aux lèvres épaisses, annonçait des appétits féroces. On remarquait en lui un tic nerveux assez bizarre : il se mordait continuellement la lèvre supérieure, et parfois il la faisait saigner. Valentinien avait un caractère doux, malgré toutes ces apparences physiques, et rarement il se mettait en colère. On l'accuse pourtant d'avoir voulu assassiner son frère Valons fmais, revenu à une idée meilleure, il se contenta de l'envoyer régner en Orient, où il fit la guerre aux Ostrogoths. i>

Le second historien, rentré chez lui comme Tautre, travaillait à son Histoire ancienne, et il traça, sans hésiter, le portrait d'Antiochus XIII. Nous pouvons déjà offrir ce portrait à nos lecteurs :

a Ântiochus XIII régna soixante-dix ans avant Jésus- Christ. On le surnomma V Asiatique, parce qu'il reconquit une partie de la Syrie, perdue par Eusèbe son père. Antiochus XIII était d'une taille au-dessus de la moyenne; il était blond, 'quoiqu'il descendit de Tigrane, roi d'Arménie, qui était brun. Il avait dans le regard celle expression sombre, déjà remarquée chez Alexandre Zebina, fils de Bala, et chez le grand Seleucus, ses aïeux. Antiochus XIII n'aima qu'une seule femme, la belle Sidela, jeune Arménienne, et il lui fut fidèle jusqu'à la mort. Son règne fut tourmenté par de grands soucis domestiques; Eusebés et Nicator, ses deux parents, firent toutes sortes de tentatives déloyales pour lui enlever le cœur de la belle Sideta; on a môme osé affirmer que la jeune Arménienne aurait prêté une oreille trop complaisante aux tendresses de Nicator, ce que nous ne craignons pas de si-

342 DEUX mSTORlENS.

gnaler comme uiio calomnie inventée par les ennemis d'Anliochus. »

Ces deux histoires seront bientôt livrées à Timpression, et les lecteurs se feront surtout une juste idée de Yalentinien I" et d'Antiochus XHI, deux portraits tracés avec une assurance magistrale par deux historiens qui n'ont pu se mettre d'accord sur les mœurs et le caractère de ' Jules Naudin, leur intime ami.

Toutes les histoires, ou presque toutes, sont écrites par des amis d'un Jules Naudin.

MADEMOISELLE RACHEL

Au midi de Marseille s'élève une montagne qu'on appelle la Plaine, par esprit de contradiction méridionale. C'est là qu'un ingénieux industriel, M. Chave, a bâti un théâtre charmant, dans un domaine conquis sur les oliviers, les pins, les cyprès, les cigales et les lézards gris.

Il est facile de bâtir un théâtre dans un désert, mais il n'est pas aisé d'y bâtir un public. Or, quand on jouait trois vaudevilles au théâtre Chave, le fondateur assistait seul ordinairement à ce spectacle; il était seul son public, et avait ainsi trouvé un ingénieux moyen de supprimer le droit des pauvres et des auteurs, souvent plus pauvres que les premiers.

Sur ces entrefaites, mademoiselle Rachel vi'nt à Marseille. On était au cœur de l'été ; Réaumur avait atteint son maximum inhabitable; on désespérait des recettes; le directeur tremblait comme au cœur de l'hiver, et appelait le mistral endormi dans les grottes éoliennes du mont Venteux. Mademoiselle Rachel ouvrit sa bouche de vingt ans, et supprima l'été; on accourut en foule pour la voir.

344 MADEMOISELLE RAGHEL

Ce fut, dans la nouvelle Phocée, comme une exhumation des fêtes olympiques-, on vint à, mademoiselle Rachel, et des plages de la Major, où Diane chasseresse fut adorée ; et des hauteurs des Carmes, où Milon transporta ses pénates exilés de Rome ; et. du golfe des Catalans, où aborda la galère de Protis; et des bastides de la Garde, où Neptune avait un temple vénéré des sages nautoniers. Vous y vîntes aussi en pèlerinage, bruns laboureurs des campagnes chères à Minerve, qui planta Tolivier ; et vous, fils des Al- N^ biciens, qui agitez encore le van de la blonde Cérès; et

vous, poétiques enfants du Tempe provençal, jeunes Grecs de Gemenos, habiles à lancer le disque, comme les frères d'Hélène, dont vos aïeux ont bâti le temple; tous, vous êtes accourus pour applaudir la jeune tragédienne qui vous rappelait une de ces divines images adorées dans le temple phocéen de la Victoire Anoptère^ si chère aux sages du Portique, car la Victoire sans ailes était sœur de Minerve et de la Paix, ces protectrices des navigateurs.

Pendant que mademoiselle Rachel attirait ainsi au théâtre une foule immense, et peu soucieuse du solstice, M. Chave gémissait au seuil de son domaine; il faisait un appel au peuple, mais sa voix criait dans le désert : vox clamantis in deserto.

Souvent, ïe soir, à huit heures, à Touverture de ses portes, il essayait de fonder une queue pour attirer les passants; mais les passants s'obstinaient à ne pas passer; la nuit tombait sur les affiches, et dans une rue sans maisons, et assombrie par un réverbère à huile. On n'entendait dans le voisinage que le chant des grillons, le coassement des grenouilles et le zuxure des sauterelles, concert gratuit, et toujours aimé de l'économe agriculteur. Quelquefois une ombre diaphane passait devant un projet dé mur, ou une maison en herbe, et M, Chave courait à

cette ombre, la prenait au collet, et Tinvitait poliment à son spectacle, avec une prime gratuite d'orgeat; mais l'ombre, suspectant un pîége, s'évanouissait vers les ténébreuses profondeurs de la plaine, en laissant M. Chave dans la pose d'Orphée qui vient de reperdre Eurydice aux enfers.

Le théâtre de M. Chave est pourtant très-voisin d'un faubourg grand comme une petite ville, et nommé le quartier deNotre-Dame-du-Mont; mais les habitants de cette zone marseillaise ont conservé les mœurs primitives de l'âge d'or, en attendant l'invasion corruptrice du chemin de fer. Ces heureux Marseillais habitent des maisons calmes comme des cellules, où l'on n'entend d'autre bruit que le chant du serin et le mouvement monotone du balancier d'une horloge à coucou ; ces familles sonnent leur couvre-feu à neuf heures du soir, après une partie de boston à réponse^ entremêlée d'aigres discussions sur les misères imprudemment attaquées par des as ou des rois.

M. Chave avait tenté les plus glorieux efforts pour opérer une révolution dans ce monde primitif; il avait créé un cabinet de lecture, une maison de bains, un tir au pistolet, un jeu de boules, un capitaine de garde nationale, un bureau de tabac, une fontaine hydrophobe, un orgue de barbarie, un joueur nocturne de guitare, tous les éléments de la civilisation enfin; mais ce quartier, acharné dans ses mœurs stationnaires, fermait ses portes aux novateurs, et laissait échouer les ingénieuses tentatives de M. Chave, en employant cette redoutable force d'inertie qui braverait Archimède et son levier. Le théâtre Chave ne variait pas dans les absences totales de ses recettes. Le lustre continuait d'éclairer les banquettes de velours, encore vierges de spectateurs.

Un heureux hasard me fit rencontrer M. Chave un jour

346 MADEMOISELLE RAGHEL

que j'allab entendre déclamer ce vers de Virgile sur les hautes cimes de la plaine :

Sole sub ardenti résonant arbusta cicaiss.

Réaumur ne marquait que trente degrés, et le fond de l'air était froid, comme toujours.

— Eh hien! me dit M. Chave, quelle ruineuse chaleur! Hier, nous jouions Misanthropie et Repentir, VHonnête Criminel, et le Dîner de Madeton, spectacle superbe, comme vous voyez... personne!

N'ayant point de réponse à donner à une plainte si juste et si touchante, je poussai un soupir, terminé par un p»int de consolation.

— Et le Grand-Théâtre, ajouta-t-il, le Grand-Théâtre fait un argent fou. On renvoie tous les jours dix mille francs de recette! Oh! mademoiselle Rachel!... Si je pouvais avoir une représentation de mademoiselle Rachel ! Si elle venait baptiser mon théâtre, je serais sauvé!

Puis M. Chave, se ravisant tout à coup, comme illuminé par une idée de sauvetage :

— Rendez-moi un service énorme, me dit-il.

— Deux, si je le puis, monsieur. Chave.

— Oh ! celui-ci vous sera facile.

— Parlez, que faut-il faire?

— Écoutez : vous connaissez mademoiselle Rachel?

— Oui.

— Je vous confie mes pleins pouvoirs; rendez une visite à mademoiselle Rachel, et suppliez-la de venir jouer à mon théâtre. Vous me rendez la vie, si vous réussissez.

L'ambassade était délicate ; mais, comme je portais le plus vif intérêt à M. Chave, je promis d'agir selon ses

AU THÉÂTRE CIIAVE 547

vœux, et je me rendis, sans perdre du temps, à l*hôtel de rUnivers, rue du Jeune-AnacKarsis, où logeait l'illustre tragédienne. Mademoiselle Rachel me fit Thonneur d'un accueil très-bienveillant, et, à son tour, elle me donna ses pleins pouvoirs pour arranger cette affaire, en prévision du meilleur résultat.

Le lendemain je revis II. Ghave, et je le rendis à la vie; dans le premier moment, il ne se possédait pas de joie d'avoir vu son idée si pleinement couronnée par le succès; mais des obstacles insurmontables surgirent soudainement.

Les artistes tragiques du Grand-Théâtre ne pouvaient suivre mademoiselle Rachel sur un théâtre rival, quoique lointain. La jalousie des théâtres ne connaît pas les distances. — Mademoiselle Rachel devait partir dans trois jours. — Quelle tragédie jouerait-on? — Et quels artistes la joueraient, puisqu'il n'y avait pas d'artistes?

Nous passâmes en revue d'abord toutes les tragédies, et nous reconnûmes que le quartier de la Plaine n'avait pas été prévu, dans le répertoire tragique, comme public. Nous-avions oublié Polyeuctel Corneille l'avait faite pour ce quartier éminemment religieux. Le plan d'une superbe affiche fut tout de suite fait :

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