D'UNE VILLE ALTÉRÉE
fontaine de plus ; Marseille, à la deux mille quatre cent trente -huitième année de son âge, vient d'obtenir un verre d'eau. Et maintenant, osez vous plaindre, ô vous qui faites des pétitions, et qui ne réussissez pas au bout de six mois î
Si l'univers connaissait la délicieuse ville de San-tclioufoo, il s'abandonnerait lui-même et viendrait s'y établir*. Le Céleste Empire n'a rien à comparer à Tong-tchou-fou : ni Canton, la cité commerçante ; ni Pékin, la cité sainte ; ni Zhé bol, la cité tartare; ni Lin-sin-cbou, la cité religieuse, qui a une pagode à neuf étages, et qui se baigne sur les deux rives de Yun-leang-ho. Les Chinois ont fait ce proverbe : n Le paradis est datis les deux, mais Uantchoii'fo est sur la terre, » Cela dit tout. Un proverbe est partout une vérité humaine ; en Chine, c'est une parole de Dieu. Quand vous arrivez à Tsong-choo-foo, soit par le Wang-ho ou fleuve Jaune, soit par le Pei-ho, soit par le grand canal impérial, la terre ne peut rien vous offrir de plus merveilleux que cette ville; mais, hélas! personne n'est jamais arrivé à San-tchou-fou, excepté lord Macart-
* Les voyageurs, selon leur usage, donneut une l'oule de noms à cette ville chinoise. Au lieu de tant de noms, ne pouvant deviner le véritable, je les donnerai tous, bien persuadé que je n'écrirai jamais le nom donné par les Chinois. a
UNE CHINOISERIE. Tm
ney, le missionnaire Lecomte, M. Huttner, et lord Amhurst.
Ce paradis chinois est situé au trentième degré de latitude ; aussi les mandarins en retraite, les kolaos ou ministres destitués ou démissionnaires, les négociants arrivés à la fortune, quittent Pékin et Zhé-hol pour la tiède et voluptueuse résidence de San-tchou-fou. La campagne ressemble à une immense tapisserie chinoise, dont les bordures seraient les deux horizons. Vues de loin, les montagnes mêmes paraissent brodées à Taiguille par les plus habiles ouvrières du palais impérial de Yùen-min ; elles sont veloutées de gazon et de verdure, et sur les gradins de leur amphithéâtre s'élèvent les pagodes, les miaos, les couvents de lamas, les maisons de plaisance, dont les toits et les dômes ont des panaches de cotonniers rouges, de palmiers et d'aloès. Dans la plaine et sur les rivières, les ponts de granit ont prévu tous les caprices des torrent^, toutes les fuites du grand canal. On compte leurs arches par le nombre de lions assis sur les piles. Ces animaux fantastiquement sculptés réjouissent le paysage ; ils laissent percer un sourire humain sur leurs faces railleuses ; et Ton dirait que leur crinière, élégamment bouclée, a subi le fer du coiffeur. C'est ainsi que les Chinois insultent à la majesté des lions. Sur la lisière des faubourgs, on aperçoit de charmantes maisons, telles que les paravents seuls npus en montrent en Europe : ce sont des amas de kiosques, légers comme des cages d'oiseaux, et liés ensemble par des galeries à treillis d'or, ou des aqueducs de bambou ; les portes s'ouvrent sur des ponts aériens, jetés à travers des lacs en miniature, dont les eaux calmes se recouvrent d'une nappe de lien-tvhas, la fleur sainte aimée des indigents. Une foule de petits arbres, destinés par leur nature à grandir, et que l'art du jardinier chinois condamne à
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rester à Tétat de nnins végétaux, croissent et se môlent capricieusement aux bords des pièces d'eau, et s'abritent à midi, avec délices, à Tombre du parasol de leurs maîtres. Ces tranquilles jardins n'entendent d'autre bruit que le chant aigu du im-ué, Toiseau pêcheur qui rase les étangs de son aile et découvre sa proie même sous les tapis flottants de nénufar.
Après ce préambule frivole, abordons une triste réalité ; histoire véritable, qui est aussi une leçon!
Le 23 septembre 482..., une foule immense était accourue devant le temple de TMnn''ta''kùtiann-mm (la vraiment grande et éblouissante lumière). Toutes les pendules organisées du célèbre Gox sonnaient midi, pendant une heure, sur la longueur de la rue W ham-ho ; les danseurs de corde, les joueurs de gobelets, les jongleurs, les marchands de chats, les musiciens enragés, mêlaient leurs cris aiguisés en i aux sonneries extravagantes des horloges ; on brisait des faisceaux de baguettes sur le lo national ; on écorchait des feuilles de cuivre avec des griffes d'acier; on secouait des vitres brisées dans les boules d'airain ; on tirait des feux d'artifice en plein soleil; la ville enfin de Tsan-chou-fou était plus folle que de coutume ; elle assistait à un événement : lord Witmore débarquait devant le palais du kolao Tsin. Depuis lord Macartney et lord Âmhurst, le fleuve Jaune n'avait pas amené un seul fciuropéen dans la grande ville, paradis des Chinois.
Lord Witmore était âgé de cinquante-deux ans ; il avait h. Foreing-office une grande réputation d'expérience et d'habileté diplomatiques ; lord Bathurst disait de lui : cr Si je n'étais pas moi, je voudrais être lord Witmore, » et l'on sait quelle tête à intrigues lord Bat]iurst porte sur ses épaules! Quelle était la mission de lord Witmore? elle était double, comme toutes les missions de diplomate : en
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(apparence, il allait complimenter Theureux successeur de Tsieii*loiig ; en réalité, il allait sonder ce lac immense où croupissaient trois cents millions de Chinois; il allait faire un trou dans cette planète parasite attachée à ce globe, et tâter ses zones vulnérables pour les éventualités de quelque guerre à venir.
Le nouvel empereur avait appris de la bouche même de Tsien-rlong que le Céleste Empire n'avait pas eu trop à se féliciter de la visite de Hacartney et d'Amhurst; il s'alarma donc de l'arrivée de lord Witmore-, mais, trop rusé ou trop Chinois pour s'opposer violemment aux explorations d'un agent anglais, il organisa, en conseil secret de koiaog, une trame ténébreuse, d'une réussite infaillible, comme tous les plans sortis du palais de Zhé-hol.
Il y a dans le monde des pays où l'on se débarrasse d'un espion officiel par des procédés révoltants : on cite des ambassadeurs tombés dans des embuscades, et dont la mort a été imputée à des voleurs de grand chemin; d'autres ont été atteints, dans des chasses royales, par un coup mortel destiné à un cerf ou à un sanglier ; d'autres n'ont pu survivre à l'intempérance d'un festin dont un alchimiste avait dirigé la ciysine. Les Chinois ne connaissent pas ces méthodes ; d'ailleurs les lois de Li-ki et de Henou leur prescrivent de respecter la vie des hommes, de ne pas verser fit de ne pas faire verser le sang humain : les Chinois sont f^sclaves de leurs codes religieux.
Lord Witmore était parfaitement tranquille de ce côté, il connaissait le Li-ki, il savait Menou par cœur; il avait médité Gonfucius dans l'original. Jamais la moindre appréhension ne venait l'assaillir lorsqu'il mangeait un plat de Iten-whaa, ou une entrée de bourgeons de frêne, ou qu'il buvait un bol de la fleur de thé nommée cha-otiaw. Aussi, arrivé au centre de la Chine, lord Witmore se croyait en
plein Londres : le palais du kolao Tsin lui offrait autant de garanties de sécurité que son office du mélancolique jardin de White-Hall.
C'était la première nuit de repos de lord Witmore. Depuis Temboucbure du Whang-ho ou fleuve Jaune, il n'a- .vait pas connu les dou<5eurs d'un édredon au repos ; il ne s'était pas arrêté dans la province de Shang-tung, ni sur les rives du lac Ëming, bordé par les montagnes Bleues, ni dans la belle ville de Nan-pin-shien, si pittoresquement assise sur la rive gauche du canal impérial. Le kolao, qui lui donnait, dans son palais de Tong-chou-fou, la plus douce des hospitalités, lui dit quatre vers du poëte Kang-hi. On peut traduire ainsi ce quatrain, en lui conservant sa coneision originale :
Première.
« Sommeil.
Lumière.
Soleil.
traduction qu'il faut encore traduire de cette manière : (( Voici votre première nuit, dormez bien jusqu'à demain. » Honteuse paraphrase française, indigne du génie de la langue chinoise, toujours sobre dans ses mots. Les Chinois aiment mieux être obscurs que bavards!
Lord Witmore se mit au lit après avoir avalé une pinte de décoction de nénufar, et il se serra mollement dans ses bras, à l'idée consolante qu'il allait enfin dormir dix heures sur la terre ferme. Le doux sommeil descendait sur ses paupières, lorsque le prélude d'une sérénade se fit entendre à la porfejiu palais hospitalier. En Chine, lorsqu'une sérénade est donnée ù un grand seigneur, il est du devoir de celui qui la reçoit de paraître au balcon et d'applaudir de quart d'heure en quart d'heure, en élevant ses deux
UNE CamOiSERlE. r>7
iloigts indicateurs à la hauteur des oreilles, et en secouant nonchalamment la tête de droite à gauche. Lord Witmore était Tesclave du cëréoionial étranger, comme tout bon diplomate doit Têtre. 11 se leva donc, s'habilla, mit ses gants, et parut au balcon de sa chambre. L'orchestre chinois inondait la rue comme un fleuve d'harmonie folle. Jamais aux meetings de Jordan-Street, à Liverpool, les musiciens de la tempérance n'avaient improvisé une pareille fugue dans Tivresse de Torgie d'un festin. Le Conservatoire de Tong-chou-fou avait ramassé dans les pagodes tous ses instruments de dévastation auriculaire : le samm- ]ïnn à basse octave; le yut'komm à deux cordes, à Tarchet de crin ; le r'jenn toujours enroué ; les aigres flûtes de bambou ; le tsou-koUy qui s'agite sous une baguette de bois ; le bin et le sitar, empruntés par la Chine aux Indiens. Cette infernale explosion, ce volcan de notes aiguës, accompagnaient un chœur de miaulements enfantins ; et ce déluge de limes d'acier invisible perçait le gilet de flanelle anglaise de lord Witmore, et déchirait son épiderme d'ambassadeur avec une joyeuse cruauté.
Une recommandation expresse de lord Bathurst était celle-ci : « Witmore, mon très-cher, en Chine, ne vous étonnez de rien ; prenez la devise de votre parent Bolingbroke, nil admirari : acceptez tout comme choses naturelles; écoutez tout, entendez tout; ne vous plaignez de rien.»
Lord Witmore, soldat obéissant de la grande armée diplomatique, avait résolu de suivre la consigne donnée jusqu'à toute extrémité.
11 écouta la sérénade jusqu'à la dernière note ; et, comme il allait se retirer, on planta devant son bal^n cinquante pièces d'artifice, sortant des ateliers de Pché-li, le premier artificier tartare de Zhé-hol.
— Au fond, se disait lord Witmore à lui-mêiiie, on me
reçoit comme un ambassadeur; je suis traité selon ma dignité; pourquoi me plaindre des honneurs qu'on me rend? Il est vrai que je serais beaucoup plus sensible à ces flatteuses démonstrations si j'avais dormi une bonne nuit.
Le feu d'artifice dura deux heures, et fut terminé par une pièce magnifique, représentant l'éclipsé de la lune attaquée par un dragon bleu. Un bouquet de mille fusées honora la victoire de la lune sur son éternel ennemi.
Le silence, c'est-à-dire un tumulte raisonnable, régna dans la rue après la sérénade et le feu d'artifice ; lord Witmore ferma sa croisée, éteignit les cartouches de serpentaux qui avaient été envoyés dans sa chambre par insigne faveur, et se remit au lit pour guérir par le sommeil les blessures de son épiderme et calmer l'agitation de son sang.
L'horloger Cox est, à son insu, un des fléaux de la Chine ; on ne trouve point un palais sans une pendule organisée de Cox. Un Chinois donnerait toutes ses femmes pour ce trésor. La pendule du kolao était célèbre à Tongchou^ou ; un hasard plein de malignité chinoise avait placé la pendule de Cox dans la chambre de lord Witmore ; elh^ se mit donc à sonner minuit. Cox n'est pas seulement un mécanicien incomparable, c'est un poëte, un philosophe, un penseur. Il a donné une physionomie à toutes les heu. res, et il se serait bien gardé de faire parler minuit comme midi. Rien n'est gai coihme la symphonie de son milieu du jour; le timbre envoie au soleil à son zénith une gerbe mélodieuse de notes d'or ; mais pour minuit, oh ! c'est autre chose au point de vue de Cox ! .. .
Lord Witmore l'apprit aux dépens de son sommeil. D'à-
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bord, la pendule organisée sonna douze coups lugubres et lents, accompagnés de soupirs de nuits d'Young et de râles d'orfraies; à chaque coup, la pendule semblait rendre Tâme comme un être humain, et le coup suivant arrivait si tard, qu'on aurait dit que le mécanisme venait de se briser dans un dernier effort de ses poumons de cuivre. et que le douzième glas ne serait pas sonné.
II était une heure du matin lorsque la pendule cessa d'annoncer qu'il était minuit; lord Witmore avait tenté douze fois de se lever et de briser l'œuvre de Cox ; mais la consigne de lord Bathurst arrêta son poing anglais levé sur le cadran. L'écho répéta quelque temps dans l'alcôve le dernier coup sur un trémolo plaintif et métallique, cr Enfin! dit lord Witmore, je vais dormir, tout est fait. »
Dans les "pendules de Cox, les douze coups de minui ne sont qu'accessoires; on peut au besoin les regarder comme la préface ou l'ouverture en douze temps du grand drame lyrique organisé dans de merveilleux ressorts. Cox n'envisage pas les heures en horloger ordinaire, tout Londres le sait. Lord Witmore devait le savoir au palais du kolao Tsin. Des notes stridentes, pleines de gémissemenis et de larmes, rebondirent de la pendule sur les laques, les porcelaines et les émaux de cette chambre sonore. La pendule entonnait l'hymne de Luther, de Hœndel, Grcai god what dolsee, and hearl Luth^, dans ses hymnes, et liiendel, dans sa musique, ne péchaient pas par la brièveté : Cox s'est bien gardé de leur enlever, par la voix de ses pendules, une syllabe et une note. Lord Witmore bondit involontairement au cri déchirant que poussa la poitrine d'acier de Cox, après ce premier vers : « Grand l)ieu! que vois-je et qu'entends-je ! » Ce vers terrible est répété six fois par sa pendule, et le cri retentit plus latiientable encore à chaque répétition. C'est un beau tra-
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vail d'orchestre et que lord Witmore lui-même aurait admiré à midi ; mais, à cette heure matinale, le noble voyageur grinça des dents, et déchira, Tune après Tautro, toutes les lettres du plus éntîrgique des jurons anglais. Levé sur son séant, il allongea ses deux poings vers la pendule, et cette fois Tœuvre de Cox périssait ; mais la crainte (le déplaire à lord Bathurst et de violer le droit des gens retint encore Witmore, et lui fit remettre ses poings sous • le linceul, comme des armes dans leur fourreau. La pendule allait toujours son train, comme si elle n'avait pas été menacée de dislocation violente ; elle modulait sur tous les tons la complainte éternelle de Haendel : Sine fine di~ centem. comme riivmne de VHosanna; eWe semblait se complaire mélancoliquement dans ses andante funèbres, puis elle sortait de la léthargie d'une mél^ée distillée goutte à goutte, et elle éclatait dans de formidables unissons de trompettes de cuivre, comme si le Conservatoire de la vallée de Josaphat faisait une répétition générale dans la chambre du ministre chinois. Il était trois heures du matin lorsque minuit cessa de sonner ; alors, la pendule radoucit son organe, et célébra la venue prochaine de Taurore : elle chanta une pastorale charmante; elle simula les combats de llûte des bergers, les concerts aériens des oiseaux, les chants des laboureurs et des coqs, les murmures des ruisseaux, les frémissements des arbres, les bêlements des brebis, toutes les harmonies humaines et célestes qui précèdent et accompagnent le lever du soleil.
C(Hte musi(|ue prolongée est parlaitement en harmonie avec lesmoîurs des Chinois, peuple laborieux qui se lève à Taube pour suivre l'exemple de son empereur, dont les audiences commencent toujours avant les premières lueurs du crépuscule matinal. On sait (juc les kolaos ou ministres
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d'état, les hauts mandarins attachés à la cour, les ambas* sadeurs qaï ont sollicité une audience, sont obligés de passer la nuit dans les jardins impériaux et d'attendre le lever da souverain. Lord Hacartney, lui-môme, fut soumis à cette loi, et il se promena toute la nuit sur les ponts chinois de Zhé-hol avec monsieur Stauton, en discutant la question de savoir si, devant Fempereur, il fléchirait le genou droit ou le gauche, ou s'il ne fléchirait rien du tout pour sauver la dignité de TÂngleterre. A Timitation. de Tempereur, les kolaos reçoivent à la même heure et dans leurs jardins; cet usage est la plus noble glorification de Tagriculture, chez un peuple dont le chef est un laboureur couronné. Quand Taube se lève, trois cents millions d'hommes et de femmes sont censés à la charrue, y compris rempereur.«Il faut donc que les affaires publiques soient terminées avant l'aube. La charrue attend à la porte des palais comme à la porte des fermes. £'est pourquoi lord Witmore entendit sous ses croisées un roulement de lo national, lorsque la pendule eut terminé la bucolique harmonieuse de trois heures du matin. L'audience du kolao Tsin allait commencer : il était du devoir de lord Witmore de s'y rendre, au moins le lendemain de son arrivée à Tong-chon-fou.
Lord Witmore fit sa toilette de visite devant la pendule, qui gardait un silence ironique, et descendit d'un pas de somnambule dans le jardin de réception. Les étoiles luisaient encore en se couchant sur des collines artificielles ; à cette clarté soporifique, on pouvait distinguer les ombres errantes des solliciteurs sur les rives d'un lac en miniature, et un amas confus d'arbres nains et de statues grotesques sur la terrasse du kolao. Lord Witmore eut l'honneur d'être reçu le premier; le kolao Tsin lui fit signe de s'asseoir à côté de lui, et, comme ils n'avaient
4i UNE CIHNOISERIE.
rien à se dire Tun ù Faiitre, un lecteur du palais, mandarin de haute littérature, ouvrit les œuvres de Tillustre King-ting-tsi-tching, et déclama d'une voix lente et cadencée le livre XIX" de Tadmirable poëme du laboureur :
« Ce n'est point chez le laboureur qu'on entend les soupirs et les larmes. On ne voit pas sur sa table les vins parfumés des rives du Kiang, mais il ne craint pas le poison dans celui qu'il boit. Le fumet du gibier de Tartarie vaut-il la joie de manger au milieu de ses enfants? Chacun de ses jours se ressemble, et la veille ne prend jamais rien sur le lendemain, etc., etc. »
Lord Witmore essayait de dormir les yeux ouverts, mais il ne réussissait pas ; d'ailleurs, à chaque verset du poëme, le kolao poussait des cris d'admiration avec une voix si aigre et si perçante, que Witmore se réveillait en sursaut même avant de s'endormir. Après deux heures de lecture, il fut permis à Witmore de se retirer ; les autres solliciteurs furent renvoyés au lendemain, afin, dit le kolao, que nul aujourd'hui "n'ait l'honneur d'occuper la place du noble représentant de l'Angleterre. Cette faveur insigne et inouïe fut à l'instant célébrée par un chœur de mandarins, qui entourèrent Witmore et lui chantèrent, avec accompagnement de lo, l'hymne national des ancêtres, dont le refrain est répété treize fois :
Lorsque je soùge à vous, ô mes sages ancêtres ! Je me sens élevé jusqu'aux cieux.
See hooug sien têou Fou ling yn tian.
Lord Witmore s'était endormi au troisième refrain; un de ses yeux pourtant restait ouvert par politesse. Quand
rhymne national fut tenniné, un mandarin de la domesticifë ministérielle le réveilla de Tœil endormi pour lui annoncer que le kolao l'attendait à déjeuner. Cette moitié de sommeil soulagea un peu Witmore, et lui permit de se souvenir qu'il avait faim. On ne supporte pas aisément vingirquatre heures de jeûne avec un estomac anglais. La salle à manger du kolao charmait Tœil d'un convive|; il y régnait un parfum irritant de cannelle, qui donnait Tappétit comme un verre d'absinthe. La tapisserie était couverte d'oiseaux qu'on aurait dévorés en broderie, tant ils étaient savoureux. La table, chargée de plats, avait une physionomie de propreté anglaise qui excluait toute répugnance. Lord Witmore s'assit en face du kolao, en menaçant les plats d'un regard affamé.
Le kolao, fervent sectateur de Fo, exilait de sa table la chair des animaux, la chair du bœuf surtout ; car le bœuf est sacré en Chine, comme il le fut en Egypte, comme il Ta été dans tous les pays où l'agriculture est une religion et la charrue une chose sainte. Tout cela est admirable en théorie religieuse ; mais, à table, l'appétit anglais doit en gémir. Le dîner s'ouvrit par une entrée de choux chinois nommés pe-uayy à feuilles blanches, fines et tendres, et une crème de nison-toUy autre chou à feuilles crêpées, dont Loris fait mention dans son droguier. Witmore accueillit froidement ce début gastronomique, et son palais Carnivore ne confiait qu'avec un regret visible ces deux légumes à son estomac insurgé. Ensuite parurent deux es^ pèces de champignons, à moitié cuits, le nio-kou-ziny et le lin-tchee, chantés tous deux par l'empereur Kang-hi, lionneur qui n'a pas été accordé aux autres cryptogames chinois.
Witmore, qui se méfiait de tous les champignons, célé- J^rés ou non par les empereurs de Rome ou de Pékin, esca-
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mota les deux plats perfides avec beaucoup d'adresse; ii se repentit bientôt de sa méfiance diplomatique en voyant le kolao épuisant les deux plats suspects à la pointe de ses aiguilles d*or. Deux domestiques apportèrent ensuite, en grande pompe, une immense jatte de porcelaine qui excita la joie des deux fils du kolao ; c'était une entrée de jujubes nommées king-kouang-tsée, on les sert saupoudrées au piment, pour corriger un peu leur fadeur. Les dents de lord Witmore frissonnaient jusqu'à leurs racines devant cette glaciale cuisine, que toute la porcelaine de Terapire ne pouvait réhabiliter. Pour comble de malheur, soit hasard, soit cruauté chinoise, les persiennes de la salle à manger se soulevèrent, et le premier regard que le convive anglais lança sur la pelouse extérieure rencontra un troupeau de bœufs superbes, et même succulents dans leur crudité vivante; le Devonshire n'en envoie pas de plus beaux sur les marchés de Londres. Ces quadrupèdes, radieux d'embonpoint, se pavanaient à travers la prairie, pleins de confiance dans Tinviolabilité de leur sacerdoce. Lord Witmore, expirant de faim à la table d'un ministre chinois, contemplait ces collines ambulantes de chair exquise, ces mobiles collections de rump-steaks, si savoureuses au jambon : le Tantale diplomate suivait tous les mouvements de ces bœufs provocateurs, les dépeçait en imagination, les suspendait par livraisons devant les flammes du foyer domestique, se les servait odorants et couverts d'une fumée onctueuse, entre deux plats de patates; puis un muet désespoir éclatait on lui lorsque les quadrupèdes regardaient obliquement leur impuissant ennemi du haut de leur réalité vivante, et broutaient les hautes herbes en narguant la hache et le couteau. Comme il était assailli de ces pensées, lord*Wilmore reçut do la main même du kolao un bol de thé noir, en guise de des-
UNE CUINOISKKIE. ' 45
sert. La figure du ministre chinois exprimait le contentement de l'amphitryon qui a la conscience de son devoir, et qui s'applaudit d'avoir traité son convive avec un soin irréprochable. Un doute injurieux, éclair de la réflexion, traversa le cerveau du lord diplomate, mais il ne put y séjourner. Lord Witmore s'imagina un instant qu'il était <lupe de son hôte. Deux raisons lui firent rejeter cette idée hostile : d'abord le sentiment de britannique fierté qui ne permettait pas de croire, deux instants, qu'un stupide Chinois pouvait mystifier un diplomate du Foreing-Office; ensuite la physionomie du kolao avait un éclat de niai-» série si prononcé, que tout complot insultant était inadmissible. D'ailleurs, lord Witmore se rappelait à propos cette phrase d'A.ddison : « Méfiez-vous des hommes qui ont le nez pointu et la bouche sans lèvres ; Trust no man wxlh pointed nose and mouth witlioiit Itps. Cet adage du grand observateur anglais , qui a étudié le cœur humain sur le pont de Rochester, acheva de rassurer lord Witmore. Le kolao Tsin n'appartenait donc pas èr la catégorie prévue par Addison : son nez, mollement arrondi, descendait sur deux lèvres pourprées, larges et flottantes. Allez vous méfier d'un pareil homme quand on a lu Addison î
— Ah! si lord Bathurst était ici, se dit Witmore, je le prierais de modifier ses instructions, je sens que je péris à Toeuvre.
Le kolao dit à Witmore :
— Milord, toujours manger là, vous.
Et le rayonnement d'une bonté toute paternelle éclata sur son calme et frais visage. Witmore était donc invité à perpétuité aux repas domestiques du kolao, un refus pouvait le compromettre, et irriter son hôte et lord Bathurst; il n'eut pas la force de refuser, il accepta.
m UNE CHINOISERIE.
En ce moment, quatre domestiques entrèrent et déposèrent aux pîeds de Witmore un énorme présent offert par Tsin ; c'était un fragment de rocher grossièrement sculpté, ayant la prétention de figurer le Neptune chinois. Le dieu est assis à Torientale sur le bord de douze cannelures représentant la mer; il est coiffé d'une espèce de mitre et tient d'une main un poisson et de l'autre un aimant.
Witmore se trouva fort embarrassé de ce présent; quatre hommes vigoureux avaient à peine suffi pour le porter sur un brancard de bois de mélèze. Le malheureux diplomate se promena quelque temps autour du cadeau ministériel, et ordonna aux domestiques de le déposer dans sa chambre, où il resterait jusqu'à son départ. Comme il donnait eei ordre, on annonça la grande députation des lettrés de Tchinn'ta-quânn'mm, flambeaux de la science historique; c'est la plus antique et la plus éclairée des académies de Tunivers ; elle a inventé l'usage du fer avant Thubalcaïn, la charrue avant Triptoléme, la boussole avant Flavio di Gioia, la poudre à canon avant Ber- ^hold Schwartz. Cette illustre Société a souvent eu l'honneur d'être présidée par des agos ou fils de l'empereur; c'est elle qui a le pouvoir de faire cesser les éclipses lorsqu'elles se prolongent d'une manière alarmante: il est vrai qu'elle use rarement de ce droit.
Lord Witmore ne pouvait, sans manquer aux convenances les plus remarquables, fermer sa porte à des lettrés, si fiers de leur science et de leur histoire ; il demanda le cérémonial de réception, et on lui dit que l'orateur de la Société parlait assis, et qu'on l'écoutait debout. Witmore aurait mieux aimé le cérémonial contraire, car son corps, épuisé par l'insomnie et le jeûne, avait horreur de la position verticale, et implorait l'auxiliaire voluptueux d'un coussin.
UNE CIliNOISERIE. il
La fierté d'un hidalgo ou d'uu prince tartare est de la modestie auprès de l'orgueil du président de Tillustre société. 11 porte une calotte orange, une plume blanche et une queue infinie, trois choses qui gonflent prodigieusement le cœur d'un Chinois, il ne salua pas lord Witmore ; il s'assit sur le plus moelleux des coussins, ordonna aux lettrés de s'asseoir, et, tirant d'un sac de sa dalmatique un énorme manuscrit, il se mit à le lire avec un ton nasillarc^ et lent qui semblait assurer à cette lecture un échantillon de l'éternité.
Le sujet de ce discours n'était rien moins que l'histoire de la Chine. L'orateur raconta la naissance de Pouan-kou, le premier homme; la première race des empereurs, celle des Tien-hoang, empereurs du ciel ; la seconde, celle des Ty-hoang, ou empereurs de la terre; la troisième, celle des Jin-hoang, ou empereurs des hommes. Puis il dit les dynastie des cinq frères Loung et des soixante-quatre Chéty; les trois Ho-io, remplacés par les six empereurs Lien-toung; quatre Su-ming; vingt San-fei; treize Yu-ti; dix-huit Chan-toung ; puis arrivèrent dans le discours, selon l'ordre chronologique, les empereurs Li-king-thé, Kayyug-ché, Yan-ché, Tay-y-ché, auteur d'une histoire naturelle; Koung-san-ché, Chen-min, Y-ty-ché, Houn-tounché, glorieux règnes, suivis des règnes plus glorieux encore de soixante et onze familles ; après arriva l'immortel Ki, le plus grand musicien du monde et l'inventeur de la politesse chinoise; au nom deFou-hi, l'orateur s'inclina, et tous les lettrés chantèrent Thymne de ce grand homme, considéré comme le véritable fondateur de l'empire chinois, après tant de races nébuleuses; Fou-hi a inventé l'astronomie, et il n'y a pas de souverain plus vénéré dans les soixante-seize dynasties qui lient sou règne au dernier empereur Tsien-long. L'orateur[lettré fit une [biographie
ronsciencieuse des empereurs de ces soixante-seize dynasties, et s'appliqua surtout h mentionner les innombrables découvertes que chaque règuje avait vu mettre au jour.
Ce discours ne dura que douze heures, et ne pouvait durer moins, car il contenait Fabrégë succinct et rapide de la plus longue des histoires humaines. Lord Witmore avait failli s'évanouir à chaque dynastie; son cerveau, inondé de syllabes chinoises, était dans le délire de l'opium ; son front, qui venait de supporter le poids des innombrables empereurs du Céleste Empire, défilant un à un dans une procession de douze heures, était empourpré de fièvre, comme après riyresse d'un festin. Un quart d'heure s'était «'coiilé depuis la clôture de l'éternel discours, et Tair de la salle semblait encore répéter, aux oreilles de Witmore, ce déluge de monosyllabes qui exigent chez l'auditeur une patience chinoise. Le président de la société attendait d'un air triomphant la réponse du voyageur; mais l'infortuné diplomate avait oublié le peu de chinois que Touang-ho lui enseigna en Europe; il avait même oublié l'anglais : il ne se sentait plus vivre. Dans cette extrémité agonisante, Witmore se souvint à peine qu'il avait un bras; il souleva ce bras lourdement et le plaça sur son cœur; pantomime universelle qui signifie un remercîment profond que la parole ne peut exprimer.
Les savants se retirèrent deux à deux, en se dandinant sur la pointe des pieds, et, à mesure qu'ils passaient devant la statue de Witmore, ils le saluaient obliquement avec de petits yeux malins. Cette infraction à la gravité de la science ne pouvait être remarquée par un diplomate aux abois.
Resté seul, Witmore tomba sur une pile de coussins et s'endormit. Ce sommeil d'une heure que le kolao lui accorda ne pouvait qu'augmenter sa fièvre au lieu de la cal-
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mer. Des rêves chinois, les plus fous de lousies rAves, éclatèrent dans le cerveau du malheureux voyageur : il vit danser devant lui les soixante dynasties d'empereurs sur des rouleaux de tapisseries chinoises ; il traversait à la nage lin fleuve de monosyllabes, et Timmortel Fou-hi le sauvai! par les cheveux au moment où il se noyait dans un tourbillon dey-ki ; puis il s'asseyait à la table de Slar andgarter, à Richmond, et lord Bathurst lui servait un filet du bœuf Apis au madère, avec un verre de punch glacé.
Une salve de coups de canon le réveilla en sursaut; il fit des efforts prodigieux, pour ramasser, çà et là, les diverses parties de son corps éparses dans les coussins, et il se leva automatiquement sur ses pieds. Le kolao était devant lui, et montrait une de ces faces de béatitude et de sérénité consolantes que la savante Pan-ho-pei compare à la pleine lune se levant sur le mont Ni-Kew.
Un signe, seule langue que Witmore pouvait parler en ce moment, demanda au kolao ce que signifl'ait cette salve de coups de canon.
Le kolao lui répondit, avec son organe le plus caressant, que la ville allait célébrer la plus grande des fêtes de l'année, la fête de la Pleine-Lune, et qu'il était heureux de lui annoncer qu'elle serait célébrée, cette fois, devant sa maison; les lamas du temple de la vraiment grande Lumière l'ayant ainsi permis, par exception, et en l'honneur de l'illustre diplomate anglais.
La physionomie du kolao continuait d'exprimer la profonde satisfaction d'un bon père de famille qui cherche toutes les occasions de distraire, d'instruire et d'amuser un voyageur ami, et qui s'applaudit de les avoir trouvées.
A la seconde salve d'artillerie, le kiosque d'honneur
s'ouvrit, et le kolao offrit le siège de droite au noble lord.
En traversant le jardin, lord Witmore avait cueilli furti-
vement deux oranges mandarines pour son dîner. Le jour de la fête de la Pleine-Lune, on ne dine pas chez les kolaos.
La place qui s'arrondit devant le palais du kolao est immense ; dix canaux y aboutissent comme des rayons ; c'est la Venise de la Chine, dit Hacartney.
On aurait dit que toute la ville était accourue sur cette place ; le désordre de la multitude se régularisait sous une prodigalité de coups de bambou distribués aveuglément par des escouades de soldats ; un .escadron des tigres de la garde impériale stationnait devant une batterie de douze pièces de canon de fer, et la protégeait contre la folle curiosité des Chinois, que le bruit enivre comme le vin. Des groupes de jeunes femmes circulaient lestement au milieu des hommes et leur prodiguaient des sourires. La ville de Tong-chou-fou est renommée pour la beauté de ses femmes; elle remplit les lacunes de tous les harems du Céleste Empire; les pères y vendent, comme esclaves, leurs filles à qui veut bien les payer ; lo fleuve Jaune, le canal impérial et leurs innombrables ramifications, transportent chaque jour, vers tous les points de l'empire, cette vivante marchandise de sérail, dont le dépôt universel est à Tong-chou-fou.
Un cri aigu, un cri que les oreilles européennes ne connaissent pas, et qui semblait glisser sur un océan de lames de cuivre, un cri d'une ville chinoise, s'éleva tout à coup de cette place et monta vers la lune apparue sur la colline de Mingtan. L'artillerie et mille instruments accompagnèrent ce cri pour saluer l'astre adoré, soleil de la Chine. Des milliers de feux d'artifice jaillirent de tous les kiosques, et firent étinceler dans la nuit les toits d'or des palais et des pagodes, et la porcelaine des tours, qui semblaient alors recouvertes de lames d'argent. Aux lueurs
(le ce jour nocturne, les jeunes filles dansaient en agitant des grappes de grelots ; les bateleurs pirouettaient sur la cime des bambous ; les funambules couraient dans Tair ; les comédiens jouaient des pantomimes ; les lamas chantaient des hymnes à la lune, et à chaque nouvelle salve de canon, le même cri furieux retentissait dans la ville ; des milliers de lanternes sillonnaient la rue comme des constellations d'étoiles folles; et tous les regards levés au ciel suivaient dans sa lente ascension la pleine lune, qui semblait accueillir ces hommages avec le sourire béat d'un ministre chinois.
Ce spectacle était merveilleux ; nos fêtes d'Europe sont bien mesquines auprès de celles de la pleine lune, quand toute une ville immense, hérissée de kiosques de toutes couleurs, couverte de tuiles, d'or et de plaques de porcelaine, illuminée de lanternes et de fusées, salue la pleine lune, cette tranquille reine de la nuit. Lord Witmore, luimême, malgré son épiderme de diplomate, aurait ap* plaudi à cette fête s'il se fût trouvé dans les conditions hygiéniques indispensables à l'enthousiasme. Hélas ! le noble lord, appuyé contre une colonnette du kiosque, n'était rappelé au sentiment de l'existence que par les détonations de l'artillerie ; tout autre bruit le laissait à son immobilité de cadavre. Dans un de ces moments de réveil et d'etcltation nerveuse, il recueillit sur sa langue le peu de soûs que pouvait lui fournir une dernière goutte de salive, et il demanda au kolao si la fête serait encore longue»
— Oh ! otii, répondit le Chinois, fort longue ; au jour.
Et, par un signe du doigt qui décrivit la voûte du ciel d'orient eu occident, le kolao indiqua que la fête durait tant que l'astre était sur l'horizon. Et la ronde face du mi* nistre s'épanouit de joie en annonçant cette bonne nouvelle au diplomate anglais.
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Enfin lord Witiuorc arriva à un degré d'anéantissement que la physiologie n'a pas numéroté dans ses observations, et qui n'appartient ni au sommeil, ni à la vie, ni à la mort : il ne fallait rien moins pour le ressusciter que le fracas épouvantable d'un million de voix, chœur final qui faisait ses adieux à la lune au lever du soleil.
Lord Witmore, appuyé sur les bras des deux fils du kolao, et marchant avec leurs pieds, descendit à sa chambre à coucher, escalada péniblement son lit, et retomba péniblement dans sa léthargie. Quelques heures de repos horizontal le soulagèrent un peu. Il fut réveillé en sursaut par un rêve qui le menaçait d'être éventré, en costume de toréador, par les cornes d'un bœuf. Comme il n'avait pas pris la peine de se déshabiller, il se trouva tout prêt à recevoir le kolao qui entrait dans sa chambre, avec une bonne nouvelle sur les lèvres.
Le kolao lui annonçait qu'il avait reçu une lettre de Zhé-hol, et que l'empereur permettait à lord Witmore de séjourner trois mois à Tong- chou-fou.
Le noble lord poussa un soupir, et simula un geste d'actions de grâces.
Le kolao ajouta que le président de la Société historique attendait la visite de lord Witmore dans le temple de la vraiment grande Lumière, et que des préparatifs superbes avaient été faits pour le recevoir.
— J'irai faire ma visite au président, dit lord Witmore avec un ton ressemblant assez au dernier soupir de la résignation.
Le kolao fit un long sourire de bonhomie, et prit Taîr d'uti homme qîai se fait violence pour demander un service Witmore ouvrit la moitié de ses yeux rouges et le regarda fixement, courbé en point d'interrogation.
Alors le kolao lui dit que tous les lettrés de la ville at-
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tendaient, comme réponse au discours du président, uno histoire complète de TAngleterre, traduite en chinois par lord Witmore.
— Et qui doit traduire cette histoire en chinois? demanda le diplomate avec une terreur visible.
— Vous, répondit le kolao avec un sourire délicieux.
— Mais comment veut-on que je leur traduise, aujourd'hui, dix volumes d'histoire ! sVcria Witmore.
— Vous, trois mois ici, dit le kolao avec une bonhomie charmante.
— Ah î dit Witmore. Et sa tête tomba sur sa poitrine après ce ah!
Les lettrés donnaient trois mois à lord Witmore pour traduire Hume en chinois. C'était, pour le traducteur, la muraille de la Chine à construire en manuscrit.
— Allez dire aux lettrés, dit Witmore au kolao, que je traduirai cette histoire.
Le ton qui accompagna ces mots annonçait qu'une résolution énergique venait d'être prise par le voyageur agonisant. *
Quand il fut seul, lord Witmore s'adressa ce monologue : « Que le diable les caresse, ces maudits Chinois, moi, passer trois mois ici î pas trois jours ! pas trois heures! ils verront. »
Après une pause, il ajouta celte réflexion : « Et lord Bathurst, qui m'avait recommandé de sonder ce lac immense où croupissent trois cents millions d'hommes!'.'. Oh! qu'il vienne le sonder, lui, lord Bathurst î... Je sonde mon estomac, moi, et je n'y trouve rien\ *
Cette plaisanterie anglaise amena un sourire sur 'la ligure de Witmore ; il essaya de faire quelques pas, et se trouva plus fort. Une ferme résolution agit toujours effi-
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cacement sur un corps affaibli. Le physique expirant se retrempe dans Ténergie du moral.
Witmore méditait une évasion.
Ce plan une fois arrêté, le noble lord accepta gaiement toutes les éventualités de son esclavage homicide. Il dîna courageusement à la table du kolao ; il fît honneur à la cuisine végétale, et risqua même ses dents sur une friture révoltante de Ichoueoum. A Tissue du festin, il se rendit au temple de la vraiment grande Lumière pour faire sa visite aux lettrés.
Ce temple est une merveille de la Chine. La statue du dieu est placée sur un autel resplendissant d'or ; une foule de dévots assiège toujours les marches du sanctuaire. Le reste du temple est abandonné aux plus profanes occupations. Des familles sans toit viennent y faire leurs repas et y dormir sur des nattes; des commerçants y traitent leurs affaires ; des capitaines de jonques y fument Topium ; de jeunes filles y cherchent des maris, des lamas y jouent aux échecs. C'est un abrégé en action de la vie chinoise. Quand lord Witmore entra dans ce temple, il y trouva les savants assis sur des baguettes de naucléas et fumant la pipe, les yeux levés au ciel.
La visite fut très*courte ; le noble lord ne prononça point de discours, mais il promit de traduire \ Histoire d! Angleterre en langue chinoise, ot d'apporter aux lettrés son manuscrit après trois pleines lunes»
Les savants se balancèrent sut leurs sièges en secouant la tête comme pour remercier le futur traducteur*
Le kolao feignait d'être au comble d'une extase ; lord Witmore ne le surprenait jamais en défaut ; ce rusé Chinois aurait fait rouler, du bout de sa griffe, Talleyfand et Mettefnich. Il se composait une bonhomie immuable de la pointe de ses pieds à la pointe de sa queue, jatnais un
pli de ses ôtoffes ou de son visage ne trahissait la profonde noirceur de sa pensée, etsur rincamatperpétuel de ses joues sphériques, il n'y avait d'expression que pour la bonté. Figure d'un ange avec Tesprit et le corps d'un orangoutang.
Rentré au palais du kolao, lord Witmore affecta des airs d'insouciance ou de joyeuse étourderie, pour tromper ses espions et leur dissimuler, avec toute sa pauvre finesse européenne, ses projets d'évasion prochaine. Il prit toutes les poses et tous les tons que put lui fournir le vocabulaire de la diplomatie civilisée ; il se montra trèsaffectueux envers la famille du kolao ; il caressa les petits Chinois ; il demanda une livre de papier de Pékin, et une fiole d*enere de Zhé-hol pour écrire sa traduction de VHutoire d'Angleterre; il fuma deux pipes d'opium pour se donner les airs d'un étranger qui veut s'acclimater et adopter les mœurs d'un pays qu'on se propose d'habiter longtemps. Le kolao, de son côté, avait mis sur ses joues et dans ses yeux l'étourderie et la distraction d'un enfant; il traitait Witmore comme s'il eût voulu obtenir de lui une amitié de longue durée : il s'avança même jusqu'à promettre au noble lord un harem choisi tout exprès pour lui dans les marchés les plus aristocratiques de Tongchou-fou.
il est inutile de dire que le kolao avait compris le projet d'évasion avant môme que Witmore l'eût formé. Ainsi, le diplomate d'Albion était joué de toutes les manières par le ministre chinois : il combinait les plus subtiles machinations d'un roué de Saint-James pour faire réussir un plan qui était dans les intérêts de son ennemi; H eût frémi de toute la hauteur de sa fierté nationale, s'il avait pu entendre le ricanement d'ironie intérieure dont l'accablait le quadrumane kolao.
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L'offre du harem acheva la déroute morale de lord Witmore : il eût donné sa fortune pour être à bord d'un vaisseau voguant sur la mer Jaune. H redoutait à chaque instant de voir entrer, au bruit des grelçts et des éclats de rire, ce formidable paradis de jeunes femmes, avec leurs yeux obliques, leurs saris de crêpe léger et leurs pieds enfantins; Thonneur de la Grande-Bretagne était perdu dans sa personne ; accepter ou refuser le harem, c'était se briser sur un double écueil. Il fallait donc partir en plus grande hâte que jamais.
Dès que le silence du sommeil général régna au palais du kolao, lord Witmore quitta sa chambre, et trouvant, non sans étonhement, toutes les portes ouvertes devant lui, il atteignit la place publique sans être dérangé dans son début d'évasion. Il était seul, et il s'applaudissait fort d'avoir laissé son domestique au village de Nien-sin, situé à la dernière écluse du canal impérial. Son déguisement chinois, volé au vestiaire du kolao, favorisait sa fuite, malheureusement éclairée par une lune de la plus chinoise dimension. De canaux en canaux, prodiguant Tor aux bateliers, il se trouva bientôt sur la grande route aquatique qui se lie au fleuve Jaune, et pourtant il ne crut devoir remercier la Providence qu'en découvrant les fertiles plaines de la province de Tche-kia.
Quinze jours après, lord Witmore voguait sur la mer Jaune, à bord du Cilon, frégate anglaise qui se promène devant la Chine pour lui montrer le pavillon britannique à demi-portée de canon.
Dans les loisirs de la traversée, lord Witmore écrivit un long mémoife adressé à lord Bathurst; ce curieux travail n'a jamais été imprimé ; il est gardé précieusement dans les archives de l'office de White-Ilall, et les diplomates le consultent lorsque le cabinet de Saint-James met les af-
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fanes de la Chine sur le tapis. Dans son manuscrit, lord Witmore a négligé la description des lieux, laissant, dit-il, ce frivole amusement aux voyageurs vulgaires. Il s'est contenté de sonder moralement ce lac immense où croupissent trois cents millions d'âmes : il a donné le résultat de ses études sur le caractère de ce peuple barbare, qui a une existence à part. Le travail de lord Witmore est terminé par ce portrait digne d'Addison :
« Le Chinois a l'esprit lourd et l'entendement grossier: il n'a que deux sens : trois de moins que nous : sa bonhomie n'a rien d'égale que son ignorance ; il est si facile de le tromper, qu'on regrette d'être rusé devant lui. Chez les Chinois, la matière est si épaisse, qu'elle repousse, comme une cuirasse, le trait d'esprit le plus aigu. Il travaille d'instinct; il fait aujourd'hui ce qu'il a fait hier. Otez-le de. ses huttes de marécages, il meurt comme le poisson hors de son élément. C'est un peuple Je castors ; son pays est un lac, sa nourriture une racine bourbeuse, sa chevelure une. queue, sa main une patte, sa langue un cri. J'ai connu intimement le premier ministre ou kolao de ces castors, je me suis servi de lui dans l'occasion, et, quand il a voulu me faire obstacle, je l'ai brisé comme un roseau. »
C'est ainsi que lord Witmore a étudié le caractère chinois.
Instruisez-vous avec cela, ô vous tous qui cinglez diplomatiquement vers l'embouchure du Whang-Ho.
MADEMOISELLE FINON.
Les romans, les comédies, les contes en vers et en prose, qu'on dévore au sortir du collège, donnent une singulière idée des Jemmes aux jeunes gens» Rien de curieux comme les propos des amoureux novices sur le beau sexe. La Fontaine, Boccace et Louvet leur om démontré que le libertinage court les rues, et que toute jeune fille ne demande pas mieux que d'abdiquer sa vertu à la première occasion. Quant aux femmes mariées, on rit tout haut en prononçant leur nom : ce sont des places fortes ouvertes au premier assiégeant ; sous Tinfluence même de la lune de miel, elles cherchent déjà de tous côtés l'amant qui les consolera du mari. Pauvres maris!!! c'est pour eux que Molière a inventé la comédie de mœurs, et le bonhomme la Fontaine ses contes anti-matrimoniaux. L'hymen ne porte, comme autrefois, qu'une tunique de safran, croceovelatus amictu. C'est la couleur qui domine dans le blason des maris ; voilà qui est bien convenu parmi les jeunes hommes de dix-sept à dix-huit ans. Pour n'attaquer sur ce fait aucun de mes contemporains, et