MADEMOISELLE PINON
m'abstenir de toute personnalité, je me résigne à traiter cette matière pour mon propre compte, en tournant la satire contre moi.
J'entrai dans le monde avec ces étranges idées, comme tous mes condisciples ; je venais d'achever ma philosophie, science qui augmente d'un an de prison la dure captivité du collège. J'étais un fort mauvais philosophe, mais un grand lecteur de romans. J'avais lu FaubUu, livre corrupteur, qui vous inocule la manie de la séduction universelle, et ne vous montre partout que des vertus chancelantes, à l'âge ardent, où Timpatience du désir s'irrite contre les résistances. Je ne rencontrais aux promenades que des marquises de B..., des Sophie, des conitesses de Lignolle, des Justine ; je croyais n'avoir qu'une circulaire d'amour à écrire à toutes les femmes de ma ville de province, pour recevoir en réponse, chaque matin, trente capitulations de vertu à la fois. La rage des lectures romanesques me pousàa dans un cabinet de lecture, véritable arsenal des Faublas modernes ; chaque rayon était garni de livres incendiaires : il y avait cinq éditions de Faublas, avec des gravures à perruques, et neuf exemplaires des Liaiaons dangereuses, autre roman où M. Laclos enseigne l'art d'ouvrir des lignes de circonvallation autour d'une femme, de saper les murailles de son boudoir, de faire brèche, et de monter à l'assaut. C'est un poëme didactique et assassin, dont l'auteur n'a pas été pendu.
Un jour, je lisais dans un doux loisir, comme Paolo du Dante, le livre de ce H. Laclos. Le cabinet de lecture était désert ; on lisait fort peu à cette époque. La porte de la rue s'ouvrit, et je vis entrer une jeune personne de quatorze à quinze ans, gracieuse et belle comme une héroïne imaginaire de Faublas. Elle venait rendre Cœlïna ou r£iifani du mysière, de Ducray-Duminil, honnête homme, ce-
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lul-lù, mais remarquablement niais, et «venait demander les Orphelins du hameau, du même auteur.
Mes dix-sept ans s'émurent de convulsions nerveuses devant cette ravissante fille ; le livre me tomba des mains ; elle le ramassa et me le rendit. Je voulus la remercier, et la remerciai en latin. Elle ne remarqua nullement mon trouble. Pendant que la dame du comptoir cherchait les Orphelins du hameau dans sa boutique, la belle enfant lutinait autour de nous avec une étourderie charmante; elle fredonnait : Partant pour la Syrie, romance de l'époque , elle bouleversait la bibliothèque; elle lisait les titres des ouvrages à haute voix; elle s'asseyait, se levait, s'asseyait encore; l'œil avait peine à suivre cette délicieuse mobilité d'enfant.
Madame Bover, c'était le nom de la maîtresse du cabinet de lecture, trouva, trop tôt pour moi, le roman demandé. Elle le donna à la jeune fille, qui nous salua de la voix, du geste et du sourire, et sortiten courant.
Je demandai tout de suite à madame Boyer des renseignements sur son abonnée. Je voulus tout savoir. Elle se nommait FijQon ***; sa famille était distinguée et honorablement connue à Marseille; elle demeurait dans le voisinage. Finon adorait la lecture, et avait un esprit d ange ou de démon, ou des deux à la fois.
J'ouvris les Liaisons dangereuses, et j'y cherchai le chapitre de la séduction. M. Laclos eut la bonté de m'apprendre dans son livre que le cœur d'une belle était une fleur aussi facile à cueillir qu'une rose dans un jardin qui vous appartient. J'aurais embrassé ce bon M. Laclos. En outre, le bon la Fontaine arrivait à l'appui avec sa morale :
Qu'il n'est verrous ni j,miles Qui soient les sûrs garants de la vertu des filles.
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Le sage Montesquieu, homme grave, me eoiilirmait aussi la chose dans ses Lelires persanes. Je ne voyais dans le sérail de M. de Montesquieu que d'ardentes femmes qui languissaient d'amour eu Tabsence de leurs maîtres, et qui, en leur absence, se repliaient, à défaut d'autres, sur les amants équivoques auxquels était confiée la garde du sérail. Ducray-Duminil me garantissait bien la vertu de ses femmes; mais je me moquais de Ducray-Duminil.
Ayant fait mes plans avec l'aide de Laclos, de la Fontaine et de Montesquieu, j'attendis mademoiselle Finon à la boutique, où elle venait tous les jours, car elle dévorait un roman en vingt-quatre heures. Je la revis donc le lendemain. La première minute fut consacrée à détailler les perfections de sa figure charmante ; la veille, je n'avais eu le temps que d'admirer l'ensemble. Mademoiselle Finon avait les plus beaux cheveux châtains du monde, un front large et pur, des yeux pleins de douceur, d'intelligence et dVsprit, des sourcils admirablement déliés, des dents de perles, et une bouche ! une bouche inventée pour le prcinierbaiser ! La lèvre supérieure, arquée avec grâce, se découpait en cœur au milieu; un sourire continuel donnait un charme angélique à ce visage rose ht frais, comme le soleil en fait rarement éclore dans les gynécées de notre Midi.
Je cherchai longtemps une phrase pour entamer la séduction et ouvrir la campagne ; Laclos et Montesquieu no m'en fournissaient aucune pour la circonstance. 11 me fallait débuter avec un éclat pour faire sensation. Tout ce qui me venait à l'esprit était du dernier trivial. Je relevais ma tête en arrière, je toussais légèrement, j'allongeais mon pied droit, je croisais mes bras, je fredonnais du Jean de Paris, mais je ne parlais pas. Enfin, je m'armai de ce courage qui animait les Valsain, les Valcour, les Valmont, et je me décidai à dire celte sottise :
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— Il parait que mademoiselle aime beaucoup les œuvres de Ducray-Duminil?
Mademoiselle Finon me répondit :
— Oui, monsieur.
Me voilà dans le même embarras. Je me regardai au miroir, j'étais pourpré.
Après une sottise, je me lançai dans Timpertinence.
— Mademoiselle a-t-elle lu Faublasf lui dis-je en souriant, comme Valsain dans un conte moral de Marmontel.
— Non, monsieur, me répondit-elle.
Je me réfugiai dans un coin de la boutique pour me donner un bon coup sur le front; et, comme je me retournais pour réparer mon erreur, je vis la porte s'ouvrir, etLi céleste enfant disparaître avec toute son aimable légèreté.
— Comment donc , monsieur, allez-vous parler avec cotte légèreté de Faublas à une jeune personne? dit aigrement madame Boyer.
Je feignis de ne pas entendre ; je payai ma séance, et je sortis en chantant : Tout à f amour, tout k t honneur, de Boïeldieu.
Lorsque je me trouvai seul dans une rue écartée, j'échangeai ma figure riante contre une face de damné ; mon teint s'anima de la teinte du désespoir. Si j'avais eu un pistolet dans la main ou une rivière sous les pieds, je terminais là le chapitre de mes séductions.
Je relus Laclos. Grand Dieu ! que j'étais petit dans mon noviciat auprès de ce héros des boudoirs de Paris! Je relus les contes de la Fontaine et les nouvelles de Boccace. Combien je rougissais de ma gaucherie! combien j'étais éloigné de ces superbes amoureux, qui n'entraient jamais dans une hôtellerie sans immoler le triple honneur de l'hôtesse, de sa fille, de la servante ; qui n'entraient jamais
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dans une maison sans ravager tous les étages sous leurs invincibles passions, qui avaient enlevé autant de chevelures au beau sexe que le dernier des Hohicans aux Mingos, ses ennemis.
— Oui, m'écriai-je, il faut réparer mon premier échec ; à quoi servent la lecture et Tinstruction, si Ton tremble devant une jeune fille comme un écolier devant son magister? A demain.
Au coup de midi j'étais assis dans le cabinet de lecture, et je méditais sur un chapitre de YBermte de la Vkaussée d'Aniin, 11 est parlé dans ce chapitre d'un mari vieux et brutal, comme tous les maris, qui a donné à sa jeune femme une douzaine de chemises évaluées douze mille francs, laquelle femme a laissé soupirer un Sainval quinze grands jours! Ce Sainval ne soupirait ordinairement que quinze minutes. Quel chapitre et quel Sainval! Encore une pièce à Tappui.
Au milieu de mes réflexions, mademoiselle Finon entra ; je me levai et la saluai avec respect, en renversant deux chaises. Elle ne fit attention qu'aux chaises renversées et se plaignit ensuite à madame Boyer d'une lacune de trente pages qui avait été pratiquée dans un volume de son roman par un lecteur anonyme. Voilà une bonne occasion, dis-je en moi-même. Valcour! ô Valsain! ô Valmont! Je pris la parole.
— Mademoiselle, c'est moi qui ai déchiré ces trente pages.
— Vous me payerez le volume, dtt madame Boyer en colère.
— Je vous le payeirai, irépliquai-je avec Un sang-froid digne.
— Et poui'iluoi avez-voiis déchiré ces feuillets? -~ Phtce qu'ils auraient déplu à mademoiselle.
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— Et qu'en savez-vous? monsieur! dit la maîtresse de la maison .
— Si mademoiselle m'interroge, je répondrai.
Mademoiselle ne m'interrogea pas; elle prit un autre
roman et sortit.
Un instant après je sortis aussi; mais furieux cette fois plutôt que désespéré.
En traversant le quai du pont, je rencontrai un de mes condisciples. Il était habillé ad dernier goût; il avait beaucoup de breloques à sa montre, un nœud prodigieux de cravate, et un cordon de cheveux en sautoir sur un gilet de satin ouvert à deux battants.
— Je suis brisé, me dit cet ami, brisé, anéanti ; je mène une vie de Faublas. Voilà une lettre encore que je viens de recevoir de deux sœurs.
— Deux sœurs ! m'écriai-je en me roidissant en point d'admiration.
— Deux sœurs. Elles me poursuivent partout ; deux demoiselles jolies comme des anges! Seize à dix-sept ans. Elles me donnent un rendez-vous pour ce soir.
— Tu iras?
— Non. Vois-tu, il faut se faire désirer, c'est mon principe. Je leur ai répondu que j'avais des affaires ce soir, et au fait c'est vrai. J'ai fait la connaissance, au dernier bal du receveur, d'une dame belle comme Vénus, et qui m'a appelé son Adonis; une brune qui a des cheveux noii's comme mon chapeau et un pied comme mon petit doigl ; des yeux comme ça. Elle habite la campagne : je vais monter à cheval. Et toi, que fais-tu"? Comment vont les amours?
— Je suis amoureux.
— Tiens, c'est drôle! Moi, je ne suis pas amoureuX' J'aime les femmes à la folie ; je les aime toutes, mais voilà. El comment marches-tu avec la passion?
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— Oh ! il n'y a que trois ou quatre jours. ..
— Trois ou quatre jours! oh! laisse-moi rire... J'en ai fait huit en quatre jours. Les femmes, vois-tu, ne demandent pas mieux... Tu sais ce qu'a dit Piron?... Bien... Quel âge a-t-il, ton objet?
— Quinze ans, je crois.
— Quinze ans! c'est déjà roué, ça. Écoute, il faut écrire, il faut faire une déclaration... <i Je vous vis, mademoiselle, et je connus l'amour... m avec d'autres bêtises de ce genre... Et tu signes Alfred, Eugène, Arthur...
— Sainval...
— Sainval, ce que tu veux ; et tu demandes un rendezvous pour demain. C'est bâclé. Tiens, voilà un cordon de cheveux d'une petite blonde, Euphrasie, que j'ai lâchée la semaine dernière. A la première lettre, elle donna dans le panneau. Ordinairement, moi, je n'écris pas de lettres; j'accoste une femme qui me plaîf, à l'église, dans la rue, partout. Elle me dit : (( Finissez, monsieur, passez votre chemin. » J'insiste. Elle me donne un coup sur le bras; je vais toujours : elle sourit. Je lui montre un billet; elle prend le billet. C'est un rendez-vous : c'est fini.
Je me prosternai devant mon ami, et je le quittai pour écrire ma déclaration.
Ha lettre fut transcrite cinq fois ; elle était conçue selon les règles du style épistolaire de la rhétorique de Domairon. Je la mis au net sur du papier vélin, avec encadremenl de fleurs jaunes et une vignette rose représentant Cupidon décochant une flèche sur un cœur ailé. Je signai Sainval.
n me fallut attendre deux jours une occasion favorable; lorsqu'elle se présenta, je m'approchai de mademoiselle Finon, et je lui dis, à voix basse :
— Voici un billet que vous avez laissé tomber.
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Laclo:$ m'avait «iseignéce nM^en.
— Je n'ai {NHnt laissé tomber de billet, me dit la jeune personne.
Et die jeta bien loin ma lettre avec dédain. 11 y eut une éclipse de soleil en ce moment pour moi : la terre trembla; le sang me tinta aux tempes. Madame Boyer ramassa la lettre et me la rendit en me disant que son cabinet de lecture était une maison bonnête, et que je ToUigerais de n'y plus rentrer.
— Si vous n'étiez pas une ignorante, m'écriai-je dans une excitation de colère qui me sauva d'un évanouissement, vous sauriez que Laclos, que Boccace, que la Fontaine, que Louvet, que Montesquieu...
Madame Boyer, épouvantée, cria au secours ; je pris la fuite pour éviter les anathémes des voisins.
À ma première entrevue avec mon condisciple, je lui contai Taventure.
— Figure-toi, lui dis-je, qu'elle a jeté ma lettre à tous les diables.
— Très-bien !
— Comment, très-bien?
— Sans doute; elle a voulu te donner une leçon. Tu lui remets un billet, à la petite, devant la vieille; la petite s'effarouche ; c'est juste. La même chose m'est arrivée avec Zoé, Tautre jour. Elle se promenait avec sa tante; je lui montre ma lettre, et elle retire brusquement ses mains. 11 faut savoir s'y prendre à propos, mon ami.
— Hais pourtant, j'ai lu dans Laclos...
— Il n'est pas question de Laclos ; tu es un enfant. Te voilà maintenant chassé du cabinet de lecture; il faut aborder ta belle le soir, quand elle prend le frais, sur la porte de sa maison. Attends la nuit surtout, et du courage, je te garantis le succès.
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Le soir, au tomber du crépuscule, je commençai ma promenade dans la rue de mademoiselle Finon. Elle brodait derrière la vitre, et regardait la rue à chaque échappée d'aiguille. Quatre fois nos yeux se croisèrent, et je crus remarquer sur son beau visage, sous vitre, une trace de repentir, a Cela va bien! » dis-je en moi-même; et le pavé devint plus doux à mes piedsque le velours.
La nuit venue, mademoiselle Finon se leva comme une brillante étoile sur Thorizon de sa porte.
— Ah! dis-je tout bas, elle attendait la nuit! C'est égal, point de précipitation. Ne brusquons rien, Taffaire est en bon chemin. Oh! quelle nuit! QualunoxIDii, Deœque!^ Tibulle ! Catulle! — Creis amet qui nunquam amavU; < qu'il aime demain celui qui n'aima jamais! j) Boccacet comme ils ont connu le cœur des femmes! Quelle folie de remettre une lettre devant madame Bover! Où donc avais-je la tête?
La voilà toujours ! . qu'elle est belle ! et elle m'attend !
Qaand on attend sa belle Qae l'attente est cruelle !
Jocondel musique de Nicole.
Âassi qu'il sera doux L'instant du rendez-vous !
Elle a souri! femme rendue! enfin en voilà une! c'est la première, mais elle me coûte cher ! Avançons.
J'interrompis brusquement la ligne droite de ma promenade, et je m'avançai avec audace vers la porte où rayonnait l'ange de mon amour. Ha lettre était roulée dans ma main.
Je m'inclinai respectueusement; elle ne bougea pas; elle me regardait.
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— Mademoiselle, lui dis-je, excusez une indiscrétion qui prend sa source... •
Elle m'interrompit :
— Que demandez-vous, monsieur? me dit-elle d'une voix douce, mais décidée.
— Vous voyez à vos pieds...
.rcntendis un grand éclat de rire, et un bruit de porte t|ui se fermait sur mon front incliné de respect.
Je restai cinq minutes plus pétrifié que la pierre de cette porte. L'éclat de rire roulait dans ma tête, comme une vibration dans une cloche, et rien n'était horrible à mes yeux comme celte porte muette et désolante qui venait d'écraser dans l'air mon amoureuse déclaration. Pour m 'achever, une rude voix d'homme me tomba perpendiculairement sur la tête avec cette brusque interpellation :
— Que faites-vous là, monsieur?
C'était le propriétaire de la maison, qui, m'ayant vu rôder, dans la rue, depuis une heure, se tenait en garde contre moi, au milieu des embûches de la nuit.
Les larmes aux yeux, je m'éloignai du théâtre de mon infortune consommée, et je rentrai chez moi avec une de ces fièvres qui n'ont pas été classées par les médecins. En apercevant sur ma table Laclos, la Fontaine, Boccace, Montesquieu, iiOuvet, je fus saisi d'une atroce éhullition de colère :
« Scélérats! m'écriai-je, vous ne jouirez plus désormais du fruit de vos impostures !f Et je les déchirai avec une volupté de vengeance qui me faisait du bien. A mesure que je déchirais, je surprenais encore cà et là des phrases qui crispaient mes doigts : « Le marquis de Blanzé faisait la conquête d'une femme en prenant une prise de tabac ; — Valsain mesurait, à boisseaux, les anneaux de ses victimes, comme on fit pour les chevaliers
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romains après la bataille de Cannes; — femme aitaqu(H^ femme séduite, telle était la devise de Val mont. ^ Je les foulais aux pieds, eux et leurs devises. J'en voulais surtout à Montesquieu; j'avais son buste ; je le décapitai.
Le lendemain, je partis pour un long voyage, où je ne trouvai que des hôtelleries habitées par la décence et la vertu ! Oh î si j'avais tenu Boccace et la Fontaine sous mes pieds !
Dix-sept ans après, me trouvant dans un salon de Paris, Tété dernier, j'entendis annoncer une dame dont le nom et la figure me frappèrent. Je me glissai sur un fauteuil, à côté d'elle, et j'engageai la conversation. Je trouvai celte belle personne fort spirituelle, et pleine de charme dans l'entretien. Quelques paroles négligemment tombées de sa bouche me plongèrent en rêverie, et me donnèrent des émotions inexplicables, de vagues souvenirs; je me recueillis pour rentrer dans ma vie et fouiller mon passé. Je me hasardai à lui demander son prénom.
— Joséphine, me dit-elle.
— Joséphine... ou...?
— Finon.
— Oui, c'est cela ; c'est vous.
Et je me nommai ; et je lui rappelai le cabinet de lecture, le billet si mal reçu, la porte si bien fermée. Elle se souvint de tout. Je la considérai avec un plaisir extraordinaire. Dix-sept ans n'avaient pas dérangé les lignes de cette harmonieuse figure ; c'était toujours cette bouche en cœur qui s'ouvrait sur deux arcs de perles fines, toujours ce sourire et cette fraîcheur du beau temps.
— Me permettez-vous, lui dis-je, de reprendre ma passion à la porte où je l'ai laissée, il y a dix-sept ans ?
— Vous ne seriez pas plus heureux aujourd'hui, me dit-elle; êtes-vous duc ou carmelin?
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— Non, madame.
— Eh bien ! je veux mourir duchesse ou carmélite.
— Les femmes sont plus fortes qu'on ne croit.
— Oh ! certainement, monsieur ; elles ne sont faibles que dans les romans et les contes.
— Et Boccace, madame?
— Boccace est mort vierge et martyr.