L'ÉCHAFAUD
Horreur î à l'heure même oit du poteau qui bouge Rajujîant les étais avec tm foin jaloux. Ces êtres, dans le bruit des marteaux & des clous, Dreffent finijirement cette machine rouge;
A t heure ou de Charonne & du Petit-Montrouge Viennent ces curieux, bohèmes ê filous, Qiii fe repaiffent, plus féroces que des loups, Dufejîin qu'a voulu l infatiable gouge ;
A l'heure où, devançant le matin hafardeux, Ils fe font réunis pour ce complot hideux, — Des mères, fous les yeux de cette même aurore.
Mettent dans cette vie, hélas! pleine de fiel,
De beaux petits enfants fur lef quels brille encore
La majejîé de l'Ange & le reflet du Ciel!
La Blanchisseuse
Parmi des Nymphes, clair &f ourlant effaim, Près du bel Eurotas, oîi gliffe quelque voile, Déeffe, elle eut jadis régné, nue & fans voile, Laiffant le vent mêler f es cheveux à deffein.
Robufle, elle a des bras d'amazone, & fon fein Aigu, fon jeune fein brillant comme une étoile Deffîne un point faillant fur la robe de toile Qjii moule de fon corps le ferme & pur deffin.
îyÔ NOUVELLES ODES
Un vieillard libertin, que fa grâce émerveille, Lui murmure des mots ignobles à l'oreille ; Mais, fans avoir fouci de ce piteux Lindor
Qui la fuit & la lorgne avec des airs de finge. Elle va d'un pas libre, & fur fes treffes d'or Superbes — elle porte un grand paquet de linge.
Le Pompier
Un œil crevé', le front déchire' par les flammes, Et n'ayant plus qu'un peu de vie enfon œil blanc, Ce pompier tout couvert de pouj/îère & dejang Expirait, mais après avoir fauve deux femmes.
0 philanthrope ému, tandis que tu déclames, Une poutre embrafée avait troué f on flanc. Pour la première fois ayant quitté f on rang. Il s'en allait, tragique & feul, oit vont les âmes.
Au bord du lit de camp, dans le pojîe éveillé Pour l'accueillir, fon bras velu traînait, fouillé Partout d'un fang épais & noir comme une lie.
Je voyais près de moi pendre ce bras guerrier. Et j'y lus : Pour la vie, amour a Rosalie^ Infcrit en rofe dans un rameau de laurier.
Juillet 1868.
Feuilleton de théâtre
T T zVr, — doux remède à nos maux !
Thalie, ivre & fuyant la profe, Che;^ le poète des Emaux Avait plante' fa tente rofe.
Le Caprice, qu'il a chanté, Riait, fylphe au léger cojîume.
Coiffé du tricorne enchanté.
Et careffait Pierrot pofthume.
Rayée en façon de Jatin, Une f aile en toile, folâtre Comme un habit de Me:^^etin^ Enfermait le petit théâtre.
D'ailleurs, un luxe oriental, Pour la mufe qu'on divinife.
Mirait un lujlre de crijîal Dans un beau miroir de Venife.
S'il faut vous dire quels témoins Encombraient ce frêle édifice, L'affemblée était certes moins Nombreiife qu'au feu d'artifice.
Élégante comme il convient Pour écouter la Poéfie Qiiand ce bel Ange nous revient, Elle était illujîre & choifie.
Tant de beaux yeux, couleur des foirs Ou de l'or pur ou des pervenches., Faifaient paffer les habits noirs Mafqués par des épaules blanches.
La Littérature y comptait, L'ancienne aujfi bien que la neuve, Si bien que Dumas fils était AJfis auprès de Sainte-Beuve.
En dépit d'unfiècle traînard, On avait omis la Mufique, Par la rai/on que ceft un art Trop matériel & phyfique.
Devant l'or facré d'Apollon Qiie devient cette pâle étoile?
Donc ce fut fans nul violon Qiie l'on vit fe lever la toile.
Les décors malins & vermeils Étaient de Puvis de Chavannes :
Pour en rencontrer de pareils On irait bien plus loin que Vannes!
La Fantaifie & la Raifort
S'y battaient de façon hautaine,
Et j admirai que la maifon
Fût moins grande que la fontaine.
J'aime ce mur d'un fi haut goût Où ce grand pot de fleurs flamboie' Mais ce que je préfère à tout Et ce qui m'a comblé de joie,
C'efi l'enfeigne du rôtiffeur, Qui ne mérite aucun reproche :
Un Saint-Laurent plein de douceur Achevant de cuire à la broche.
Pour les pièces, on les connaît C'efi la Mufe parant la Farce De cent perles oîi le jour naît, Couronne fur fa tête éparfe ;
C'efi la débauche du Rimeur, Qiii, le front careffé d'un lierre, Avec la Nymphe en belle humeur S'enivre du vin de Molière.
Jamais chajfeur en Jes liens N'a mieux pris la rime galante!
Mais parlons des comédiens :
Ma foi! la troupe ejl excellente.
Malgré le Chacun son métier, La critique ici ne peut mordre, Puifque Théophile Gautier EJî un aâeur de premier ordre.
Qiioi! dire^-vous. — Oui, c'ejl ainji.
On a beau porter une lyre^ Il parait que l'on peut aujfi, Faijant des vers, [avoir les dire.
Comme il a bien peur des filous!
Oh! la réplique alerte & vive!
Les bons airs de tuteur jaloux! La bonne bêtife nàive t
Les direâeurs — alle^-y voir! — N'ont rien qui vaille, dans leurs bouges, Ce fier Géronte en pourpoint noir, En bonnet rouge, en manches rouges.
Qiiant à Pierrot, blanc comme un lys Et férieux comme un augure.
Il empruntait de Gautier fils Une très-aimable figure.
Mais vous, Colombine, Arlequin, Ine^, Marinette, Valère, Taille fine, frais cafaquin^ Amour, efprit, gaité, colère.
Qiie dire de vos yeux mutins.
De la fieur fur vos fronts éclofe^ De vos petits pieds enfantins.
De vos chaftes lèvres de rofe ?
O jeuneffe I ô pourpre dufang!
Jamais ni Béjart ni de Brie Avec un front fuave et blanc N'eurent la bouche plus fleurie.
lyS NOUVELLES ODES
Pour finir, louer Rodolfo
N'eft pas une chofe commode^
Et j aurais befoin que Sappho
Me prêtât fon grand rhythme d'ode.
Il efiflùté comme un hautbois, Brillant comme une faux dans l'herbe., Et fon gefie a l'air d'être en bois : Il efi terrible, il eft fuperbe.
Je le vois, hélas t j'aurais du.
Moi qui veux la blancheur aux merles,
A travers ce compte-rendu
Semer les rubis & les perles.
Qu'il eft pâle, mon feuilleton Pour cette fête fans féconde! — Mais je fuis comme fut, dit-on, La plus belle fille du monde.
i«' Septembre i863.
Conleils à un Écolier
^^ hurles -Qiiint, dans un fier poème,
Louait comme excellent collier Les deux bras de celle qu'on aime; Il avait rai/on, Ecolier.
Puif qu'Avril a chafifé les neiges.
Parlons d'amour, tandis qu'au bal Ce Printemps mène f es cortèges, Car rien n'eft plus original.
Au Luxembourg, qu'ils réjouijfent, Les oifelets pour matelas Prennent les arbres qui fieurijfent, Les marronniers & les lilas ;
l8o NOUVELLES ODES
Et nos âmes Je font ouvertes A l'heure oîi brillent, voye^-les, Au beau milieu des feuilles vertes, Les jolis thyrfes violets.
Heureux celui qui, fans pareffe, L'œil clair & les cheveux flottants^ Dit ces mots fi doux : « Ma maitrejfe, » Avec des lèvres de vingt ans I
Ces jours-ci, (je fuis à cent lieues De prétendre qu'il fait trop chaud,) Comme un fein ferme aux veines bleues Sort galamment de [on cachot t
Et, quoi que rabâche la Profe En fajufle févérité.
Ces lys blancs, ce bouton de rofe Sont l'éternelle vérité.
Ecolier, Ji je te devine.
Si cet Avril rit dans tonfang.
Admire une jambe divine Qiiand s'écarte le peignoir blanc;
Dis lanlaire à l'Académie Oîi fommeille un art ingénu.
Demeure aux genoux de ta mie, Et baife longtemps fon pied nu.
Bois auffi : le Vin ejî féerique!
Ronfard, le grand aïeul divin, S'écriait d'un beau ton lyrique .
« En ces roses versons ce vin.
Qiiand le ciel, de façon narquoife.
Pour échauffer l'homme tranfi.
Brillait en habit de turquoife.
Comme il a fait tous ces jours-ci,
Le rimeur bon & léger d'âtne Buvait le meilleur du cellier En rimant des vers pour fa dame Il avait raifon, Ecolier.
Avril 1864.
A la Jeunefl'e