MAI
Messieurs ,
Ce n'est pas sans quelque confusion que je parais à cette tribune. Et me voyant, comme le disait autrefois Fénelon à un illustre guerrier, au maréchal de Villars, « moi poltron, aborder une question de guerre ", je comprends avec quelle réserve , avec quelle brièveté je dois parler en ce moment et dire à peine quelques paroles sur un tel sujet, dans une telle discussion, après les discours que vous avez entendus, et surtout en présence de ces vaillants chefs de nos armées que l'Assemblée nationale est heureuse et fière de compter dans son sein. (Très-bien ! très-bien !)
Je ne dépasserai pas, je l'espère, la mesure de mon humble compétence ; je dirai simplement, et seulement sur deux points, ce dont l'expérience de ma vie m'a iionné une conviction profonde.
458 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.
D'ailleurs, il faut reconnaître que, dans une question qui intéresse à un si haut degré la nation tout entière , la grandeur nationale et l'avenir de toute la jeunesse française, rindilTérence est impossible. (Très-bien ! très-bien!) Vous me la reprocheriez. J'ai donc, Messieurs, quelque droit d'espérer votre indulgence. (Parlez ! parlez !j
Il est inutile de le redire, c'est toute la jeunesse française que vous appelez sous les drapeaux : c'est la nation tout entière qui est en cause. Vous n'avez jamais eu à traiter de question plus grande : vous en avez traité de plus douloureuses, comme à Bordeaux, quand vous avez voté la paix ; de plus enflammées, de plus ardentes, comme ici, il y a huit jours à peine ; jamais de plus grandes, et qui puissent avoir des conséquences plus sérieuses sur l'état moral du pays, sur la vie intellectuelle et les destinées civilisatrices de la France, et particulièrement sur ce qui se nomme, dans le sens le plus élevé du mot, et par toute l'Europe, l'esprit français, le caractère et le génie français. (Très-bien! très-bien!)
Xon pas que je vienne parler iéi contre le service obligatoire. Il sera beau, il sera grand de voir toute la forte et brillante jeunesse d'un pays, toujours prête à se lever pour défendre ce qui se nomme d'un nom si cher et si sacré : la Patrie ! c'est-à-dire, dans la langue de tous les peuples de cœur, les foyers et les autels . . . (Mouvement sur quelques bancs à gauche.) l'jionneur et la civilisation... (Vive approbation sur un grand nombre de bancs.) tout ce qui est faible et chéri : les femmes, les enfants, les vieux pères, toutes les affec-
lions les plus légitimes de la nature et de la foi, les souvenirs du passé, les espérances de l'avenir. (Rumeurs sur quelques bancs à gauche.) Oui, cela est beau et grand, et, devant le spectacle de toute une jeunesse qui s'élance et se dévoue, les armes a la main, pour défendre, sous le regard de Dieu, toutes ces saintes et grandes choses, quoi qu'on en ait dithier, j'invoque du fond de mon cœur le Dieu des armées ! (Très-bien ! très-bien ! — Applaudissements répétés à droite et au centre.)
Xon, je ne parlerai donc pas contre le service obligatoire : c'est une question résolue, c'est un entraînement . . . une conviction décidée.
La Prusse a l'instruction obligatoire ; elle a le service obligatoire : ce Ji'est pas cela qui la fera, ou qui l'a faite, comme je l'entends dire quelquefois, la première nation du monde. Non ! je les ai vus de près, ce n'est pas la première nation du monde ! (Très-bien ! à droite.) C'est peut-être, pour le quart d'heure, la première artillerie, la première caserne du monde, ce n'est pas la première nation du monde. (Assentiment à droite et au centre.)
Quand il est question delà grandeur d'une nation, il m'est impossible de compter pour rien l'esprit, le cœur, l'àmc, le caractère, la bonté, la délicatesse, la générosité , le désintéressement : voilà ce qui fait les premières nations du monde. (Très-bien ! très-bien !)
Et pour moi, je l'avouerai, j'ai peine à m'accoutumer à entendre dire sans cesse que nos vainqueurs ont toutes les vertus . . . (Rumeurs à gauche.) et que c'est
un peuple modèle, parce qu'ils sont venus à bout, à grands frais, de faire de leur pays un arsenal et un camp. Ce n'est pas précisément à ces traits que je suis porté à reconnaître, parmi les nations européennes, la reine du monde civilisé . . .
Mais enfin ils l'ont fait, et nous sommes condamnés à le faire comme eux.
Et toutefois, je me permets de penser que, quand la Prusse s'y est condamnée elle-même et y a condamné les autres, elle n'a rendu service ni au monde, ni à elle-même : elle a, soit dans la guerre, soit dans les conditions de la paix, dépassé le but, ce qui est la plus fâcheuse manière de le manquer.
Je comprends la nécessité, je ne l'admire pas. C'est là, il le faut avouer, un progrès étrange de civilisation.
J'admire Condé, avec ses vingt-deux mille hommes, à Rocroy ; le Premier Consul , avec ses vingt-six ou vingt-huit mille hommes, à Marengo, changeant la face de l'Europe , mais admirer le spectacle de toute une nation qui se jette sur une autre avec fureur, non, je ne le puis pas. (Sensation marquée. — Très-bien !)
loltaire, dans l'entraînement de son enthousiasme pour la Russie et pour la Prusse, disait autrefois :
C'est du X'ord, aujourd'hui, que nous vient la lumière!
Je n'ai jamais eu ce sentiment, et surtout quand j'ai vu cette invasion, ces masses énormes, ces peuples entiers, ces troupes immenses, ces chariots innombrables, et, par-dessus tout, ces procédés de guerre, ces duretés impitoyables, ces violences, ces bombardements de
villes sans dc'f(Misc, ces incendies... Je commande la réserve à ma houche, et je n'achève pas.
Eh bien , Messieuis , en voyant toutes ces choses , et en voyant si cruellement souflrir autour de moi, je me suis souvenu involontairement d'une parole prononcée par M. le Président de la République dans l'Assemblée nationale, en 1848, lorsqu'il s'écriait : " Une société » oîi tout le monde serait soldat deviendrait bientôt )) une société barbare ! i'
M. LE MARQUIS DE Fraivclieu. — C'est vrai !
Un autre Membre à droite. — C'est complètement vrai !
Mgr DiPAALOL'P. — Xous ne le deviendrons pas, Messieurs ; nous prendrons les précautions nécessaires ; mais il y a des précautions nécessaires.
Vous voulez faire, vous voulez refaire l'armée, il le faut. Mais il m'est permis de le dire, pour faire l'armée il ne faut pas défaire la France. . .
Dans cette grande œuvre, si nécessaire, il faut prendre garde de toucher imprudemment à l'intelligence de la France ! A l'âme de la France !
Je le sais , Messieurs de la Commission , vous avez senti le péril, vous avez fait des efforts extraordinaires pour échapper au péril. Y avez-vous parfaitement, suffisamment réussi ?
Je n'affirme pas le contraire, je doute, j'hésite, et je me permets de vous soumettre respectueusement, non pas mes objections, mais mes doutes et mes inquiétudes.
Du reste, il me suffit de jeter les yeux sur les noms
(les membres qui composent la Commission, ce sont les noms les plus français, les noms des hommes les plus éminents . . . (Murmures à gauche. — Très-bien! à droite) les noms qui peuvent le plus nous rassurer tous. Eh bien ! c'est à ces Alessieurs eux-mêmes et à l'Assemblée nationale que j'ai l'honneur de soumettre mes craintes, mes difCcultés.
Et, si vous le permettez maintenant, j'ajouterai : Sans doute, vous avez eu une grande et noble pensée, et toutes les fois que je l'ai entendu exprimer à cette tribune par les orateurs qui y sont montés avant moi, j'en ai été heureux dans le fond de mon âme ; Dieu vous fera peut-être la grâce de la réaliser. Cette grande et noble pensée, c'est de faire de l'armée une grande école, une école de discipline, d'obéissance, d'autorité, de respect, et de toutes les vertus guerrières. (Oui ! oui! — Très-bien !) Mais, permettez-moi de vous le dire, vous ne ferez de l'armée cette grande école qu'à une condition : c'est qu'elle ne fermera pas toutes les autres. Eh bien. Messieurs, c'est un des périls que vous courez.
Et tout d'abord voici deux articles de la loi sur lesquels je prends la liberté d'appeler l'attention de la Commission, et la vôtre, Messieurs ; ce sont les articles 54 et 57 :
K Article 54. — Les jeunes gens qui ont obtenu des V diplômes de bachelier es lettres, de bachelier es " sciences, et qui ont commencé leurs études dans des " facultés de l'Université et y ont pris des inscriptions. . .i) puis les noms de diverses écoles spéciales qui partici-
peront aux mêmes avantages. . . " sont iidmis, avant le 5) tirage au sort, lorsqu'ils présentent les certificats d'é- « tudes émanés des autorités désignées par un règlement 5) inséré au Bulletin des Lois, et après un examen dé- » terminé parle ministre de la guerre, à contracter des « engagements conditionnels d'un an, selon le mode « déterminé par ledit règlement. »
Voici l'article 57 :
"Dans l'année qui précède l'appel de leur classe, n les jeunes gens mentionnés dans l'article 54 qui n'au- » raient pas terminé les études de la Faculté ou des » Ecoles auxquelles ils appartiennent, mais qui vou- 5) draient les achever dans un laps de temps déterminé, 1) peuvent, tout en contractant l'engagement d'un an, « obtenir de l'autorité militaire un sursis avant de se 1) rendre aux corj)s pour lesquels ils se sont engagés. 55 Le sursis ne peut être accordé que jusqu'à l'âge de 5) vingt-trois ans accomplis, r
Je rencontre ici. Messieurs, une difficulté qui me paraît grave : c'est à vous qu'il appartient de l'examiner, de la juger, et d'en décider. Quelle est cette difficulté?...
Voici un jeune homme qui , avec l'autorisation de son père, laquelle est exigée, s'engage à dix-neuf ans et demi, avant le tirage au sort : il a commencé l'étude du droit, il la continue, il l'achève ; pour cela, vous le savez tous, il lui faut trois ans.
Après ces trois ans, il a atteint l'âge fixé par votre loi, vingt-trois ans accomplis; il faut qu'il quitte l'élude du droit et qu'il rejoigne son régiment. Mais s'il
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veut être docteur en droit, s'il veut aspirer, comme vous l'y invitez dans la loi qui se prépare sur la magistrature, au doctorat, si ce grade élevé et très-important excite sa noble, studieuse, généreuse émulation, il lui faudrait deux années de plus : vous ne les lui donnez pas ; il faut donc qu'il renonce au doctorat et à tous les avantages de science et de carrière qui y sont attachés ])Our lui et pour le service du pays.
L'Ecole de médecine? Vous pouvez demander aux célèbres médecins qui sont dans cette Assemblée , au représentant de la très-docte et très-spiritualiste école de Montpellier... (Mouvement à gauche. — Très-bien ! très-bien !) vous pouvez leur demander ce qu'il faut d'années pour faire un docteur-médecin : il faut au moins cinq ans. Je ne puis trouver ici ces cinq ans. Vous n'en donnez que trois.
Voilà donc deux grandes écoles, voilà des grades essentiels aux carrières les plus libérales, les plus importantes du pays, qui sont gravement empêchés par votre loi : il faut cinq ans, vous n'en donnez que trois. — Je sais bien un mot qu'on pourrait me répondre, je le dirai tout à l'heure.
Je trouve une autre difficulté à l'article 54 :
« Les jeunes gens qui ont obtenu des diplômes de « bachelier es lettres, de bachelier es sciences... n — il va sans dire, je le suppose, qu'on ne demande pas là deux diplômes. — On ajoute : " ... et qui ont com- « mencé leurs études dans une des Facultés de l'Univer- V site... î) Je ne remarquerai pas qu'il serait peut-être nécessaire , si ce que je sais de la loi qui se prépare sur
renseignement supérieur est vrai , d'ajouter : on dans les Facultés libres légalement investies de droits équivalents ; mais je passe rapidement sur ces mots et m'arrête à ceux-ci, où est la difficulté que je veux signaler : «... et qui ont commencé leurs études dans les 5) Facultés de l'Université et ont pris des inscriptions. n
Donc vous exigez que celui qui a obtenu lo grade de bachelier es lettres ou de bachelier es sciences prenne ses inscriptions soit à l'Ecole de droit , soit à l'Ecole de médecine , s'il s'agit de l'une ou de l'autre de ces deux carrières.
Permettez-moi de vous dire que je trouve cette exigence excessive. Le grade de bachelier es lettres, ou le grade de bachelier es sciences, me paraît parfaitement suffire pour l'engagement volontaire d'un an. Et je vous montrerai, si vous le permettez, l'inconvénient que je trouve dans cette phrase qui commence par « et î5 , c'est-à-dire qui ajoute une condition à des conditions précédentes.
Ainsi, vous avez en France un grand nombre de riches fermiers , de trés-honorables cultivateurs, d'excellents propriétaires, qui ont voulu que leurs fils reçussent ce qu'on appelle une éducation libérale ; le baccalauréat es lettres ou le baccalauréat es sciences en est le terme, le témoignage, le couronnement. Cela est fait ; mais il ne convient pas à ce père de faire de son fils un avocat, ni un médecin ; il veut que son fils lui succède dans le gouvernement de sa ferme et de ses biens. Ce sera un cultivateur intelligent, il aura fait ses études; il gouvernera dignement ses afTaires, mais il TOM. I. ;îO
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aura eu ce développement d'esprit, et j'ajoute de cœur, que donnent des études libérales l)ien faites, et je suppose qu'elles l'auront été.
Et vous voulez l'obliger à prendre des inscriptions et à entrer dans une carrière qui n'est pas la sienne ! Vous courez par là un très-grand risque, si vous les forcez à être avocats ou médecins quand ils ne veulent pas : ils ne seront que des avocats sans causes ou des médecins sans malades, ou encore des hommes déclassés, au lieu d'être de bons et intelligents agriculteurs, au lieu d'être dans les campagnes ce fonds solide, cette force sociale qu'il nous importe tant de conserver et de fortifier. (Approbation sur plusieurs bancs.)
Si je ne me trompe , je crois , Messieurs , qu'il y a à regarder de près à ces deux articles.
Alaintenant je reviens à l'inconvénient que je signalais, ces étudiants obligés de rejoindre leur régiment à vingt-trois ans ... On me dira : Mais ils pouvaient commencer pins tôt leurs études, et ils peuvent les interrompre :
Pour ma part, je ne crois ni l'un ni l'autre raisonnable, ni d'une pratique qui puisse être régulière et habituelle.
Interrompre ? — Messieurs , vous avez , la plupart , fait votre droit, et vous savez qu'après les études ordi? naircs de droit, les études de doctorat sont des études très-difficiles. Quand on a étudié tout ce qui précède, on est très-aise de ne pas l'oujjlicr avant de se présenter aux examens du doctorat.
Si on interrompt pendant une année , en se livrant
de tout cœur au service militaire comme vous l'exigez avec raison de l'engagé volontaire d'un an , en s'y livrant de toute son âme, alors on n'aura pas le temps de s'occuper de droit... Et vous voulez que cet engagé volontaire revienne, au bout d'un an, reprendre ses études ? Mon Dieu , Messieurs , j'ai élevé beaucoup de jeunes Français, j'y ai fait de mon mieux ; j'en ai rencontré beaucoup de très-généreux , pleins d'ardeur ; chez eux le mouvement de l'émulation produit de grandes choses ; mais quand vous en aurez fait des demidocteurs, puis des soldats pendant un an, iront-ils recommencer et se remettre sur les bancs de l'école ? C'est très-difficile.
Quelques membres. — C'est une exception !
Mgr Dupaxlolp. — Je réponds : On ne fait pas les lois pour les exceptions. Les jeunes Français ne sont pas ainsi faits : ils ont des qualités admirables ; nul ne les aime plus que moi ; mais ils n'ont pas les qualités de patience et de constance qu'il faudrait ici.
On dit : Mais alors, qu'ils commencent plus tôt leurs études! Ce n'est pas. Messieurs, sans difficulté, et à mes yeux c'est la difficulté la plus grave.
Commencer plus tôt est un des plus grands dangers qu'il puisse y avoir pour l'esprit français. \'oilà la vérité.
Sur plu&ieurs hancs. — C'est parfaitement vrai !
Mgr Dupaxloup. — Les règlements universitaires permettaient de se présenter au baccalauréat es lettres à seize ans. Pressé par les exigences du service militaire, on se hâtera d'être bachelier dès cet âge, si on le
468 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.
peut ; il faudra donc avoir fait sa philosophie à quinze
ans.
Eh bien, voici ma conviction, — elle vous étonnera peut-être, — je ne crois pas qu'on puisse faire une philosophie sérieuse à quinze ans.
Plusieurs membres. — Vous avez raison ! Très-bien !
Mgr Dlpaxlolp. — Sans doute, Messieurs, Pic de la Mirandole, Pascal, Coudé, avaient fait leur philosophie à quinze ans ; à quinze ans Condé avait en outre étudié les Institutes de Justinien, et son père exigeait qu'il ne lui écrivît pas dans une autre langue que la langue latine : il était alors chez les Jésuites de Bourges.
Mais enfin ce sont là des exceptions, qu'on ne rencontre pas souvent. Il y en a peut-être encore, mais elles sont rares ; ce ne peut pas être la règle ; et si vous condamnez ces enfants à faire leur philosophie avant le temps, vous annulez la philosophie.
Mais il y a autre chose encore.
Il y a. Messieurs, avant l'École de droit et l'Ecole de médecine , dont j'ai eu l'honneur de vous parler tout à l'heure, il y a une autre école... à mes yeux, et aux yeux de beaucoup d'autres, l'école essentielle de l'intelligence humaine , l'école de la haute éducation intellectuelle : on lui a donné, le génie français lui a donné un nom célèbre : — c'est une belle et noble expression : descendue par l'usage dans la langue commune, elle a conservé, sous sa vulgarité apparente, une dignité profonde, le sens le plus noble et le plus élevé.
Pour nommer et définir les études qui sont le plus puissant moyen de la haute éducation intellectuelle, la
forme la jilus heureuse de celte éducation, celle qui développe le mieux toutes les facultés intellectuelles et morales de l'homme, et qui le prépare à tout, on a dit : les Humanités !
C'est un nom admirahlc et admirablement vrai, écrivait naguère un ancien ministre de l'instruction publique, M. Guizot.
Il est sûr que ce nom exprime une des phases les plus importantes de l'éducation humaine; c'est là un de ces mots simples et lumineux dont il est toujours utile d'étudier le sens et de rechercher la lumière.
J'ai toujours admiré, pour ma part, Messieurs, comment la Providence avait donné à la langue française une précision, une clarté, une hardiesse, et si souvent, dans sa simplicité la plus familière, une énergie et une profondeur extraordinaires. Témoin ce mot.
En effet, qu'est-ce qui constitue les plus nobles prérogatives de la nature humaine ? C'est la pensée et la parole. C'est par la pensée et par la parole que l'homme est homme ; c'est par la pensée et par la parole élevée à sa perfection que l'homme devient homme plus parfait, homme supérieur : donc, si parmi les études humaines il y en a qui contribuent plus puissamment à développer dans l'homme ces deux illustres prérogatives de la nature humaine, qui fortifient, élèvent, perfectionnent particulièrement ces deux nobles facultés, qui font, si je puis m'exprimer ainsi, l'homme plus homme, hominem humaniorem facere, on aura bien fait de les appeler « les Humanités, Humaniores lit- » terœ. » (C'est vrai ! — Très-bien !)
Vro XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.
Oui, Messieurs, le nom est grand, et la chose est plus grande encore que le nom ; aussi , j'espère que ni le nom ni la chose ne périront jamais parmi nous. Oui, les études classiques, les langues et les littératures française, latine et grecque, fondées sur de fortes études grammaticales, qui sont le granit de tout, et couronnées, achevées par la philosophie, demeureront toujours parmi nous.
J'ai nommé la philosophie, Messieurs, et je ne m'y suis pas hasardé vainement, veuillez le croire. La philosophie!... ma pensée est qu'elle est plus nécessaire que jamais à ce pays... (Oui! oui!) nécessaire pour donner à l'esprit français la fermeté, la précision, la réflexion, la gravité qu'il lui faut et qui peuvent seules le garantir de ce qui est — nous sommes hien forcés d'en convenir, — une partie de son caractère, la légèreté. (C'est vrai! c'est vrai!)
Aussi, quand j'ai vu l'Empire, à son déhut, supprimer la philosophie, j'ai protesté. J'avais quitté le Conseil supérieur d'instruction publique, j'ai protesté; j'ai maintenu la philosophie, et tous les évêques de France l'ont maintenue dans toutes les maisons d'éducation qui dépendaient d'eux. (Très-hien! trèsbien!)
Cette philosophie est non-seulement nécessaire pour affermir l'esprit, mais aussi pour affermir dans le fond des intelligences françaises ces grandes vérités dont M. Cousin disait avec raison qu'elles sont le plus auguste patrimoine de l'esprit humain... (Très-hien!) ces grandes vérités impérissables, quoi qu'on, fasse, et
contre lesquelles les faibles et ténébreux esprits viennent se heurter dans chaque siècle : Dieu, l'âme, la liberté, l'immortalité de l'âme, la vie future, la distinction du bien et du mal, Tordre social, Tordre moral, toutes ces grandes vérités professées par tous les grands génies chrétiens, que dis-je, par tous les princes d<^ Tcsprit humain sans exception. (Vives marques d'approbation.)
Voilà, Messieurs, cette philosophie enseignée par Descartes, Pascal, Xeuton, Euler, Alalebranche, Leibniz, Bossuet, Fénelon: inutile de les nommer tous, je n'en finirais pas. (Interruptions sur quelques bancs à gauche.)
On m'interrompt... Je déclare, Alessieurs, que je ne redoute aucune discussion. Si donc quelques-uns d'entre vous... (L'orateur se tourne vers la gauche.) avaient à m'adresser quelques interpellations, et que le règlement me le permette, faites-les d'une telle voix que je puisse les entendre et y répondre. (Très-bien! très-bien! — Applaudissements à droite.)
M. LE VICOMTE DE LoRGERiL. — Ils ne s'y hasarderont pas!
Mgr Dupaxlolp. — Eh bien, ces études, ces humanités couronnées par la philosophie, voilà ce que je vous demande en grâce de ménager, afin de ne pas permettre que votre loi y touche et les atteigne : ce serait désastreux.
Or, laissez-moi vous dire où tout cela en est.
Vous vous êtes promis, iMessieurs, que nous ne nous flatterions pas les uns les autres. Deux illustres gêné-
raiix, faits pour s'entendre, — l'un d'eux vient de nous dire son vrai et glorieux nom tout à l'heure ici... (Applaudissements à droite. — Très-bien ! tr('S-l)ien! ) — à Bordeaux, il nous en a donné la leçon dans des termes que nul ne peut avoir ou])lit's. IVous avons entendu de l'autre, il y a deux jours, une leçon pareille sur l'admiration mutuelle et perpétuelle. Il faut en profiter.
Eh ])ien, la vérité simple la voici : c'est que ces grandes études littéraires et philosophiques qui ont été la gloire du plus grand siècle de la France, et la gloire de tous les grandes nations qui se sont élevées au premier rang; — car, comme on l'a dit : " Il n'y a pour " aucun peuple, sans la grandeur cultivée des esprits, » de prépondérance durable sur la terre. " (Très-vrai!) — Eh bien, ces grandes études depuis soixante-dix ans sont chez nous dans un abaissement continu.
M. LÉoxcE DE Gliraud. — C'est malheureusement vrai !
Mgr Dupanloup. — Je comprends qu'on m'interrompe ici et qu'on réclame. (Xon! non! — Parlez!)
Tout cela. Messieurs, est à un degré dont il est important de se rendre compte : deux mots suffiront; et ce n'est pas moi, ce ne sont pas mes affirmations, que je vais prendre la liberté de vous faire entendre, ce sont d'anciens ministres de l'instruction publique, des plus illustres. J'ai nommé M. Guizot, je puis nommer M. lillemain, je nommerai aussi avec plaisir et avec reconnaissance M. de Salvandy, dont le nom est ici bien porté. (Très-bien ! — Les regards se portent sur M. de Salvandy, représentant de l'Eure.)
Donc voici ce que ces Ulcssieurs , clans des rapports puMiés et célcl)res, disaient dès lS'i'2 et 1847.
M. de Salvandy faisait observer — je cite textuellement, — " qu'aujourd'hui la France, avec ses trentesix millions d'àmes... " — c'était en 1847; hélas! nous y sommes retombés, — c'est-à-dire avec douze millions de plus qu'au dix-huitième siècle, en 17G0, — "... n'a « en tout dans trois cent soixante-cinq collèges, ou dans » les établissements privés, qu'un nombre d'élèves à « peine égal aux soixante-quinze mille de l'ancien réw gime. » (Exclamations à gauche.)
M. Villemain avait écrit et imprimé précédemment, en 1842, dans un rapport au Roi, les paroles que voici; vous pouvez les lire comme moi : " L'état présent de V la France ne nous donne pas, sur l'ensemble de la 55 société française, quatre-vingt mille citoyens munis 5) d'une instruction complète... «
Voilà ce que disait M. Villemain en 1842.
Et M. de Salvandy faisait observer qu'il y avait « en n 1760, quand la France ne comptait que vingt-quatre 5) millions d'habitants environ , sept cent quarante coln léges dont on a découvert l'existence... dont les traces » nous sont restées. Les élèves y montaient environ à 5) soixante-quinze mille. Et il faut ajouter environ cent « autres collèges, dont les états ne nous sont point par- 5) venus ; et il faudrait encore ajouter tous ceux dont le « nom n'est pas arrivé jusqu'à nous, et la foule d'étu- » diants, connus et inconnus, que chaque communauté, » chaque chapitre, chaque curé dans sa paroisse, et 3) presque chaque ecclésiastique, élevaient dans les let-
» très latines, et auxquels ils faisaient faire leurs huma- 15 nitcs, V (Très-bien ! très-])ien !)
f La différence de l'ancien régime à l'état présent est » donc énorme, puisque la population du royaume s'est » élevée dans la même proportion où la population let- 5) trée a décru. »
Voilà, Messieurs, ce qu'était l'ancienne France !
Mon Dieu, vous le savez, et vous me permettrez de le dire, on ne m'a jamais reproché d'avoir dans mes polémiques dénigré mon pays ; je l'ai peut-être, c'est inutile à dire, un peu trop exalté quelquefois, mais il est impossible aujourd'hui de ne pas ouvrir les yeux sur ce qui est palpable et frappant.
Voilà ce qui se passait, se proclamait en 1842, en 1847 ; cela s'est-il amélioré depuis? Non; cela a profondément empiré !
J'ai indiqué la suppression de la philosophie ; il faut d'abord reconnaître que, depuis 1842 et 1847, il y a eu plusieurs révolutions, et les révolutions violentes n'ont jamais été utiles aux lettres , aux bonnes études. (Très-bien ! très-bien ! — Bruit à gauclic).
La grande révolution les avait anéanties, le génie du Premier Consul les releva ; je crois qu'il n'a pas suivi la vraie inspiration jusqu'au bout ; mais je n'insiste pas.
Nous avons eu le 2-4 février, le 2 décembre, le 4 septembre, et, à travers tout cela, des révolutions intérieures dans le gouvernement des études, qui passent tout ce qui se peut dire, tout ce que le bon sens et l'esprit humain peuvent accepter.
Aon, il n'y a pas de force d'esprit qui puisse résister à l'intolérable mobilité d'un tel gouvernement des études.
Messieurs, pour le simple baccalauréat, on a compté' dix-sept cliangements depuis l'origine du baccalauréat, qui date, si je ne me trompe, de 1808.
Je dis que l'esprit français, que l'esprit humain ne peut résister à de tels changements. Croyez-m'en, je parle comme un homme qui a l'expérience de ces choses.
On a formé des jeunes gens, depuis la cinquième, la quatrième, la troisième, d'après un certain programme envoyé de Paris par le Conseil de l'instruction publique, et puis voilcî qu'arrivés en rhétorique ou en philosophie, ils trouvent tout changé : ce sont d'autres programmes, d'autres exigences, d'autres matières.
Tout cela est absolument impossible !.. Et quand il n'y aurait eu que la bifurcation, c'était à tout bouleverser dans les tètes les mieux faites : c'était impraticable ! (Vives et nombreuses marques d'approbation.) C'est ici que je prie respectueusement MAI. les membres de la Commission de vouloir bien regarder de très-près à une chose qui, si je ne me trompe, est dans leurs attributions... à ce que sont tous les programmes d'examen pour les Ecoles militaires, et à ce que seront les programmes d'examen dont il est question dans le projet de loi. Qui les fera? qui aura cette puissance? Pour moi, je souhaiterais — qu'on me permette d'insister sur ce vœu, — je souhaiterais qu'il y eût un Conseil supérieur de l'instruction militaire au ministère de
la guerre, comme il y a un Conseil supérieur de l'enseignement au ministère de Finstruction publique.
Au hanc de la Commission.' — Très-bien ! très-bien !
AIgr Dlpaxloup. — Et ce qu'il ne faudra pas oublier, c'est que les examens perdent en profondeur, en sincérité, en sérieux, ce qu'ils gagnent en étendue, en superficie, en vanité.
Je vous l'avoue. Messieurs, j'ai étudié de près ces règlements, dans la mesure de ce que je puis savoir, mais cette simple mesure m'a fait découvrir de véritables impossibilités. Pour ne parler que de l'Ecole polytechnique et de l'Ecole de Saint-Cyr, vous avez chaque année sept à huit cents jeunes gens, mettons un millier, qui se préparent à l'École polytechnique. Mon expérience constante me montre que c'est la crainte d'un échec qui pousse les parents à s'y prendre le plus tôt possible, et sitôt, qu'ils violentent l'esprit de leurs enfants, leur font interrompre leurs études littéraires, et les rendent incapables même des études auxquelles ils veulent les appliquer. (C'est vrai !) Les mathématiques. Messieurs, sont une belle et grande étude, mais c'est quand on est capable de les faire. (C'est évident ! — Très-bien ! très -bien !)
Si les humanités et la philosophie n'ont pas fortifié ces jeunes esprits, ils ne le peuvent pas, à moins de facultés extraordinaires, qui sont des exceptions, un don particulier de Dieu, et qui ne se rencontrent pas habituellement.
Sans aucun doute, les mathématiques perfectionnent, affermissent, par un exercice vigoureux et utile, par
une laborieuse gymnastique intellectuelle, la réflexion, le jugement, le raisonnement ; mais elles exigent absolument que ces facultés aient déjà une certaine vigueur, un certain développement : autrement elles écrasent.
On jieut étudier les mathématiques matériellement, machinalement, en demeurant dans les faits mathématiques, dans les mots, dans les chiffres, dans les formules d'un enseignement sans plénitude et sans élévation. C'est ce dont Descartes disait : ^t II n'y a rien de " plus vide qae de s'occuper de nombres et de figures 5) imaginaires. «
C'est de la sorte qu'étudient ces malheureux et nombreux enfants, dont on livre l'intelligence comme une proie aux mathématiques avant le temps où leurs facultés intellectuelles seraient suffisamment développées et affermies pour subir sans péril cette rude épreuve : avant le temps où leur esprit serait capable de s'élever aux idées supérieures et à la véritable intelligence des sciences mathématiques.
On les a appliqués à l'étude des sciences exactes, avant que leur esprit, suffisamment développé et affermi , en fût capable : ils n'ont pu en soutenir le poids ; les mathématiques les ont écrasés ; loin d'avoir jamais été élevés, par leur éducation, ils n'ont pas même été instruits : ils ont été desséchés, épuisés, ruinés pour toujours.
Je vous prie, Messieurs, de noter cette observation que je lisais dans un livre militaire : "Les trente élèves » qui sont les premiers de l'École polytechnique, c'est- » à-dire les trente premiers mathématiciens, ne choi-
» sissent pas la profession des armes, ils entrent dans « les carrières civiles. «
A quoi servent ces mathématiques, cette surcharge effroyable des programmes d'examen ? — C'est le mot que j'entendais, il y a trois jours, de la bouche d'un illustre général qui a dirigé l'École polytechnique, — cette surcharge effroyable, qui accable les esprits, à quoi sert-elle? Les trente premiers mathématiciens, sortant de l'École, n'entrent pas dans l'artillerie ou le génie, ils vont dans la v^ie civile. L'armée n'en profite pas.
AL LE COMTE DE DouHET. — Dans les tabacs ! Mgr Dlpanloup. — Eh bien , s'il y avait un Conseil supérieur de l'instruction militaire , ces programmes seraient revus; les époques d'entrée, les exigences d'âge, soit pour l'École polytechnique, soit pour l'École de Saint-Cyr, seraient examinées de plus près.
Il faut quatre ans pour se préparer aux examens ; trois suffiraient; on en met quatre et quelquefois cinq. Eh bien, avec tout cela, plus de rhétorique, plus de philosophie ! Et ne croyez pas que je parle ici d'une raine rhétorique ! Xon ; je parle de la rhétorique utile, de celle qui apprend à un homme à penser, et à parler dans son conseil municipal, dans son conseil cantonal, dans son conseil général, enfin dans les divers conseils dont il peut être membre.
Eh l)icn, non, pas de rhétorique, pas de philosophie pour ces jeunes gens ! Toutes les études sont anéanties, et vous les jetez dans les mathématiques, qui les écrasent, parce que la rhétorique et la philosophie, qui
étaient destinées à fortifier leur esprit à l'âge où cela se peut, leur manquent. Sans aucune préparation, vous les jetez dans les chiffres, vous les jetez dans les mathématiques ! (Mouvement.) Je n'ai pas le droit de mal parler des mathématiques, par la raison bien simple que je les ai abandonnées de très-bonne heure... avant qu'elles m'aient gâté. (On rit.) Mon Dieu! je le regrette, et je l'ai regretté bien des fois dans ma vie; j'aurais voulu tout savoir ; mais cela est impossi])le.
Mais enfin ces mathématiques, ces examens, voici. Messieurs, ce qu'en écrivait un homme qui était sorti le second de l'École polytechnique : je m'étais adressé à lui et je lui avais demandé si, dans ces études et dans ces examens, il y avait une grande nourriture d'intelligence.
Voici ce qu'il m'a répondu :
« Aon, à moins qu'on n'appelle nourriture d'intelli- » gence un amas confus, une multitude indigeste de 55 grains de sable, sans liaison entre eux, divisés à l'in- 55 fini comme la poussière, et qui passent à travers 55 l'esprit sans y rien laisser que la fatigue, le dégoût, 55 le mépris, et quelquefois l'horreur ! v
Cela veut-il dire qu'il ne faut ])as étudier les mathématiques? A Dieu ne plaise que je le dise ! ce serait un blasphème. Les matliématiques ! mais elles sont la science éternelle de Dieu, si je puis m'cxprimer ainsi Platon a défini Dieu u. le géomètre éternel 5) . Il ne faut donc pas abandonner les mathématiques, mais il ne faut pas non plus les faire étudier trop tôt, et abuser, sans le vouloir, de toute cette jeunesse de vingt
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ans... Mon Dieu, Messieurs, il n'y a aucun moyen de changer les conditions éternelles de la vie, du temps et de la jeunesse.
On n'a vingt ans qu'une fois dans sa vie. (Rires et applaudissements ) Il faut savoir ce qu'on en fera. Je l'ai dit souvent, et c'est vrai : la vingtième année, c'est, quand on a été parfaitement élevé, ce coup de soleil du mois de juillet qui donne la maturité aux moissons : si v^ous coupez avant le temps ces gerbes verdoyantes qui ne sont pas mûres, quel fruit pouvez-vous en recueillir ? Il faut mettre le temps à toutes choses, et les faire dans le moment où elles peuvent être bien faites.
Voilà, Messieurs, ce que je me permets d'indiquer, en le soumettant aux lumières vives, profondes, élevées, supérieures de la Commission de l'armée, qui daignera y penser et y réfléchir, et nous rassurer tous.
J'ai dit. Messieurs, que dans cette grande œuvre, si nécessaire, dans ce projet de loi si profondément étudié et combiné, on devait singulièrement prendre garde à ne pas toucher imprudemment à l'intelligence de la France. Et maintenant j'ajouterai : Et à l'àme de la France ! (Oui ! oui ! — Très-bien ! très-bien !)
Il y a, messieurs, quelque chose de plus sacré que l'intelligence, c'est l'àme, c'est la conscience, c'est le cœur de la jeunesse française. Que Dieu nous préserve de multiplier jamais parmi nous la race des esprits sans cœur... (Mouvement.), la race des hommes sans âme, non-seulement de ceux qui se font honneur de dire qu'ils n'en ont pas, mais la race de ceux qui,
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croyant à leur âme, vivent eoninie s'ils n'en avaient pas... (Vive approbation à droite. — Rumeurs à gauche.)
Permettez, Messieurs! je ne crois vraiment insulter personne... (Non! non! — Très-bien! tr.ès-bien! — Parlez! parlez!) la race des consciences sans foi ni loi.
Eh bien, Messieurs, pour prévenir de tels malheurs, les plus profonds qui se puissent glisser, à notre insu , dans le fond de la société française, ce que je vous demande, c'est de garantir à cette jeunesse, — car c'est la jeunesse tout entière que vous appelez sous les drapeaux, — de lui garantir la liberté de sa conscience... (Très-bien! très-bien!), mais de la lui garantir sérieusement, solidement, absolument. (Oui! oui! c'est cela!)
Je demande simplement que ces jeunes gens, arrivés sous les drapeaux, puissent y pratiquer leur religion comme leur conscience le leur commande. (Très-bien! très-bien!)
Je demande qu'il leur soit possible, je ne veux pas ajouter facile, — je le pourrais faire, et cela devrait être, — mais qu'il leur soit du moins possible d'être chrétiens dans l'armée française. (Nouvelles marques d'approbation à droite et au centre droit.)
Un memhre. — Nous sommes tous d'accord!
Mgr Dl'panloup. — On me répond : Nous sommes tous d'accord! Cela se comprend... parce que nous sentons tous que c'est le plus sacré de tous les droits, le premier de tous les devoirs, et que cela est nécessaire à la grandeur nationale, et j'ajouterai à la noblesse, à
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la valeur de l'armée. (Vive approbation en face et à droite de la trii)uiie.)
Voltaire, dont je vous citais le nom tout à IMienre, racontant la mort du neveu de rarclievèque de Cambrai, qui avait communié le matin avant d'être emporté par un boulet au champ d'honneur, à la bataille de Rocoux, disait : " Il faut reconnaître qu'une armée qui serait 1) composée de tels hommes serait invincible, " (Assentiment.)
Je me souviens d'avoir entendu M. Thiers prononcer ces paroles : " Si j'avais dans mes mains le bienfait de 0) la foi, je les ouvrirais sur mon pays. Pour ma part, 5) j'aime cent fois mieux une nation croyante qu'une « nation incrédule. Une nation croyante est toujours « mieux inspirée quand il s'agit des œuvres de l'esprit, V plus héroïque même quand il s'agit de défendre sa » grandeur. » (C'est vrai! — Très-bien!)
Et certes. Messieurs, nos Bretons et nos zouaves n'ont pas été une des portions les moins vaillantes de l'armée française au milieu de nos désastres! (Vive approbation et applaudissements à droite.)
Maintenant, puisqu'on me dit que nous sommes tous d'accord, je me permets de demander à la Commission deux choses.
J'ai étudié avec le dernier soin tous les règlements qui, de près ou de loin, se rapportent au dimanche et à la liberté religieuse dans l'armée, depuis 1830 jusqu'à ce jour; je les ai tous ici, et, si cela pouvait être utile, je les communiquerais à la Commission. Du reste, ces Messieurs doivent connaître ces règlements mieux que
moi. Eh l)ien, il est évident que, pour quoiqu'un qui les reganle attentivement, — je ne dis pas avec bonne foi, car personne n'a plus de bonne foi que ces Messieurs, mais très-attentivement, — il est évident que ces règlements sont, je ne dirai pas impuissants, — c'est pire que cela, — ils sont contradictoires, et définitivement prohibitifs. Les textes sont formels, je les ai entre les mains, et je suis prêt à les lire, si on l'exige, mais je ne veux pas fatiguer l'Assemblée.
On peut me contredire et me répondre qu'il y a des généraux, des officiers qui observent ce qu'il peut y avoir de bon dans ces règlements. Je n'en doute pas; je ne doute pas que les généraux qui sont dans cette Assemblée n'aient été fidèles à ce devoir de leur conscience et n'aient laissé à leurs soldats toute la liberté nécessaire. Ainsi, à Orléans, nous avons vu, entre autres, le brave général Ducrot, alors colonel d'un régiment de la garde, donner à ses soldats la plus entière liberté. Il laissait ces braves jeunes gens, ceux qui le voulaient, bien entendu, remplir leurs devoirs, et nous avons eu des consolations admirables avec eux.
Mais depuis vingt-cinq ans que je suis à Orléans, j'ai vu sans cesse des règlements contradictoires les uns aux autres ; ils semblent rédigés de manière que l'arbitraire puisse faire tout ce qui lui convient. Ainsi, nous n'avons cessé de voir le dimanche les revues, les promenades militaires, les corvées : quand une revue est commandée, même pour une heure de l'aprèsmidi, les soldats ne peuvent plus sortir, même alors qu'on leur en laisserait la liberté, car, pour passer
rette revue le sac au dos, l'arme au bras, il faut qu'ils soient en bonne tenue, et il n'est pas possible de persuader à ces braves garçons de sortir auparavant pour aller à la messe.
J'affirme cela à quiconque l'ignore, je l'affirme avec les règlements en main ; je les ai tous lus : eh bien! Messieurs, il en résulte cette chose singulière, qu'il n'y a que les soldats en prison qui puissent toujours entendre régulièrement la messe dans l'armée. (On rit.)
Je montrerai tout cela à qui désirera le voir.
Mais, m'a-t-on dit, nous en convenons sans peine avec vous, il y a des réformes à faire; il faut une réglementation meilleure, qui laisse la liberté vraie pour l'accomplissement des devoirs religieux dans l'armée; mais les détails, ici, sont du domaine des règlements, ils ne peuvent entrer dans une loi générale sur le recrutement de l'armée.
Messieurs, je viens vous demander formellement de mettre non pas les détails de tout cela , mais le principe, le principe de la vraie liberté religieuse, de le mettre dans la loi que vous faites maintenant, et, je dirais presque, en tète de la loi. Il faut donner aux pères de famille cette satisfaction, dans la loi même qui va leur prendre leurs fils. (Vif assentiment à droite et au centre.)
C'est quand ces enfants s'éloignent de leurs pères, de leurs mères, et vont passer entre vos mains, c'est alors que vous devez aux pères et aux mères cette garantie sacrée. (Nouvel assentiment sur les mêmes bancs.)
Ils veulent bien vous donner le sang de leurs fils, c'est-à-dire le sang même de leur cœur, mais ils ne veulent pas vous donner leurs âmes. (Très-bien! tr«'sbien! — Applaudissements.)
Vous voulez qu'ils remplissent leur devoir envers l'Etat, et vous avez raison; mais commençons par remplir notre devoir envers eux.
Je crois. Messieurs, qu'il ne peut guère y avoir de question sur ce point : c'est là une question de conscience, d'iionneur, de probité vulgaire, de fidélité à un dépôt sacré, et forcé, car, remarquez-le bien, c'est un dépôt forcé. Vous forcez tous ces pères et ces mères de famille à vous confier leurs enfanis; aujourd'liui, tous leurs enfants!... c'est vous qui guiderez leurs premiers pas non-seulement dans la carrière militaire, mais dans le chemin sérieux de la vie.
Faites que les pères et les mères de famille puissent vous bénir de cette loi, Messieurs; que la patrie vous en bénisse aussi, et que, quand ces jeunes gens, après leur temps de service, loyalement jet courageusement accompli, retourneront dans leurs foyers, après les premiers embrassements et les premières joies de leurs pères et de leurs mères, lorsque les regards paternels et maternels se fixeront sur eux avec anxiété et leur diront : ti Où en es-tu ? qu'es-tu devenu? » ils puissent répondre : ;t Rassurez-vous, en servant mon pays, je ne suis pas devenu indigne de vous; vous m'avez fait chrétien, je le suis toujours! (Très-bien! très-bien! — Bravos et applaudissements prolongés à droite et au centre. — L'orateur, en retournant à son banc.
reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)
(L'émotion qui succède à ce discours détermine dans la séance une suspension de fait, qui dure près d'un quart d'heure.)