DEUXIÈME DISCOURS
— 21 jLiN 1872. —
Algi- l'ôvèque d'Orléans, à I;i suite du discours prononcé par lui dans la séance du 29 mai 1872, sur la loi militaire, proposa trois amendements au texte de cette loi :
Le premier, relatif à l'article 5, demandait la suppression de ces paroles : « Et qui ont commence leurs études dans des » Facultés de l'Université et y ont pris des inscriptions. »
Le second, relatif à l'article 57, demandait que le sursis d'appel, accordé aux engagés volontaires et conditionnels d'un an, put être prolongé jusqu'à l'ûge de vingt-quatre ans accomplis, au lieu de vingt-trois, terme fixé par l'article 57.
Le troisième amendement réclamait , pour les soldats de toutes armes, le temps et la liberté nécessaires à l'accomplissement de leurs devoirs religieux les dimanches et jours de fête.
La Commission adopta le premier de ces amendements , refusa le deuxième, et voulut modifier le troisième. Mgr l'évéque d'Orléans dut prendre la parole, le 21 juin, pour soutenir le deuxième , et le lendemain samedi pour maintenir la rédaction du troisième, tel qu'il avait été formulé et signé par lui et par un grand nombre de ses collègues.
L'Assemblée, après avoir entendu Mgr l'évèquc d'Orléans, adopta le deuxième amendement h une grande majorité ;
Et le troisième à l'unanimité, sauf une partie des membres de la gauche, qui , n'osant pas voter contre , prirent le parti de s'abstenir.
Messieurs ,
Je ne saurais mieux reconnaître l'extrême indulgence avec laquelle l'Assemblée a bien xoulu m'écouter une première fois sur ce sujet, qu'en réduisant au moins de paroles possible ce que je suis obligé de dire encore pour soutenir un amendement proposé par moi à l'article 58 de la loi , et qui vient de vous être lu par M. le président.
Cette loi, dans le cours de sa discussion, a rencontré et rencontre encore chaque jour tant de difficultés , qu'il me serait pénible d'en susciter une nouvelle, d'ajouter quelque chose à vos fatigues , et d'enlever quelques moments à ces heures si courtes et si pressées que tant de hauts intérêts réclament. Je le fais néanmoins dans l'espérance d'un accord facile. (Trèsbien !)
L'amendement que je propose est celui-ci. L'article 58 dit: "Le sursis ne peut leur être accordé... » — il s'agit des engagés volontaires conditionnels d'un an, — «le sursis ne peut leur être accordé que jusqu'à » l'âge de vingt-trois ans accomplis. » Je demande qu'on dise : « Jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans accom- » plis. »
Je demande une année de plus, et avec cette année, ces jeunes gens auront, de dix-neuf à vingt-quatre ans, les cinq années qui , comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire , leur sont nécessaires pour l'achèvement de leurs cours de médecine, de droit, de sciences ou de lettres, préliminaires indispensables des carrières
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civiles et libérales. Et puis ils feront leur annre de service militaire.
A cela, on me répond : Qu'ils fassent leur année de service à dix-huit ans, et ils auront de dix-neuf jusqu'à vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ans et au delà, le temps qu'ils voudront pour achever les études qu'ils veulent faire.
Eh bien! Messieurs, c'est à ce système du service à dix-huit ans que je trouie des inconvénients très-graves, dans l'intérêt des carrières civiles et libérales qui sont si nécessaires à la société, et dans l'intérêt même de l'armée.
Vous mettez, Alessieurs, autant que j'ai pu le comprendre par la lecture attentive de la loi , et après avoir entendu les grands et savants discours qui vous ont été adressés , vous mettez un grand prix , une grande importance à ces engagements conditionnels et volontaires d'un an.
L'article 59, qui devient aujourd'hui l'article 60, nous apprend que c'est, Messieurs, dans cette catégorie de jeunes volontaires que vous espérez trouver une précieuse et féconde pépinière d'excellents sous-officiers pour les cadres de votre armée; et l'honorable colonel de Chadois, avec l'autorité et la compétence qui lui appartiennent, nous disait, il y a peu de jours, que ces jeunes gens étaient « une force, une grande force; )) qu'ils aideraient le pays à supporter le service obli- » gatoire, que là seulement était le remède «; et il ajoutait expressément : - Ils apporteront à l'armée une 15 force immense. »
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Eh l)icii! Messieurs, je crains que, si l'année de service devait être faite à dix-huit ans, je crains que ces espérances ne se réalisent pas, et que vous ne trouviez point dans ces jeunes gens la force physique, intellectuelle et morale, que x^ous leur demandez.
\euillez consulter, comme je l'ai fait moi-même, les praticiens les plus habiles, les plus expérimentés dans l'art de gouverner la vie et la santé des hommes, les médecins, les professeurs célèbres; vous en avez d'éminents dans cette Assemblée, vous en avez dans cette ville hospitalière : tous vous répondront unanimement qu'à dix-huit ans le tempérament du jeune Français n'est pas formé, n'est pas assez fait, sauf exception, pour supporter la fatigue du service et des exercices militaires ; que non-seulement l'organisme n'est pas afTermi, mais qu'il n'est pas entièrement développé; la croissance n'est pas achevée; la taille même n'est pas arrivée à sa hauteur définitive.
Co-nsultez mieux encore, consultez votre loi, s'il m'est permis de le dire; consultez la plupart des lois qui ont précédé la vôtre. Vous avez fixé le service à vingt ans; si le service était possible à dix-huit ans, il est évident que toutes les lois précédentes auraient préféré cet âge pour le recrutement.
Les médecins expérimentés que j'ai consultés ont été plus loin; ils m'ont dit unanimement, — je n'ai pas rencontré un contradicteur — : Si une maladie grave éclatait dans un corps d'armée , dans un camp , ces jeunes gens seraient les plus exposés de. tous, et la plus grande mortalité sévirait parmi eux.
Je vous le demande, Messieurs, avons-nous le droit d'imposer de tels sacrifices aux familles? Car, veuillez bien le remarquer, ces jeunes gens, ceux dont il est ici question, vous ne les prenez pas, ou vous ne les prenez guère , dans les populations vigoureuses des campagnes et des montagnes; vous ne les enlevez pas à la charrue, fortifiés déjà par les rudes travaux des champs ; non , la plupart d'entre eux ont été élevés dans la délicatesse... — trop, me direz-vous peut^ être; oui, trop, je suis de votre avis; oui, trop, presque toujours. Mais enfin , c'est là un fait dont il faut tenir compte, ce sont là nos mœurs. Il faut refaire les mœurs ; on l'a souvent dit à cette tribune , il faut tout refaire; mais, tant que vous n'aurez pas refait les mœurs, il faudra compter avec elles; il faut se souvenir de ce qui est, et ne pas raisonner seulement d'après ce qui devrait être et qui n'est pas. (Très-bien! trèsbien !)
J'ajoute que, autant qu'il m'est permis de pénétrer dans les secrets de l'art militaire et dans le fond des intérêts qu'on veut défendre ici avant tout, j'ajoute que ce que je demande me paraît être tout à fait dans l'intérêt de l'armée, non-seulement pour les graves raisons que je viens de vous soumettre, mais aussi parce que l'article 59-GO veut faire de ces jeunes gens d'excellents sous-officiers pour les cadres de votre armée.
Si j'ai bien compris les discours qui vous ont été adressés, c'est trois ans c'est cinq ans, peut-être, qui sont nécessaires pour faire l'apprentissage de ce métier
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très-difficile qui suppose la force , Tintelligence , la fermeté, la maturité, et le caractère.
- l'our cet apprentissage , vous donnez un an au jeune volontaire , et cette année de service , il la fera à dixhuit ans, c'est-à-dire quand il est encore un enfant. Il me paraît qu'il y a là une difficulté sérieuse. (Marques d'assentiment.) Donc, à ce premier point de vue, il semble que le service à dix-huit ans n'est pas acceptable.
Mais il y a un point de vue beaucoup plus sérieux , c'est le point de vue de l'intelligence. Vous ruinez par là les études, et vous tronquez, vous mutilez l'éducation de la jeunesse , de l'élite de la jeunesse française.
Je sens bien, Messieurs, que cela est très-grave, que je dois, par conséquent, vous offrir de très-graves raisons, des raisons péremptoires : vous en jugerez.
Messieurs, je vous citerai des chiffres. Je sais que les chiffres sont sujets à caution, car j'ai entendu ici les cJiiffres les plus importants contestés entre les hommes les plus compétents; mais les chiffres que je vais vous citer sont connus de tous, et c'est le ministère de l'instruction publique qui a bien voulu m'en donner communication.
Voici le premier. Pardonnez-moi , Messieurs... (Parlez ! parlez!) pardonnez-moi ces détails, ils sont bien humbles , mais laissez-moi vous dire que , quand il s'agit de la jeunesse, ce qu'il y a de plus humble est toujours grand. (Très-bien! très-bien!)
Le premier chiffre que je rencontre dans la statistique du ministère de l'instruction publique est celui-ci :
il y a dix classes, jusques à et y compris la philosophie, par conséquent dix années. J'en supprime une, la première... Il faudra cependant trouver le temps de la faire à cette époque de la plus jeune enfance où elle est possible; mais enfin je néglige ce détail, quoiqu'il ait sa gravité... Le jeune volontaire conditionnel d'un an, je le mets à sept ans au latin. C'est bien tôt, c'est trop tôt... (Oui ! — C'est vrai ! à droite.)
Je l'ai toujours trouvé ainsi, toujours expérimenté. Quand un enfant ne sait pas parfaitement la grammaire française, mettre entre ses mains la grammaire latine, c'est le jeter dans une confusion dont il ne peut se tirer, (C'est vrai!) Ces deux grammaires se brouillent dans cette petite tète, et cette confusion dure jusqu'à la fin de ses études, et quelquefois jusqu'à la fin de sa vie. (Marques d'assentiment à droite et au centre.)
En commençant à sept ans, il arrive à neuf ans en sixième, dans cette classe si importante qui est le fondement granitique de toutes les autres. Lhomond s'y est établi pendant vingt ans : appelé aux premiers honneurs de l'Université, il a préféré rester pendant vingt ans professeur de sixième, parce qu'il savait que c'était le fondement des bonnes études.
Messieurs, avec des enfants de neuf ans en sixième, savez-vous ce que vous aurez? Les plus aimables petits enfants du monde, mais en même temps un petit peuple d'écoliers barbares... Des barbarismes, ils ne peuvent presque pas faire autre chose.
Enfin , sans suivre pas à pas la carrière de ces pau-
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vres enfants, je les trouve à treize ans en seconde, première année de rhétorique, faisant leurs humanités.
A quatorze ans, je les trouve en rhétorique. Ici, permettez-moi de vous soumettre une ohservation des plus sérieuses.
Quoi qu'on puisse dire et qu'on ait dit des jeunes rhétoriciens, je ne les méprise point, même à l'armée, quand ils y arrivent; et je n'ouhlie pas que Villars et Condé se souvenaient tous deux, avec le plus vif plaisir, du bonheur qu'ils avaient eu de vaincre d'abord en rhétorique. (Sourires approbatifs à droite.) D'ailleurs, vous n'avez qu'à vous rappeler ce que vous avez vu dans notre siècle même. Les lauréats dont M. Beulé plaidait hier éloquemment et... trop malheureusement auprès de vous la cause, permettez-moi de le dire, ce sont eux qui ont obtenu les prix d'honneur de discours français, de discours latin en rhétorique; eh bien! voilà ceux qui ont donné au pays de grands orateurs... (Légères rumeurs à gauche.) des philosophes remarquables, d'excellents écrivains, les premiers de la nation, j'ajouterai de grands ministres, ou du moins des ministres qui ont laissé un nom célèbre et respecté.
Ici, vous me pardonnerez un souvenir personnel : le vainqueur de Sébastopol m'écrivit un jour une lettre en très-bons vers latins. (Exclamations.) Je sais bien que ce ne sont pas les vers latins qui sauveront le monde... (On rit.) Dans les études, ils ont cependant une grande importance. Mais, je passe. Tout cela. Messieurs, montre ce que sont et ce que peuvent être ces études, si on les fait à un âge convenable.
Alais des rhétoriciens de quatorze ans, sauf exception, c'est une pitié! (Oui! oui! à droite.)
Oui, c'est une pitié. J'^n ai vu, de ces rhétoriciens de quatorze ans ! Il y a peu de jours , je voyais la copie de l'un d'eux. Son professeur, homme d'expérience, élève fort distingué de l'École normale supérieure de Paris, me montrait une composition chargée de vingt-huit solécismes et de onze harharismes, et il me disait : " J'en ai heaucoup comme cela à vous 5) offrir ! » (Rires)
Mon Dieu! Messieurs, vous riez des solécismes...; permettez-moi de vous dire qu'il n'en faut pas rire. Dans cette maison, dans ce palais où il professa la sixième, Bossuet écrivait au grand Dauphin : « Mon- » seigneur, ne croyez pas qu'on soit si sévère pour » vos solécismes, par un amour aveugle de la gram- « maire. Non, si on y regarde de si près, c'est qu'on » regarde de plus haut. Aujourd'hui, vous placez mai n les mots, plus tard vous placerez mal les choses, v (Rumeurs à gauche. — Bravos et applaudissements à droite.)
Il ajoutait : « Aujourd'hui, vous violez les lois de la » grammaire, parce que l'ous êtes inappliqué; un jour » vous violerez peut-être d'autres lois ! » (Mouvement. — Nouvelles rumeurs à gauche.)
Messieurs, chacun apprécie les clioses comme il l'entend ; pour moi , ce sont là de grandes leçons. (Oui ! oui! — Très-hien! à droite.) Le fait est, pour en venir, suivant l'expression vulgaire, au fait et au prendre , le fait est que ces pauvres jeunes rhétoriciens de quatorze
ou quinze ans ne savent ni le latin, ni le grec, ni le français, ni l'orthographe, ni la géographie; tout cela est une confusion dans leur esprit.
Il faut, iMessieurs, si l'on veut arriver au respect des grandes études, respecter les principes éternels du temps et de l'âge, et de la nature humaine et de la nature française... (C'est vrai ! — Très-bien !) Tout ce qu'on fera à l'encontre sera peine perdue, et, si vous me permettez de le dire encore dans la simplicité, la vulgarité d'un langage que vous excuserez, une très-mauvaise besogne. — Eh bien, c'est ce que vous ne voudrez pas faire.
Je dis que cet intérêt est considérable, mais il y a un autre intérêt qui me touche encore plus, c'est celui de la philosophie, et voilà pourquoi je ne puis me dispenser de vous en parler encore.
La philosophie à quinze ans, je dis que c'est impossible, sauf exception. Ces pauvres jeunes gens ne peuven.t même pas, à cet âge, je le répète, comprendre la langue philosophique. Vous avez été condamnés, et je ne vous en blâme pas, à décréter que la philosophie désormais, en France, se ferait en français. Soit! on peut faire une grande philosophie en français. Les grands maîtres n'y manqueraient pas. Leibnitz et Euler eux-mêmes nous ont fait l'honneur d'écrire des pagefr philosophiques admirables dans notre belle langue française. Et, sans aller chercher ces grands esprits del'Allemagne, avec lesquels nous nous entendrons toujours, j'ajoute que Bossuet, Fénelon , Alalebranche, sont de grands maîtres, et la logique de Port-Royal..,
(Ruiiieiirs et iiilerruplions à gaiulie. — Trrs-hien ! trrsl)ien ! à droite ! )
J'avoue, Messieurs, que je ue couiproiuls pas ces iutcrruptions, et que je serais heureux de les entendre pour pouvoir y répondre. C'est un livre connu. (Trèsbien ! très-bien !)
Oui, de cette savante logique, ces jeunes gens ne comprennent pas même les mots... et j'ajoute que je ne dénigre pas la jeunesse française, en affirmant que les facultés intellectuelles, et surtout les facultés philosophiques, l'idée, le jugement, le raisonnement , l'esprit synthétique, l'esprit analytique, ne sont pas aussi développés à quinze ans qu'à dix-huit ou dix-neuf ans. Cela est manifeste.
Ces pauvres jeunes gens ne trouvent à de telles études aucun charme d'esprit, aucun plaisir d'intelligence ; — et , dussiez-vous me trouver encore étrange , du moins ceux qui m'interrompent, — j'affirme que, dans les études d'un enfant, tant que vous ne lui aurez pas fait goûter le plaisir de l'intelligence, j'affirme que vous n'aurez rien fait et ne ferez jamais rien. (\ouvelles marques d'approbation à droite et au centre.)
Ils ne découvrent rien dans ces champs arides, desséchés pour eux, dans ces horizons obscurs et indéfinis, dans ces espaces vides et immenses, où pas une lumière ne leur apparaît.
Dante, Messieurs, parlait autrefois de ces beaux horizons qui n'ont pour confins que la lumière et l'amour... ce sont les grands horizons de la philosophie chrétienne, enseignée par les grands maîtres dont
je vous ai déjà dit les noms. Mais pour goûter ce noble plaisir, il faut avoir les yeux et le cœur ouverts. (Trèsbien ! très-bien !)
On me dira peut-être : « Mais il y a un remède, ou y> du moins il y a une transaction. Si les années man- » quent, on peut en mettre deux dans une; on peut « passer le baccalauréat es lettres pendant l'année de 5) philosophie. «
Oui, c'est ce qui se fait; mais je déclare que c'est là l'obstacle le plus insurmontable à l'étude de la philosophie. Le baccalauréat en perspective dans l'année si importante de la philosophie, et pour la fin de l'année, mais, Messieurs, c'est impossible ! Le baccalauréat tue la philosophie! (C'est vrai! — Très-bien!) Le programme, le Manuel , ce fameux manuel, dont on parle depuis trente ans en France, tue le livre et annihile le professeur de philosophie. Et la raison en est évidente. Comment ! vous voudriez que ces jeunes gens , qui ont en perspective , à la fin de leur année de philosophie, le baccalauréat à passer, s'occupent uniquement de leur philosophie, mettent leur philosophie avant tout? Mais c'est absolument impossible.
iV'oubliez pas une chose. Messieurs, à savoir, la difficulté extrême de l'examen du baccalauréat , tel qu'il est encore , — on a eu beau changer le programme, et ici je suis heureux de rendre justice à un homme, à un ministre que j'ai beaucoup combattu, M. Duruy; le meilleur programme de baccalauréat qui ait été fait, et qui subsiste aujourd'hui, c'est celui qu'il a fait; — mais tel qu'il est encore, l'impossibilité que je signale
est évidente. Ce programme, quoique rêiluit aux études qui se font en rhétorique et en philosophie, est encore immense. Il y a même ceci de singulier, c'est que le programme de la licence es lettres, qui est nn grade très-supérieur et l'un des plus beaux qu'on puisse obtenir dans l'étude des lettres françaises, latines et grecques , est beaucoup moins chargé que le programme du baccalauréat.
Dans le programme de la licence es lettres, on indique une tragédie de Sophocle, Philoctète ; dans le programme du baccalauréat , c'est Sophocle tout entier; dans le programme de la licence es lettres , on indique le deuxième livre de Thucydide tout entier; de même Virgile tout entier, qui , dans le programme de la licence es lettres, ne figure que pour un ou deux livres. Je ne poursuis pas ces détails; mais c'est un fait extrêmement curieux à regarder de près.
La conséquence de tout cela, Messieurs, c'est qu'il y a chaque année , aux examens du baccalauréat , plus de la moitié des candidats refusés; oui, toujours plus de la moitié. J'ai ici le chififre sous les yeux. Ces jeunes gens , en philosophie , ayant le baccalauréat en perspective, se disent: Mais avant tout, il faut que je sois reçu bachelier; avant tout, parce que, si je ne réussis pas, mon avenir, ma carrière est perdue.
Eh bien, par votre loi, vous faites une chose que vous ne voulez pas faire, j'en suis sûr; vous faites une violence morale aux parents, aux familles... une violence irrésistible.
Combien de fois ne leur ai-je pas dit : Aluis pourquoi
tant vous presser? Pourquoi tant presser votre fils? Et les parents de me répondre : I\Iais, Monsieur, il le faut Itieu ; il faut qu'il arrive! il faut qu'il soit bachelier! Désormais ils ajouteront : iVous ne voulons pas qu'il passe cinq ans à la caserne! Oui, il fallait qu'il fût bachelier, et je cédais... A force d'efforts, il était bachelier. Cela faisait un bachelier de plus... et un homme de moins. (Assentiment prolongé au centre et à droite.)
Ah! Messieurs, pardonnez-moi ce cri qui s'échappe de mon àme... (Oh ! oh ! à gauche. — Très-bien ! trèsbien ! et applaudissements à droite.) il y a cinquante ans passés que la France se ruine intellectuellement à ce marché de dupe; elle demande des hommes, on lui fait des bacheliers ! (\ouvelles marques d'appro bation.)
Malgré des bonnes volontés très-sincères, des professeurs très-instruits, très-capables, nous sommes arrivés à ce point qu'on ruine les études pour avoir des certificats d'études...
J'ai dit qu'il fallait tenir compte des échecs, et je me permets de dire à Messieurs de la commission qu'il faut tenir compte aussi des redoublan/s.
Pardonnez-moi ces détails , Messieurs, j'en suis presque confus, quand je vous vois au milieu des préoccupations de cette grande loi... et d'autres préoccupations encore. (Sourires.)
Pardonnez-moi donc de vous entretenir des redoublants. (Parlez ! parlez!)
Les redoublants, et j'en rends grâces à l'Université ,
les redoublants sont cnrore assez noml)reiix. II y en a cent, deux cents chaque année. Kn 1865, — j'ai là ce chiffre, — il y avait quatre-vingt-quinze redoublants de rliôtoriqiie et quatre-vingt-quatre de philosophie. Vous savez tous que c'est par le nombre et la force de ses redoublants que le lycée Charleniagne avait, il y a quelques années , une si belle réputation.
Mais, remarquez-le, ces redoublants-là ne redoublent pas parce qu'ils sont faibles : les faibles ne redoublent jamais, ils vont leur chemin et se jettent définitivement entre les bras du préparateur. (Oui ! — C'est vrai !)
Mais les redoublants dont je parle sont des forts, et ils veulent redoubler pour être très-for!s.
Permettez-moi de l'ajouter — dùt-on s'étonner encore — qu'un rhétoricien qui redouble sa rhétorique, c'est un homme ou un autre, et un jihilosophe qui fait deux années de philosophie, c'est un homme ou un autre.
Deux collèges ont été célèbres à juste titre, et je les ai vus de près : ce sont ceux de Brugelette et de Fribourg ; eh bien, tous les jeunes gens y faisaient deux années de philosophie.
Je vous disais, il y a quelques jours, ce qui , à mon sens, peut faire une grande nation; aujourd'hui je vous dirai , et je le dis par suite d'une longue et profonde expérience, j'affirme qu'une nation où toute la jeunesse, après avoir vécu pendant huit ans dans le noble commerce de ces grands esprits, dont les noms figurent au programme du baccalauréat que je vous
502 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.
lisais tout à l'heure, ferait ensuite deux années de philosophie, cette nation deviendrait, je ne dis pas la première nation du monde, — il n'appartient qu'à Dieu de les faire, — mais, par la vigueur de la pensée et du caractère, une grande et forte nation.
Quelques membres à gauche. — A la question !
Mgr DiPAXLorp. — Mon Dieu ! Messieurs, j'entends qu'on me dit : « A la question ! » Mais, vraiment, pardonnez-moi : si je ne suis pas dans la question , il m'est impossible d'y rien comprendre.
Sur divers bancs. — Vous êtes parfaitement dans la question ! — Continuez ! — Parlez ! parlez !
Mgr Dlpaxlolp. — Je prétends que l'article actuellement en discussion est un obstacle sérieux à la rhétorique et à la philosophie, aux fortes études littéraires et philosophiques, et je crois que c'est un malheur... Peut-être n'est-ce pas un malheur; peut-être est-ce un bonheur que la jeunesse française soit délivrée des études littéraires et philosophiques..., je ne le pense pas, c'est mon droit; c'est le vôtre de penser autrement; mais je maintiens ce que je dis, et je demeure dans la question.
Ah! Messieurs, vous avez eu deux grandeurs : la grandeur guerrière, la grandeur intellectuelle. Hélas ! vous en avez eu une troisième... mais malgré vos malheurs, et par une suite inexplicable de vos malJieurs... (Murmures à gauche.) elle semble s'éloigner de nous, c'est la grandeur religieuse.
La grandeur guerrière, vous la retrouverez, j'en
suis sûr, et je n'en veux, dans mon inexpérience, d'autre garant que ce dont je suis témoin cliaque jour dans cette grande et noble Assemblée.
Quand je vois tout ce que cette savante, celle patiente, cette infatigable Commission fait pour améliorer cette loi, quand je vois ce que tous ici, — malgré des dissentiments inévitables, — apportent de zèle, de fermeté, de condescendance patriotique, pour rendre cette loi aussi acceptable que possil)le , eb bien, je ne puis m'empêcher d'admirer cette Assemblée et tous les efforts qu'elle fait pour cette grandeur guerrière qu'elle chercbe à ressaisir et qu'elle ressaisira. (Très-bien ! très-bien!)
Mais prenez garde! ne toucbez pas à la grandeur intellectuelle, si ce n'est pour la relever. (Assentiment sur plusieurs bancs.)
Cette année de service, à l'âge des études sérieuses, est un obstacle intolérable.
Mais ce n'est pas seulement, Messieurs, à l'intelligence que vous toucherez, c'est à l'àme ! Ouvrir à dixhuit ans la caserne à toute la jeunesse française qui a reçu une éducation libérale, c'est un désastre intellectuel... et moral! La faire passer brusquement de la vie régulière du collège, de ce milieu des influences morales de l'éducation, soutenue par la surveillance paternelle et les relations de la famille, la faire passer à la caserne, au camp , à la vie de garnison , je dis qu'il y a là un péril. (Mouvements divers.)
Cela ne peut se nier. Oui, il y a là un péril. (Assentiment sur plusieurs bancs.)
504 \'OUVELLi:S OEUVRES CHOISIES.
Eh bien, Alessieiirs, ne me refusez pas l'année que je demande. Ce n'est qu'une année, mais cette seule année éloigne le péril de cinq ans, c'est-à-dire le fait disparaître. Le jeune homme arrivera au régiment plus mûr, j)lus sérieux, plus fait, plus fort, plus expérimenté dans la vie, plus capable de résister à la fois et aux fatigues, aux exercices de la vie militaire, et à des entraînements bien plus funestes, bien plus redoutables que les fatigues guerrières.
Car, veuillez i)ien le remarquer, Alessieurs, ce que je redoute dans votre loi, ce n'est pas cette année d'épreuves que vous ménagez à toute la jeunesse française; je ne la regrette pas : ce sera, je l'espère, une mâle école où les caractères se fortifieront, se retremperont, si on les y amène à l'époque convenable. ("Assentiment sur plusieurs bancs.)
Je ne redoute môme pas, — je ne crains point de prononcer ces paroles, — je ne redoute même pas les autres épreuves. II faut toujours les redouter et compter avec elles; mais enfin ^ « celui qui n'a pas été éprouvé, ;) que sait-il ■?« dit quelque part l'Écriture. Donc, je pense qu'il est bon qu'un jeune homme dans sa vie, dans sa jeunesse, une fois, ait goûté le bonheur et riionneur de vaincre l'ennemi sur place, le bonheur et l'honneur de mépriser les honteux plaisirs. Par là, que ferez-vous? Vous ferez les hommes dont vous avez besoin, vous ferez des héros chrétiens; vous ferez de ces jeunes hommes dont Rousseau disait autrefois : " Un jeune homme qui a gardé sa vertu jusqu'à vingt « ans, est, à cet âge, le plus aimable, le plus généreux
ORUVRES ORATOIRES. 505
« et le plus vaillant des honinies. v (Très-l)ien! trèsbien!)
Voilà les hommes que je souhaite à votre armée, Messieurs. (Très-bien! très-bien! — Applaudissements répétés sur un grand nombre de bancs. — L'orateur reçoit, en reprenant sa place, de vives félicitations.)