‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 23 sur 27 · TROISIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

TROISIÈME DISCOURS

— 22 jci\- 1872. —

Mgr Dlpanlolp. — II me semble , Messieurs, que sur un point, ou plutôt sur un principe, dont nous sommes tous d'accord qu'il en faut reconnaître l'importance, la nécessité, le bienfait, le débat doit être paisible. J'essayerai autant qu'il dépendra de moi de le pacifier, et pour cela j'accepte immédiatement, avec les modifications que je prendrai la liberté d'indiquer à l'Assemblée , l'amendement de la Commission dont M. le comte de Bastard nous a donné lecture.

Voici cet amendement :

« Les ministres de la guerre et de la marine assure- » ront par des règlements, aux militaires de toutes « armes, le temps et la liberté nécessaires à l'accom- « plissement de leurs devoirs religieux. Ces règlements 5) seront insérés au Bulletin des lois, -n

A ces termes de l'amendement qui avait été signé par un grand nombre de nos honorables collègues, j'avais fait deux additions :

Après ces mots : « le temps et la liberté nécessaires » à l'accomplissement de leurs devoirs religieux... », j'avais ajouté ceux-ci : « les dimanches et jours de fête » consacrés à leurs cultes. » (Rumeurs à gauche.)

Permettez, Messieurs!... Maintenant je proposerai un très-léger changement, mais qui , ce me semble, répondra à toutes les préoccupations et à tous les scru-

pilles; c'est celui-ci : « les dimanches et autres jours de » fêtes consacrés par leurs cultes respectifs. «

M. ScHOELCHER. — Il faudrait mettre le samedi pour les juifs !

Mgr Dlpaxloup. — -\on ! c'est impliqué : " Les » dimanches et autres jours de fête consacrés par leurs 1) cultes respectifs! » cela suffit. (Oui! oui! — Trèsbien ! très-bien !)

I\I. ScHOELCHER. — Pourquoi plutôt le dimanche que le samedi ? Il faut mettre le samedi pour les juifs. (Réclamations sur divers bancs.)

Mgr Dlpaxloup. — Je réponds à l'honorable interrupteur qui a bien voulu m'adresser les paroles que vous avez entendues comme moi, que mon amendement est plus large : ce n'est pas seulement le samedi qui se trouve compris dans mes paroles, ce sont les jours de repos religieux, et même le vendredi, car il y a aujourd'hui parmi les sujets français des hommes pour qui le vendredi est le jour consacré. (Interruptions.)

Maintenant, permettez-moi de vous dire pourquoi je tiens, pourquoi nous tenons à ce que le dimanche soit nommé dans la loi.

J'avoue d'abord que je ne comprends en rien pourquoi on supprimerait ce mot. (C'est vrai! c'est vrai ! à droite.) J'ajoute que je le comprends d'autant moins, que j'ai lu, — et je les ai entre les mains, — toutes les ordonnances rendues par les différents ministres de la guerre et de la marine à diverses époques; je ne dis pas seulement sous la Restauration , mais sous la

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inonairliic de Juillet, sous la Répu])lique de 1848 et sous l'Empire ; partout et toujours, on nomme le dimanche : et je ne vois pas pourquoi nous rougirions d'en parler aujourd'hui. (Très-hien ! très-hien ! à droite. — Bruit sur quelques bancs à gauche.)

On nous demande de le supprimer : est-ce à cause des cultes non chrétiens? Mais, en vérité, il n'y a pas moyen d'admettre , parce que nous sommes les plus nombreux , parce que nous sommes trente-six millions, que le nombre soit contre nous. C'est ce que disait, avec infiniment d'esprit, je m'en souviens, M. le président de la République : le nombre ici n'est pas contre nous, c'est le moins qu'on puisse dire.

Donc, ce dimanche, tous les ministres l'ont nommé avec honneur, avec respect : pourquoi n'en ferionsnous pas autant. Messieurs, dans cette loi ?

Sur divers bancs. — C'est évident! c'est évident!

Mgr Dupaxlglp. — Oui , c'est évident !

J'ai eu l'honneur de vous dire qu'à moins d'une affirmation spéciale dans la loi , avec insertion au Bulletin des lois j, les règlements ne pouvaient nous rassurer complètement. Je les ai tous étudiés, — je ne fatiguerai pas l'Assemblée, à la fin de cette discussion si laborieuse, en lui lisant ces règlements; — mais j'affirme qu'ils sont en tout contradictoires les uns aux autres. Il y en a qui sont en faveur de la liberté religieuse des soldats, il y en a qui sont contraires : auxquels s'en tiendra-t-on ?

J'ai apporté ici ce petit livre que les militaires connaissent mieux que moi, assurément, mais avec lequel

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j'ai fait récemment connaissance; il contient les règlements officiels : j'ai fait page par page le relevé des divers services commandés chaque jour, notamment le dimanche, et je vous raffirme, ce jour-là, le dimanche, il n'y a pas, depuis le matin jusqu'à midi, un <|uart d'heure de libre pour les devoirs religieux.

Su?' plusieitJ's bancs. — C'est vrai ! c'est vrai !

Mgr DiPAivLOLP. — Je communiquerai ce travail à qui le voudra... (Interruption.) Ah! permettez, Messieurs... (Parlez! parlez!)

D'après ce travail, on verra que, de|>uis le lever, à cinq heures en été , si je ne me trompe, et à sept heures en hiver, toutes les heures sont prises jusqu'à midi et demi, et qu'il n'y a pas un moment de libre jusque-là. Comment voulez-vous qu'ils remplissent leurs xlevoirs religieux?

Eh bien , qu'arrivait-il? Il arrivait ce qui est inévitable, c'est que celles des circulaires ministérielles dans lesquelles le dimanche était nommé et la liberté religieuse des soldats respectée, n'étaient pas exécutées.

J'ai eu l'honneur de vous dire que j'avais rencontré à Orléans de braves et excellents militaires que vous honorez tous, — et il y en a d'autres que je pourrais nommer encore, — qui faisaient exécuter les circulaires favorables, malgré les règlements contran-es. Mais c'était très-rare, et, depuis vingt-cinq ans que je suis à Orléans, je puis dire que constamment j'ai vu le dimanche employé à des exercices militaires qui ne laissaient aucune liberté aux soldats. Voilà la vérité. (Assentiment à droite et au centre.)

J'ai vingt-cinq lettres d'évoqués qui m'attestent la même chose, et qui me montrent que la ville d'Orléans n'a pas été plus malheureuse que d'autres. C'est donc à peu près universel.

Eh hien , il y a là un mal profond : oui , .Messieurs , un mal profond ; et c'est parce qu'il est profond qu'il faut le guérir, je ne dis pas sincèrement, je crois à la sincérité parfaite des membres de la Commission, des militaires qui sont dans cette Assemblée, et qui, je n'en doute pas, ont mis à exécution les bonnes circulaires ministérielles, malgré les règlements; — mais je dis qu'il faut guérir le mal sérieusement, efficacement. Et quand le mal est enraciné à ce degré dans une nation, et que cette nation est la France... (Rumeurs et exclamations ironiques sur quelques bancs du côté gauche.)

Voix nombreuses à droite et au centre. — A l'ordre ! à l'ordre !

M. LE Président, se tournant vers le côté d'où sont parties les interruptions. — Ces manifestations sont très-inconvenantes. (Très-bien! très-bien! — Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Mgr Dl'pamloup. — Certainement, Messieurs, il peut se rencontrer des dissentiments sérieux entre nous sur des points très-graves ; mais il est impossible qu'ici nous ne soyons pas tous d'accord... il est impossible d'admettre que nous puissions laisser cinq à six cent mille hommes, l'élite de la jeunesse française, sous les armes, pendant quatre ou cinq années, sans religion, sans Dieu, sans culte, sans sacrifice et sans

autel! (Applaudissements prolongés sur plusieurs bancs.)

Et ce n'est pas, permettez-moi de le dire, au nom de la religion que je tous parle ici, c'est au nom de riionneur français! (Xouveaux applaudissements.) Vous ne voulez pas, assurément, que nous soyons mis au ban des nations civilisées. (Rumeurs sur quelques bancs à gaucbe.) Je me sers à dessein de ce mot, Alessieurs. car il exprime la vérité.

M. LE COMTE Rampox. — Je demande la parole.

-AIgr Dupaxloup. — Je serai très-heureux de vous entendre, et très-heureux de vous répondre.

AI. LE COMTE Rampox. — C'cst pour VOUS appuycr que je demande la parole, et pour défendre aussi la religion, comme je l'entends.

Mgr Dupaxloup. — Oui , Messieurs , c'est ici une question d'honneur, et j'ajoute de valeur militaire, à laquelle il m'est permis de me connaître, bien que je n'aie pas l'honneur d'être soldat... (Applaudissements à droite.)

C'est aussi une question de géographie politique. Jetez un coup d'œil sur la carte du globe, et vous y verrez d'un regard que les peuples chrétiens sont les maîtres du monde.

M. Saxsas. — Oh! (Rumeurs à droite et au centre. )

M. P'resxeau. — Mais oui ! C'est comme cela ! On l'a toujours cru , du moins !

Un membre à gauche. — Les peuples protestants ! (Bruit.)

AIgr Dlpanlolp. — Oui, ils sont les maîtres du monde : cela n'est pas contestable ; tirez une ligne de démarcation sur une mappemonde : vous verrez d'un côté la civilisation avec le Christianisme, et de l'autre la barbarie. Les vertus militaires et les vertus religieuses viennent d'une même source, qui est Dieu; le mépris de la mort, qui fait la valeur guerrière définitive , est une vertu chrétienne avant d'être une vertu militaire. (Très-bien! très-bien! — Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

M. Gallom d^Istria. — Oui, celui qui ne croit pas en Dieu est un lâche, car il n'a que l'instinct de la bête : celui de fuir devant le danger! (Bruit.)

Mgr DuPANLOLP. — Je tiens donc, Messieurs, dans les termes que j'ai eu l'Jionneur de vous lire et que je vais relire , si vous le permettez , je tiens à l'amendement tel que je l'ai proposé, et tel que beaucoup de nos honorables collègues l'ont signé.

tt Les ministres de la guerre et de la marine assureî) ront par des règlements, aux militaires de toutes » armes, le temps et la liberté nécessaires à l'accomplis- « sèment de leurs devoirs religieux, les dimanches 5) et autres jours de fête consacrés par leurs cultes «respectifs. » (Très-bien! très-bien!) it Ces règlements seront insérés au Bulletin des lois. » (Trèsbien !)

J'ose vous demander, iMessieurs, de vouloir bien voter cet article tel que j'ai l'honneur de vous le présenter. (Applaudissements prolongés sur un très-grand nombre de bancs.)

M. LE BARON Chaurand. — Je retire mon amendement, et je me rallie à celui de Mgr d'Orléans.

M. LE COMTE Rampon. — Bien que je n'appartienne pas à ce cùtè de l'Assemblée (L'orateur désigne la droite.) et que je siège à gauche... je veux dire au centre gauche... (Exclamations et rires à droite et au centre droit.), à la gauche modérée, si vous voulez...

Un membre à gauche. — C'est la même chose !

m. LE COMTE Raaipon. — ... Et puisqu'on m'interpelle de ce côté (L'orateur se tourne vers la droite.), je déclare que si je veux la République telle qu'elle a été fondée dans cette Assemblée... (Exclamations à droite et sur plusieurs bancs au centre.)

M. Fres.xeau. — Dans ces conditions-là, nous sommes d'accord !

I\L Baragnon. — Réservée et non pas fondée !

Sio- divers hancs à droite et au centre. — Tolérée ! tolérée !

M. LE COMTE Rampon. — ... Je ne veux pas qu'on puisse croire ici , non plus que dans le pays, que ce côté seul (L'orateur désigne la droite.) aie monopole delà défense de la religion. (Très-bien! très-bien à gauche. — Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Je parle en mon nom personnel, je ne parle au nom de personne ; mais devant certaines interruptions, j'ai cru de mon devoir de protester. Non, je ne veux pas qu'on puisse supposer un instant que j'apj)rouvc, — et je crois que mes amis ne l'approuvent pas plus que moi, — ce qui vient d'être dit. (Vive approbation. — Applaudissements répétés à droite et aux centres.)

514 NOUVELLICS OEUVRES CHOISIES.

M. Dl'cuixg. — Vous pouvez parler en notre nom à tous !

AI. DE ilÎARCKRE. — Oui, oui, parlez en notre nom à tous !

M. LE COMTE Rampon. — J'ai été soldat aussi, comme hetucoup d'autres dans cette enceinte, et je dois déclarer qu'alors que j'étais au service, j'ai pu constater, ainsi que l'a dit Mgr l'évcque d'Orléans , que jamais le dimanche, de six heures du matin à midi, les soldats et les officiers n'avaient le temps de remplir leurs devoirs religieux, qu'ils fussent catholiques ou qu'ils fussent protestants. Je suis pour le respect ahsolu de la liberté des cultes, et c'est pour obéir à cette conviction profonde que j'appuie l'amendement présenté par Mgr l'évéque d'Orléans. (Bravos et applaudissements à droite et sur un grand nombre de bancs dans les autres parties de la salle.)

C'est alors que M, le général de Cissey, ministre de la guerre , monta à la tribune et pria l'Assemblée , au nom du gouvernement, de prendre en considération l'amendement, tel qu'il avait été lu par Mgr l'évéque d'Orléans, ajoutant ces paroles qui firent sur l'Assemhléie nationale la plus vive impression :

Messieurs ,

Permettez-moi d'ajouter un mot. L'armée n'est pas du tout une école d'incrédulité , comme on paraît touloir le dire. Il y a quarante-deux ans que je suis au service;. Lorsque j'y suis entré, quiconque remplissait

ses devoirs religieux était bafoué. Ces préjugés sont tombés : aujourd'hui la liberté religieuse est complètement respectée de tous, et il n'y pas plus d'irréligion que d'indiscipline dans l'armée. (Très-bien! trèsbien ! )

Quiconque a vécu, comme nous, longtemps en présence de la mort, aime à se persuader qu'il ne mourra pas comme un chien, sur un champ de bataille (Bravos et applaudissements prolongés sur un grand nombre de bancs.)

Après ces paroles de Dionorable général de Cissey, on procéda au vote, et le scrutin donna, sur 007 votants, 607 voix pour l'adoption de l'amendement proposé.

DISCOURS

DK

M°" L'ÉVÈQUE D'ORLÉANS

PROXOXCÉ A l'assemblée \ATI0XALE

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