‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 24 sur 27 · DANS LE CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

DANS LE CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Messieurs ,

Vous voudrez bien nie permettre d'abord de vous exprimer mon étonnement du dernier discours que je viens d'entendre et des deux discours que j'ai entendus hier. Je dois l'avouer, rien ne pouvait me reporter plus loin des sentiments et des pensées dont je suis préoccupé. Dans ce pays si tristement divisé, je pensais que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de chercher les terrains communs où nous pouvons nous mettre d'accord (Légère rumeur à gauche.); et la religion, dont je suis ici l'humble représentant pour ma part, ne veut qu'une chose : offrir son concours à cette œuvre de pacification, dans cette commune entente de tous les hommes de bonne volonté et la réunion de tous les efforts sincères. (Très-bien ! à droite.)

Vous me pardonnerez donc mon étonnement : qu'ai-je

rencontre dès hier, dès le premier pas de cette discussion? J'ai vu qu'on abordait un débat essentiellement pacifique avec un langage menaçant, dans un esprit de défiance, d'exclusion et de guerre, et je dirai presque l'épée à la main contre nous. (Vives dénégations.)

Alessieurs, veuillez relire le discours de l'honorable M. Brisson, et le discours prononcé dans un autre sentiment, je suis heureux de le reconnaître, par l'honorable M, de Pressensé, et ce qu'il vient de dire encore : quel que soit le prétexte sous lequel il couvre l'ostracisme dont il nous frappe, l'exclusion qu'il prononce contre nous, je déclare que c'est une pensée de défiance, d'hostilité et de guerre. (Xouvelles marques d'adhésion adroite.)

Et c'est le lendemain du jour où nous avons partagé avec vous, ressenti comme vous les malheurs de la France, et défendu contre les arrogances prussiennes l'honneur de notre malheureux pays... (Rumeurs sur quelques bancs.)

M. Barthélémy Saixt-Hilaire. — Oh! qu'est-ce que c'est que ce langage?

Mgr Dlpaxlolp. — C'est le lendemain de ce jour que vous venez froidement nous bannir de tous les conseils de la nation, même des conseils de l'éducation! ...

Eh bien! Alessieurs, je dis que cela n'est pas possible. Vous avez non-seulement altéré le caractère d'une discussion, je le répète, qui devait être toute pacifique, mais encore vous avez déplacé la question, et en pa-

raissant l'élever à je ne sais quelles hauteurs menaçantes, vous l'avez fout à la fois rétrécie et dénaturée. Je ne chercherai pas à la faire descendre de celte fausse élévation, mais je dirai simplement le vrai, le positif et le pratique sur cette question.

M. le duc de Broglie vient de vous en révéler tous les grands horizons. J'ai à vous dire, moi, les raisons pour lesquelles il convient que l'épiscopat français soit représenté dans le Conseil supérieur de l'instruction publique en France. Ces raisons sont simples, naturelles, irrécusables; et vous me permettrez de vous les donner simplement, sans déclamation et sans vaine éloquence.

AI. de Pressensé, notre honorable collègue, vous a parlé tout à l'heure de la séparation de l'Eglise et de l'État, et il ne vous a pas caché les inclinations de son esprit et de son cœur pour un tel système. Eh bien, je dis que, quand même vous auriez décidé la séparation de l'Église et de l'État, nous devrions encore trouver notre place dans le Conseil supérieur de l'instructioati publique, et voici à quels titres :

C'est d'abord au titre et au nom de la liberté d'enseignement. Oui, il convient que la liberté d'enseignement soit représentée, défendue et surveillée dans le conseil supérieur de l'instruction publique. Je sais qu'il se rencontrera là d'autres défenseurs que nous de la liberté d'enseignement primaire et secondaire, — laquelle est déjà consacrée par cette grande loi de 1850, — et de l'enseignement supérieur, que vous ne

tarderez pas à consacrer également. Alais je dis qu'il convient que nous soyons parmi ces défenseurs : car enfin, c'est nous qui avons combattu pour la liberté d'enseignement; c'est nous qui l'avons conquise, il est juste que nous puissions la défendre contre les périls qu'elle peut courir. (Très-bien! très-bien! — Applaudissements à droite et au centre.)

Nous vivons dans un pays qui change souvent de maîtres et de goûts; — cela peut se dire sans offenser l'histoire; — or, si ceux qui ont dit qu'ils n'acceptent pas lu liberté d'enseignement, parce que c'est nous surtout qui devons en profiter, — voilà ce qui a été déclaré dans des Revues célèbres, — si ceux-là arrivaient au pouvoir, la liberté de l'enseignement courrait les plus grands risques. C'est alors que les évoques devraient être là pour la défendre. (Xouvelle approbation.)

Car ils ont été non-seulement les promoteurs les plus fermes de la liberté , et ils en seront jusqu'à la fin les plus persévérants défenseurs; mais de plus, ils sont les supérieurs, les chefs nécessaires du plus grand nombre des institutions libres; des écoles primaires par milliers, des écoles secondaires par centaines : voilà leur premier titre.

Sans doute, c'est un grand honneur que d'être membre d'un Conseil supérieur de l'instruction publique, en France; mais cet honneur, certes, nous n'en sommes pas indignes; car nous avons été à la lutte, et s'il est permis à l'évêque de Jeanne d'Arc de rappeler ce mot, nous avons été à la peine, il sera juste que nous soyons à l'honneur! (Très-bien! très-bien!)

Donc, en dehors de la séparation de TÉglise et de l'État, — grands mots qui n'ont rien à faire dans rette discussion, — et en dehors de celte question sur laquelle d'ailleurs je ne redoute aucune discussion, il sullit qu'il y ait la liberté d'enseignement à défendre dans le Conseil supérieur de l'instruction publique, pour que nous ayons droit à nous y rencontrer.

Mais il y a une autre raison encore : c'est au nom des lettres, des littératures et des langues anciennes que nous devons nous trouver là.

Quand même, dans les collèges libres et officiels, il n'y aurait que l'instruction sans aucune sorte d'éducation, ce qui est absolument impossible, quand il n'y aurait là que du grec et du latin, là encore nous devons avoir notre place, là nous avons notre mot à dire dans un conseil supérieur; mot important en bien des circonstances, et spécialement à l'heure qu'il est.

La raison en est simple. Les langues et les littératures anciennes, ces grandes choses! mais c'est nous qui les avons conservées à l'Europe et au monde. (Vif assentiment à droite et au centre. — Rumeurs à gauche.)

Cela ne peut se contester. On nous dit vainement : Ce sont des langues mortes. Xous répondons : \on, ce sont des langues immortelles. (Très-bien!) Tous les princes de l'esprit humain les ont parlées, jusqu'à Bossuet et Fénelon, dans ce palais même. Xous ne les abandonnerons jamais.

Aussi, quand on songeait, il y a peu d'années, à rendre facultatif l'enseignement du grec, nous avons

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protesté hautement, éner<jiquemeiit, et nous en avons maintenu l'enseignement obligatoire.

Quand on a fait la bifurcation, dont l'honorable M. Brisson parlait , sans peut-être bien savoir ce qui s'était passé alors... (Oh! oh! — Alurmures à gauche.)

Permettez, Aîessieurs. L'honorable AI. Brisson a voulu rendre responsables les évoques, qui étaient dans le Conseil supérieur, de la bifurcation , mais elle avait été décidée en fait longtemps auparavant. Les preuves de cela sont authentiques.

Maintenant, que la bifurcation ait été présentée dans le Conseil supérieur, avant de décider s'il y a eu quelques faiblesses pour l'accepter, c'est possible...

A gauche. — Ah ! ah !

Mgr DtPAXLOUP. — Il faudrait savoir exactement ce qui s'est passé là. Eh! sans doute, Messieurs : je ne viens pas traiter la question , mais dire simplement ce que j'en sais. J'ai quitté le Conseil supérieur parce que je n'y avais plus l'indépendance nécessaire; j'en étais membre avant le 2 décembre, mais dès le lendemain j'ai donné ma démission. (Très-bien! et applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Je ne voulais pas rester dans un conseil où mon indépendance n'était pas à l'abri de tout.

Je voudrais donc savoir ce qui s'est passé à cette époque; je voudrais savoir si tous les évêques présents dans le Conseil supérieur ont donné leur voix, s'ils ont été unanimes à approuver la bifurcation. Voilà ce que j'ignore, et ce que M. Brisson ne sait probablement pas plus que moi.

î\Iais ce que j'affirme, c'est que, sur les quatre-vingtdix éviques de France, il n'en est qu'un seul qui ait accepté la bifurcation dans la pratique, et c'est ce qui fait qu'a cette époque les plus illustres universitaires, MAI. V'illemain et Cousin, disaient que nous devenions l'asile des lettres persécutées, des langues et des littératures anciennes.

M. Gasloxde. — Et de la philosophie!

Mgr Dupaivilolt. — Eh bien, il faut reconnaître que, même pour le grec et le latin , nous pouvons avoir, comme je le disais tout à l'heure, des avis utiles à donner, en dehors de cette question de la séparation de l'Église et de l'Etat : c'est manifeste. Et sous ces questions de grec et de latin , se remuent les plus graves questions de la haute éducation intellectuelle. Nous pouvons donner des avis dont on peut avoir besoin, car nous sommes au moins des humanistes. Ce n'est pas là un nom méprisable : les plus grands hommes d'Etat de l'Angleterre se vantent de l'avoir été ; il y a peu de jours que je publiais leurs noms; et nous avons eu, nous avons encore de grands hommes d'Etat français qui s'en vantent aussi.

M. de Pressensé nous disait, dans un langage où je n'ai pas retrouvé sa courtoisie habituelle, qu'il y avait peut-être des maisons inconnues où les études classiques étaient florissantes, mais qu'enfin il ne savait où elles se trouvent, etque nousn'avionsqu'àles montrer aupublic.

Je lui répondrai avec simplicité que c'est ce que j'ai fait plusieurs fois; l'Institut de France, l'Académie française, des membres de ce corps illustre nous ont

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fait l'honneur de venir présider à nos séances littéraires, vérifier nos travaux, et, il m'est permis de le dire, applaudir à nos efforts.

Je serais très-heureux que rhonoral)le AI. Brisson, qui a exprimé le même regret de ne pas nous connaître, voulût bien nous visiter; il n'aurait qu'à s'arrêter à Orléans en se rendant à Bourges; je serais heureux s'il voulait bien , lui et AI de Pressensé, assister à une de nos séances. (Rires et applaudissements à droite.)

Je les y invite expressément, et j'aurai l'honneur de renouveler mon invitation lorsque le moment sera venu ; de même que j'ai , il y a vingt-quatre ans, offert le concours à tout collègue de l'Université qui voudrait l'accepter avec le petit séminaire de Paris, dont j'étais alors le supérieur.

C'est donc au nom des études classiques que je parle, et, je le répète, Alessieurs, nous pourrons avoir là des avis utiles à donner.

Dans la loi qui est soumise à vos délibérations, il y a un article qui se trouve littéralement répété de la loi de 1850, c'est l'arlicle 5 ; le voici :

K Le Conseil supérieur est nécessairement appelé à 5) donner son avis sur les règlements relatifs aux exa- » mens, aux concours et aux programmes d'études dans » les écoles publiques, v

Eh bien! c'est un point sur lequel nous pouvons être appelés à rendre de véritables services.

Il est certain, — j'ai eu l'honneur de vous le dire cette année même, dans la discussion relative à l'armée, — il est certain qu'il y a eu dans les règlements univcrsi-

taires, dans les règlements pour les programmes du baccalauréat, une mobilité telle, qu'il n'y a aucun moyen de s'y reconnaître.

Oui, je répète que l'esprit français, que res])rit bumain ne peut pas tenir au milieu de tels cliaugements; et roilà pourquoi je soubaite qu'il y ait dans ce Conseil supérieur de l'instructiou ])ublique une gravité, une force, une immutabilité qui pcruiettcnt enfin de s'opposer à tous ces entraînements auxquels la jeuuesse française est si tristement livrée.

Mais, de plus. Messieurs, nous pourrons, dans ce Conseil supérieur de l'instruction publique, être utiles à la pbilosopbie elle-même, — et ceci, toujours en debors de la séparation de l'Eglise et de l'État, — la pbilosopbie, la pbilosopbie spiritualiste, je l'entends et vous l'entendez aussi de cette façon. Nous ne sommes ni positivistes, ni matérialistes, et je n'ai pas oublié le très-éloquent discours que l'bonorable M. IJertauld a prononcé sur ce sujet dans cette Assemblée, il y a quelques mois; mais nous ne consentirons jamais à donner même le nom de pbilosopbie au matérialisme positiviste et à l'atbéisme. C'est par respect pour l'esprit bumain et pour l'esprit français que nous ne le voulons pas. Mais quant à la pbilosopbie spiritualiste, ob! nous la défendrons jusqu'à la fin; nous le devons aux pères de famille; nous le devons à la France, nous le devons à l'honneur qui nous est fait, lorsqu'on nous permet de nous dévouer à l'éducation de la jeunesse.

La pbilosopbie est une grande et noble étude; c'est

la philosophie qui éclaire, maintient, fortifie les bases primordiales de toute société, de toute religion. Et veuillez remarquer ce que j'ajoute; c'est que nous y trouvons, comme le dit la théologie, les préambules de . notre foi. C'est elle qui donne à l'esprit sa discipline,

' aux sciences leurs méthodes, l'élévation et la fermeté

aux lettres elles-mêmes. Voilà pourquoi nous ne'l'abandonnerons jamais.

Et lorsque l'Empire à son début supprima l'enseignement de la philosophie, et le réduisit à la logique, nous avons réclamé, et tous les évêques ont conservé la philosophie dans les maisons qui dépendent d'eux. Et les Ordres religieux du P. Lacordaire et du P. de Ravignan ont continué à faire faire deux années de philosophie à leurs élèves.

Seulement , ce qui est tout à fait essentiel, c'est que cette philosophie soit conservée dans son intégrité et dans sa pureté. Voilà ce que demandent, de nous et de l'Université, les pères de famille. Et quand nous acceptons d'entrer dans le Conseil supérieur de l'instruction publique; quand je le demande pour mes collègues, r eh bien, ma pensée formelle est que l'enseigne-

ment de la philosophie soit surveillé de très-près, par la raison très-simple que les pères de famille veulent être rassurés contre cette science d'ignominie qui essaye aujourd'hui de substituer le singe perfectionné... (Rires à droite.) au mot sublime par lequel la Bible apprend à l'enfant l'origine divine de l'homme : Qui FUIT Dei! (Très-bien! très-bien! — Applaudissements au centre et à droite.)

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Ce qui m'étonne, Messieurs, c'est de voir à quel point de telles doctrines ont pu marclier parmi nous, jusqu'où elles sont arrivées, et le peu d'obstacles qu'elles ont rencontrés et qu'elles rencontrent encore sur leur chemin. Eh bien, il sera utile... — mon Dieu! nous n'avons pas de coercition , nous n'en demandons pas; mais ce que nous demandons, c'est ce qui est possible, — il sera utile d'avertir la jeunesse et les pères de famille, de les prévenir, de les préserver contre les effroyables dangers que courent non-seulement leur foi, mais encore leur raison et leur conscience.

J'ajoute qu'il y a encore un quatrième intérêt qui justifie notre présence dans le Conseil supérieur de l'instruction publique, c'est l'intérêt de l'éducation.

Il y a. Messieurs, il y a quelque chose de très-supérieur au grec et au latin, à la philosophie même, c'est l'éducation de rame.

Qu'est-ce que l'éducation? Ce n'est pas tant instruire, c'est élever les âmes, la jeunesse : cultiver, exercer, fortifier, développer, polir toutes les noldes facultés physiques, intellectuelles, religieuses et morales qui constituent dans l'enfant la nature et la dignité humaines, restituer à ces facultés toute leur intégrité, les établir dans la plénitude de leur puissance et de leur action, et par là former l'homme lui-même et le préparer à servir son pays dans les diverses fonctions sociales qu'il peut être appelé à remplir pendant sa vie; enfin, dans une pensée plus haute, élever l'àme jusqu'à la vie éternelle, en élevant la vie présente, voilà

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le but (le rêducation! (i^pplauclissements sur un grand nombre de bancs.)

\'oilàreque nous voulons, ce à quoi nous voulons nous dévouer, et nous dévouerons jusqu'à la fin. (Très-bien!)

J'ajoute, Messieurs, que notre présence dans le Conseil supérieur de l'instruction publique peut être justifiée à un autre titre encore. C'est au nom de la morale, oui, au nom de la morale; car, enfin, nos adversaires n'ont pas encore déclaré que nous sommes étrangers à la morale. (On rit.) Eh bien, nous avons un enseignement sur les grandes questions morales, nous croyons à l'âme, à la spiritualité, à l'immortalité, à la lil)erté de l'àme; nous croyons à la liberté morale, à cette loi éternelle et à ce vrai devoir dont M. Paul Cottin vous parlait liier avec éloquence, nous croyons à la responsabilité morale, et nous ne sommes pas de ceux qui font des thèses pour démontrer que, dans les procès criminels, ce ne sont pas les meurtriers qui sont les coupables, mais les magistrats qui les condamnent... (Très-bien! très-bien!) Cette thèse a été soutenue et acceptée à la Faculté de médecine de Paris. Vous parlez de la morale indépendante! Mais, permettez-moi de vous le dire, ici on joue sur les mots. Qu'est-ce à dire? Est-ce que j'ai jamais nié que la morale fût au fond de vos consciences; mais cela a été enseigné par l'apostolat chrétien avec plus de clarté et d'énergie que je ne saurais le dire : u Ijjsi sihi siint lex. » C'est le mot de saint Paul.

Voilà la loi morale placée au fond de l'àme ; nul ne

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le nie. Mais ce qu'on vous demande, c'est d'y regarder, c'est de l'écouter.

Quant à cette morale indépendante, sans tribunal et sans juge, que vous vantez ; quant à cette loi sans législateur, sans contrôle et sans aucune sanction, nous disons que c'est une loi absolument vaine en présence des passions.

Messieurs, nous sommes tous ici de même condition : nul n'est meilleur que ses frères. Eh bien , il est manifeste , et la bonne foi nous crie, que, quand nous ne répondons de nos actions qu'à cette morale, qui n'a ni législateur, ni tribunaux, ni jnges, nous sommes fort à notre aise : il faut le reconnaître. (Exclamations et bruit à gauche. — Oui ! oui ! Très-bien ! très-bien ! Applaudissements adroite et au centre droit.)

Enfin, Messieurs, il y a un autre titre au nom duquel nous pouvons réclamer notre introduction dans le Conseil supérieur de l'instruction publique.

En créant ce Conseil, qu'a-t-on fait, qu'a-t-on voulu faire ? Le Conseil supérieur de l'instruction publique en France doit représenter non pas seulement le gouvernement, ni l'Université, ni le clergé, ni la science, non pas même les pères de famille à l'exclusion les uns des autres : il doit représenter tout cela à la fois, c'està-dire qu'il doit représenter la société elle-même, dont les plus hauts intérêts ne font qu'un avec ceux de l'éducation. Il doit représenter toutes les forces vives de la société. Oui, .Messieurs, toutes les forces vives de la société doivent être, au sein de votre Conseil

supérieur, équitahlement représentées, sagement pondérées.

Eh bien , Messieurs, nous avons Là naturellement notre place ; car enfin, parmi les forces de la société, en dehors de la séparation de l'Eglise et de l'État, il faut bien reconnaître qu'il y a une force morale dans l'Église, dans la religion. Il est impossible de le méconnaître, il y a là une action, une influence. Eh bien, cette force morale, cette action, cette influence, lorsque vous les mettez dans le Conseil supérieur de l'instruction publique, cela est parfaitement raisonnable. Mais vous me direz : Vous n'êtes plus un corps politique. Eh ! sans doute , qui le prétend ? Vous n'avez plus de privilèges. Qui les demande ? Ce que nous demandons, c'est de n'être pas rejetés comme des parias. (Trèsbien ! très-bien !) Ce que nous demandons, c'est qu'il n'y ait pas contre nous des lois d'exclusion, c'est qu'on ne nous éloigne pas des conseils de l'éducation, parce que là est notre place, et la jeunesse le sait , et la jeunesse nous rend cet hommage , et nous trouvons son afiection partout.

Je ne veux pas prolonger davantage ces observations... (Parlez ! parlez !)

Je répète. Messieurs , que vous avez besoin de toutes vos forces. Vous en avez besoin pour rasseoir votre société ébranlée. Vous avez surtout besoin de la loi morale. Eh bien, je vous dis et je vous affirme qu'il n'y en a qu'une qui puisse vous sauver, c'est le Décalogue. (Vive approbation à droite. — Mouvements divers à gauche.)

S'il y a (ant d'incertitudes dans x'os conseils, si la société tremble sur ses bases, si la terre fuit sous vos pas, c'est que le Décalogue vous manque. Faites retentir aux oreilles de ce peuple, et mettez dans son àmc, si vous le pouvez, ces grandes paroles : « Tu ne tueras » pas, tu ne déroberas pas , tu ne mentiras pas ! » vous aurez fait alors un grand pas vers l'ordre social. (Rumeurs du côté gauche. — Vive approbation à droite et au centre droit. — Applaudissements.)

Voulez-vous que j'ajoute quelque chose qui vous étonnera peut-être davantage encore ? Mettez dans l'àme de vos semblables et dans la vôtre le commandement du Décalogue : « Tu aimeras Dieu de tout ton » cœur et ton prochain comme toi-même », et la j)aix sociale est faite.

A droite et au centre droit. — Très-bien ! — liravo ! bravo !)

Un membre à gauche. — Et le gouvernement de combat? (Exclamations à droite et au centre droit.)

Mgr Dupanloup. — Le gouvernement de combat !... Pour ma part, je répondrai volontiers à l'interrupteur, puisqu'il répète un mot dont on abuse, que je n'ai jamais entendu autre chose , par le gouvernement de combat, qu'un gouvernement de résistance au mal et au désordre, tel que l'a pratiqué M. Casimir Périer.

Sur divers bancs à droite. — Le père ! le père ! (On rit.)

Mgr Dupaxloup. — Quant au combat, la loi morale vous indique où est le champ de bataille : il est dans vos âmes, il est dans la mienne, — car, je le répète,

nul n'est i\o mcilleuro condition qiio ses frères, — mais nous (levons avoir une loi morale à laquelle nous nous soumettions, bon gré mal gré...

A fjanc/ie. — Oui ! oui !

Mgr Dl'panloup. — ... Par respect pour le Législateur suprême, et par respect aussi pour nous-mêmes.

Plusieurs membres à (jauche. — Oui ! oui ! — Trèsbien !

Mgr Dupamloup. — Oui, vous avez cette loi en vousmêmes, qui que vous soyez; quand vous la violez, quand vous niez Dieu, quand vous vous faites les maîtres indépendants de votre conscience et de votre vie, quand cette loi divine n'existe plus pour vous, il n'y a plus que désordre et égarement dans la vie et dans la conduite. (Vif assentiment sur divers bancs. — Bruit sur quelques bancs à gauche.)

Messieurs, vous pouvez me contredire sur tous ces points . . .

Plusieurs membres à gauche. — Mais non ! mais non ! Nous sommes d'accord !

Mgr Dupanloup. — ... Mais il y a dans vos âmes quelqu'un qui ne peut pas me contredire : c'est votre conscience elle-même. Je vous défie d'être arrivés à trente ans sans savoir positivement, par une expérience plus ou moins triste, que la loi morale n'est rien, si elle n'est pas appuyée sur le Dieu législateur, et si elle n'a pas la sanction du tribunal éternel. (Très-bien ! très-bien !)

Voilà les choses que nous représentons, et à cause de cela vous voulez nous exclure !

On parlait tout à l'heure de la libre Amérique : Mes-

sieurs, même on Amérique, la séparation do l'Eglise et de l'Etat n'empêche pas les prêtres et les évêqiies catholiques d'être citoyens américains ; parce que nous^ sommes évêques et prêtres, nous empêcherez-vous d'être citoyens français ?

La séparation de l'Église et de l'Etat n'empêche pas l'archevêque catholique de Xeu-York d'être invité par le président du Congrès, au nom du Congrès, pour venir, à l'ouverture, prononcer une prière et un discours religieux, afin d'appeler la lumière et le secours de Dieu sur les législateurs aux mains desquels reposent les destinées de la nation. Voilà la vérité.

On parlait l'autre jour, à propos du serment, de la croyance en Dieu. Eh bien, en Amérique, on prête serment devant Dieu et sur l'Évangile.

A droite et au centre droit, — C'est vrai ! c'est vrai !

M. ScHOELCHER. — On ne le fait plus en Angleterre pour les israélites.

Mgr Dupanloup. — J'ai cité l'Amérique et je n'ai pas cité l'Angleterre.

J'ajoute qu'en Amérique il y a une certaine secte de qui on n'exige pas le serment sur l'Évangile ; mais le fait est que j)artout on y prête serment sur l'Évangile. C'est le droit commun.

M. Mettetal. — C'est de droit commun en Angleterre comme en Amérique î

Mgr Dupanloup. — J'ajoute également, puisque vous avez parlé de la séparation de l'école et de la religion , que, en Amérique, toutes les classes commencent par la prière ou par le chant d'un cantique religieux, et

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par la lecture d'un chapitre de la Bible. Voilà la vérité. Xe venez donc pas citer des exemples qui sont en dehors de toute vérité et de toute application.

Messieurs, je me résume et je dis : IVon , vous ne prononcerez pas contre les évoques français l'exclusion du Conseil supérieur de l'instruction publique! Non, vous ne nous en éloignerez pas ! Et permettez-moi d'ajouter ceci dans un sentiment plus profond et plus intime : IVon, Messieurs, qui que vous soyez, ne nous éloignez pas de vous; nous pouvons vous être utiles, même quand nous tombons sous vos coups. (V'ives rumeurs sur quelques bancs à gauche.)

M. Laivglois. — A qui cela s'adresse-t-il ?

Mgr Dupa\loup. — Je réponds à l'honorable M. Langlois, et sans difficulté, que ce n'est pas à lui , ni à aucun de ses collègues. (IVouvelles rumeurs sur les mêmes bancs.)

M. ScHOELCHER. — A qui donc ?

Mgr Dupanloup. — Je vais vous répondre. (Agitation sut divers bancs à gauche.)

En vérité, vous me confirmez dans une pensée et dans une réflexion que je fais chaque jour. Je me dis souvent, — j'ai peut-être tort, vous me condamnerez si vousx^oulez, chacun a sa nature, voici la mienne, je vous la livre franchement comme elle est, — je me dis souvent : Pauvre pays ! pauvre France !... (Rumeurs à gauche. — Vif assentiment à droite.)

Oui, pauvre France !... Il n'y a pas encore deux ans que vous avez vu des horreurs dont l'Europe et le c[enre humain n'avaient jamais été témoins, vous les

avez éprouvées, vous en avez souffert; et tout cela est oublié; et le lendemain de toutes ces horreurs, un membre honoral)le et sincère me dit : A qui s'adressent ces paroles ?

M. ScHOELCHER. — Oui, à qui vous adressez-vous ?

Mgr Dupanloup. — X'est-il pas manifeste. . .

AI. ScHOELCHER. — Vousavczdit : itSous vos coups ! «

M. LE Président. — Veuillez ne pas interrompre !

Su7' divers bancs. — A Tordre! à l'ordre, l'interrupteur !

Mgr Dupanloup. — Je réponds à mon honorable et persévérant contradicteur qu'il est bien évidiMit que je ne parle ici ni de lui ni de ses collègues. (Rumeurs à gauche.)

Mais c'est évident ! C'est de la langue française, tout cela ! je la parle simplement et je demande qu'on l'entende comme je la parle ; mais ce que je répète, c'est que nous oublions tout.

En vérité ! quand on songe à ce que nous avons vu, à ce que nous avons souffert, à tout ce que nous souffrons encore; quand je vois les divisions ardentes, les passions violentes... (Réclamations à gauche.)

(M. Laurent IMchat et plusieurs membres de la gauche, ainsi que M. le baron Decazes, se lèvent et prononcent des paroles qui se perdent au milieu du bruit et de l'agitation qui en résultent.)

M. LE Président. — J'invite l'Assemblée à reprendre le calme.

M. Bigot, au milieu du bruit. — Monsieur Gambetta, désavouez-vous la Commune ?

M. Gamuetta. — Vous n'avez pas qualité pour m'interroger, Monsieur Bigot. (Agitation générale.)

M. LE Président. — Veuillez, Monsieur Bigot, garder le silence.

M. Bigot. — Je dis à M. Gam])etta que le moment serait venu pour lui de désavouer la Commuue, ce qu'il n'a jamais fait. (Très-bien! et applaudissements à droite et au centre droit.)

M. Gambetta. — Je réponds à M. Bigot qu'il n'a pas le droit de m'interroger. Il se trompe de date, sans doute; il croit remplir ici encore son métier... (Le bruit couvre la voix de M. Gambetta.)

M. Target. — Messieurs, je vous en prie, ne nous servons jamais entre nous que de termes parlementaires !

M. Bigot. — Je demande la parole pour un fait personnel !

M. LE Président. — Veuillez attendre, Monsieur ; vous ne devez pas interrompre l'orateur, et je ne puis pas permettre les interpellations de collègue à collègue.

J'ai demandé a l'honorable orateur s'il avait entendu quelques jiaroles blessantes pour lui, je n'en ai pas entendu moi-même. (Rumeurs sur quelques bancs à droite.)

Que celui qui en a entendu veuille bien se lever et me les signaler.

M. DE Gavardie. — Je les ai entendues, Monsieur le Président.

M. LE Président. — Qu'est-ce que vous avez entendu?

M. DE Gavardie. — On a dit , d'aliord . . . (Exclamations à ganclic.)

i\I. Gaslonde. — Cola n'attoint pas ;ï la lianlnnr de Mgr révcqne d'Orléans.

M. LE Présidex'T. — Le buroajj , non plus, n'a rien entendu.

M. AuDRE\ DE Kerdhel. — .Monsieur le Président, nous ne devons pas être les dénonciateurs de nos collègues, mais nous pouvons demander que les orateurs soient respectés à la tribune.

Il y a ici deux ordres d'idées bien distincts : je me refuse à nommer celui qui a insulté l'orateur et que je connais; mais j'affirme (jue l'orateur a été insulté, et que l'insulte doit être réprimée. (Murmures à gauche. — Vive ajiprobation à droite et cris : A l'ordre ! à l'ordre ! — In certain nombre de membres se lèvent de leur place dans les différentes parties de la salle, et éciiangent des interpellations qui se perdent dans le bruit.)

M. LE Président. — Je répète que ni l'honorable orateur, ni le bureau, ni le président n'ont entendu aucune parole insultante. Si j'avais entendu une parole de cette sorte, je l'aurais sévèrement réprimée. (Très-bien !) Je réponds par là aux demandes de rappel à l'ordre qui me sont adressées. Je n'ai vu que des interpellations regrettables de collègues à collègues, qui sont des violations graves du règlement, des causes de trouble et de violences, et qui peuvent entraîner les suites les plus fâcheuses. (Très-bien ! très-bien !) Je vous prie. Messieurs, d'écouter avec calme une

discussion de ce caractère, et surtout un orateur tel que celui que nous avons l'honneur d'entendre. (Trèsbien ! très-bien !)

]\IoR DupANLOUP. — J'ai peut-être le droit de dire un mot sur l'incident.

Je suis heureux de dire que je n'ai rien entendu qui pût me blesser ni de près ni de loin. (Très-l)ien ! trèsbien !)

Je me résume et j'achèi^e.

Vous avez vu, Messieurs, les graves motifs pour lesquels, en dehors de toutes questions irritantes et de toutes questions oiseuses, à l'heure qu'il est, l'épiscopat français doit être représenté dans le Conseil supérieur de l'instruction publique. Ce que je vous demande, c'est de vouloir bien agréer mes dernières paroles. Je le disais au moment où j'ai été interrompu : Vous avez besoin de toutes vos forces. Eh bien, ce que je vous conjure de faire, c'est de ne pas prononcer des paroles de séparation et d'exclusion. Oui, vous avez besoin de toutes vos forces : ne les divisez pas. Si nous nous appliquions tous à chercher dans nos adversaires ce qui nous rapproche et non ce qui nous sépare, la paix se ferait plus facilement. (Très-bien !)

Je dois ajouter que je n'ai jamais traité avec un homme quel qu'il soit, sans rencontrer son âme et sans m'entendre avec lui, au moins sur les frontières...

Que trouve-t-on, en effet, dans la religion, dans cet admirable Evangile, dans cet incomparable catéchisme, dont on vous parlait hier dans une langue qui n'était guère convenable, mais dont AI. Jules Simon, dont

AI. Jouffroy, dont M. Cousin ont parlé dans la langue élevée qui convient à la vraie, à la saine philosophie ? Dans ce catéchisme, dans cet Évangile, vous trouveriez les biens qui vous manquent. Vous dites que la religion vous gène ; je vous l'ai dit un jour : non, elle vous manque ; c'est par là que vous périssez ; c'est par là que vous défaillez ; c'est par là que vous succombez ; c'est par là que vos discussions sont irritantes et interminables. Vous n'avez pas de lumière décisive , vous êtes, nous sommes tous à nous heurter les uns contre les autres.

Voilà, Messieurs, ce qu'il faudrait faire cesser.

Je n'hésite pas à le dire, — il n'y a pas besoin d'être au lendemain de la Commune pour le sentir, — si, cédant à vos vœux et à vos votes présumés, si cédant aux violences et aux menaces dont la Commune de Paris, de Lyon, de Marseille, ont donné l'affi-eux spectacle, nous nous éloignions, si nous nous retirions au désert, loin de vous, emportant avec nous le Décalogue, l'Evangile et la Croix, vous seriez stupéfaits de vos ténèlires. (Très-bien ! très-bien ! et applaudissements à droite.) Si la civilisation chrétienne, que vos tristes efforts diminuent chaque jour dans ce pauvre peuple, disparaissait avec nous, la Commune de Paris serait bientôt partout, et vous deviendriez l'effroi du monde civilisé. (Très-bien ! très-bien ! — Xouveaux applaudissements.)

Je veux avoir un meilleur espoir, et je ne veux pas achever ce trop long discours sur cetle triste pensée. Eh bien, non! nous ne nous éloignerons pas, nous

vous serons encore utiles, nous nous déi^ouerons à Téducation de la jeunesse jusqu'au dernier souffle de notre vie ; et nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour ramener l'union, la concorde. Cet espoir, je le fonde sur la cause sacrée que je défends, sur cette noble Assemblée devant laquelle j'ai l'honneur de parler, sur le rapprochement des esprits et l'accord si désirable entre nous pour tout ce qui est la foi, la vérité, l'ordre social, sur tout ce qui est si nécessaire à la prospérité de la société française et de notre cher et mallieureux pays.

(Bravos et applaudissements prolongés à droite et au centre. — L'orateur, retournant à sa place, est accueilli par une nouvelle salve d'applaudissements, et reçoit de vives félicitations.)

. L. LU CENACLE

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