SLR LA PRÉSENCE DES MIMSTRES DE LA RELIGION
DANS LES CONSEILS DE l'ASSIST.WCE ET DE LA CUARITÉ PUBLIQUES
Après la discussion et le vote de l'interpellation relative à la presse du Midi , l'ordre du jour appelle la suite de la troisième délibération du projet de loi concernant les Commissions administratives des établissements charitables.
MAI. de Guiraud, Adnct , de Damj)ierre et Tailliand proposent à l'article 1" qui a été voté hier une disposition additionnelle ainsi conçue :
«... Ainsi que du curé de la commune, et s'il y en a plusieurs, du plus ancien : et dans les communes où siègent un conseil presbytéral ou un consistoire israélite , d'un délégué de chacun de ces conseils. "
Mgr Dlpa\loi]p. — Je ne me dissimule pas , Messieurs, le médiocre intérêt que peut présenter, après une discussion si l'ive, la modeste cause dont je me suis chargé , ni le peu de faveur qu'une parole pacifique rencontrera peut-être après de si ardents débats. (Rumeurs sur quelques bancs à gauche.)
570 XOUVKLLES OEUVRES CHOISIES.
Ce n'est pas moi du moins, rAssemblêe voudra bien le reconnaître, qui ai soulevé la question présente, non plus que les honorables collègues dont je viens soutenir Tamendement. La question a été posée, débattue, résolue provisoirement, d'abord par lotre Commission , ensuite par rAssemblêe elle-même dans un premier vote, qui décidait et consacrait la présence des ministres de la religion dans les conseils de la charité et de l'assistance publiques.
Le principe de leur présence dans ces conseils avait été admis et proclamé avec d'éloquentes paroles , je m'en souviens, par le ministre de l'intérieur d'alors , l'honorable M. Victor Lefranc.
Vous me pardonnerez, Messieurs, de n'avoir pu rester indifférent à l'abandon d'un tel principe, d'un tel vote, qui était, à mes yeux, la réparation d'une longue injustice.
Unç voix à gauche. — Oh ! oh !
Mgr Dupanloup. — Oui, d'une injustice ; car enfin ces fondations, ces biens, ces hospices, tout ce que vous avez nommé dans un noble langage le patrimoine des pauvres, c'est à nous que vous en étiez redevables. (Bruyantes exclamations sur quelques bancs à gauche. — Vives marques d'approbation et applaudissements sur un grand nombre de bancs.)
M. Levèque. — Je demande la parole.
Mgr Dupaxloup. — Cela est absolument incontestable . . .
M. Charton. — Xous en étions bien redevables aussi aux âmes charitables !
Mgr Dlpanloup. — C'est nous qui avons couvert la France, l'Europe, et, successivement, les deux mondes, de maisons hospitalières, d'hôpitaux, d'ôtaMissements de cliarité, de tout ce que vous avez nommé, dans un noble langage, je le rcpctc, le patrimoine des pauvres. (Vive approbation à droite et au centre.)
M. Pagês-Dlpout. — C'est l'histoire !
M. Gasloxde. — C'est incontestable !
Mgr Dupaxloup. — Avant nous, avant le Cliristianisme, il n'y avait pas sur la face de la terre un seul liospice, un seul hôpital, un seul asile pour la souffrance. (C'est vrai ! c'est vrai ! — C'est l'histoire !)
On connaît la date des premières fondations. Le nom des premiers fondateurs, des premiers chrétiens, des premiers évoques , des premiers papes qui les ont fondées, est dans l'histoire.
Xous avons créé. Messieurs, le capital de la charité sur la terre. (Adliésion et applaudissements à droite et au centre.) A^ous avons créé la charité elle-même. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
Avant nous, avant le Christianisme, le nom et la cliose étaient profondément inconnus. (Réclamations sur quelques bancs à gauclie.)
Un membre à gauche. — Allons donc ! allons donc !
Mgr Dupanloup. — On me répond dans une langue que j'ignore : « Allons donc ! " .le vous demande de me répondre avec la langue de l'histoire. (Très-bien ! trèsbien !)
Il y a de quoi être effrayé, Alessieurs, quand on lit dans les historiens, je ne dis pas seulement dans les
historiens chrétiens, qui pourraient être suspects à quelques-uns d'entre vous, mais dans les historiens païens eux-mêmes, ce que devenaient, avant nous, avant le Christianisme, les indigents, les pauvres malades , les pauvres vieillards , les enfants , et ce qu'on en faisait sur la terre. Le malheur était un crime, la pauvreté une honte , turpis ecjestas, et la compassion elle-même, les plus célèbres moralistes en avaient fait une faiblesse, je ne dis pas assez, un vice ; oui, un vice !
Le plus fameux des moralistes de l'antiquité définissait la compassion un vice du cœur : « Misericordia animi vitium est. v (Exclamations sur divers bancs à gauche.)
Messieurs, cela est au-dessus de toute contestation ! Je vous donne mes preuves, elles sont connues ; discutez-les, si vous pouvez ; mais écoutez-les.
Un membre à gauche. — Qui est-ce qui a dit cela?
Mgr Dupanloup. — Mon cher collègue , c'est Sénèque, dans son Traité de la clémence. (Applaudissements et rires à droite et au centre. — Rumeurs à gauche.)
M. BARAGNOiv. — Il paraît que les païens ont un parti ici. (Nouvelles rumeurs et interruptions à gauche.)
M. LE Président. — Alessieurs, veuillez ne pas interrompre ; vous pourrez venir répondre à la tribune.
Mgr Dupanloup. — Franchement , Messieurs , ce que je dis ici n'est une injure pour personne, et je ne vois pas pourquoi votre irritation est si grande. (Parlez ! parlez !)
Un autre ancien disait qu'il faut être un sot ou un étourdi, levem aut stultum, ou un méchant, nefarium.
OKUVRICS OHATOIRKS. 573
pour livrer son cœur à lij compassion. Cherchez cela dans l'oraison de Cicéron « Pro Murena " , vous le trouverez. (Très-bien ! Irès-hien ! à droite.)
Et enfin, Sënèque, (jue je nommais tout à Theure, tranche toute la difficulté d'un seul mot en disant : Le sage, le vrai sage, est sans pitié, Sapiens non miscretur.
La vérité est donc, I\Iessieurs, que nous avons créé sur la terre, non-seulement le capital de la charité : nous avons créé la charité elle-même. (Applaudissements à droite et au centre.)
Ah ! Messieurs , nous jouissons avec une superhe ingratitude des bienfaits du Christianisme; nous parlons avec faste de philanthropie, de fraternité, d'humanité : et nous oublions que c'est à Jésus-Christ, et à .Tésus- Christ seul, que nous devons le bonheur de connaître ces noms sacrés et le sens bienfaisant qui s'y rattache aujourd'hui. (Nouveaux applaudissements à droite et au centre.)
Et qu'a-t-il fallu pour conquérir ces grandes choses? Il a fallu ce que vous estimez sans doute, vous aussi, Messieurs de la gauche ; il a fallu le dévouement jusqu'au martyre ; il a fallu faire violence au langage humain pour donner un sens sublime à des noms vulgaires ; il a fallu le sang des martyrs, le sang de Jésus-Christ lui-même ; c'est à ce prix que Jésus-Christ lui-même a enseigné au monde la charité, (lîravo ! bravo ! — Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs.)
Eh bien, Messieurs, ce capital de la charité, nous avons, pendant plusieurs siècles, contribué à le créer,
c'est incontestable; et nous continuons tous les jours... (Oui ! oui !)
Ainsi, près de vous, à Paris, à qui devez-vous THôtcl- Dieu ? A un vieil évoque. Et l'hospice des Incurables, l'Hôpital général, l'hospice des Enfants-Trouvés ? A un saint prêtre, à Vincent de Paul ! (Très-bien ! très-bien !)
Une voix à gauche. — Et la Saint-Barthéleniy ! (Exclamations et murmures à droite et au centre.)
Mgr Dupanloup. — Et à l'heure même qu'il est. Messieurs, nous venons de fonder en France, par les mains des Petites-Sœurs des pauvres , cent vingt liospices nouveaux, dans lesquels sont recueillis vingt mille vieillards.
Une voix à l'extrême gauche. — Et en Espagne ? (Vives réclamations et nouveaux murmures à droite et au centre.)
Voix diverses. — N'interrompez pas ! — Que signifie cette interruption ?
M. LE Présidext. — Il s'est manifesté, à plusieurs reprises, des interruptions fort inconvenantes... (Trèsbien ! très-bien ! à droite et au centre.) et que je n'aurais pas manqué de réprimer, si j'avais pu en saisir les auteurs. (Très-bien ! très-bien !)
Mgr Dupanloup. — En vérité. Messieurs, je le répète, c'est une parole pacifique que je prononce : je ne vois pas ce qui peut vous blesser,
M. Ferdixakd Boyer. — C'est l'eau bénite qui les blesse !
Mgr Dupanloup. — Eh bien, je dis que dans ces cent vingt hospices, à l'heure qu'il est, vingt mille vieillards
sont recueillis, abrités, vêtus, nourris, soignés, avec la dernière charité. C'est un fuit. Et j'ajoute — permettez-moi (le conclure ces premières paroles — j'ajoute que, quand les choses sont telles, et inconteslahlement telles... (Légères rumeurs à gauche.) — Alais informez-vous auprès de notre excellent et savant collègue M. Wallon ; lisez son beau livre sur l'esclavage dans les temps antiques, il vous dira ce qu'il en est, avec les détails que je ne puis donner ici.
Je dis que, quand les choses sont telles, on comprend parfaitement que, pendant des siècles, le clergé seul ait été chargé de l'administration du patrimoine des pauvres.
Puis le cours des temps a donné à la société laïque la place naturelle et légitime qui lui appartient. (Trèsbien ! très-bien ! à droite.) Nous en sommes heureux, Messieurs; c'est au fond l'esprit chrétien, l'inspiration chrétienne, entrés dans nos mœurs, infiltrés dans nos lois et dans nos pratiques administratives elles-mêmes. Cette place est même devenue prépondérante. Soit , je ne le discute pas; mais, pour cela, permettez-moi de vous le dire, il n'était pas juste, comme l'a fait la Convention , de nous chasser du grand domaine de la charité... (Bravo ! — Applaudissements.) et de nous dire :
La maison est à moi : c'est i vous d'en sortir.
(Très-bien ! très-bien ! — Applaudissements redoublés.) Ou bien , s'il est encore permis de citer ici un vers latin :
Ilac mca sunl; vckns inujrcUe coloni.
576 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.
Voilà ce qu'a fait la Convention , Messieurs , et roilà pourquoi vous ne pouvez ni le refaire, ni le maintenir. (Api)lau(lissements à droite.)
Ce n'est pas seulement la justice, qui nous est due, mais c'est l'intérêt même des pauvres et des œuvres de bienfaisance dont je plaide en ce moment la cause. J'ose le dire, parce que cela est manifeste.
A droite. — C'est évident.
AIgr Dupaxlolp. — Les legs, les dons, les aumônes, les fondations y arriveront plus considérables, si nous y sommes. (Oui ! oui ! — C'est vrai ! à droite !)
La présence d'un prêtre donnant comme un cachet religieux à l'administration légale, officielle...
Ln membre. — Et laïque !
Mgr Dupakloup. — Et laïque, si vous le voulez, y attirera plus sûrement, plus largement, les aumônes chrétiennes, c'est-à-dire les plus généreuses. (Appro bation à droite. — Réclamations sur quelques bancs à gauche.)
La raison en est simple ; ceci est encore au-dessus de toute contestation ; le sentiment religieux est le grand inspirateur, le plus grand inspirateur peut-être des largesses de la charité. (A[)probation à droite.)
Et c'est ce que l'honorable AI. Victor Lefranc, dans l'inspiration de son cœur, exprimait noblement, lorsqu'il disait à cette tribune, défendant cette loi et l'article que je défends moi-même : t;Le sentiment religieux est » le confident, le complice naturel du sentiment qui « inspire la charité. î> (Xouvelle approbation à droite.)
Eh ! Messieurs , si vous le voulez , remontez à l'ori-
gine des fondations, consultez-en les motifs exprimés dans les actes authentiques , et vous verrez que toujours c'est le sentiment religieux qui inspirait les donateurs, les fondateurs. C'était un père , c'était une mère qui faisaient une fondation pour attirer la bénédiction de Dieu sur leurs enfants. D'autres, pour demander à Dieu un fils. D'autres, pour l'expiation de leurs péchés.
Voilà, Messieurs, l'origine de la plupart des fondations. Ainsi , à tort ou à raison , c'est à nous qu'on s'adresse quand on veut faire une bonne œuvre. Que voulez-vous? on y a confiance. (Murmures à gauche.) — Oui ! oui ! — Trè.s-bien ! — Applaudissements à droite.) Et cette confiance, j'ose dire que nous en sommes dignes.
Mais oui , nous en sommes dignes ; et ni les ordres religieux , chargés de la charité , ni les évêques , ni les prêtres n'ont manqué à leur mission.
A l'heure où je parle, dans mon diocèse, on vient de faire un legs de quinze cent mille francs aux Petites- Sœurs des pauvres. Elles n'ont pas attendu mon conseil pour le refuser. L'héritier collatéral, qui était un frère, y consentait ; elles ont refusé en disant : « Xous ne se- » rions plus les Petites-Sœurs des pauvres. " (Trèsbien ! très -bien ! et applaudissements prolongés à droite et au centre.)
Je ne voudrais pas abuser de votre bonté. J'ai entendu dire que les heures de l'Assemblée sont comptées. (Oui ! oui ! à gauche. — Rires ironiques.)
Je ne reconnais, pour ma part, à qui que ice soit le droit de les compter, ni de les mesurer. (Très-bien !
578 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.
et applaudissements à droite.) Alais je ne me reconnais pas le droit d'en abuser. (Parlez ! parlez !)
Donc il y a ici une autre considération : c'est la spécialité , la compétence , qui justifie la disposition spéciale que je vous demande d'introduire dans la loi.
Le prêtre, remarquez-le bien, par son caractère, par sa vocation , est Thomme , non-seulement de la religion, mais de la charité, du dévouement, qui, comme le disait si ])ien M. de Melun, l'otre honoral)le rapporteur, constitue l'aptitude spéciale pour les œuvres de charité.
La raison de cela, elle est très-simple, Messieurs, quoi([ue très-profonde ; regardez-la de près , elle est très-simple , très-profonde , elle est toute divine , — la raison est que dans le Christianisme la charité est une partie essentielle de la religion.
En sorte que le ministre de la religion n'est pas seulement l'homme de Dieu , il est l'homme du peuple ! (Applaudissements à droite et au centre.) Il n'est pas seulement l'homme de l'autel et du culte... (Exclamations à gauche.) il est l'homme de la compassion et des bonnes œuvres. Et Xotre-Seigneur nous a ordonné de quitter même le pied de l'autel pour aller exercer la miséricorde et secourir les pauvres.
Voilà pourquoi nos relations sont constantes avec les malheureux et les indigents.
Eh bien , il y a dans le projet de loi , je suis heureux de le rappeler , et de rendre hommage à votre Commission , un article dont je ne saurais assez la remer-
cier : c'est l'article 7, par lequel, élargissant, si je puis dire, les entrailles de la charité administrative, vous lui demandez , sans lui en faire un devoir impérieux , de partager les biens et les revenus des pauvres, et d'en distribuer une large part en aumônes et en secours à domicile.
Et cela afin que les secours de la charité tussent comme l'aliment et l'encouragement de l'esprit et des vertus de famille, et leur vinssent en aide; afin que ceux qui sont dans la souffrance ne soient pas privés de la grande consolation de ceux qui souffrent, la présence de ceux qu'on aime et dont on est aimé . . . (Applaudissements. ) afin que le fils soit soigné par sa mère , afin que le père soit soigné par sa fille et par sa femme !
Et parmi toutes ces misères , Messieurs , toutes ces douleurs à domicile, — j'ose réclamer votre attention la plus sérieuse sur ce que je vais avoir l'honneur de vous dire; je parle de ce que je sais, — parmi ces malheureux , il en est qui réclament une compassion plus délicate et plus vive ; ce sont ceux qui , plus délicats eux-mêmes , ou plus fiers par nature , et frappés de malheurs inattendus , se cachent , fuient tous les regards , et dévorent en silence leurs privations et leurs peines : ceux-là, qui les cherchera ?
Un membre à droite. — C'est vrai !
Mgr Dupaxlgup. — Qui les découvrira ? A qui se feront-ils connaître ? A qui laissent-ils entendre ces soupirs qu'on pousse en secret ? A qui laissent-ils voir ces larmes, ces profonds désespoirs qu'on dérobe à tous les yeux? A qui, Messieurs? A leurs prêtres, à leurs pas-
teiirs , à leurs pères ! (lîravos et applaudissements à droite.)
J'ose dire que cet article 7 rend indispensa])le leur présence dans les conseils de la charité.
Ah! Messieurs, soyez sévères pour nous tant qu'il vous plaira ; infligez-nous toutes les exigences et même les sévérités les plus extrêmes de l'opinion ; mais ne nous enviez pas le bonheur de nous dévouer, et d'être là où nous appelle la confiance de ceux qui souffrent et qui pleurent. (Applaudissements au centre et à droite.) S'il m'est permis de parler le langage administratif dans une matière si délicate et si élevée , je dirai que le simple principe de l'adjonction des capacités et des compétences nous marque une place dans les conseils de la charité et de l'assistance publique. En le faisant, Messieurs, vous ferez une chose simple, une chose vraie , une chose naturelle , une chose qui sera comprise,, et, j'ose le dire, qui est presque demandée par le sentiment public, par la conscience publique! (C'est vrai !)
Car enfin, ce sentiment si juste, et quelquefois si sévère, des convenances sacerdotales, que nous rencontrons dans le monde, — et je ne m'en plains pas, — que nous demande-t-il avant tout ? D'être les hommes de la charité , comme je le disais tout à l'heure.
Et quand il se trouve un prêtre à qui la charité manque, il n'y a pas assez de reproches et d'amertume contre lui, et avec raison, avec justice. (Très-bien! très-bien!)
Mais quoi ! vous sentez ainsi , et vous ne répondriez
pas à votre propre sentiment en nous admettant dans les conseils de cette charité dont vous nous faites un si pressant devoir!
Je vais plus loin. Les pauvres eux-mêmes, si nous étions bannis de ces conseils, en seraient étonnés et attristés. Et, de cet étonnement, j'ai recueilli plusieurs fois l'expression naïve et sincère dans mes visites pastorales : quand je fais ces visites, et qu'au lieu de venir, comme ici, de séance en séance, je vais de village en village, je vois les pauvres, je i^ais à eux, ils viennent à moi, je fais pour eux ce que je peux. Mais comme je ne demeure point toujours là et que je dois continuer ma route, je leur dis de s'adresser après moi à M. le curé. « Monsieur le curé, " m'ont-ils répondu plus d'une fois, « mais il ne fait pas partie du bureau n de bienfaisance! •) Et ils en étaient étonnés, je dirai presque scandalisés.
Voilà, Messieurs, quelques-unes des raisons que j'avais à vous exposer. Je sens que l'heure est avancée et que les émotions de la séance de ce jour ne me permettent pas d'aller plus loin. (Si! si! — Parlez! parlez ! )
Eh bien, à ces raisons si péremptoires, on fait des objections, qui ne le sont guère.
Voici l'une de celles qui ont été développées à cette tribune. On a dit : Il y aura des conflits entre les ministres des différents cultes, et les pauvres d'un culte feront tort aux pauvres d'un autre culte.
Eh bien, laissez-moi le dire, c'est là, Messieurs, une objection plus que surannée... Est-ce qu'il m'est jamais
arrivé de demander à un homme qui souffre de quelle religion il est? (C'est vrai! — Très-bien! très-bien!)
Je lui demande quelles sont ses souffrances, ses misères, ses besoins, ses enfants, sa femme, sa demeure, s'il en a une.
Mais permettez-moi, Messieurs, puisque vous voulez bien m'aceorder votre bienveillante attention, de vous citer mon expérience personnelle ; et j'en appelle d'ailleurs à ceux de mes honorables collègues du Loiret qui sont ici, qui ont été témoins de ce que je vais vous dire.
Dans notre département, ravagé si horriblement par la guerre, théâtre de vingt batailles, nous avons eu à Orléans, pendant deux mois, constamment dix mille blessés qui se succédaient. Eh bien, lorsque cette inondation de douleurs est venue fondre sur nous, qu'avons-nous fait? Xous n'avons tous fait qu'un cœur et qu'une àme : catholiques, protestants, prêtres, laïques, religieux, magistrats, tous nous nous sommes mis bratement à l'œuvre. Xous n'avons pas fait tout le bien que nous aurions voulu faire , mais enfin nous avons fait quelque chose, et je le demanderai aux témoins que j'invoquais tout à l'heure : Y a-t-il eu un seul jour un conflit quelconque, sous prétexte de religion, soit entre ceux qui distribuaient des secours , soit à l'occasion de ceux qu'il s'agissait de secourir? Toutes nos ambulances n'ont-elles pas été ouvertes à tous sans distinction, nos secours distribués à tous, nos cœurs donnés à tous? Il fallait voir ces femmes chrétiennes, qui sont toujours si admirables, et ces Religieux et ces Religieuses, dont plusieurs sont morts à la peine : je leur
disais, et je l'ai écrit à lours communautés, je leur répétais cette parole de saint Vincent de Paul : c. Cou- 15 rage. Messieurs, courage, mes filles; heureux ceux » qui meurent les armes à la nuiin dans les combats de » la charité! « (Bravos et applaudissements réj)étés.)
Entre nous, Messieurs, il n'y a jamais eu qu'une généreuse émulation; c'était à qui ferait le plus de bien , à qui se donnerait le plus de peine, à qui viendrait le jilus diligemment au secours de ceux qui souCTraient.
Alais, dit-on, ce que vous demandez est un privilège! Non, je n'accorde pas que ce soit un privilège, c'est le droit de la spécialité : il est tout simple que chacun bénéficie de sa spécialité; nous avons une spécialité, un devoir spécial : la charité; nous devons en bénéficier.
La spécialité du soldat, c'est de se battre et de mourir pour son pays; la nôtre est de nous dévouer, et d'aller au secours de ceux qui souffrent et de ceux qui meurent, et, s'il le faut, de mourir avec eux. (Très-bien! très-bien!)
Et d'ailleurs, est-ce que ce droit n'est pas écrit dans toutes nos lois? Ainsi pour la loi de l'instruction primaire, nous ne nous entendons pas sur toutes choses avec M. Jules Simon; mais je lui rends cet hommage que dans sa loi sur l'instruction primaire il a donné au curé de chaque village, dfins chaque conseil scolaire, la place qui lui appartenait : il n'a pas créé là un privilège, il a reconnu le droit de la spécialité.
Il en est de même ici. Pour ma part, je crois que ce qui faisait incliner votre honorable et excellente Commission à ne pas adopter ramendement proposé, c'est
qu'on craignait que l'économie de la loi n'en fût troublée; je ne le pense pas : elle y gagnera au contraire essentiellement. Elle présente une lacune; cette lacune vous la comblerez, et en même temps vous donnerez une force de plus à vos conseils.
Mais vous aurez encore une autre difficulté, a-t-on dit : vous allez rapprocher l'élément laïque de l'élément... — faut-il dire le mot, qui aujourd'hui dispense de toute raison et remplace toute justice? — de l'élément clérical. (Rires bruyants à droite.)
M. CoURBET-PouLARD. — Qucl si grand mal dans l'union de tous!
Mgr Dupanloup. — On dit : 11 faut les séparer.
Eh bien! non. Messieurs, les séparations n'ont jamais fait les rapprochements. (Très-bien! très-bien! Rires d'assentiment.)
Quand on se rapproche, on se connaît mieux; on s'explique, on s'entend; on apprend à s'estimer, à s'aimer, à s'aider les uns les autres pour le bien commun. Eh bien, c'est ce qu'on fera. Mon Dieu! c'est ce que nous avons fait encore pendant la guerre : nous nous sommes tous rapprochés; quand il a fallu fonder un comité départemental pour tant de besoins, pour tant de misères; pour les blessés, pour les orphelins de la guerre, pour les villages ravagés, pour ces pauvres mobiles qui étaient sans souliers, sans vêtements, sans nourriture , tout le monde s'est réuni. On voulait me faire président de ce comité, j'ai refusé. On m'a dit : Mais c'est vous qui feriez venir l'argent! J'ai répondu : Oui, je quêterai. Et j'ai quêté en effet des au-
niônes de tous cotés; et je suis heureux de rendre ici hommage à qui de droit : les Orléanais se sont montrés très-généreux; le mouvement de leur charité a été admirable. Mais il nous est venu aussi des secours de l'étranger, de l'Angleterre, de la Belgique, et surtout de cette incomparable nation qui se nomme l'Irlande : oui, incomparable, jiar le cœur et par la foi ! Rien que pour mon diocèse, j'ai reçu deux cent mille francs de l'Irlande. (Mouvement prolongé.) Et pourquoi. Messieurs? Parce qu'ils aiment la France; et aussi parce qu'il y a dix ans, lorsque la famine ravageait leur pays, j'avais prêché pour eux àSaint-Roch, et recueilli vingt mille francs; vous voyez que j'ai été payé avec usure... (Vifs applaudissements.) je l'ai été surtout par le cœur. Je ne puis, sans un profond attendrissement, me rappeler ces lettres de change que je recevais de Dublin, de Cork, de Limerick, de Kerry, des plus humbles villages, avec ces simples mots : Souvenir de l'Irlande. (Bravos répétés.) Ou ce mot d'un évêque irlandais, m'écrivaint de ses pauvres diocésains : « Ils s'arrache- -« raient le pain de la bouche pour envoyer quelque 15 chose aux Français! »
Aon, Messieurs, il ne faut pas supposer des conflits et des incompatibilités entre des hommes de cœur, qui sont faits pour s'entendre et se dévouer ensemble au bien.
Ah ! sans doute, dans les académies et dans les livres, on ne s'entend pas toujours, parce que les académiciens et les auteurs sont toujours un peu ce genus irritabile vatum dont parle le poëte. (On rit.) Mais devant l'en-
586 \OLVELLES OEUVRES CHOISIES.
nemi, que ce soit la misère, ce grand ennemi du genre humain, ou l'étranger, l'ennemi de la patrie, oh! alors, il n'y a plus qu'un système : aller au feu, marcher tous ensemble là où l'on souffre, là oîi l'on meurt. (Bravo! bravo!)
Eh bien , c'est ce que nous avons fait , et c'est ce que nous ferons toujours. J'espère bien, toutefois, que l'occasion douloureuse dont je parle ne se représentera pas.
Ah! Messieurs, qu'il est bon de ne pas éloigner les hommes les uns des autres! Ce qui fait ma profonde affliction, c'est de sentir les séparations qui se font, qui se creusent, je ne veux pas dire qui s'achèvent : j'espère qu'elles ne s'achèveront pas. Travaillons plutôt tous aux rapprochements : c'est le grand besoin du pays. X'éloignez pas le laïque du prêtre, ni le prêtre du laïque; ils seront utiles l'un à l'autre, ils seront utiles aux pauvres dans leur commun dévouement.
Tant que subsistera la grande et immortelle parole de Jésus-Christ : Il y aura toujours des pauvres parmi vous; Pauperes semper hahetis vohiscum...
Je sais bien qu'on a mal interprété cette parole. On a dit : Donc, la misère est d'institution divine!
Non, Alessieurs; la misère est d'imperfection humaine, elle est d'impuissance humaine. L'institution divine, c'est la Charité. (Applaudissements répétés à droite et au centre.)
Et Nôtre-Seigneur l'a bien entendu de la sorte lorsqu'il a ajouté ces grandes paroles : « Vous aurez tou- » jours des pauvres avec vous et vous pourrez toujours
» leur faire du bien : faites raumône, et tout sera purifié « dans votre vie : Date eleemosynanij, et ecce omnia " munda sunt vohis. "
Je sais bien que le nom d'auniùne cboquc certains esprits, qui n'y ont pas assez réfléchi : L'aumône humilie, disent-ils. Messieurs, l'aumône humilie, quand elle n'est pas faite avec la délicatesse chrétienne... (Très-bien! à droite.), quand elle est réclamée sans besoins réels; mais elle émeut, elle unit, quand elle est, comme le prescrit la religion, le don secret et pur d'un frère à un frère... (Applaudissements à droite et au centre.), quand, selon la parole évangélique, la main gauche ignore profondément les bienfaits que la main droite répand en silence. (Très-bien! très-bien! à droite.) Ce qui est humiliant, c'est de ne pas se suffire à soi-même quand on le peut; c'est d'être un vagabond et un paresseux, quand on peut être un bon ouvrier; et c'est la religion elle-même qui enseigne que le travail vaut mieux que le secours, et que chacun doit chercher à se suffire à soi-même; c'est le Christianisme qui a proclamé ces fortes maximes; il a enseigné au monde trois grandes choses , veuillez le remarquer, ceci est encore incontestable, comme les choses que je disais en commençant et qui vous ont blessés en apparence, mais non pas au fond , je ne puis le croire.
Le Christianisme a enseigné à la terre la loi universelle du travail ; il a honoré le travail ; il a fait le travail libre : avant le Christianisme, le travail était esclave, et déshonoré. (Très-bien! très-bien! — Applaudissements.) Et enfin le divin modèle qu'il présente
aux hommes, c'est un Dieu fait homme, et homme de peine et de travail.
M. Castelnau. — Cela n'est pas exact! (Exclamations à droite.)
Mgr Dupanloup. — Comment! cela n'est pas exact? (Ne répondez pas! ne répondez pas!)
Je demande à mon honorable contradicteur de vouloir bien, demain, monter à cette tribune et dire publiquement ce qui n'est pas exact dans ce que je viens d'avancer! (Très-bien! et applaudissements à droite.)
M. CouRBET-PoULARD. — Il n'y a pas de danger! Il n'y montera pas! (Bruit.)
Mgr Dupanloup. — Messieurs, je me résume et j'achève : j'ose vous conjurer d'adopter l'amendement que je viens de défendre devant vous et pour lequel je crois vous avoir dit les raisons vraiment justes, péremptoires, qui doivent le faire adopter, (Oui! oui! — Très-bien!)
Vous ne maintiendrez pas, Messieurs, cet éloignement, cette triste suspicion à l'égard du clergé français, qui ne le mérite pas, et moins dans les œuvres de bienfaisance que partout ailleurs.
Un clergé , — ceux qui le voient de près à l'œuvre chaque jour le savent, — un clergé si dévoué, si modeste, si zélé et si français; dont l'abnégation et le patriotisme ne vous ont jamais fait défaut... (Assentiment adroite.), toujours prêt à toutes les bonnes œuvres et qui en a couvert la France; qui marche, pour la charité, j'ose le dire, à la tête de tous les clergés du monde; uniquement attentif, dans la solitude de ses presby-
tères, à faire le bien; visitant, soulageant les pauvres, partageant avec eux son pain de chaque jour...
M. Pagès-Duport. — Xous en sommes tous les témoins.
Mgr Dupaxloup. — Ah! si vous saviez le peu dont la plupart vivent dans leurs presbytères!
Voilà le clergé que vous avez : et vous le tiendriez en suspicion, et cela dans les œuvres de bienfaisance! Non, vous ne le ferez pas. (Vives marques d'adhésion à droite.)
Vous avez mieux à faire. Le bien. Messieurs, est quelquefois difficile à faire, je le sais; les occasions en sont rares et douteuses, et on n'y réussit pas toujours, même quand on y met sa conscience et son cœur; mais vous avez ici une occasion admirable, qui ne se retrouvera peut-être pas pour vous, de réparer une grande injustice, et de remettre à sa place naturelle, légitime, honorable, la religion, et le clergé français, qui le mérite si bien!... (Très-bien! très-bien! à droite et au centre.) Vous donnerez à vos prêtres cette marque publique de votre estime, de votre affection, de votre confiance; et en le faisant, vous ferez une chose bonne, juste, sage, une chose patriotique et religieuse.
(Applaudissements prolongés. — L'orateur, en descendant de la tribune, est entouré par un grand nombre de ses collègues qui viennent le féliciter.)
Sur divers bancs à droite et au centre. — Aux voix!
M. LE COMTE DE Melun , rapporteur. — Messieurs, les sentiments...
A gauche. — -A demain ! à demain!
M. LE RAPPORTEUR. — Permettez! je n'ai que deux mots à dire au nom de la commission. (Bruit à gauche.)
M. LE Président. — Veuillez donc faire silence, Messieurs.
M. LE rapporteur. — Les sentiments qui, au nom de la commission , ont été exprimés à cette tribune depuis le commencement du débat, ne peuvent laisser aucun doute sur l'impression profonde qu'elle a éprouvée en entendant les paroles éloquentes auxquelles vous avez tous applaudi.
M. Chevrier. — Il y a des membres de la commission qui protestent! Je demande la parole.
A droite. — Laissez donc parler!
M. LE rapporteur. — Je parle au nom de la majorité de la commission. Laissez-moi finir, vous prendrez ensuite la parole si vous voulez.
M. LE MARQUIS DE Dampierre. — Il y a un membre qui proteste !
M. LE rapporteur. — J'avais eu l'honneur d'expliquer hier les motifs qui avaient engagé la commission , à son grand regret, à ne pas adopter l'amendement qui vient d'être si admirablement défendu. Nous avions cru devoir céder à la faveur avec laquelle l'Assemblée ellemême avait accueilli un autre système dont, du reste, les principales dispositions ont été acceptées. Mais sous l'impression profonde du discours que vous venez d'entendre... (Exclamations à gauche. — Oui! oui!
Très-hien ! trôs-bien! à droite et au centre.)... nous revenons avec bonheur à. notre première proposition amendée par l'éloquent orateur qui descend de cette tribune, et je vous déclare, au nom de la majorité de la commission, que je viens de consulter, qu'elle adopte Famendement. (Vives et nombreuses marques d'approbation. — Aux voix!)
M. BoiiissoN. — Messieurs... (Aux voix! aux voix!), je suis bien téméraire de paraître à la tribune à un pareil moment et après l'émotion profonde que vous venez d'éprouver.
On vous a demandé, dans un magnifique et inimitable langage, de faire entrer dans les commissions administratives des hospices le médecin de l'âme. Je viens vous demander. Messieurs, d'y faire entrer aussi le médecin du corps.
Plusieurs membres. — C'est une autre question!
M. LE RAPPORTEUR. — C'est un autre amendement; vous pourrez le développer demain, ramendement actuel ne préjuge rien au sujet du vôtre.
M. BouissoN. — C'est le complément... (Aux voix! aux voix! — A demain!)
M. Chevamdier. — J'ai déposé un amendement dans ce sens. Vous le soutiendrez avec moi demain.
M. LE Président. — L'Assemblée a adopté , dans sa séance d'hier, l'article 1"', dont je remets les termes sous ses yeux. (Interruptions à gauche.)
Veuillez donc faire silence, Messieurs, et me permettre de lire.
«Art. 1". — Les commissions administratives des
hospices et hôpitaux et des bureaux de bienfaisance sont composées de cinq membres et du maire de la commune. «
Telle est la disposition que l'Assemblée a adoptée hier, et à laquelle MM. de Guiraud, Adnet, de Dampierre etTailhand, proposent d'ajouter la disposition suivante : '; ... ainsi que du curé de la commune, et, s'il y en a plusieurs, du plus ancien, et dans les communes où siègent un conseil presbytéral ou un consistoire israélite, d'un délégué de chacun de ces conseils. "
(Le scrutin est ouvert et les votes sont recueillis.)
M. LE Présidext. — Voici le résultat du dépouillement du scrutin :
Xombre des votants, 446; majorité absolue, 224. Pour, 441 ; contre , 5.
L'Assemblée nationale a adopté l'amendement.
ALLOCUTION
DK
M" L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS
PROXOXCÉE LE 15 JANVIER 1872