‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 8 sur 27 · POUR LA BÉNÉDICTION DES EAUX · texte numérisé non relu

POUR LA BÉNÉDICTION DES EAUX

« Iitilium ritœ kominis jjanis et aqua. • Ecdi., XXIX, 28.

« Le principe de la vie, pour Thomme v , dit la sainte Ecriture, « c'est le pain et Fcau. >)

Voilà pourquoi. Messieurs, vous faites aujourd'hui une grande œuvre; et voilà pourquoi aussi je suis heureux d'accepter l'invitation qui m'est faite et de m'associer à vous,

La religion s'associe avec joie à la cité et à la patrie , à leurs travaux, à leurs prospérités, à leurs fêtes. Elle bénit avec reconnaissance et avec amour tout ce qui est noble et grand , tout ce qui est bon et utile aux hommes. Et votre clergé , en ce jour , est charmé de se retrouver à vos côtés, comme vous l'y avez rencontré dans toutes les phases glorieuses de votre histoire, où son cœur a toujours l)attu près du vôtre,

Oui , je suis heureux d'inaugurer, pour ma part, ce nouvel ornement et ce nouveau l)ienfait dans votre ville, et d'appeler toutes les bénédictions de Dieu sur ces belles eaux, qui vont porter la fraîcheur, la santé et la vie à travers nos rues et nos places publiques, et jusque dans les plus humbles demeures.

Et je me félicite aussi de prendre la parole pour rendre solennellement hommage à tous ceux qui ont concouru à l'accomplissement de ces beaux et grands travaux, ou qui en ce moment veulent bien apporter à cette cérémonie l'honneur et l'éclat de leur présence.

Mais d'abord , et avant tout, au nom de toute cette ville , au nom du présent et de l'avenir, je rends hommage au magistrat intelligent, actif, persévérant, dévoué ', qui, à travers toutes les épreuves, a poursuivi et consommé cette entreprise bienfaisante et difficile.

Et aussi à tous ces nobles conseillers de la cité , qui l'ont aidé de leur crédit, de leur confiance, de leurs lumières, et généreusement soutenu jusqu'à la fin, à travers les difficultés inévitables de cette grande œuvre.

Et comme c'est ici un bienfait universel, je ne suis pas surpris de voir la cité tout entière s'associer à la fête et à nos actions de grâces , et j'aime à voir se presser dans cette enceinte les dignes représentants de toutes les grandes fonctions et de tous les grands services publics, de l'industrie, du commerce, de l'agriculture , et avec eux tous nos plus honorables concitoyens, parmi lesquels il m'est doux de compter tant

* M. V^iynaf, maire do la ville d'Orléans.

d'amis, dont ragréable commerce prête tant de charmes aux relations sociales, dans cette ville renommée à bon droit pour la gravité et l'urbanité de ses mœurs.

A leur tète, qu'il me soit permis de saluer le premier magistral de ce département ' , qui nous montre chaque jour, au milieu des soins de l'administration la plus graie et la plus appliquée, qu'il y a en lui une âme et un cœur, une âme qui sent les grandes choses, un cœur capable de dévouement et d'affection , une intelligence vive et aimable, qui ajoute au sérieux de la vie et du devoir accompli la grâce d'une bienveillante affabilité.

Je suis aussi particulièrement charmé de voir en cette grande assemblée nos magistrats vénérés, qui occupent si noblement dans cette ville les sièges élevés de la justice, et en distribuent à tous le bienfait, pareils , pour emprunter un beau mot de Bossuet, à ces sources publiques , que Dieu a placées si haut pour en mieux répandre les salutaires influences.

Je serais ingrat aussi , si je ne disais pas avec quelle joie je découvre parmi vous les représentants de notre vaillante armée : leur place est bien ici, dans ces fêtes pacifiques de la cité , eux dont l'indomptable épée couvre la patrie , protège au dedans les arts de la paix et les bienfaits de l'administration publique, el permet à toutes les richesses et à toutes les forces du pays de se développer dans la sécurité et la confiance. — Je salue en eux les camarades de ces braves officiers de l'armée d'Afrique, qui ont étonné et enrichi cette vieille terre

* M. Bureau, préfet du départerncut du Loiret.

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l)arl)are , on faisant jaillir avec des puits artésiens les eaux vives dans le désert.

Et maintenant, Messieurs, que vous dirai-je de cette laborieuse et belle entreprise , que nous voyons enfin consommée , après tant d'études et de si longs et persévérants travaux ?

Simplement, Messieurs, voici mes sentiments et ma pensée.

Dans le spectacle de ces eaux vivifiantes , amenées de si loin pour être si douces, si utiles, si salutaires, qu'ai-je vu d'abord? qu'est-ce qui m'a fait, dès l'origine, applaudir de toute mon âme à cette entreprise? Et qu'est-ce qui me charme aujourd'hui ? C'est que j'ai vu là tout à la fois un grand bienfait de Dieu , une grande œuvre de l'homme, et le progrès du bien-être pour tous.

Le bienfait de Dieu ! Je ne sais si dans toutes les œuvres les plus brillantes et les plus vives de la création matérielle, il est une seule créature, Messieurs, plus airaa])lc, plus charmante, et en même temps plus utile et plus nécessaire que l'eau.

C'est tout à la fois au besoin et au plaisir de la société luimaine, comme à la vie et à l'ornement de la nature, qu'elle est destinée : il n'est pas un élément qui joue dans le monde et l'économie générale des choses un rôle plus grand et plus gracieux.

Je me souviens d'avoir entendu , il n'y a pas longtemps, un homme d'Etat illustre, qui joint un noble cœur à un grand esprit, nie dire, en me parlant des

œuvres de Dieu et de sa Providence : " Il est évident, » quand on étudie de près la création , que Dieu a voulu « pourvoir à nos plaisirs en même temps qu'à nos î' besoins ; il a voulu " — je cite son expression — " nous « plaire en même temps que nous satisfaire; c'est le » meilleur des pères, en même temps que le puissant » Créateur des mondes. Il a des calculs qui forcent à » l'adorer comme le .Maître souverain , et il a des bontés » qui le rendent aimable comme un Père. «

Voyez ici , Messieurs , comme ces belles paroles trouvent une juste et consolante application.

Je vous citais au commencement de cet entretien ces paroles : « Initium vitœ hominis jjafiis et aqua : le 13 principe de la vie, pour Tbomme, c'est l'eau et le 5) pain ! » Et l'Écriture ajoute ces autres paroles , dont je vous prie de remarquer aussi l'étonnante énergie : « Je vous donnerai, dans ma miséricorde , et quelque- » fois aussi je vous enlèverai dans ma justice, omtie 5) rohur panis , et omne rohiir aquœ ^ ce qui fait le sou- » tien et la vigueur de votre vie, toute la force du pain » et toute la force de l'eau. :>

Et quand Dieu reproche à un peuple ses ingratitudes, il dit : « Est-ce que je n'ai pas toujours donné le 1) pain au peuple qui me sert? Est-ce que ses eaux ne 1) lui ont pas toujours été fidèles? Panis datus est ei, » aquœ ejusjîdeles sunt '. «

En etlet, Messieurs, l'eau, de même que le pain, c'est la vie; si l'eau manque quelque part , c'est la mort !

Voyez cette pauvre Agar dans le désert avec son fils

1 Is., xxxiiî, 16.

expirant: l'eau manquait! Elle s'éloigna en disant: « Je ne veux pas voir mourir mon enfant î v Et il serait mort, si l'ange du Seigneur ne fût venu, et entr'ouvrant la terre, n'eût fait jaillir du milieu des sables une eau pure qui sauva la mère et l'enfant.

Et quand le peuple de Dieu voyageait au désert, sa grande souffrance et son grand péril , quels furent-ils ? C'est qu'il manquait d'eau ! Et le grand bienfait de Moïse, — je rappelle simplement ici ces cboses que vous savez comme moi , — ce fut de frapper le rocher, et d'en faire jaillir des eaux vives où le peuple put étancher sa soif.

Et ce ne sont pas seulement les âmes vulgaires qui succombent à ce tourment. Vous vous rappelez ce cri d'un chevalier breton à son compagnon d'armes blessé dans un combat contre les Anglais, et qui s'écriait: u J'ai soif! « — «Beaumanoir, bois ton sang! d II en but et il mourut... Et David aussi, dans la fatigue de la fuite et des combats, s'écriait sous la torture de la soif: K Ah ! qui pourrait me donner des eaux de la fontaine 15 de Bethléhem ! Si quis daret viilii aquam de cisternâ liethlehem ' J »

Et Xotre-Seigneur sur la croix a voulu ressentir ce tourment, et à sa dernière heure il s'est écrié : « J'ai 1) soif: Sitio. »

La vérité est, Alcssieurs, que la soif, comme la faim, c'est la mort. Il faut l'eau pour la vie de l'honime, comme pour la vie de la nature.

Là où elle n'est pas, dans la nature, c'est le désert,

1 I Paralip., xi, 17.

la stérilité, la mort. Là où elle jaillit et coule en ruisseaux bienfaisants , c'est ce qu'on nomme en langage poétique et gracieux l'oasis, c'est-à-dire la fraîelieur, la verdure, le palmier et les dattes nourrissantes , l'ombrage bospitalier.

L'ombrage! la fontaine! Il y a ici une chose que vous me permettrez de vous 'faire remarquer ; c'est que Dieu, parmi tous les noms dont il s'appelle, aime à se donner ceux de ses plus aimables bienfaits. Ah ! on ne songe pas assez à bénir Dieu des biens qu'on a, et surtout des maux qu'on n'a pas! IVous ne vivons pas sous les feux de la zone torride ; mais dans nos climats tempérés eux-mêmes , quoi de plus doux , pour le voyageur fatigué du soleil, que de rencontrer tout à coup un ombrage ! Eh bien, « Moi » , dit le Seigneur, « je suis » votre ombrage et votre protection contre la chaleur » du jour : Umhraculum ah œstii '. « — Comment pourrais-je oublier ce mot touchant, moi qui, en ce moment , fuis le soleil à cause de mes yeux malades, et cherche l'ombre ! — Quoi de plus doux encore qu'une source d'eau vive et fraîche dans une soif brûlante ! Eh bien, « Je suis, moi, pour vouso), dit encore le Seigneur, K une source pure, la fontaine de vie : Fons 5) aquœvitœ... apud te est fons vitœ ^ "

Vous avez vu quelquefois, sous l'ardeur du soleil, les campagnes desséchées et brûlées. Tout languit et tout meurt. Mais qu'il tombe du ciel une pluie abondante ou la fraîche rosée du matin ; que l'eau vienne ,

1 Is., xxu, 4.

2 Jerkm., u, l;>. — Ps. xxxu, 10.

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et soudain, sous cette vigilante influence, Ton voit tout reverdir et tout refleurir.

Voilà comment l'eau est nécessaire à Thomme et à la nature.

Aussi, Messieurs, qui n'a admiré les qualités merveilleuses et si favorables à la santé de l'homme , que Dieu a données à cet élément des eaux?

Elles sont vives, limpides et fraîches; saines, puriflantes et fécondantes ; elles sont même médicinales et guérissantes; et ici, rappelez-vous, Messieurs, toutes ces sources, glacées ou bouillantes, qui jaillissent du sol avec leurs vertus salutaires , avec les éléments divers qui les composent, et dont la science découvre, analyse et révèle les secrets.

Mais ce que j'admire encore dans ce grand bienfait de Dieu , dans cette merveille des eaux sur le globe , c'est l'abondance et la prodigalité avec laquelle Dieu les a partout répandues. De là naissent des harmonies et des beautés, qui font de cet élément une des plus riches parures de la terre.

D'où viennent-elles? Dieu, vous le savez, leur a préparé quatre grands réservoirs : les vastes bassins des mers ; l'atmosphère, que l'Ecriture appelle le firmament; les glaciers au sommet des hautes montagnes; enfin les entrailles de la terre.

Or, voyez ici, Messieurs, que de phénomènes étonnants! Pénétrez dans les entrailles du globe, et voyez tous ces canaui , toutes ces artères, tout ce mouvement invisible des ondes souterraines. Fénelon, qui a étudié avec son profond et gracieux génie cette grande ques-

lion des eaux , les représente circulant perpétuellement, par (les veines mystérieuses, dans le globe, comme le sang circule dans le corps humain.

De là, elles arrivent à la surface, rafraîchissent les campagnes, désaltèrent les hommes, et abreuvent les bètes des champs et les oiseaux du ciel. De tous côtés elles jaillissent et coulent. Tantôt on les voit s'échapper en flots bouillonnants, et tantôt sourdre doucement en limpides et ravissantes fontaines. Dieu s'est plu à leur creuser sur le globe terrestre toutes sortes de lits et de bassins : ce sont nos ruisseaux, nos rivières, nos fleuves, nos lacs, nos grandes mers, nos orageux océans.

Elles coulent, prestes , rapides, transparentes ; quelquefois bondissantes et écumeuses,en torrents, en cascades.

Légères , inconsistantes et mobiles ; et toutefois si fortes et si puissantes, qu'elles portent sur les mers vos plus grands vaisseaux, et entraînent sur vos fleuves les masses les plus pesantes.

Terribles, et capables de tout renverser dans leur cours impétueux ; et cependant si dociles, que l'homme les dompte, les gouverne et en fait ce qu'il veut. Vous les faites monter et descendre, remonter encore, puis jaillir ; vous les pliez à tous les services de votre industrie; vous leur faites mouvoir vos puissantes machines. Ici elles battent vos blés , et ici elles tournent la meule pour les écraser. Là elles meuvent le piston dans vos pompes , elles foulent vos draps, elles scient vos bois , elles laminent vos métaux. Dans laquelle de vos industries ne les trouvez-vous pas? Et ne sont-ce pas elles

encore qui, vapeur enflammée, donnent à vos vaisseaux, pour franchir l'Océan, des ailes plus rapides que les vents eux-mêmes, et emportent sur vos chemins de fer ces chars de feu qui dévorent l'espace et suppriment les distances?

C'est, Messieurs, que parmi tous les empires dont le Créateur x ous a dotés , il vous en a donné un bien grand, l'empire des eaux. Il n'a pas seulement dit: «Croissez et multipliez-vous; remplissez la terre et 5) vous l'assujettissez » ; il a dit aussi : « Dominez sur 11 les poissons de la mer \ « Et c'est pourquoi David s'écriait : « Vous avez établi l'homme sur les ouvrages 5) de vos mains , vous avez mis toutes choses sous ses 55 pieds, jusqu'aux monstres de la mer qui se promè- » nent dans les sentiers de l'Océan *. »

Voilà pourquoi vous faites de l'eau un serviteur si docile.

Et voyez. Messieurs, avec quelle docilité elles vous obéissent en ce moment, venant de si loin, franchissant tous les obstacles, passant par-dessus votre fleuve, pour se répandre partout où vous leur ordonnez de se verser.

Elles sont si dociles que l'iiomme s'en joue , pour ainsi dire. Il joue avec l'eau comme il joue avec le feu. Vous aurez demain, pour votre fête de Jeanne d'Arc, un feu d'artifice; eh bien, on fait aussi des artifices d'eau. Seulement, les feux d'artifice ne durent guère, et après avoir brillé un instant, s'éteignent pour jamais dans les ténèbres ; tandis que les artifices d'eau ne

» Gen.^ I, 8.

2 Ps. VIII, 7 et 9.

s'éteignent pas, et de là, pour emprunter encore à Bossuet ui: mot connu, ^i ces fontaines éternellement 11 jaillissantes qui ne se taisent ni jour ni nuit. "

Quelle richesse donc dans toutes ces eaux qui arrosent la terre, et, dans cet écoulement sans fin, quelle source de beauté et de grâce, en même temps que de vie et de fécondité pour la nature !

Qui de vous n'a admiré quelquefois soit les teintes si riches et si variées de la mer, soit les bords gracieux et pittoresques des lacs, soit le cours majestueux des grands fleuves, soit les rives verdoyantes des humbles rivières?

Qui de vous encore n'a remarqué souvent quel charme, quel mouvement, quelle vie l'eau donne à un paysage? Qui n'a éprouvé, dans un voyage, combien il est agréable de découvrir tout à coup un grand fleuve , ou dans une course de montagne, quel bonheur c'est pour le montagnard fatigué , ou pour le chasseur — qui mérite bien aussi, Messieurs, quelque rafraîchissement et quelque repos, — de rencontrer tout à coup une source, une eau jaillissante?

Mais ces eaux ainsi répandues, avec une richesse, une munificence divine, sur toute la surface du globe, voyez : les feux du soleil les aspirent et les font monter dans l'air; et là elles deviennent, comme l'air, transparentes , légères, azurées.

Et ces vapeurs, que les rayons du soleil élèvent ainsi dans l'atmosphère, non-seulement elles la rafraîchissent, et y forment comme une tente entre le soleil et nous, ea tendit nuhcs quasi tentorium '/ mais encore

1 Job , xxwi , 29.

ISS XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

elles revêtent l'horizon des plus belles teintes , et lui prodiguent ces formes élégantes et capricieuses des nuages, qui font au soleil levant ou couchant un lit de pourpre, d'or et d'azur, si splendide.

De là aussi ces nuages que les vents promènent de tous côtés sur nos têtes , et qui tombent sur nos campagnes en douces et tièdes ondées, ou en pluie pressée, abondante : le densissimus imher de Virgile.

Ou bien encore: ces eaux, les nuages les déposent au sommet des Alpes ; là elles se solidifient à l'image des rochers granitiques sur lesquels elles s'arrêtent, pour devenir ces glaciers et ces neiges éternelles , réservoirs inépuisables de nos lacs et de nos grands fleuves, et qui font aux grandes montagnes ces diadèmes resplendissants qui les couronnent.

Qu'il soit permis. Messieurs, à un fils du mont Blanc de se souvenir ici que son pays donne en ce moment à la France, avec des populations saines, religieuses et vaillantes, les plus beaux glaciers et la plus sublime montagne de l'Europe.

De ces hauts sommets, reprenant, toujours sous l'action du soleil, la forme liquide, elles vont, rapides, précipitées, impétueuses et bondissantes, à travers les rochers et les vallées ,

Saxosas inter decurrunt Jlumina valles,

former la Méditerranée et le grand Océan , sous les noms fameux du Danube, du Guadalquivir, du Rhùne, du Khin, de la Loire... Près de ces grands fleuves, je

ne sais si l'on peut faire à Paris Tlionneur et la grâce de noDinicr ici la Seine.

Ce qu'il faut admirer encore, Messieurs, dans cette abondance et celte richesse des eaux répandues sur le globe, c'est leur providentielle distribution. Elles arrosent et fécondent la terre, elles ne l'inondent pas. Et non-seulement elles ne s'échappent point tumultueusement comme un déluge, mais elles se versent, malgré d'apparents caprices, avec une régularité admirable et une mesure égale et toujours la même dans les mêmes lieux , et chaque partie de la terre ne reçoit périodiquement, comme l'a constaté la science, que sa portion d'eau accoutumée : C'est que " Dieu les a pesées et « mesurées 55 , dit Job; « il a prescrit une loi aux pluies, « et marqué un cliemin aux foudres et aux tempêtes ' . »

Ainsi mesurées et pesées, elles vont , par un mouvement perpétuel et une circulation incessante, des entrailles du globe à la surface , de la surface dans l'air et sur les montagnes, d'où elles retombent en pluies ou en rosées sur la terre. Le flot pousse le flot, et coule jusqu'à l'Océan , et de l'Océan remonte dans le nuage, et du nuage redescend sur nos campagnes; et ainsi toujours : car ces lois sont immuables : « Dieu a " étaldi les eaux pour subsister éternellement; il leur » a prescrit ses ordres, et ces ordres s'exécutent à V jamais ^. »

Tel est le grand Langage des livres saints ; c'est ainsi. Messieurs, qu'au-dessus de ces lois si belles, ils pla-

1 Jnn, xwiii, 25.

Ps. CXLVIll, 6.

190 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.

cent le Lôgisliitcur suprême, le Dieu tout-puissant, qui a donné aux choses leurs vertus et leurs lois, et qui les conserve par la même force qui a tout créé : •<■ C'est lui « qui a mis des digues à la mer, pour la tenir enfer- 5) mée , lorsqu'elle veut s'échapper comme un enfant 5) qui sort du sein de sa mère; qui l'enveloppe de nua- 1) ges, comme on enveloppe un nouveau-né de hande- » lettes ; et qui lui a donné des limites qu'elle ne fran- V chit pas. » Il lui a dit : « Tu viendras jusqu'ici, mais )) pas plus loin ; là, tu briseras l'orgueil de tes vagues "... » Au bruit de sa voix les eaux s'amassent dans le ciel; « il élève les nuées des extrémités de la terre; il fait » suivre de la pluie les foudres et les éclairs , et il tire » les vents du fond de ses trésors ^... Lorsqu'il prépa- « rait les cieux , j'étais là, dit la Sagesse éternelle; •n lorsqu'il environnait les abîmes de leurs barrières; « lorsqu'il enfermait la mer dans ses limites , et qu'il 51 imposait sa loi aux eaux... j'étais là, et je réglais " avec lui toutes choses ^ » Et dès l'origine, au commencement de la création, l'Esprit de Dieu , dit Aloïse, était porté sur les eaux. Ferehatur Spiritus Dei super aquas\

Mais ce qu'il y a ici de plus admirable, — quand on va au fond des choses, et que l'on cherche à se rendre compte, avec la science, delà nature intime de cette eau, qui produit tant de merveilleux phénomènes, —

* Job, xxxviii, 8.

2 JÉRÔI., X, 13.

3 Sag., VIII, 27.

4 Gen., I, 2.

OKUVRES ORATOIRES. 191

c'est la simplicité des moyens avec lesquels Dieu a fait de si grandes choses : deux simples éléments constituent l'eau, et ces deux éléments si simples ont entre eux, par la force souveraine de la main créatrice, une si puissante affinité, que, parmi tous ces changements d'état si extraordinaires, la décomposition des éléments primitifs ne se fait pas, et que dans toutes ces transformations si multiples et si variées, l'eau, sous forme de glaciers, de nuages, de vapeur, d'onde courante, garde tellement sa nature propre , qu'elle peut à tout instant, sans s'altérer, passer d'un état à un autre. Un simple changement de température suffît pour amener toutes ces étranges métamorphoses. Voilà comment la Sagesse éternelle, principalement avec l'eau, s'est vraiment jouée dans cet univers, comme dit l'Ecriture : Liidens in orbe terrarum '.

Ah! — pardonnez-moi. Messieurs, c'e souvenir et cette réflexion, — les belles dames se plaignent quelquefois que l'eau n'a ni saveur, ni couleur, ni odeur... Nous serions bien malheureux si tous nos fleuves étaient de l'eau de Cologne, et si dans l'air qui nous environne, nous ne respirions que de l'eau de rose! Cela est bon pour un instant; mais on ne vit pas làdedans, et ceux qui y vivent trop y vivent mal. N'oublions pas, d'ailleurs, que l'eau, comme l'air, est sans cesse en contact avec le goût et l'odorat , et que nous sommes faits de telle sorte, qu'une sensation, même douce et agréable, devient insupportable si elle est continue.

1 Prov., VIII, 31.

La vérité est, Messieurs, que quand on réfléchit à ce grand bienfait et à ce grand charme que Dieu a répandu axec l'eau dans la nature, il faut s'écrier avec Pindare, au début d'un de ses plus beaux chants lyriques : tt ApjoToy fzb {Jowp, le premier des éléments, V c'est l'eau. «

Mais il y a mieux ici, et je connais un plus grand poète que Pindare; c'est le prophète, quand, après avoir jeté un regard sur cette aimable et puissante créature que nous appelons l'eau, remontant plus haut que le poëte profane, jusqu'à l'Auteur de cette merveille , et prêtant aux eaux de la terre et du ciel un sentiment et une voix, il s'écriait tout à coup dans son enthousiasme : « Fontaines ', louez le Seigneur ! Fleu- 5) ves et rivières, louez le Seigneur! Bénissez-îe , pluie » et rosée, neiges et glaces ; bénissez-le, grandes eaux » des mers ! « '

Certes, je comprends le prophète. Messieurs; et nous autres chrétiens , qui savons la raison et l'origine des choses , nous avons une àme pour entendre ce grand concert que la création tout entière chante au Créateur; et dans cette harmonie universelle, qui de vous n'a discerné et ne s'est plu souvent à écouter la voix des eaux, depuis le ruisseau qui murmure, jus- ([u'au torrent écunieux qui gronde, et jusqu'à cette vaste mer, image de l'infini, qui tantôt semlde dormir aux pieds de Dieu dans la quiétude immense de ses flots, et tantôt soulevée par les orages, fait monter jusqu'à lui sa grande voix ? " Les fleuves , dit le Psalmiste ,

' D.iXlEL , III.

OEUVRKS ORATOIRES. 193

1) ont élevë leurs flols ; ils ont élevé leur voix ; ils crient, « ils chantent un hymne : Eleiaverunt Jlumina Jliicn tus suoSj elevaverunt Jlumina vocem suam... cla- V mahuntj, etenim hymnum clivent. «

Je ne suis pas étonné , Messieurs , que le divin fondateur du Christianisme ait élevé un tel élément à une dignité surnaturelle, et en ait fait un moyen de grâce et de sanctification pour les hommes.

Il faut remarquer que les éléments essentiels du culte chrétien, ceux que Dieu a choisis directement pour symholes et pour instruments de sa mystérieuse action sur les âmes, ce n'est pas l'or et l'argent, métaux rares et que nous appelons précieux. Xon, l'or et l'argent sont des ornements vulgaires, que l'homme fait bien d'apporter en hommage au Dieu de qui tout lui vient; mais Dieu ne leur a pas fait l'honneur de les employer à ses augustes mystères. Il a choisi d'autres éléments : il a voulu que ce fût le pain et le vin, l'huile et l'eau, choses simples, bienfaisantes, et partout répandues, qui devinssent la matière de ces grands sacrements par lesquels sa grâce nous arrive ; que pain et le vin servissent à la nourriture spirituelle, l'huile à l'apaisement et au soulagement des dernières douleurs, en même temps qu'à l'onction de nos âmes et à la consécration sacerdotale; et que l'eau fût le signe et l'instrument de la purification baptismale, de la régénération chrétienne.

Alais laissons ces considérations, qui nous entraîneraient trop loin : ce serait un champ immense.

Voilà donc , Messieurs, ce qu'est l'eau dans la nature,

TOJI. I. 13

194 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

et mC'mo dans lo monde surnaturel; et voilà pourquoi il faut, arec le Prophète, bénir Dieu de cette merveilleuse création.

Mais je dis que nous, Orléanais, nous avons ici une particulière action de grâces à rendre à Dieu ; car notre pays a reçu, vous le savez, ce bienfait en abondance. Xotre pays est riche en belles et bonnes eaux , et c'est ce qui en fait l'agrément et la fertilité ; c'est ce qui fait de l'Orléanais, Messieurs, comme de la Touraine, qui nous touche, le jardin de la France, et de plus son rempart.

Je ne vous parlerai pas ici de ces charmants cours d'eau que je rencontre de tous côtés dans mes courses pastorales , en parcourant mon diocèse : l'Aveyron et le Vernisson; le Loing, l'OEuf et l'Essonne; le Beuvron cher aux Solognots, la Louanne ; l'Ocre, le Trézée, le Fusain et le Bied si ravissant, et cette délicieuse rivière de Chàteaurenard... dont le nom m'échappe.

Quelque désir que j'aie de nommer ici avec honneur la Beauce, je ne puis faire l'éloge de ses mares : les Beaucerons ne s'en offenseront pas; mais enfin. Dieu y a pourvu, et si la Beauce n'a pas de fleuves et de sources jaillissantes, la rosée du ciel et la graisse de la terre ne lui manquent pas.

Cet hommage rendu , on passant, aux moissons de la Beauce, je suis toujours charmé, je l'avoue, quand je rencontre dans un village un cours d'eau , une rivière; cela me réjouit pour ces l)ravcs gens, et je dis : « Bon , " voilà pour arroser leurs champs et abreuver leurs trouî; peaux. Cela fora du bon lait, du bon beurre, du bon

OEUVRES OHATOIRES. 195

« fromage , car il faut de la bonne eau pour tout cela. » Et où l'eau n'entre-t-elle pas? J'ai été cliarmé, ce matin même, d'apprendre que dans le meilleur vin du monde, indépendamment de celle qu'on y met quelquefois à tort, il y a toujours naturellement et nécessairement de l'eau. Ce qui m'a rappelé, à propos de celle qu'on fait bien d'y mettre , ce beau mot de l'iuton : « Si le vin est trop fort, l'eau qu'on y mêle tempère sa

V chaleur, et l'indomptable Bacchus — c'est, Mes- 55 sieurs , Platon qui parle — est apprivoisé par ce sobre

V élément, v

Il y a dans tout cela, Messieurs, pour l'homme qui regarde attentivement les choses, des harmonies touchantes , et pour moi , préoccupé de pensées plus hautes encore dans mes visites diocésaines, en traversant ces campagnes si bien arrosées, en voyant toute cette fertilité que les eaux donnent à la terre, je songe que moi aussi je viens là pour apporter à ces bons habitants des villages une autre eau, une eau meilleure , la grâce de Dieu, qui donnerait à leurs âmes, pour le ciel, la fécondité que les eaux donnent à leurs champs; et je demande à Dieu de la verser, par mes mains, abondante dans tous les cœurs.

Mais laissons ces rivières charmantes et sans nom , et toutes ces pensées. Le fleuve illustre, l'honneur, la beauté et la force de l'Orléanais, c'est la Loire, — et je serais doublement ingrat de l'oublier en ce jour; car, pour moi, je la regarde et la vénère comme la mère de la rivière qui nous donne aujourd'hui ses eaux , — oui, notre belle et brave Loire, dont j'ai dit

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