JESUS-CHRIST
J'aborde avec une particulière tristesse ce sujet : ii est des choses qu'on ne rencontre pas sans une profonde douleur de Tàme. Je suis condamné, en les transcrivant ici, à blesser tout ce qu'il y a de plus élevé et de plus délicat dans les consciences chrétiennes, dans toute conscience honnête.
Il reste, quand il est question de Jésus-Christ, un respect, dont les âmes mêmes qui n'ont pas le bonheur d'avoir la foi se sentent pénétrées. J'écris ces lignes le jour du vendredi saint. Je viens de voir une foule innombrable, émue, confuse, se presser dans nos temples ; les indifférents, les impies eux-mêmes semblent comme saisis d'une religion involontaire, dans ce grand anniversaire du crucifiement de Jésus-Christ. Quel est l'instinct secret qui avertit que ce tombeau , cette croix, depuis dix-huit siècles, sont la vie et la lumière du
^ AI. Renan indique même les conditions d'une renaissance de ce qu'il appelle le jjrand sens scientifique et religieux :
tt Le grand sens scientifique et religieux ne renaîtra que quand ï on reviendra à une concej)tion de la vie aussi vraie et aussi peu I mèlce de factice que celle qu'on doit se faire, ce me semble, D seul au milieu des forêts de l'Amérique, ou que celle du brahï mane, quand, trouvant qu'il a assez vécu, il se dispose au grand » départ, et va mou;ir sur les sommets de l'Himalaya. » [Liberté de penser , t. IV, p. 139.)
monde? Ces grandes vérités, patrimoine commun du genre humain, Dieu, Tàme, la loi morale, la sanction delà loi morale, l'immortalité de Tàme, les grandes vertus chrétiennes, la charité, le dévouement, le sacrifice de soi-même, la glorification de la patience et de la souffrance, tous, le peuple lui-même, savent que c'est Jésus-Christ qui est venu confirmer ou révéler tout cela au monde, et on s'arrête devant son œuvre et son front couronné d'épines, sinon toujours avec foi, du moins avec respect.
Mais pour ceux qui , selon la redoutahle expression de saint Paul, se sont évanouis dans leurs pensées, evanuerunt in cogitationibus suis., à ce point que Dieu, Tâme, le bien, le mal, la vie future, ont disparu de leurs croyances ; pour les hommes qui se sont constitués les adversaires, et seraient, s'ils le pouvaient, les destructeurs de ces grandes vérités : pour ceux-là, nonseulement tout respect a péri , mais on les voit faire à l'œuvre de Jésus-Christ une guerre acharnée, implacable.
On l'a déjà vu, rien n'égale le mépris avec lequel M. Taine traite le Christianisme, toutes les fois qu'il en parle : c'est un vain catéchisme, dont il faut se débarrasser de bonne heure, avant sa vingtième année.
Quant à MM. Littré et Renan, et je dois maintenant ajouter M. Maury, c'est directement et radicalement qu'ils attaquent Jésus-Christ et le Christianisme dans leurs écrits. Ils se sont donné cette tâche. Leur constant effort est de le ruiner dans les âmes, soit en propageant parmi nous les systèmes les plus hostiles des Allemands,
soit en publiant des livres tels que la Vie de JésuSj, de Strauss, traduite et accompagnée d'une préface par M. Littré, ou tels encore que les ouvrages de M. Maury sur les légendes, etc., soit même en faisant des traductions bibliques, comme en a essayé M. Renan, soit enfin dans des articles de journal ou de revue.
M. Renan a dit d'un fougueux ennemi du Christianisme, Bruno Bauer ; « Sa rage indique des liens se- 5) crets contre lesquels il se roidit. Lui, qui prétend y) avoir passé le Rubicon, n'a pas remarqué qu'il y avait t) encore îm pas àfaire, et un antre vole à prendre : « c'est le rôle de la antique froide et purement scien- « tifique... Quand nous en serons venus au point que 55 l'historien de Jésus %qM aussi lihre que Vhistorien de 5) Bouddha ou de Mahomet, il ne songera point à in- M jurier ceux que des circonstances fatales auront 5) privés du jour de la critique. 55 [Liberté de penser , t. m, p. 443.)
On peut dire de M. Renan, à ses débuts , ce qu'il dit de Bruno Bauer : « Sa colère indique des liens secrets 1) contre lesquels il se roidit. » Depuis, il a pris cet autre rôle, où la haine se fait encore mieux sentir sous les formules mêmes d'un insultant respect.
Il a tout insulté dans le Christianisme : l'Eglise, la foi, l'Evangile, le dogme, la morale, le culte chrétien, les Saints, et jusqu'à Jésus-Christ.
Il met le Christianisme au nombre des Sectes, et saint Paul au nombre des sectaires (Liberté dépenser, t.; IV, p. 145); nos dogmes sont des superstitions surannées, d'innocentes antiquailles ; \es Chrétiens, des
hommes privés du jour de la critique ^ des esprits bornés et décidés à rester tels., des hommes atteints d'une étrange maladie ^ qui^ à la honte de la civilisation ^ n'a pas encore disparu du genre humain : disputer avec eux^ c'est perdre sa peine, c'est vouloir argumenter le sauvage sur V absurdité de ses fétiches. (Ibid.j, t. III, p. 4G5.) Il déclare nécessairela polémique de Voltaire, et proclame le besoin que semble éprouver le siècle présent de répondre par la 7'éimpression des œuvres de ce grand homme aux envahissements de la théologie. (Études, préf., p. xii.) Et tout Voltaire ne lui suffît pas. Voltaire lui semble arriéré.
Toutefois , l'outrage à ce que tous les siècles ont vénéré n'est point ce qui blesse le plus ici. Des mysticités dérisoires, des mépris raffinés, des respects railleurs , des adorations recouvrant des blasphèmes, voilà, de toutes les indignités, celle qui fait le plus mal à rencontrer.
Jusqu'ici, on avait toujours au moins respecté dans Jésus-Christ sa sainteté. M. Renan ne la respecte pas. M. Renan a découvert des taches dans Jésus-Christ.
« Ce qui faisait la grandeur de Jésus aux yeux de ses î) contemporains et de ses premiers adorateurs, est pour îj nous une tache dans son idéal... « (Liberté de penser, t. III, p. 467.)
« Qui sait si Jésus ne nous apparaît si dégagé des 1) faiblesses humaines, que parce que nous ne le voyons y> que de loin et à travers le nuage de la légende? Qui y) sait s'il ne nous apparaît dans l'histoire comme le « seul irréprochable, que parce que les moyens nous
5) manquent poiw le critiquer? Hélas! il est bien à « croire que. si nous le touchions comme Socrate , nous ">•) trouverions aussi à ses pieds quelque peu de limon 5) terrestre. « {Ibid.j t. III, p. 469.)
Et AI. Renan, après avoir dit cela, et ajouté que « la 15 bonne critique doit se défier des individus « , que la beauté du Christ n'appartient pas à sa personne , mais lui a été prêtée par l'humanité, ne craint pas de dire :
Cl II est des cas où la trame de l'humanité couvre 55 entièrement la réalité primitive. Sous ce travail puis- 55 sant, transformée par cette énergie plastique, laj)lus 55 laide chenille pourra devenir le plus idéal papillon. 55
« Telle est la christologie du philosophe... » (Liberté de penser j, t. III, p. 469.)
Puis, par un de ces artifices et de ces retours qui lui sont familiers, il ajoute :
ce II faut, sans hésiter, adorer le Christ « (Ihid.) , et il nous déclare u excusables» deUadorer. (Ibid., p. 452.) Mais comment l'adore-t-il, lui? C'est en le partageant en deux : l'un, l'homme réel, le Galiléen, Jésus; l'autre, l'homme idéal, imaginaire, le Christ.
ce Quant au Galiléen, dit-il, qui a porté le nom de 25 Jésus, je ne le connais pas... Et que nous importe tel 55 petit fait arrivé en Palestine il y a dix-huit cents ans? 55 (Ibid., p. 469 et 470.)
Celui-là, il mourra. Mais ce le Jésus idéal est ira- 55 mortel. 25
Cependant : ce Ke nous y trompons pas , et n'étendons 0 pas trop les limites de l'impérissable. Dans le Christ 55 évangélique lui-même, une partie mourra... Le Dieu
« et le prophète mourront; rhomiiie et le philosophe 35 resteront; ou plutôt la nature humaine, source éter- M nelle de beauté, vivra àjamais dans ce nom sublime... « Voilà le Dieu vivant, voilà celui qu'il faut adorer! » (Ihid., t. in, p. 470.)
Ainsi , quand M. Renan dit qu'il faut adorer le Christ, cela veut dire qu'il faut adorer l'humanité, se reflétant elle-même dans un idéal créé par elle et qui est son image.
Quand M. Renan, en 1849, écrivait ce blasphème, il n'osait pas le signer. Depuis, non-seulement il y a mis son nom, mais il a pu le porter dans une chaire du Collège de France, et enseigner à la jeunesse française que Jésus-Christ n'est qu'un homme; un homme, il est vrai, qu'il veut bien appeler a incomparable », le plus distingué des hommes, — un homme " victime de « son idée, un homme divinisé par la mort» , mais rien de plus.
Voici ses paroles :
« Un homme incomparable, — si grand que, bien 5) qu'ici tout doive être jugé au point de vue de la )) science positive, je ne voudrais pas contredire ceux •>■) qui, frappés du caractère exceptionnel de son œuvre, » l'ont a2)2)elc Dieu. » — Voilà le curieux tour de phrase et, comme le dit lui-même M. Renan, la <^ parenthèse f> introduite » dans son discours, dont il se félicite, et qu'il appelle son " atténuation respectueuse^ » .
* Est-ce encore une atténuation respectueuse que M. Renan indique par ces singulières paroles: a Parler diflércmmcnt, c'eût été t blesser la théologie Israélite, qui, dans une chaire d'hébreu, a
Il continue : « Victime de son idée et divinisé par la » mort, Jésus fonda la religion éternelle de Thumanité, « dégagée de tout sacerdoce, de tout culte, de toute M observance... « [Discours cV ouverture.)
Du reste , « Jésus-Christ fut-il réellement un homme » céleste et original , ou un sectaire juif analogue à » Jean le baptiseur? Nous aimons à croire que le per- » sonnage réel offrit dans sa personne quelques traits T) du personnage idéal. » [Liberté de penser^ t. III, p. 469.)
Je ne sais ce que ceux qui liront ces lignes penseront de tous les faux-fuyants et des contextures habiles de M. Renan; mais ce qui est clair, c'est que lui-même s'en fatigue, et qu'il y a des moments où, se débarrassant de ces vaines phrases, il se précipite, sans que Finsulte à ce qu'il y a de plus sacré dans la foi des Chrétiens l'arrête. C'est ainsi qu'entraîné , il s'écrie tout à coup : « Les temples matériels du Jésus réel î> s'écrouleront; les tabernacles où l'on croit tenir sa » chair et son sang seront brisés. Déjà le toit est percé » à jour, et l'eau du ciel vient mouiller la face du î) croyant agenouillé. î) [Ibid.j t. IIÏ, p. 470.)
Je ne relèverai pas de telles paroles, j'aurais trop à dire. Je ne puis toutefois me défendre d'ajouter que parmi les choses saintes que M. Renan devrait respecter, et qu'il ne respecte pas , il en est une dont il devrait lui être à jamais impossible de parler : c'est l'Eucharistie. Il m'entend , et je sais ce que je dis.
» particulièrement le droit d'être respectée. ^ [Exjjlic, p. 21.) Et plus particulièrement, sans doute, en France, que la foi chrétienne.
Demain, sous les voûtes resplendissantes de la cathédrale de Paris, trois mille hommes agenouillés répondront à ce hlasphcme et confondront le hlasphémateur.
Quant aux miracles de Jésus-Christ, voici comment M. Renan s'exprime :
Jésus-Christ est un et théurge »; ses miracles sont des Cl farces dépossédés... des prestiges, qui ne seraient « aujourd'hui que des jongleries de charlatan. « (Liberté de penser ^ t. III, p. 467.)
M. Renan est logique; il est conséquent avec toutes les doctrines athéistes et panthéistiques, lorsqu'il adresse à Jésus-Christ de telles injures. Pour lui, en effet, et pour M. Littré, sans examen, à priori , ion?» les miracles sont « des jongleries, des prestiges, des farces y> : car pour eux, la question est résolue d'avance : un Dieu qui n'est pas, ou qui n'est pas personnel, ni distinct du monde, ni Créateur, ni Providence, évidemment, n'a pas de miracles à faire. — Il faut d'ailleurs remarquer ici le fatal enchaînement de toutes les erreurs. M. Littré et M. Renan nient la possibilité du miracle, parce qu'ils nient Dieu et la Providence. Existence de Dieu, Providence et miracle, c'est pour eux la même question. Dans sa lettre àM. Guéroult, M. Renan le dit expressément : La distinction entre la Providence et le miracle «s'évanouit devant une rigoureuse » analyse : — la Providence, entendue à la façon vul- « gaire, est synonyme de thaumaturgie. » (Lettre de M. Renan à M. Guéroult.) En un mot. Dieu ne peut faire de miracles, parce qu'/Z n'y a pas d'être libre
supéi^ieur à Vhomme, auquel on puisse attribuer une part appréciable dans la conduite ^ soit matérielle, soit morale , de Vunivers.
C'est exactement ce que dit de son côté M. Littré : a II n'y a dans la marche des choses... aucune trace de » 7niracle et de gouvernement d'en haut... « (Conservation ^ p. 297.) et En un monde matériel, dont les 1) lois sourdes et inexorables fDnt et défont à jamais les n choses, nous n'avons pas d'autre médiateur que Thu- " manité. « (Préf. de Strauss , par M. Littré, p. xxx,