XXXI
Que le miracle soit possible, ces Messieurs disent donc que ce n'est pas même une question. — Et ils ont raison de le dire : Rousseau, qui croyait à la possibilité du miracle , parce qu'il croyait à Dieu et à la Providence, pensait de même, dans un sens contraire , qu'il n'y a pas de question ici, et disait : ce Dieu peut-il faire 15 des miracles? Cette question, sérieusement traitée, M serait impie, si elle n'était absurde; et ce serait faire » trop d'honneur à celui qui la résoudrait négativement 5) que de le punir : il faudrait l'enfermer, w
Ces Messieurs répondent : Non, « ce n'est pas d'un » raisonnement, mais de l'ensemble des sciences que " sort ce grand résultat : il n'y a pas de surnaturel. « (Liberté de penser j t. III, p. 465.) Exactement comme c'est de l'ensemble des sciences que sort ce grand résultat : il n'y a pas de Dieu. Puissants raisonneurs ! Ils font une science athée, et ils disent ensuite au nom de cette science : Il n'y a pas de miracle !
Mais toutes les sciences sont perdues , k tout calcul
» est une impertinence « (ExjyllcationSj p. 23) , s'écrie M. Renan, si Dieu peut faire un miracle. Que M. Renan se tranquillise. Croit-il donc que la liberté en Dieu , c'est le caprice et la fantaisie? Pour que Dieu ait une part appi'cciahlc dans la conduite de l'univers ^ pas n'est besoin qu'il bouleverse tout. Un miracle , précisément parce qu'il est tel, ne prend pas rang parmi les faits scientifiques. Il est d'un autre ordre : c'est une dérogation divine aux lois ordinaires de la nature ; voilà tout.
Cependant, je dois le reconnaître, ces Messieurs nous ont dit qu'ils se résigneraient à croire aux miracles, mais à une condition : c'est que Dieu viendrait les faire dans une salle d'anatomie ! « Les miracles « , dit M. Renan, k devraient se passer devant des com- 55 missions d'hommes spéciaux variant les conditions, 55 comme dans les expériences de physique, réglant 55 elles-mêmes le système de précautions, et forçant le 55 thaumaturge à opérer dans les circonstances posées 55 par elles. 55 [Explications j, p. 24.) En un mot, dans « les amphithéâtres d'anatomie55 , dit M. Littré, « et sous » les yeux des médecins. 5) (Préf. de Strauss ^ p. v.) — C'est assez sur ce point.
M. Maury imagine un autre moyen d'en finir avec les miracles dé Jésus-Christ, et voici les belles explications qu'il en donne :
Si l'Evangile raconte que Jésus-Christ « rendit la 55 parole à un muet 5?, c'était « évidemment 55, dit M. Maury , « un de ces insensés qui se refusent à proy> noncer une parole, et sur qui Jésus-Christ fit une
« telle impression y qu'il se mit à parler, m [Essai sur les légendes j, p. ^QQ,)
Si la fille de Jaïre est ressuscitée par Jésus-Christ , « trèS'Certainement elle n'était que tombée en léthar- « gie. yi (Essaie, p. 257.)
a Que sur le sommet du Broken ou du Pambamarca, « un phénomène de diffraction nous montre sur un 55 nuage l'image amplifiée et illuminée d'un person- ■>•) nage placé sur une hauteur voisine, la physique nous 1) en donnera l'explication; mais que le même phéno- « mène se passe dix-huit cents ans plus tôt sur la cime 55 du Thabor, cette image sera le Christ lui-même 55 transfiguré aux yeux étonnés de ses disciples * . 55 (Ihid., p. 2M-24-5.)
i Ces curieuses inventions viennent de l'Allemagne, 011 plusieurs vies de philologues, tels que Eichhorn, Paulus et autres, se sont usées à trouver aux faits bibliques et évangéliques les interprétations ingénieuses que voici, et que M. Renan nous rapporte [Liberté de Ijenser, t. Ilf , p. 368) :
e La fumée et la flamme du Sinaï ne furent autre chose qu'un 5) feu que Moïse alluma sur la montagne pour exciter l'imagination » du peuple , et avec lequel, par hasard , coïncida un violent orage...
s La colonne lumineuse était une torche que l'on portait devant » le front de la caravane...
î L'apparition radieuse de la face du législateur était une suite » de son grand échauffement, etc..
5) La lumière céleste des bergers de Bethléhem ne fut qu'une lanï terne qu'on leur porta aux yeux...
5) Si Jésus-Christ marcha sur la mer, cela veut dire qu'il rejoi- » gnit ses disciples à la nage, etc.. ))
Un spectacle triste et digne à la fois d'indignation et de compassion, c'est celui du labeur imposé aux critiques rationalistes de l'Allemagne par le principe même de leur critique, et les efforts d'esprit et d'érudition dépensés à poursuivre l'impossible, à lutter contre riiistoirc, à torturer les textes, à chercher et à mettre opiniâtrement dans un livre ce qui n'y est pas. Dans ce champ des
Laissons ces ridicules inventions. En voici d'une autre sorte. Ils ont dit que Jésus-Christ était un mythe.
Déjà en France, au siècle dernier, Dupuis Tavait dit, et composé un gros livre pour prouver que Jésus-Christ était le soleil, et les Apôtres les douze signes du zodiaque. Le hon sens français fit bientôt justice de cette folie .
Strauss, dont M. Littré s'est fait le traducteur et le propagateur, l'a reprise à un autre point de vue. Voici le système : Il y a eu un homme de Galilée, appelé Jésus, mais c'est à peu près tout ce qu'on sait de lui. Ce n'est pas lui qui est le Christ; ce n'est pas lui qui est né d'une vierge, qui a fait des miracles, qui est mort, ressuscité et monté au ciel : c'est de l'humanité en général que l'Evangile dit tout cela ; c'est l'humanité en général qui a fait tout ce qu'on raconte du Christ ; c'est l'humanité qui est le Christ. Et voilà tout le fond du mythe du Clirist, dont les paroles suivantes (traduction de M. Littré) donnent la transcendante explication : « L'humanité est la fille de la mère visible et du )5 père invisible , de l'esprit et de la nature ; elle est le )) faiseur de miracles... ; elle est le mourant, le ressus- 5) citant et le montant au ciel, car en niant sa natura- » lité, elle gagne une vie spirituelle de plus en plus )5 haute, et, en écartant les bornes qui la limitent « comme esprit individuel, national, terrestre, elle
hypothèses, où s'engage forcément dès son point de départ cette critique préconçue, la fantaisie a toute carrière, et l'Allemagne voit moins d'images fantastiques se former dans les nuages de son ciel brumeux que ses écoles n'ont vu éclore de systèmes bizarres dans le cerveau des philologues.
3) sent son unité avec l'esprit infini du ciel. Par la 5) croyance à ce Christ, particulièrement à sa mort et T) à sa résurrection, Thomme se justifie devant Dieu; •n car en vivifiant en soi l'idée de Thumanité , il se « fraye le seul chemin qui conduise l'individu à par- « tager la vie divino-humaine de l'espèce. « (Préf. de Strauss j,i^. xxiii, xxiv.)
« Tel est, dit M. Littré, le résultat où est arrivé la n vigoureuse philosophie allemande, d
La vigourjeuse philosophie allemande est allée plus loin encore; et Strauss, dit M. Renan, aux yeux de la jeune Allemagne, est depuis longtemps regardé comme un esprit timide et arriéré. Quelques années ont suffi pour accumuler sur lui trois ou quatre couches d'ultrahégéliens,' tels que Bruno Bauer, Feuerhach, Max Stirner, et d'autres, qui l'ont dépassé de beaucoup. Le Christ humanité a été rejeté comme le Christ historique, et finalement Jésus-Christ en est venu à ne plus signifier que Vindividu, chaque individu.
M. Renan, cependant, s'en tient à Strauss, mais en le modifiant légèrement : il n'appelle pas le Christ un mythe : il l'appelle une légende; c'est une " légende, « comme Hercule, comme Dionysos (Bacchus), comme y> Bouddha. « (Liberté de penser ^ t. 111, p. 468.) — a Telle est la christologie du philosophe. »
Quand on examine de près ces efforts désespérés pour dépouiller Jésus-Christ de sa puissance historique et de sa personnalité divine, on se sent saisi de pitié, et en vérité on se demande si ces insultes à l'histoire , au sens commun, je le dirai même, à l'honneur de
l'Europe chrétienne, méritent autre chose que le mépris.
Comme si deux clioses n'écartaient pas à jamais de TEvangile Thypothèse mythique ou légendaire, brisant toutes les fragiles constructions et les fantaisies impies de cette critique : le bon sens et l'histoire ! Des mythes^ non à l'extrémité nuageuse des temps fabuleux, aux époques antéhistoriques , et alors que toute écriture était absente, mais en pleine écriture, en pleine histoire , en plein siècle d'Auguste ! Un mythe tel que celui de Jésus-Christ, fabriqué et, en même temps qu'on le fabrique , pris pour histoire réelle par ceux-là mêmes qui sont en train de le fabriquer, à Jérusalem , à Antioche, à Alexandrie, à Ephèse, à Smyrne, à Athènes, à Rome, car le Christianisme a été porté partout à la fois par les Apôtres ! Le Christianisme établi sur cette grossière méprise d'un mythe regardé comme une réalité par les gens mêmes qui l'ont rêvé ! Cette multitude innombrable de Chrétiens, ingens multitudo^ dit Tacite, mourant pour un mythe, vingt-sept ans après Jésus-Christ ! Enfin une fable mythique prenant tout à coup possession du monde, et fondant toutes les Eglises chrétiennes!
Ainsi , un effet immense , certain , historique , la diffusion immédiate et universelle du Christianisme, et du Christianisme adorant Jésus-Christ et mourant pour lui; et à cet effet, point de cause, ou une cause ridicule, sans aucune proportion avec l'effet : un homme vulgaire, qui n'a rien fait en ce monde, dont on sait à peine le nom , sur lequel il y a ài^eine une page d'his-
toirCj, un petit fait passé en Palestine! ... ou bien une cause venue après l'effet, un personnage fabuleux, un produit du temps, de Timagination , de rêves élaborés pendant cent cinquante ans ; c'est-à-dire l'effet avant la cause, et l'œuvre avant l'ouvrier; l'effet d'abord, la cause après, et la cause créée par l'effet!
Voilà ce qu'à l'aide de votre pbraséologie vous essayez de persuader à cette pauvre jeunesse sans défense , dont vous faites votre pâture , et dont vous prétendez devenir les maîtres.
C'est le plus extravagant de tous les rêves.
M. Renan continue : ^ A peine peut-être , en expri- 55 mant de tous les Evangiles ce qu'ils contiennent de 55 réel, obtiendrait-on une page d'histoire sur Jésus 55 , — sur « le personnage réel, composé de chair et d'os, qui 55 a porté le nom de Jésus 55 . — a Les Juifs... réussirent 55 aie faire mettre à mort... Ses disciples reçurent /?ro&rt- 55 hlement son cadavre , et soit qu'il ne fût pas bien mort , 55 soit innocente supercherie ^ soit tout autre moyen, 5) que nous ne sommes pas obligés de dire, on crut qu'il 55 était ressuscité. 55 (Liberté de penser^ t. III, p. 468.)
Innocente supercherie ! Ah! pour nous, quand nous parlons de la résurrection de Jésus-Christ , ce point fondamental de la foi chrétienne et de la prédication apostolique dans le monde entier, nous disons nettement : Si Jésus-Christ n'est pas ressuscité, l'avoir prêché au monde est une abominable imposture. Pour vous, c'est une supercherie ; mais vous l'innocentez : Innocente supercherie j, dites-vous.
Et ce mot n'est pas là au hasard et uniquement par
raillerie. Je trouve à d'autres pages de M. Renan un sentiment et une conscience de même sorte. Il a évidemment ici un système à lui. C'est ainsi qu'en parlant du malheureux abbé de Lamennais à son lit de mort, après s'être moqué avec attendrissement de ces l'ayons de grâce qui si souvent Vavaient touché, il regrette qu'il n'en soit pas venu un , à sa dernière heure, pour le décidera se réconcilier avec l'Eglise, en apparence : « Je ne dis pas le fléchir m , dit M. Renan , « mais le n rendre sur quelque point légèrement inconséquent. >» — Et alors la croix eût marqué ^^owr l'avenir la tombe du vieux prêtre. [Essais, p. 201.)
Et c'est sous une inspiration de même nature que M. Renan juge les démarches d'un illustre historien pour se rapprocher du Christianisme, et que, faisant le même outrage à la conscience humaine et à la sincérité de M. A. Thierry, il ne voit là que « cette merî) veilleuse entente qu'il avait de Vart de construire une y> belle vie ^ . "
Dieu sait ce que l'avenir réserve à M. Renan. Mais si une croix un jour marque sa tombe, puisse-t-elle n'être pas due à un pareil art !
C'est encore à propos de l'infortuné Lamennais que
1 C'est dans ce même sentiment que M. Renan reprochait à M. Feuerbacli de s'être brouillé, par son athéisme déclaré, arec Dieu et avec le monde. « Nous croyons, » dit M. Renan, a que c'est » un peu sa faute, et que, ^'^7 cwait voulu, Dieu et le monde lui Il auraient pardonné, -a S'il avait voulu, c'est-à-dire non pas s'il eût cru en Dieu, mais s'il n'avait pas dit si crûment qu'il n'y croyait pas, et s'il avait su éviter « ce mauvais ton qui règne dans t les universités allemandes et que j'appellerais volontiers •> , ajoute ^I. Renan, » le pédantisme de la hardiesse, -n
M. Renan a écrit que ceux qui sortent du sanctuaire, et qui font la guerre au dogme qu'ils ont servie, ont clans les coups qu'ils lui portent nne sûreté de main que le laïque n'atteint jamais... un caractère particulier de froideur et d'assurance... l'audace d'un familier. {Essais j p. 141, 14;2.)
M. Renan se vante trop ici. Ce n'est pas la sûreté de la main qu'on trouve chez lui , c'est l'assurance de la haine : dans la haine son cœur est ferme, mais son esprit est faible. Quant aux coups qu'il porte, je n'en ai pas encore rencontré un qui atteigne une vérité quelconque du Christianisme et de la raison : je vois bien des nuages, de vaines imaginations, des mots sonores ou colorés, des sophismes miroitant comme ces verres qui fascinent les oiseaux des champs, des inventions substituées à l'histoire, des phrases comme celles-ci : ^^Lajihre originalité des créations sponta- -n nées de la nature humaine... les grands instincts " imaginatifs de l'humanité... je ne sais quelle élaho- « ration flottante... je ne sais queWe ébullitioîi légen- » daire... les facultés humaines dans leur fécondité " créatrice... les forces cachées de l'âme... ce travail ^) puissant y cette énergie plastique qui de la ptlus laide " chenille peut faire le plus idéal j^^piUon... la chris- 55 tologie du philosojyhcj « etc., etc.
Mais quelles phrases creuses et vides, à côté de ce langage si positif, et si ferme, et si plein de la personnalité vivante de Jésus-Christ, queje trouve à chaque page des histoires apostoliques! Ainsi, ce Jésus-Christ dont saint Jean disait : " Ce que nous avons vu, ce que
5) nous avons entendu, ce que nous avons touché de 1) nos mains, du Verbe de vie fait chair, voilà ce que » nous vous annonçons » ; ce Jésus-Christ dont saint Paul disait : ce Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur
V Jésus, qu'il soit anathème « ; et encore : et Je suis
V prêt non-seulement à être enchaîné, mais à mourir
V pour le nom de IVotre-Seigneur Jésus-Christ " ; et encore : « Si quelqu'un vous annonce un autre Évan- 3j gile et un autre Jésus-Christ, qu^il soit anathème î w Ce Jésus crucifié, que le grand Apôtre appelait la force du Dieu vivant et le Dieu béni au siècle des siècles, ce n'était qu'un Jésus imaginaire, un mythe, une légende en ébullition, une chenille, une laide chenille, en voie de devenir papillon ! Et quand le disciple de saint Jean, le vénérable saint Polycarpe, disait, au pied du bûcher : a II y a quatre-vingts ans que je sers le Christ; » il ne m'a jamais fait de mal; pourquoi lui ferais-je 3) injure? 13 Et lorsque le grand saint Ignace d'Antioche, jeté à la gueule des lions, disait : « Je suis le froment î3 de Jésus-Christ; que les dents des bêtes me dévo- 33 rent, pour que je jouisse de Jésus-Christ! 3? c'était pour un mythe, pour une légende, qu'ils donnaient leurs vies ! Mais ce n'étaient donc tous que les derniers des imbéciles ou des fourbes !
Après avoir insulté Notre-Seigneur, sa personne, sa vie, ses miracles, M. Renan ne pouvait épargner les insultes à l'Eglise de Jésus-Christ, à sa sainte Alère et à ses plus fidèles serviteurs.
Il représente « Marie... installée, par l'hyperbole 33 successive et toujours enchérissante des générations
166 XOLVELLES OEUVRES CHOISIES.
^ religieuses, au beau milieu de la sainte Trinité, v Puis il ajoute : « Oh ! qu'il fait beau de tenir de près ou » de loin aux fondations d'une religion ! 3) ( Liberté de peiiseVj, t. III, p. 452, note.)
Et encore : u Marie est entrée de plein droit dans la » Trinité; elle prime de beaucoup cette troisième per- » sonne oubliée, ce Saint-Esprit, sans amants ni ado- » rateurs. Elle complète la famille divine ; car c'eût été n merveille que l'élément féminin , dans son triomphe, V n'eût réussi à monter jusque dans le sein de Dieu, w (Études,, p. 411.)
Ici , j'ai la tristesse de dire que M. Maury avait devancé M. Renan, et désormais jusqu'à la fin de ce triste travail, je suis condamné à ne plus parler de l'un sans parler de l'autre.
«Marie», dit AI. Maury, u est devenue, à partir n du neuvième siècle, une véritable quatrième per- -n sonne de la Trinité, iine divinité femme ^ comme » Jésus était une divinité homme. . . Aussi partage-t-elle •n avec le Très-Haut le culte et les adorations des " fidèles. " [Essai sur les légendes^ p. 34, 35.)
En parlant de ce qu'il appelle les deux types de Jésus et de Marie, M. Maury prétend que les Chrétiens les ont substitués à Vidée de la Divinité^ introduisant ainsi dans le Christianisme une « dégénérescence de la » conception simjjle et sublime de l'imité de l'Etre n divin et de son immatérialité.,. « (Ibid.)
M. Maury ne comprend pas même ce que le crucifix dit à Tànie, et il insulte jusqu'à l'image de Jésus attaché à la croix.
« Le Christ.», commença à être figuré nu, couronné « d'épines, décharné, et souffrant... image qui tendait
V à effacer de Tesprit de celui qui le contemplait la
V pensée immatérielle de la divinité, que la raison est
V impuissante à concilier avec ce corps agonisant... « (Ibid., p. 119.)
Quant au culte de Marie, de la femme Dieu, comme dit M. Alaury , a ce culte nouveau rencontra nuturelle- M ment dans le sexe une ferveur et un enthousiasme y) qui s'expliquent... par une sorte d'orgueil d'avoir » aussi , elles femmes , une divinité de leur espèce. » (Ibid,,^. 39, 40.)
Les Saints ne pouvaient pas être mieux traités que la Sainte Vierge et Notre-Seigneur :
li Mous trouvons par miles femmes ^^ , dit M. Maury, «sainte Gertrude, sainte Ida de Louvain , sainte Cathe- 1) rine de Sienne, sainte Hélène de Hongrie, etc., )5 toutes femmes dont la biographie décèle le plus grand » dévergondage d'idées mystiques. i) (Ihid., p. 56.)
ce Mon savant ami, M. Alfred Maury, a montré à mer- « veille » , dit M. Renan, « comment les Vies des Saints, » par un autre côté , sont la vraie mythologie du Chris- •>-) tianisme. . . Chassée de Dieu, la mythologie s'est réfuîî giée dans les Saints. " (Etudes d'hist. relig., p. 308.)
Et voici, d'ailleurs, le portrait que M. Renan trace de nos Saints :
« Il y a de tout dans ce panthéon populaire... Le » peuple canonise pour leur bonne mine toutes ses » vieilles connaissances. « Puis il les représente : « en n Italie, bons vivants et sentant le voisinage des f rat l
^) gaudenti; en Irlande , aventuriers et coureurs de 1) mers. » — Il parle de " l'honnête et excellent Vini> cent de Paul, de la hauteur et du grand air de Loyola. » — « Leur vie, appréciée d'après nos idées modernes, » semble imparfaite, en ce sens... qu'ils ont manqué » de critique et d'étendue d'esprit. «
Enfin il prononce :
« Il n'y aura plus de Saints... Ces Saints à l'ancienne 7) manière, ces grandes statues si fièrement posées, 1) voilà ce qui ne se verra plus... C'est un genre de •>■) poésie fini comme tant d'autres... C'est une chose 1) attristante que l'air grêle, étriqué, mesquin, insigni- " fiant, des Saints tout à fait modernes, saint Liguori, « par exemple. » [Etudes ^ la Vie des Saints, passim, 307,308,309.)
Je ne suis pas étonné, du reste, que l'homme qui a écrit : « Une belle pensée vaut une bonne action « , quand il s'agit de juger les Saints, se place au point de vue, non de la sainteté, mais de l'art, de la hauteur, et du grand air. N'a-t-il pas écrit aussi : u La médio- « crité seule est exclue du royaume des cieux » ?
Ces Saints, d'ailleurs, selon M. Renan , « ne sont pas -T) tous également bons; parfois ils semblent terribles, 5) absolus, vindicatifs. » Alais du moins, « tous furent •» des poètes admirables 15 .
Saint François de Sales fut, au dire de M. Renan, un directeur des âmes dangereux; Calvin valait mieux, et réussit « sans le charme et les dangereuses mollesses y> de François de Sales « . (Etudes, p. 347.)
Quant aux "Prophètes, ils étaient ennemis ardents
•» des arts plastiques, iconoclastes fougiienx j, hostiles r) à tout ce qui entrainait Israël dans le mouvement du -Immonde;... ils reprochaient aux rois, comme des ->■) crimes, les alliances sensées qu'ils contractaient au î; dehors. Jamais opposition ne fut plus acre, plus V violente j plus anarchique. » (Etudes, p. 347.)
Si M. Renan est si sévère envers les Saints et les Prophètes, nous avons vu en revanche ses tendresses pour le paganisme et sa haute interprétation de Vathéisme, qui n'est qu'une erreur de grammaire, et du matérialisme, qui n'est qu'un non-sens.
Après toutes ces réhabilitations, il était juste qu'il en vînt une dernière qui couronnât tout. M. Renan a imaginé de réhabiliter Satan :
Pour M. Renan, Satan n'est qu'un u révolutionnaire 1) malheureux, que le besoin de mouvement jeta dans u les entreprises hasardées... Un siècle aussi fécond que 5) le nôtre en réhabilitations de toutes sortes ne pouvait 1) manquer de raisons pour l'excuser. » [Etudes d'hist. religieuse, p. 428.)
En vérité, je devrais, et depuis longtemps, m'être arrêté. Je l'avoue, je suis obligé de faire effort pour continuer ma route à travers toutes ces tristes choses; mais il faut pourtant, avant de finir, montrer comment ils ont tout attaqué dans le Christianisme; car, avec Jésus-Christ, les Saints, les Prophètes, c'est le Christianisme tout entier, ses livres sacrés, ses dogmes, son organisation, son culte, son histoire, ses prêtres, son action dans le monde, qu'ils ont poursuivis : rien n'est épargné. Je ne donnerai qu'une bien faible idée de ces
injures, semées partout dans leurs écrits, en citant seulement quelques textes.
Ainsi, M. Maury prétend que « nous rencontrons « dans la Bible, présentées sous des couleurs favora- « blés, des actions désbonnêtes ou coupables. » [Religions de Vantiquitéj t. III, p. 25.)
Cl Le moyen âge... nous prouve avec évidence Tiden- » tité des possédés et des fous, et Terreur qui se trouve » à chaque page des Livres saints. » [Essai sur les légendes^ p. 268.)
De son côté, M. Renan demande si a les écrits de V saint Paul, d'un bout jusqu'à l'autre, sont autre chose ■0 que le renversement calculé du bon sens. 5) [Etudes d'histoire religieuse^ p. 410.)
Saint Paul , suivant AL Maury, ne croyait pas à la divinité de Jésus-Christ : «Dans la doctrine de saint Paul, 53 Jésus-Christ n'était considéré que comme le demi- » ange inférieur à Dieu, supérieur aux hommes, en- « voyé pour réhabiliter le monde. » (Essai sur les légendes j, p. 97.)
Quant au Christianisme, il n'est, selon M. Maury, qu'un amalgame de trois éléments xiisparates : « Télé- » ment oriental, l'élément juif et l'élément grec « , et c'est le concile de Xicée qui l'a décrété. [Essai sur les légendes^ p. 97.)
L'élément grec se mêla tellement au premier, que « la foi nouvelle ne répudia aucune des idées de la dé- " monologie antique. Elle changea quelques noms; 15 voilà tout. » [Religions de l'antiquité, t. III, p. 429.) Cl — L'héritage de Platon passa donc aux Chrétiens, qui
1) demandèrent à ses idées tout ce qui pouvait éclairer « ou co}}i2)lé ter leur doctrine... « (IhicL, p. 432.)
Et, après avoir assigné au Christianisme cette origine, voici comment ce professeur d'histoire et de morale au Collège de France résume l'histoire de Fétahlissement de l'Eglise; je ne puis ici que résumer moi-même :
« Quand le Christianisme parut, il était prêché par « des hommes simples à des hommes plus simples enw core... Les âmes qui embrassèrent les premières la » foi... n'avaient jamais ressenti... cette appétence de » connaissances de toute espèce qui a toujours été le 5) caractère du génie... L'homme cherchait le bonheur « au milieu du chaos des passions déchaînées... au bruit « de la tourmente d'un empire qui s'écroulait... Ce V bonheur, il ne pouvait le trouver que dans la simpli- « cité de l'enfant et la jeunesse de l'espérance. L'Evan- « gile satisfit à ce besoin du monde. Dès ce moment, « l'Evangile devint la loi de l'univers. » [Essai sur les légendes , p. ix.)
On ne peut vraiment s'empêcher ici de faire quelques réflexions.
Quand le Christianisme parut, c'est-à-dire au siècle d'Auguste : 1" l'empire ne s'écroulait pas;
2" L'homme ne cherchait pas le bonheur dans la sùnplicité de V enfant et Iql jeunesse de V espérance ;
3° Le Christianisme, qui l'ignore? ne fut pas prêché seulement aux simples, mais devant tout le monde, devant Agrippa, devant Félix, devant le proconsul Paulus , devant l'Aréopage ;
ht" Ce n'est pas au siècle d'Auguste, mais au siècle de Constantin, après trois cents ans de persécutions, que le Christianisme devint la loi du monde. — Mais passons.
C'est avec le même sens historique et la même bienveillance pour l'Eglise que AI. Alaury continue son résumé/. « A partir du second siècle, la philosophie est T) désormais enchaînée au char pesant de la tliéoloî) gie. » (Essai sur les légendes ^ p. xi.) Il faut savoir que M. Maury entend par la théologie l'Eglise, ciTEglise,» dit- il, (c c'est-à-dire la vieille théologie. •» [Ibid.j p. XIV.) L'Eglise donc, selon AI. Alaury, désormais et répétera sans cesse contre la philosophie des paroles 1) de malédiction « . [Ibid.j p. xi.)
Ces grands hommes du quatrième et du cinquième siècle, dont la doctrine et le génie ont été de nos jours encore si éloquemment célébrés, leur théologie ne fut, selon AI. Alaury, qu'un a instrument stérile pour -n le progrès >y . (Etudes sur les légendes , p. 13.)
Et comment la théologie des Pères mérite-t-elle ce reproche? Le voici :
ce La théologie transformait ce monde en une vallée » de larmes, où tout est épreuve et misère : alors à » quoi bon l'améliorer "et Fembellir? m (Essai sur les légendes j, p. 13.)
Sur la Foi du moyen âge, se peut-il rien dire de plus contraire à la vérité que ces paroles de AI. Alaury :
« Il est impossible •>) , dit-il, « de concevoir une idée « plus matérielle de la Divinité qu'on ne le faisait au « moyen âge. Jésus-Christ n'était qu'un homme qui « habitait dans les cieux! ! ! « (Essai sur les lég .^ ^ . 121.)
Oui ne serait enfin étonné en apprenant qu'au dixseptième siècle, « l'Eglise v^ pour avoir persécuté la raison, a ne recueillit que du ridicule et de la honte ? " {Essai sur les légendes j, p. xvii.)
Je dois l'ajouter, à propos de V Introduction ^ d'où je recueille ces passages, je n'ai peut-être jamais rien lu, je no dirai pas seulement de plus hostile, mais de plus haineux contre le Christianisme, déplus hautain, avec moins de droit de l'être.
C'est là encore qu'il déclare que l'Eglise « est par 15 essence ennemie de tout progrès " . Et c'est dans la même phrase que, hrouillant tout, confondant la théologie clirétienne et le paganisme, il s'écrie avec un accent par trop bizarre :
et Étrange destinée que celle de la théologie^, que )) celle d'être condamnée à ne jamais s'attacher quaux » systèmes, qui déjà s'écroident! ... Oui, elle pressen- 5) tait qu'un jour la science viendrait à la détrôner, cette » théologie, cette science sacerdotale, quand, dans le 5) paganisme, elle chercha à effrayer l'humanité par le « mythe de Prométhée. " [Essai sur les lég.^ p. xix.)
M. Renan a contre le Christianisme d'autre griefs :
Il lui préfère l'antiquité, parce que a l'antiquité... M est droite et simple... La distinction du sacré et du V profane n'existait pas pour les religions de l'anti- » quité... Le Christianisme... au contraire, recherche « l'étrange, le paradoxal. iî (Etudes d'histoire religieuse^ p. 410.)
M. Renan a encore une autre raison de ses préférences pour le paganisme : c'est que « le spiritualisme
n chrétien est, au fond, bien plus sensuel que ce qu'on « appelle le matérialisme antique. ^5 Sans doute, parce que le Christianisme a prêché la mortification des sens, et comme le dit M. Renan lui-même trois pages plus haut, « la distinction de la chair et de Tesprit, incon- » nue aux anciens, j^Oî^r lesquels la vie humaine con- » servait son harmonieuse unité. « (Ibid., p. 414.)
On trouve quelquefois dans les cérémonies catholiques « l'impression d'un affreux paganisme v . {Ibid.j p. 382.)
M. Renan accepterait plus volontiers l'autorité de l'Église que celle de la Bible; mais sait-on pourquoi? C'est « qu'il est plus facile de lui faire entendre raison « qu'à un livre clos depuis dix-huit siècles. » [Ibid.j p. 380.)
Il dit encore que « la France est le pays du monde 1) le plus orthodoxe i) ; et insultant d'un coup, le Catholicisme et la France, il en donne cette étrange raison, que a c'est le pays le plus indifférent en religion. » (Ibid., p. 397.)
Les catholiques se glorifient de l'immutabilité de leur croyance, « comme si w, dit M. Renan, « l'uni- « formité de la croyance n'avait pas presque toujours » pourcause l'abaissement des esprits. « (Ibid.y p. 398.)
Toute organisation, toute hiérarchie, toute profession de foi, tout symbole, tout culte, ne sont que des trahisons de Vidée de Jésus. Aussi, « toute organisaf) tion du Christianisme est destinée à disparaître, w [Ibid.j p. 775.)
Et avec tout cela, M. Renan se proclame chrétien :
ce Nous sommes chrétiens, même quand nous nous sé- 15 parons sur presque tous les points de la tradition V chrétienne qui nous a précédés, w {Revue des Deux- MondeSj 15 octol)re, p. 709.)
Quant aux prêtres, " ils parlent quelquefois avec 5) respect de la raison; au fond, ils s'en moquent et 5) professent pour elle le plus profond mépris, v [Lih er té de penser j, t. V% p. 525.)
Quant à FEglise catholique, elle n'est et ne peut être, au dire de M. Renan, que «la représentante des vieilles w idées 15 . « Qu'elle reste donc ce qu'elle est. On lui en 55 tiendra compte; on V accueillera avec cette hienveil-
55 lance qu'on a pour les choses d'autrefois Que
» l'Eglise s'entoure de ce parfum de vénération qui D s'attache aux vieilles choses 55 , et on lui permettra de a conserver ses vieilles hannières... innocentes anti- 55 quailles... qui ne font naître qu'un sourire bienveily> lant. 55 (Liberté de penser^ t. IV, p. 531.)
Cest assez : j'ai fini.
Je puis m'être trompé dans un texte, dans une interprétation, dans un rapprochement; du moins les précautions que j'ai prises contre les erreurs possibles passent tout ce que je me suis jamais donné de soins dans ma vie pour aucun travail. Et j'affirme, après avoir plongé mon esprit et mes yeux fatigués, mais ouverts encore, dans cet abîme et ce dédale de contradictions et d'erreurs, de subtilités et d'énormitès, que ce que j'ai dit n'est rien encore en comparaison de ce que j'aurais pu dire.
176 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.
Voilà donc ce qu'on écrit, ce qu'on imprime, ce qu'on jette en pâture à l'aridité publique, ce qu'on fait lire à toute notre jeunesse! Voilà quelle guerre se livre, au milieu de nous, non-seulement à Jésus-Christ et au Christianisme, mais aux grandes vérités morales ellesmêmes; non-seulement, je le répète, à la foi, mais à la philosophie et à la raison !
Certes , il y aura lieu un jour, pour les esprits graves, de s'étonner de la faveur étrange dont quelques-uns de ces écrivains ont joui tout à coup, et de cet accueil indistinct fait par la légèreté française à toute doctrine qui se présente ornée d'un style quelconque, sans qu'à peine on songe à lui demander compte de ce qu'elle est.
Mais, j'ose le dire, l'étonnement serait plus grand, et à juste titre, si nous restions silencieux en face de telles doctrines, si nulle voix d'évêque ne s'élevait pour réprouver cette sophistique impie.
Assurément, ce n'est pas là le seul de nos périls. A mes yeux, c'est le plus grand. Sans doute, il y a en France, et je le déplore, des écrivains libertins, mais qui ne corrompent que des libertins : l'impiété qui verse son poison à la racine de toutes les croyances porte aux âmes de plus mortelles atteintes!
Pauvres jeunes gens, livrés sans défense, par leur âge même, leur inexpérience, leur si incomplète instruction, à tous les pièges, à toutes les séductions de l'erreur et du mal! Leurs mères en avaient fait des chrétiens, et ils en font des athées. Ils leur arrachent Jésus-Christ, puis Dieu, puis tout, tout ce qui est la lumière de la vie et le soutien de la vertu ; car en vé-
DEFEXSE DE LA RELIGIOX. 177
rite que peut-il rester dans une àme lorsque Dieu n'y est plus?
Quand donc les esprits sérieux parmi nous apprendront-ils à ouvrir les yeux sur les vrais dangers de la société, et à n'être plus dupes des sopliismes et de la tromperie des mots? Quand saura-t-on se demander compte de ce qu'on lit? Quand donc, devant une phrase inintelligible ou captieuse et une affirmation tranchante, saura-t-on s'arrêter, et, fermant le livre, se demander à soi-même : Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'y a-t-il là au fond? L'auteur se comprend-il luimême? 11 affirme, il nie; mais la preuve, la preuve, où est-elle? — Malheureusement, tous n'en sont pas là en France; le style et l'affirmation hardie exercent sur une foule d'esprits une fascination suprême, et c'est auprès des lecteurs français qu'il est trop souvent vrai de dire que la qualité des doctrines importe peu. Mais cependant que deviennent les croyances, que deviennent les âmes, et que peut devenir une nation qui se laisse abreuver de négations, de sophismes, de doutes, d'impiété?
Non, je ne connais rien de comparable, pour les désastres et les ruines qu'elle prépare, à cette œuvre détestable!
Ah! je compatis aux âmes qui n'ont pas la foi et qui la cherchent! à ceux aussi qui, sans la désirer encore pour eux-mêmes, entraînés parles affaires et les plaisirs, du moins la respectent dans ceux qui l'ont conservée, et ne cherchent pas à la faire périr chez d'autres !
Quand au sein des ténèbres de l'antique paganisme,
aspirant à une lumière meilleure, les grands esprits, un Socrate, un Platon, cherchaient de toutes leurs forces le vrai, et luttaient avec énergie contre les sophistes, qui, de leur temps comme du nôtre, pullulaient et rongeaient tout dans les âmes, j'admire leurs efforts et leurs luttes généreuses.
Mais ici, en pleine lumière, en plein Christianisme, non-seulement n'avoir plus même la foi de Socrate et de Platon, mais renouveler l'œuvre des anciens sophistes, assemhler des nuages autour de toutes les âmes, et des doutes autour de toutes les vérités, quelle œuvre et quelle mission!
\ous avons entendu, dans le siècle où nous vivons, un grand esprit, un homme qui a étudié l'histoire, scruté la vie des peuples, gouverné son pays, s'écrier du fond de son âme émue : « Si j'avais dans mes mains » le bienfait de la foi , je les ouvrirais sur mon pays. V Pour ma part, j'aime cent fois mieux une nation 55 croyante qu'une nation incrédule. Une nation croyante 55 est mieux inspirée quand il s'agit des œuvres de l'es- 5) prit, plus héroïque même quand il s'agit de défendre 55 sa grandeur. 55 M. Thiers, évidemment, lui aussi, en disant ces paroles, pensait avec raison q^a' athéisme et servitude vont de compagnie .
Et eux, ils avaient cette foi dans leurs mains, et ils cherchent à l'arracher des âmes, et à extirper autour d'eux toute croyance! Et quelles croyances! Quoi! il y a une rédemption, un Jésus-Christ, une croix, et vous insultez tout cela! Vous n'avez pas le bonheur d*y croire, et sans pitié pour ceux qui croient, et qui ont
besoin tral)riter là leur vie, leurs douleurs, quesais-je? leurs passions pour les guérir, vous venez enlever tout, jusqu'à la racine, dans leur àme!
Il y a une àme, une liberté morale, une immortalité, une vie future; vous détruisez tout cela, et avec cela toute énergie pour l'accomplissement des devoirs et le combat de la vie ! Eh ! n'avons-nous pas tous assez de peine pour vaincre nos passions? faut-il donc venir encore jusque dans la retraite la plus sacrée de Tàme briser le ressort du courage moral et de la vertu?
Eh bien! moi , je vous annonce que Dieu vous le reprochera un jour : je vous déclare que, bon gré mal gré, votre àme vivra, non pas seulement dans le souvenir sévère de vos semblables, mais dans une réelle immortalité, où vous rencontrerez après la vie le Dieu qui vous a créés et qui vous attend.
Mais je m'étonne ici moi-même de mes paroles. D'autres que moi auraient dû déjà vous les adresser, et défendre énergiquement contre vous la cause que je défends. îl y a pourtant des philosophes en France! Est-ce que la saine raison non plus que la vraie liberté ne trouveront pas de défenseurs parmi nous? Est-ce qu'on me laissera parler seul?
Car enfin c'est la raison que je défends, plus encore que la religion; la raison, la philosophie, qu'on abandonne à vos coups!
Eh bien! oui, je parlerai pour elle, puisque nul ne parle; et c'est aux philosophes, aux spiritualistes, à vos amis, à vos admirateurs, à vos collègues, aux magistrats, que je dirai : Quoi! vous vous laissez dérober
le peu qui vous reste, Dieu, l'àme, la distinction du bien et du mal! Il faut qu'un prêtre parle pour vous! Ce n'est pas tant mon Eglise, c'est votre maison qu'on dévaste; c'est le principe de vos lois, le sujet de vos livres, le fond de vos doctrines, la protection de votre foyer, les mœurs de vos enfants!
Ah! certes, je le sens, en finissant : oui, j'ai bien fait. Je suis évêque, non pour me reposer, mais pour avertir ceux qui ont besoin d'être avertis.
Et mon avertissement s'adresse avant tout à ceux que je combats.
Quelle que soit la vivacité douloureuse de mes accents, ils sentiront, je l'espère, à ma douleur même, que je ne poursuis que leurs doctrines. Pour eux, je les plains, leur malheur est affreux. Je donnerais ma vie pour leur rendre la lumière qu'ils ont perdue; et le jour où ils reconnaîtraient que tant de travaux, des talents réels, et de si grands efforts auraient été mieux employés à servir Dieu, et à défendre l'àme, la conscience, l'immortalité, la religion, ce jour-là j'éprouverais une des joies les plus pures et les plus profondes qu'une àme vouée au service de la vérité et des âmes puisse goûter sur la terre.
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