‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 17 sur 49 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LA RÉCEXTE COiXTROVERSE

QUE s'eST-IL DOIVC PASSÉ ?

Un évêque, en France, au dix-neuvième siècle, après dix-neuf siècles de Christianisme, s'est permis, dans une Lettre à son clergé, de rappeler ces vérités premières, fondamentales, que Fhumanité, à toutes les époques, a proclamées, que les païens eux-mêmes ont admises, et dont la négation, quand elle se produisait parfois sous la plume de quelque sophiste, excitait partout l'horreur et l'indignation puhliques :

Il y a un Dieu;

Il y a une Providence ;

Il y a une justice divine, qui châtie par des maux privés et par des calamités publiques les péchés des hommes et des peuples.

Et cet enseignement, si simple, a paru étrange, intolérable. On s'étonne, on se récrie; et, bien qu'il ne faille pas mettre absolument au même rang tous les adversaires que cette doctrine a rencontrés, la presse française donne à ce sujet, depuis plus d'un mois, le spectacle d'une exaltation d'impiété qui inspirerait le dégoût, si elle n'excitait un juste effroi.

Encore une fois, qu'a donc osé dire cet évêque?

Je le répète textuellement :

a Qu'il y a un Dieu, une Providence, une justice 55 divine.

5) Qu'on oublie trop ces vérités, et que Dieu, de 55 temps à autre , nous les rappelle par des coups où il 55 faut bien reconnaître sa souveraineté !

55 Que, bon gré mal gré, nous sommes tous dans sa 55 main.

55 Qu'il est le maître et qu'il le restera.

55 Qu'il faut, quand il nous visite par ses fléaux, 55 nous souvenir de lui, rentrer en nous-mêmes, prier, V et nous demander si rien de notre part ne les a pro- 5) voqués. 55

— Ce qui impliquait, sur la loi providentielle du monde^ la grande doctrine chrétienne et philosophique ; et cette doctrine, je l'exposais dans les termes que voici :

«Pour les sociétés comme pour les individus, ainsi 55 que le disait le paganisme lui-même, la justice suit 5) toujours, d'un pas lent quelquefois, mais sûr, l'ini- 5) qui té. 55

J'ajoutais :

Cl Cette loi sans doute a ses mystères; Dieu l'applique 5) comme il l'entend , et nous ne savons pas ses secrets.

« Mais la loi^ la grande loi de justice est certaine ^ 55 et nul n'y échappe : tôt ou tard le mal appelle le 55 malheur.

v> JUSTITIA ELEVAT GENTES , MISEROS AUTEM FACIT POPULOS

« PECCATUM : la justice élève les peuples, mais le péché M les rend malheureux.

V L'histoire le proclame aussi haut que le Livre sacré ; M chaque siècle l'atteste à son tour, chargé, dirait-on, 5) par la Providence de crier aux générations inatlen- « tives, comme ce grand coupal)le des temps antiques t

Discite justitiam moniti , et non temnere divosf

a Qu'on se révolte tant qu'on voudra, qu'on entasse 5) sophismes sur sophismes : on ne chassera pas la Pro- 55 vidence du monde, ni la justice de Dieu de l'histoire. »

Voilà donc la première chose que j'ai dite. J'en ai dit une seconde ; c'est que :

ce Les fléaux physiques ne sont pas les seuls fléaux 5) dont nous ayons souffert. Il y en a d'autres, plus me- 55 naçants encore, qui appellent nos plus sérieuses mé- 55 dilations. 55

Et, après un coup d'œil rapide sur l'état de la société française et européenne, sur les maux profonds des âmes et des consciences, sur le débordement des doctrines impies et anarchiques , plus terrible que celui des fleuves, sur cette guerre à Dieu, à l'Eglise et à son Chef suprême, qui va grandissant tous les jours, sur l'athéisme qui marche tête levée, qui s'étale dans des. congrès internationaux, qui s'associe et conspire ouvertement pour tout envahir : après ce triste regard jeté autour de moi, je montrais à la suite du péril religieux le péril social.

Tel est l'acte que j'ai fait.

Et, parce que, sur la justice de Dieu et sur la Pro-

vidence, un évêque a osé dire ces choses, si simples, si vulgaires, admises par le bon sens des peuples et des siècles avec une telle unanimité que les païens euxmêmes n'auraient pas compris qu'on pût ici contester, un débordement d'injures, dans une partie de la presse française, s'est fait dès le lendemain contre cet évêque.

Si je mets sous les yeux de mes lecteurs une telle nomenclature, c'est qu'ils y trouveront un étrange témoignage de l'état des esprits parmi nous.

On a trouvé dans cet écrit :

Un monstrueux outrage au bon sens. (La Gironde, 14 oct.) Des variations brutales sur le motif vulgaire : V'ià ce que c'est, c'est bienfait. [V Indépendance belge, 17 oct.)

Une accumulation d'incohérences et d'absurdités. {La Gironde y 14 oct.)

Un appel aux superstitions populaires. [La Revue des Deux- Mondes, 15 oct.)

A des préjugés de bonne femme et de Chinois. (Même Rev., 15 oct.)

La confusion d'idées la plus décousue et la plus incohérente. (La même.)

Une sainte philippique. (La Morale indépendante^ 28 oct.) Un produit du fanatisme. — Une grande colère. (Progrès de Lyon y 16 oct.)

Une longue et violente diatribe. (L'Avenir national, 13 oct.) Une diatribe violente et provocatrice contre tous les libres penseurs. (La Libre Conscience ^ V'^ n°, oct. 1866.)

Un carnage des libres penseurs. (La Libre Pensée, 28 oct.) Un pamphlet épiscopaL (U Indépendance belge , 13 oct.) Attribuant à Dieu ses fureurs, lui prêtant sa maladresse. (Le mémo.) Atteignant nos lois sociales. (Le Journal de Rouen , 15 oct.) Un vieux thème usé. (La Morale indépendante , 11 nov.) Une amplification de rhétorique. (Ibid.)

Des arguments imités de l'Apocalypse. [Les Débats , 18oct.) Une brochure apocalyptique. [Les Débats, même jour.) Pour varier, une épître apocalyptique. [Les Débats, 23 oct.) De l'astrologie. [La Revue des Deux-Mondes, 15 oct.) L'ne affaire d'almanach. (La même Revue.) Une concurrence à Mathieu de la Drôme. [La Libre Pensée,

28 oct.)

Un blasphème. [Le Courrier français , 14 oct.)

Un fatalisme atrophiant, exclusif de toute morale élevée,

favorisant les rêves de l'Apocalypse. [Le Courrier du Gers,

18 oct.)

Quelque chose comme la vue de l'ivrogne , bien propre à

dégoûter de l'ivresse. [La Gironde, 18 oct.)

Une résurrection du vieux Jéhovah, qu'on avait cru mort. Le Temps, 18 oct.) La fantasmagorie d'un Dieu brutal s'amusant à tourmenter

ou à épouvanter ses créatures pour châtier leur orgueil...

La Gironde, 14 oct.) L'œuvre d'un évêque.... qui veut noyer la Révolution dans

l'eau bénite. [L'Opinion nationale, 26 oct.)

D'un évêque qui, devant le fléau dont la France est émue,

n'éprouve que des sentiments de haine. [L Avenir national,

13 oct.) F

Manque à la charité chrétienne , — au bon goût , — à

l'urbanité, — la haine l'emporte. [Ihid.)

Outrage les gens qu'il ne peut convertir. [Ibid.)

D'un évoque qui compromet singulièrement le nom de

Dieu. [Courrier français , 14 oct.) Qui accuse Dieu d'injustice et de cruauté. [Le Courrier du

Gers, 18 oct.)

Atlribue à la Providence d'évidentes inconséquences et

d'inexplicables contradictions. [Les Débats, 23 oct.)

Prêche l'athéisme le plus redoutable de tous. [Le Temps,

18 oct.)

La plus radicale négation de Dieu. [Le Temps, même jour.) On l'a appelé : le fougueux évêque. [La Revue des Deux- Mondes, 15 oct.)

Un prêtre bruyant. [La Gironde, 14 oct.)

Un bouillant éiêque... répétant sans les rajeunir les diatribes des païens, [L'Avenir national, 13 oct.)

Un ancien professeur de rhétorique. — Un lion littéraire. — Un évèque revenant au fanatisme des pharisiens. [La Morale indépendante , 21 oct.)

Oubliant TEvangile. [La Libre Pensée, 28 oct.)

Calomniant tout le corps universitaire sans exception. [La Patrie.)

Ayant fait sinon un vaudeville, du moins une sombre et élégante Apocalypse. [Le Nain jaune.)

Un religionnaire. [Le Courrier français.)

Un nouveau Daniel. {L' Opinion nationale, 14 oct.)

Successeur de Jérémie. [U Indépendance belge, 17 oct.)

Un Alceste épiscopal. [L^ Opinion nationale, 14 oct.)

Un véritable fou. [L' Indépeyidance belge.)

On a encore dit de son œuvre : que c'était un monitoire d'un autre temps. [Le Siècle, 23 oct.)

Un violent réquisitoire. [Ibid., 13 oct.)

Une incroyable sortie. [La Revue des Deux-Mondes, 15 oct.)

Une déclamation incompréhensible. [Ibid.)

Pleine d'intolérance et d'illogisme. [U Indépeyidance belge, 13 oct.) ^

Une affaire de tempérament. [Le Messager du Midi, 15 oct.)

Des déclamations théurgiques. [La Revue des Deux-Mondes^ 15 oct.)

Des anathèmes archaïques. [Le Courrier du Gers, 16 oct.)

Des théories injurieuses pour la Divinité, et conduisant à un énervant fatalisme. [La Gironde, 14 oct.)

Une absurdité de langage et de conduite. [La Revue des Deux-Mondes , 15 oct.)

Un envahissement des théories les plus stupides. [L'Indépendance belge.)

Des objurgations farouches et des citations brutales. [Le Temps, 13 oct.)

l n colossal aveu d'impuissance. [Ibid.)

Enfin, un De profundis. [Gironde, 12 oct.)

Voilà ce qui remplit les colonnes de cent journaux, à Paris et dans les provinces; voilà ce qui est lu par des millions de lecteurs, dans les cabinets littéraires, les cercles, les cafés, les cabarets, dans les villes et les villages... Et voilà enfin où nous en sommes en France à l'beure qu'il est!

Eh bien ! c'est ce que j'appelle un nouveau et redoutable signe des temps.

Oui, redoutable, en vérité, je le répète; à moins qu'on ne veuille regarder comme une chose indifférente ce travail d'impiété profonde qui se poursuit, depuis dix années surtout, par la presse et d'autres moyens, au sein du premier peuple de l'Europe, et qui a eu déjà cet épouvantable succès de faire que l'idée même de Dieu, d'un Dieu créateur, se mêlant des affaires du monde et y intervenant par sa providence, étonne et révolte ceux qui se donnent parmi nous pour les maîtres de l'opinion publique.

Et qu'on ne s'imagine pas que ce soient ici les injures et les grossièretés qui m'émeuvent! Je me tairais, assurément, s'il n'y avait que cela. S'il s'est jamais rencontré un honneur dans ma vie , c'est celui qu'on vient de me faire. Ce qui me touche, c'est autre chose; c'est le fond même de cette étonnante situation ; c'est ce que de telles paroles, de tels cris, ce qu'une si violente tempête, à propos des vérités premières, fondement de tout ordre social et moral, révèlent de mal dans le présent et de périls pour l'avenir, aux yeux de quiconque sait regarder et prévoir. Voilà ce qui m'émeut et m'oblige à parler.

Si l'on croyait que de telles luttes me soit agréables, ce serait bien se tromper; mais je n'ai guère jamais compté avec ma peine, ni préféré ma paix à mon devoir.

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