GRAND TOL'T
Ils appellent notre Dieu, extérieur ^ parce qu'il est distinct du monde , et le Dieu du panthéisme s'appelle le Dieu intérieur^ parce qu'il est inséparablement, identiquement engagé dans les choses , dans la nature et l'humanité , de telle sorte que, si la nature et l'humanité n'existaient pas , ce Dieu ne serait pas.
C'est le Dieu duquel on peut dire : il est tout et il n'est rien; tout ce qui est, tout ce qui vit, la nature, le monde, vous et moi, c'est lui ; et il n'y en a pas d'autre. En un mot, il est le grand Tout. Et, pour eux, « tout est Dieu « , comme disait Bossuet, « excepté Dieu y) lui-même. »
Continuons :
Le matérialisme nous envahit, il inonde notre littérature, il déborde de plus en plus dans nos mœurs; c'est la plaie du présent et le redoutable fléau de l'avenir. Voici avec quelle indulgence on le traite :
't Certaines personnes, dans une ardeur d'émanci-
n pation fort sincère ^ cherchent à rendre au matérliw LiSME la direction du mouvement moral et poli- 3) tique ^ »
Celui qui a écrit cela n'est pas, ajoute-t-il, de l'avis de ces personnes : vous croiriez peut-être que c'est par horreur du matérialisme? Point du tout; c'est simplement parce que « nous ne savons ce que c'est que t) matière « , pas plus que « nous ne savons ce que c'est v) qu'esprit. 55
Et que savez-vous donc, Messieurs , si , après tant de siècles de philosophie et de progrès, vous en êtes venus à ne savoir plus ce que c'est que matière^ ce que c'est (\\x esprit y ce que c'est que Dieu y ni s'il y a une différence entre les choses que ces mots expriment !
Et c'est avec de telles ignorances que vous prétendez gouverner le monde et diriger la marche de l'humanité ! Mais alors, où nous menez-vous?
Et il nous sera interdit de nous effrayer de ce progrès! Et nous ne pourrons dénoncer ces doctrines grosses de toutes les révolutions sociales , comme des attentats !
Non: a On ne saurait donner le nom A' attentats ^ ni î) au congrès de Liège, ni à la réunion de Genève , ni à y) la délihération d'une trentaine de francs-maçons pariy> siens : manifestations demeurées toutes les trois sans y) résultats matériels ^ 55
Sans résultats matériels ! Ce ne sera donc que quand ces doctrines auront détruit tout culte, toute autorité,
* Le Temps, 15 octobre 1866.
2 Ibid.
tout ordre public , établi Fanarchie et relevé peut-être la guillotine, c'est alors seulement que ces doctrines commenceront à être un attentat !
Et toutes les théories les plus abominables, les plus impies, les plus effrontées, les plus subversives de tout ordre et de toute société, jetées parmi la jeunesse et parmi le peuple, ne seront rien que d'innocent, tant qu'on ne prendra pas la bacbe pour abattre les trônes et les têtes : jusqu'alors, il ne faudra voir là que l'exercice légitime et sacré de la libre pensée, de la libre conscience y préparant la religion et la société de l'avenir !
Eh bien! de tout cela, je fais mon compliment à l'avenir et à mon pays.
ACCORD DU GEXRE HUMAIX AVEC LE CHRISTIAXISME SUR LA QUESTIOIV.
Fatigué des sophismes et des blasphèmes qui venaient de passer sous mes yeux, j'ai voulu respirer un moment, et, avant d'entrer dans le dernier fond de la lutte que je soutiens contre la presse antireligieuse de ce pays, je me suis souvenu, on ne s'en étonnera pas, de ces grands esprits de l'antiquité, de ces classiques, qu'autrefois j'ai défendus, parce que je savais tout ce que Dieu avait conservé en eux de raison naturelle et de hautes lumières ; je me suis tourné vers eux , j'ai voulu
revoir quelques-uns de ces grands hommes , anciens amis de ma jeunesse, illustres témoins de la foi des peuples et de la sagesse des premiers temps : j'ai redemandé les traditions de Fantiquité, soit à ses poètes, soit à ses philosophes; et, je Favoue, j'ai été saisi d'admiration. . . mais aussi d'humiliation pour mon siècle et pour ma patrie , en voyant, chez ces hommes doués de raison, ce grand langage religieux qui relève si noblement les âmes du coté du ciel, et chez nous ces tristes et ténébreuses négations qui abaissent la pensée et glacent le cœur.
Qu'on me permette donc, pour soulager ma tristesse, et faire naître, s'il se pouvait, une secrète pudeur au fond des âmes touchées parFimpiété contemporaine , de placer ici , en regard des pauvretés blasphématoires que nous venons d'entendre, le grand langage du bon sens antique.
Car, sur ces capitales questions, — Dieu, la Providence, la justice divine, — le Créateur ne s'est jamais laissé sans témoignage dans le monde, comme le dit saint Paul: il n'a pas permis que ces grandes vérités périssent; l'antiquité, les sages comme les peuples, les ont toujours inséparablement proclamées, et elles constituent ce qu'un philosophe ancien, Cicéron, appelait admirablement « la philosophie éternelle , jjeremns î) qiiœdam jjhilosojjhia »^ ce qu'un pliilosojdie contemporain, M. Cousin, a nommé dans le même sens «le 5) patrimoine commun du genre humain » . En les répudiant, on tombe non-seulement au-dessous des sages des vieux âges, mais on recule au delà même du TOM. ir. 16
paganisme; on rompt d'un seul coup avec toutes les traditions de l'humanité.
Certes , si je suis triste en écrivant ces choses , qu'on me le pardonne; il y a plus de deux mille ans que Platon vieillissant se sentait atteint d'une tristesse semhlable à la mienne, lorsqu'à la seule idée de l'athéisme, il s'écriait dans son livre des Lois :
u Comment se voir, sans indignation, réduit à dé- » montrer Dieu? Nous éprouvons malgré nous, pour » ceux qui nous y forcent, je ne sais quel sentiment de )) colère. Faisons taire cependant notre émotion, et,
V nous adressant à quelqu'un de ces infortunés , disons-
V lui avec douceur et compassion :
» 0 mon fils, tu es jeune; le temps, dans son cours » rapide , t'apportera d'autres opinions, contraires à tes
V pensées d'aujourd'hui. J'ose te dire que pas un de ceux
V dont la jeunesse professait l'athéisme, n'a gardé jusî) qu'au dernier âge sa funeste erreur... IVous voyons les n Grecs comme les Barbares , dans le malheur comme
V dans le bonheur, se prosterner et adorer la Divinité, 5) sans que jamais aucun peuple l'ait révoquée en doute. »
Platon ajoutait , avec un accent digne de sa grande àme et de son génie :
ce Si je voulais ramener à la vérité celui qui croit des 1^ Dieux, mais des Dieux aveugles et indifférents au n bien et au mal : Mon fils, lui dirais-je... , ni toi, ni ^ personne ne pourra se vanter d'échapper à la justice y) divine : elle te surveille. Le législateur suprême en a » fait la plus vénérable , la plus sacrée de ses lois. En ^) vain ti> Dourrais cacher ta petitesse dans les profon-
« deurs de la terre , ou sur des ailes rapides t'envoler 5) dans les cieiix : tu satisferas toujours à la justice 5) divine, ou dans ce monde, ou dans l'autre... 0 jeune » téméraire, ignorer cette condition de la vie, c'est î5 ignorer la vie elle-même... 0 mon fils, puissé-je «avoir persuadé à ton cœur ces trois vérités : l'exis- 5) tence de Dieu, la Providence, et la justice divine. "
Après la sagesse grecque, écoutons la sagesse romaine ; nous y trouverons , sinon Tàme et l'accent de Platon , du moins ce clair et ferme bon sens qui est le fond du génie de Rome :
Cl La Providence gouverne le monde et les choses
V humaines, le monde entier, et chaque créature « , dit Cicéron \
a Tout homme doit être convaincu de cette vérité , 55 que Dieu est le souverain maître de toutes choses ; " qu'il voit au fond des cœurs, et qu'il tient compte à « chacun du bien et du mal; qu'il discerne les justes
V et les impies ^. iî
tt Si la foi en ce Dieu périssait, la société du genre » humain périrait tout entière \ « •
Ainsi parlait le prince des philosophes et des orateurs romains ; Sénèque tient le même langage :
" Le premier devoir de l'homme, c'est de croire en )) Dieu ; le second , c'est de croire qu'il gouverne le )) monde , que sa providence veille sur le genre hu- » main, et prend soin de toutes choses*. »
1 De Divin., n. 117.
2 De Legibns, n. 25.
'^ De Oj/iriis, n. uU.
* Épit. 95.
Et ailleurs , entrant au fond et dans les entrailles mêmes de cette grande question de la Providence, dans la question et le mystère du mal , de la souffrance icibas, — mystère pour quelque doctrine que ce soit, mais bien plus pour nos adversaires que pour nous, — Sénèque s'élève à comprendre la grandeur de la conscience humaine, aux prises avec la souffrance, avec le malheur, quand surtout l'homme est allé généreuse- .ment au-devant de la lutte !
Eccepar Deo diynum! Virfortis cum mala fortuna compositus.,. iitique si et provocavit,
«Voyez le grand homme aux prises avec l'infortune ! 55 ces deux lutteurs sont dignes d'occuper les regards :» de Dieu. 5)
Voilà le langage de la sagesse antique , dans quel- -ques-uns de ses plus illustres représentants.
Je pourrais citer encore, parmi les historiens émin^nts de l'antiquité , Hérodote; et parmi les moralistes, Epictète, et surtout Plutarque : ses deux écrits sur les Délais de la justice divine dans la punition des coujpahles j «t sur la Lecture des poètes ^ sont connus ; on peut voir là, dans de nombreuses citations, à quel degré ces trois capitales vérités, Dieu, sa providence, 5a justice, étaient au fond des croyances de l'antiquité.
Si maintenant sur ces mêmes vérités, — Dieu, la Providence, la justice divine, — nous écoutons ces grands poètes, qui étaient aussi des philosophes, et dont les chants, échos des traditions anciennes , nous transmettent à leur manière la foi du genre humain , nous retrouvons, moins pures, il est vrai , mais toute-
fois reconnaissables , malgré les erreurs et les voiles poétiques qui les enveloppent, les mêmes croyances. Car, pour qui sait aller au fond des choses, les chants épiques, lyriques, tragiques de l'antiquité, rendent tous témoignage à ces dogmes sacrés que nous croyons.
Homère, qui possédait toute la science de son temps et avait recueilli toutes les traditions des vieux âges , comment ouvre-t-il son poëme immortel ? Par le dogme de la Providence et de la justice divine. Le chef de Parmée grecque a outragé un dieu : Que fait le dieu? (c Le dieu irrité contre le roi " , dit le poète, « envoie une « peste au camp des Grecs, et les peuples mouraient. " Sous cette fiction qu'y a-t-il ? Qu'y aurait vu Pauteur du Traité sur les Délais de la justice divine^ sinon la foi en cette justice même?
Ces traditions de l'épopée antique sont aussi les profondes doctrines cachées dans les chants lyriques et tragiques de la Grèce : le religieux Pindare les reproduit partout.
C'est ainsi que, parlant des descendants de Labdacus : « Le meurtre paternel " , dit-il, « les a fait tous » périr par la main les uns des autres , depuis que le •>■> fatal fils de Laïus le rencontra et le tua. La rapide » Erynnis vit ce crime, et le vengea'. »
Et cet autre religieux génie, contemporain de Pin^ dare et si semblable à lui, Eschyle, fait des mêmes croyances, altérées, il est vrai, par l'erreur antique sur le Destin , le fond de son austère et émouvante tragédie.
* Deuxième Olympique,
« Quels accents religieux ne remplissent pas les 5) drames d'Eschyle! « s'écrie M. Villemain dans ses belles pages sur ce poëte. — Un évêque des premiers âges chrétiens ne craignait pas de citer les vers du grand tragique aux hommes de son temps : je puis bien les redire à mon siècle , et couvrir de cette grande voix la clameur d'impiété qui monte de plus en plus vers le ciel !
Dans sa belle tragédie des Perses^ rappelant les sacrilèges de ces envahisseurs de la Grèce, Eschyle s'écriait : « Ils n'ont pas craint, dans la Grèce envahie, 5) de dépouiller les dieux , d'incendier les temples. 2) Déjà ces crimes ont reçu leur salaire, mais tout n'est 55 pas fini. Laissez germer l'insolence impie : ce qui ->•> pousse, c'est l'épi du crime; on moissonnera une 5) moisson de douleur ! «
Dans une autre tragédie :
«Tu vois la justice muette, inaperçue pendant le 15 sommeil, le voyage , le séjour. Mais elle suit le cou- 55 pable, marchant à côté, quelquefois en arrière, sans 55 interruption. Ce que tu fais, songe que les dieux le 55 voient! 55
Et si cette justice vengeresse laisse un moment de sommeil au coupable, écoutez, au réveil, comme elle le poursuit :
" Debout ! éveille-toi ! éveille-toi ! — Ah ! la bête 55 s'est échappée du filet! mais je saurai l'atteindre! 55 Fuirait-il sous la terre, le coupable, il ne serait point 55 libre encore. Parricide, là, un supplice vengeur s'ap- V pesantirait encore sur ta tcte ! 55
Xoiis retrouvons les mêmes croyances dans tous les drames de Sophocle. Contemplez l'admirable scène par laquelle le grand poète ouvre sa tragédie à'OEdipe roi. Tlîèbes est frappée d'un fléau : où sont les habitants de Thèbes? A genoux sur les degrés du temple, devant le palais du roi, des rameaux à la main, et des couronnes de suppliants sur la tête. Et que répond Toracle consulté? Qu'un grand crime a souillé cette terre , et que le fléau qui la désole est un châtiment.
«Créoiv : L'oracle nous ordonne clairement de puri- » fier cette contrée , souillée par un crime qu'elle )) nourrit dans son sein , et de ne pas laisser ce crime 5) impuni.
î) OEdipe : Quel crime a-t-on commis ?
55 Créon : Le sang versé cause les malheurs de cette 3) ville. «
Le même poëte reproduisait les mêmes croyances dans son Antigone. Le chœur chante :
ce Heureux ceux qui n'ont jamais senti l'infortune ! » Car, lorsque la main des dieux frappe une famille, » les maux se succèdent sans cesse. »
L'autre partie du chœur répond, dans l'antistrophe :
«Ainsi dans la famille des Labdacides, sur les anî) tiques malheurs de ceux qui ne sont plus, je vois s'ac- » cumuler des malheurs nouveaux; ils se perpétuent » d'âge en âge , et sous la main du dieu qui les frappe , î) ils ne trouvent aucun relâche. « Et Antigone s'écrie : « Tu as réveillé pour moi les plus cruels souvenirs , le y> malheur d'un père qui a frappé trois générations. »
Comme Eschyle et comme Sophocle, Euripide, le
248 XOUVELLES OEUVRES CHOISIES.
pocte philosophe, prête aux mêmes croyances les accents de sa nohle poésie; c'est ainsi que, dans son Oreste y il montre les Pélopides victimes des crimes de leurs pères :
a De là, s'écrie la fille du roi d'Argos, vient la ma- '5 lédiction lamentahle lancée sur notre maison, i)
Cette foi à la Providence et à la justice divine n'était certes pas pure de toute erreur dans l'antiquité , je l'ai dit; le paganisme y avait mêlé plus d'une altération : mais si sous ces erreurs on sait discerner, comme l'ont fait les Pères, le dogme fondamental , qui ne voit que les poètes de l'antiquité rendent témoignage à nos grandes vérités philosophiques et chrétiennes, comme Eusèbe l'a si savamment démontré dans son beau livre de la Préparation évangélique ?
Ecartons l'idée du fatalisme antique, et dans ces mystérieuses conduites de la Providence divine atteignant les fils et les petits-fils des grands coupables , nous verrons combien la fin que Dieu se propose est sage, et souverainement digne de lui : c'est en effet de maintenir dans le genre humain le respect des éternelles lois de Tordre moral, en rendant la sanction de ces grandes lois plus éclatante, et en inspirant aux hommes, par l'éclat même du châtiment, une plus profonde horreur des grands crimes. Dieu, maître et dispensateur universel, a d'ailleurs des ressources admirables pour mettre toujours les arrangements de sa providence en parfait accord avec tous ses attributs , avec sa sagesse , sa justice et sa bonté , soit en épargnant des maux personnellement mérités, soit en dédom-
mageant amplement par des biens plus grands , en cette vie ou en l'autre.
Et qui donc, après tout, est si innocent ou si peu homme , qu'il ne veuille accepter sa part des souffrances qui sont le commun partage de riuimanité?
M. Saint- Marc Girardin a parfaitement compris et éloquemment exprimé dans une belle page que nos lecteurs seront heureux de retrouver ici , les idées antiques sur ces grandes questions :
" Tout dans VOEclipe rappelle l'idée de la sainteté du droit
" paternel C'est pour avoir tué son père qu'OEdipe est
» chassé; c'est pour avoir chassé leur père qu'Étéocle et Po- » lynice périssent misérablement : terrible enchaînement » d'expiations successives.
» On est parfois tenté, dans une autre tragédie , de regret- V ter la violence et les emportements de ce superbe roi de « Thèbes. Mais ici, c'est un père, et un père outragé par des )) enfants ingrats : sous ce caractère sacré, ses crimes dispa- » raissent ... Il accomplit lui-même sur ses fds sacrilèges la » vengeance des dieux... Il les maudira donc, mais avec la » voix et le langage d'un juge et d'un vengeur, plutôt que » d'un père offensé et furieux. Il songe à la majesté pater- )) nelle outragée en sa personne , et s'il renouvelle ses impré- » cations contre ses fds, c^est afin, dit-il, quiU apprennent » à respecter les auteurs de leurs jours et à ne pas insulter » aux malheurs d'un père. Voilà la loi sainte imposée auxen- » fants , et quiconque la viole périra avant le temps. Ils tom- » beront donc percés l'un par l'autre, ces deux fds d'OEdipe » qui l'ont fait mendiant et vagabond. Ils périront l'un par n l'autre, maudits et détestés dans la mort même, afin de \q~ )î rifier les divines paroles du Sinaï : « Tu honoreras ton père » et ta mère, afin d'avoir une longue vie sur la terre, que " Dieu t'a donnée. »
" Une fois les expiations accomplies, une fois l'outrage fait
5) à la majesté paternelle l'^engé par la mort d'OEdipe et de 5) ses fils, le tombeau de ce même OEdipe , qu'avait pour- 5) suivi la colère des dieux, deviendra pour la terre qui le pos- 5) sédera un gage de grandeur et de puissance. Telle est la » force attachée à l'expiation et à la victime expiatoire : vi- « vante, on la frappe sans pitié au nom de Dieu, car elle re- » présente le mal que sa mort doit abolir; morte, on la » révère comme le symbole de la justice rétablie. » (M. Saint- Marc Girardin, Cou7^s de Littérature dramatique, t. I.)
Aux accents de la poésie grecque répondent les chants de la muse latine, et, pour ne citer ici que le moins religieux des poètes :
Delicta majorum iinmerîtus lues.
Romane, donec templa refeceris!
Et encore :
Di rnulta neglecti dederunt Hesperiœ mala luctuosœ!
s'écriait Horace lui-même.
Corrélatif au dogme de la Providence , le dogme de la prière se retrouve aussi partout dans Tantiquité. Le même poëte, que nous citions tout à l'heure , demande au Ciel, dans son Chant séculaire^ la fertilité de la terre et la prospérité de l'Etat :
ce Que la terre fertile se couronne d'épis : que des fi pluies salutaires et un air pur fécondent les germes y) dans son sein !
5) 0 Dieux, donnez à la jeunesse des mœurs hon-
y> nêtes, à la vieillesse des jours tranquilles , et à Rome
n la puissance, la fécondité et la gloire. îj
Di, probos mores docili jui'entœ, Di, senectud placidœ quietem,
Romulœ genti date, remque proletnque.
Et decus omne !
Ainsi la pliilosophie des poètes, si on la dégage de «on enveloppe mythologique, si on va jusqu'au dogme caché sous les fictions et les erreurs poétiques, s'accorde avec les grandes vues des sages; et tous, poëtes et philosophes, s'accordent avec le Christianisme luimême, pour proclamer ces trois dogmes tutélaires qui n'en font qu'un : Dieu, sa Providence dans les choses humaines, et sa Justice.
Voilà cette philosophie éternelle , ce patrimoine impérissable de l'humanité , que les sophistes et les athées ont entrepris de détruire.
Le Christianisme, en illuminant et épurant ces grands dogmes, les a enracinés plus profondément encore dans les entrailles du genre humain. Ce qui s'y mêlait d'étranger, dans la foi obscure des anciens peuples, a disparu ; ils ont resplendi d'une lumière divine au Calvaire, là où la justice de Dieu et sa miséricorde, selon la sublime expression des saints Livres, se sont rencontrées et embrassées.
La Croix , où est mort attaché le Juste suprême , a fait comprendre l'expiation et l'épreuve, et, comme on l'a si bien dit : « Elle a donné un sens à la douleur. «
Et puisque le souvenir de cette parole me revient, qu'on me permette de citer tout entière la belle page où jelle fut dite :
et La Religion allant plus loin que la philosophie , la ') Religion tirant des besoins de l'âme humaine une '5 sublime conjecture, qui est un désir pour celui qui
» ne croit pas complètement, une certitude pour celui w qui a la foi entière, la Religion vous dit : Souffrez, » souffrez avec humilité, patience, espérance, en re- » gardant Dieu qui vous attend, et vous récompensera. » — Elle fait ainsi de toute douleur Tune des traverses « du long voyage qui doit nous conduire à la félicité 5) dernière.
V Et alors la douleur n'est plus qu'une des peines de » ce voyage inévitable, et si elle fait souffrir, elle est » suivie d'une consolation immédiate, qui est l'espén rance. Aussi cette puissante religion qu'on appelle le w Christianisme, exerce-t-elle sur le monde une domi- » nation continue, et elle le doit, entre autres motifs > V à un avantage que seule elle a possédé entre les » religions.
w Cet avantage, savez-vous quel il est? C'est d'avoir M seule donné im sens à la douleur.
» La religion qui vint et qui dit : Il n'y a qu'un Dieu , » il a souffert lui-même , souffert pour nous; celle qui » le montra sur une croix, subjugua les hommes, en » répondant à leur raison par l'idée de l'unité de Dieu, w en touchant leur cœur par la déification de la douleur.
55 Et, chose admirable î ce Dieu souffrant, présenté sur 55 une croix dans les angoisses de la mort, a été mille 55 fois plus adoré des hommes, que le Jupiter calme, 55 serein, et si majestueusement beau de Phidias ^ 5)
Je n'ajouterai à cette lielle page que la haute et touchante raison de cette étonnante intervention divine. Ici, comme dans tous les mystères chrétiens, " pour ^ M. Thiers, dans son livre De la Propriété, p. 380, 382.
« tout entendre » , dit Bossuct, « il ne faut qu'entendre la « bonté de Dieu. Une bonté incom[)réliensil)le produit « les effets qui le sont aussi. î) Le Cliristianisme n'est que la foi à Tinfinie bonté de Dieu : Crediduiius cliaritati^ . Et voilà pourquoi les sophistes, quoi qu'ils fassent, ne chasseront pas Jésus-Christ du cœur des hommes. Il possédera toujours l'humanité par la bonté et par l'amour.