‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 20 sur 49 · LA VRAIE DOCTRINE · texte numérisé non relu

LA VRAIE DOCTRINE

Les belles et religieuses paroles que je viens de citer m'amènent à dire brièvement ici quelque chose sur le fond même de la doctrine chrétienne, relativement à la Providence.

« De toutes les perfections infinies de Dieu », dit Bossuet, " celle qui a été exposée à des contradictions » plus opiniâtres , c'est sans doute cette Providence f> éternelle qui gouverne les choses humaines. Rien n'a « paru plus insupportable à l'arrogance des libertins, » que de se voir continuellement observés par cet œil )) toujoursveillant de la Providence divine. Il leur a paru, » à ces libertins, que c'était une contrainte importune » de reconnaître qu'il y eût au ciel une force supérieure » qui gouvernât tous nos mouvements, et châtiât nos 5) actions déréglées avec une autorité souveraine. Us

^ S. Jean, épître I, ch. ii, v. 16.

w ont voulu secouer le joug de cette Providence qui 5) veille sur nous, afin d'entretenir dans Tindépendance V une liberté indocile , qui les porte à vivre à leur fan- )) taisie, sans crainte, sans retenue et sans discipline.

V Telle était la doctrine des épicuriens, laquelle, » toute brutale qu'elle est, tâchait de s'appuyer sur des î) arguments tirés de la distribution des biens et des 5) maux. «

Telles sont aussi les difficultés et les arguments que nous trouvons aujourd'hui dans les paroles de nos adversaires. '^

On dirait vraiment, à les entendre , que le problème du mal physique, de la douleur ici-bas, ne se pose que pour nous, et pas pour eux. Le grand problème se pose pour tous.

Car, enfin , le mal physique existe : il y a les maladies, la mort, toutes les souffrances, toutes les misères qui affligent la nature humaine. C'est un fait. Vous ne pouvez pas plus le nier que nous.

IVous, nous donnons de ce fait des explications; vous les combattez : donnez-nous les vôtres. Vous n'en avez aucune.

Il n'y a pas de milieu : Il faut ou que vous parliez comme nous, ou que vous vous déclariez athées.

Si vous n'êtes pas athées, si vous croyez en Dieu : eh bien! pourquoi sous un Dieu bon, ce déluge de maux qui tous les jours inonde la terre? Nous disons, nous : ce châtiments, épreuves, remèdes à nos passions et à «nos vices, moyens d'expier et de mériter, source » d'éternelles récompenses, j)

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Non, dites-vous : il n'y a rien de tout cela : c'est l'effet des lois naturelles !

Mais cette réponse n'explique rien.

La question reste tout entière : Pourquoi le Dieu bon, auteur du monde et des lois de la nature, a-t-il établi un monde et des lois dont Fbumanité devait tant souffrir?

Cette question est pour vous absolument insoluble. Il faut dire comme nous, ou vous jeter dans le fatalisme comme vous le faites, et vous plonger en cet abîme de l'athéisme, dontBossuet disait que c'est mettre son repos dans une fureur qui ne trouve presque point de place dans les esprits : et alors les absurdités oie vous tombez deviennent insoutenables ^ vous suivez Vune après Vautre d'incompréhensibles erreurs , et descendez au-dessous du paganisme lui-même.

Sans doute, je l'ai dit, l'antiquité païenne, en conservant une certaine tradition de ces grands dogmes de la Providence et de la justice divine, était loin de les entendre et d'en pénétrer les saintes obscurités aussi bien que nous pouvons le faire aujourd'hui, dans la pleine lumière du Christianisme.

Toutefois le haut bon sens des anciens leur faisait voir que Dieu, Créateur et Souverain Maître, peut sans injustice, dans cet ordre du monde, mélangé pour tous de biens et de maux, envoyer des maux sur un peuple ou une famille, à la suite de quelque grand forfait commis par leur chef; que ces grands coups, dont frappe quelquefois la justice divine, ont ce but très-haut et cet effet très-digne de Dieu, d'imprimer

aux hommes une plus grande horreur des grands crimes, quand ils voient le mal vengeur se précipiter à la suite, et s'étendre quelquefois sur tout un peuple, ou sur plusieurs générations dans la famille du coupable.

Les anciens pouvaient entrevoir aussi quelque chose des dédommagements et des récompenses, par lesquels Dieu couronne, dans une vie meilleure, le mérite de la résignation et de la patience.

Mais que nos lumières à nous, Chrétiens, sont plus vives, et combien, dans le splendide horizon du dessein total de la Providence, que le Christianisme nous découvre, ces grands et difficiles problèmes de la justice divine reçoivent pour nos esprits un éclaircissement plus parfait!

Le Christianisme nous éclaire d'abord sur la suprême grandeur de Dieu, et sur la culpabilité de Fhomme, lorsqu'il ose s'attaquer à une majesté si haute ; et quand notre apparente innocence se trouve enveloppée dans ces terribles châtiments publics envoyés pour punir les crimes des hommes , chacun de nous peut convenir sans peine qu'il n'y a rien, dans la part qu'il a de ces châtiments, qui surpasse les expiations et les épreuves dont il a lui-même besoin; et nous disons : Si quelqu'un se croit ici de meilleure condition que ses frères, qu'il se lève et jette la pierre aux autres.

Et de plus, quand le Chrétien se place à ces grands et lumineux points de vue que la foi lui offre : sa destination à une immortelle félicité; sa vie ici-bas, imperceptible point dans la durée totale d'une existence qui

ne doit point avoir de terme, courte épreuve de quelques jours destinée à lui faire mériter, par le noble et laborieux exercice de la vertu , des trésors de gloire et d'impérissable félicité; combien alors la mystérieuse question du mal pbysique s'illumine à ses yeux, et comme l'éternelle récompense qui doit couronner bientôt une vie humble, résignée, vertueuse et souvent devenue meilleure par la souffrance même, lui paraît compenser surabondamment tout ce qu'il peut souffrir de maux sur la terre!

C'est ce que voyait, par le profond regard de sa foi et de sa baute intelligence du Christianisme, l'apôtre saint Paul, quand il s'écriait: «IVon, toutes les souf- 5) frances et tous les labeurs de ce monde ne sont pas

V dignes d'être mis en comparaison avec cette gloire -n céleste qui brillera un jour en nous : Aon sunt con- )) dignœ passiones hiijus temporis ad futur am gloriam ->■) quœ revelahitur in nohis \ v

Et c'est ce que voyait aussi le grand génie chrétien de Bossuet, quand il disait :

« Par conséquent, ô homme de bien, si parmi tes î» afflictions il t'arrive de jeter les yeux sur la prow spérité des méchants, que ton cœur n'en murmure

V point; caria prospérité des mécliants ne mérite pas

V d'être désirée. Si cependant le fardeau de tes mal- « heurs s'augmente, ne te laisse pas accabler; et reî) connais, dans la douleur qui te presse, la main de 5) Dieu qui te guérit! Enfin, si tes forces diminuent, w soutiens ton courage abattu, par l'attente du bien

* Rom., VIII, 18.

5) que Ton te propose, qui est la bienheureuse im- » mortalité \ 15

Je dirai donc à ceux qui se révoltent contre la Prolidence et la justice divine :

Vous croyez vous insurger contre un juge : vous vous révoltez contre un père. Ce n'est pas seulement la crainte salutaire, c'est l'espérance aussi que vous repoussez, l'espérance consolatrice, soutien de la vie. Le Dieu juste, Jéhovah, est le Dieu qui punit les coupables, mais il est aussi le Dieu qui éprouve et récompense les justes, et qui accueille les repentants, le Dieu qui console, le Dieu qui bénit.

Sans doute notre Dieu est l'arbitre de la vie et de la mort, mais il est le Dieu de la vie. « Dieu n'a pas fait -n la mort« , dit l'Ecriture, a et il ne se réjouit pas en la '5 ruine de ses créatures. Dieu a créé toutes choses pour 5) qu'elles fussent; et il a fait guérissables toutes les V nations de la terre'; » et quant à la mort, c'est le péché qui l'a introduite dans l'humanité; mais c'est Jésus-Christ, Sauveur et Libérateur du monde, qui nous en délivre; il sauve nos âmes par sa grâce, et même nos corps par la résurrection glorieuse.

Et si les maux publics que sa main envoie aux méchants atteignent aussi les bons, c'est que, châtiments pour les uns, ils sont épreuves pour les autres : et toujours il faut les accepter avec soumission de sa justice

* BossuET, Serjnon sur la Pronidence,

- Deus morlem non fecit ; nec lœlatur in perditione vivorum. Creavit enim, ut cssent omnia; et sanabiles fecit nationes orbis terrarum. {Sap., r, 13, 14.)

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et de sa honte, comme il les donne; châtiments ou épreuves, il ne tient qu'à nous de les tourner en mérites et de les changer en hiens, de même que la Providence tire le hien du mal, dans le gouvernement du monde.

C'est ce que disait avec une énergique précision saint Jérôme :

«Des deux, choisissez ce qui vous conviendra; si « vous êtes juste, c'est une épreuve; si vous êtes péw cheur, c'est une expiation, v Et il ajoutait : « Vous « vous plaignez injustement; vous souffrez iiioins que 5) vous ne méritez. » Et tu e diiobus elige quod relis : 5) aut sancta es et proharis ; aut peccatrix , et injuste " quereris^ minora sustinens quam mereris '. »

1 Epist. ad Paulam.

La plupart des gens qui raisonnent sur cette grande question des souffraiices se placent ordinairement à l'unique point de vue de la responsabilité individuelle ; mais il y a aussi le point de vue de la responsabilité commune et de la solidarité : grand principe de la plus jeune et de la plus populaire des sciences, l'économie politique. Et au fond , tant le Christianisme est loin de contredire les vérités naturelles, le dogme chrétien appelé la Communion des Saints n'est pas sans analogie avec ce principe de l'ordre naturel. — Sur cette question, voici d'un éminent économiste, M. F. Bastiat, des paroles que nous offrons ici à la méditation de nos lecteurs :

tt Si l'homme avait été destiné par la nature à la vie et au travail » solitaires, la responsabilité serait sa seule loi. liais il n'en est pas » ainsi; l'homme est sociable. La famille, la commune, la nation, » l'humanité, sont des ensembles avec lesquels chaque homme a des s relations nécessaires. Il résulte de là que les actes et les habi- •n tudes de l'iiKlividu produisent, outre les conséquences qui retomï bent sur lui-même, d'autres conséquences bonnes ou mauvaises s qui s'étendent à ses semblables; c'est ce (ju'on aj)pelle la loi de ■» solidarilé, qui e;t une sorte de responsabilité collective.

T La loi de solidarité éclale en traits si nombreux dans l'individu ï et dans les masses, dans les détails et dans l'ensemble, dans les

uS'il y en a qui jugent autrement» , dit Leibnitz, u tant » pis pour eux; ce sont des mécontents dans les États » du meilleur de tous les monarques, et ils ont tort de » ne point profiter des échantillons qu'il leur a donnés « de sa sagesse et de sa bonté infinies, pour se faire V connaître non-seulement admirable, mais encore aî- « niable au delà de toutes choses '. »

Grâce à Dieu, malgré les athées qui renaissent, les peuples, préservés par leur bon sens, n'ont pas encore rompu avec ces grandes traditions de l'humanité et du Christianisme; et je félicite en particulier ma patrie d'affirmer sans cesse , dans les grands actes de sa vie publique, sa foi en Dieu, en la Providence, en la Prière.

Dans toutes les solennelles circonstances, nous prions. La République, comme la Royauté, comme

j faits particuliers et les faits généraux , qu'il faut pour la mécoa- 5 naître tout l'aveuglement de l'esprit de secte, on toute l'ardeur 1) d'une lutte acharnée, i {Harmonie, etc., p. 560, l"^*^ édition.)

1 Leibnitz, Théodicée, § 134, p. 55.

Parlant « des grands traits que la Providence forme dans la con- 1) duite du monde entier pendant la longue suite des siècles » , Fénelon a écrit de son côté les belles paroles que voici : « Il n'y a que ^ le tout qui soit intelligible, et le tout est trop vaste pour être vu •n de près. Chaque événement est comme un caractère particulier , T> (jui est trop grand pour la petitesse de nos organes, et qui ne si- » gnifie rien , s'il est séparé des autres. Quand nous verrons en » Dieu, à la fin des siècles, dans son vrai point de vue , le total des 1 événements du genre humain, depuis le premier jusqu'au dennier » jour de l'univers, et leurs proportions par rapport aux desseins a de Dieu, nous nous écrierons : Seigneur, il n'y a que vous de «juste et sage, n [Kcpositioii dex principales vérités de la Foi.)

l'Empire. IVous n'avons pas encore eu un seul gouvernement qui n'ait senti le besoin du secours de Dieu; tous ont demandé à la religion des prières.

« La Constitution est votée « , disait aux Kvéques de France le ministre des cultes en IS^B; 't l'Assemblée 5) a voulu (juo la religion intervînt pour consacrer ce « grand acte. L'Assemblée a terminé son œuvre dans 55 le même sentiment qu'elle l'avait commencée, en in- 55 voquant la Providence, qui inspire et soutient les 55 institutions bumaines. Dans toutes les circonstances 55 solennelles de la vie des nations, c'est vers Dieu que 55 doit s'élever la première pensée; et la consécration 55 religieuse de Lacté qui va régir les destinées d'un 55 grand peuple est à la fois un hommage de reconnais- 55 sauce et une demande de protection. 55 ■ — Je suis heureux de rappeler ces paroles.

Mais aujourd'hui encore, quand le pays commence une guerre, ne nous demande-t-on pas de prier? Xe nous demande-t-on pas des Te Deum après les victoires? Tous les dimanches ne prie-t-on pas pour LEmpereur et pour le pays?

Il y a peu de jours, je chantais le Veni^ Creator ^ et j'assistais à la messe du Saint-Esprit, avant l'audience solennelle de rentrée et la reprise des travaux de la Cour impériale d'Orléans. Dans toutes les Cours impériales de France, tous les magistrats français ont inauguré leurs travaux par le même acte religieux, proclamant ainsi Dieu et sa justice, source sacrée d'où émane la justice humaine.

Mais, en vérité, vous qui faites de Dieu une hypo-

thèse inutile^ de sa Providence un conte de bonne femme j, et de sa justice un chimérique épouvantaily vous croyez donc que nous sommes tous des imbéciles ou des hypocrites! Les magistrats, les assemblées du pays, les gouvernements, tout ce qu'il y a de plus sérieux parmi les hommes, tout cela n'est donc qu'une comédie! Tous, nous ne faisons donc que nous moquer, tout à la fois, et des peuples et de Dieu! Car enfin, que signifie la prière avant ou après une guerre, si le Dieu des armées est un vain mot? Que signifient des prières pour une«ûtion, pour un souverain, pour des Cours de justice, si Dieu n'a rien à voir dans les choses et les sociétés humaines?

Non, non, les hommes graves de notre pays ont d'autres pensées; et ceux mêmes qui n'ont peut-être pas encore complètement la foi chrétienne, ceux-là du moins la respectent, la désirent peut-être; et en tout cas, ils ont horreur de l'athéisme; et, hommes d'Etat, gardiens des lois, pères de famille, ils sentent tous que le sacerdoce de la magistrature, de la paternité, de la souveraineté, n'existerait pas, s'il n'y avait plus haut, au-dessus de nos lois, au-dessus de nos tribunaux, audessus même du foyer domestique, un Législateur Suprême et un Père, duquel descendent tout droit, toute justice et toute paternité sur la terre.

Et voilà pourquoi, je l'ajouterai, nous voyons tous les jours tant et de si consolants retours à Jésus-Christ. Vient un moment dans la vie, où les intelligences élevées et les cœurs honnêtes, après avoir beaucoup vu les hommes et beaucoup médité sur les choses divines

et humaines, se sentent mystcrieiisenient attirés et touchés par les profondeurs de l)onté et de sagesse qu'on trouve dans la Religion, et qu'on ne trouve que là : récompense peut-être des services rendus par eux à la cause de Dieu, sous l'inspiration secrète de ce Christianisme latent qui est au fond des cœurs droits, et auquel ceux dont je parle ont dû peut-être les meilleurs sentiments de leur vie, peut-être les plus grandes illuminations de leur éloquence, leurs plus hautes pensées d'hommes d'État. Et puis se lève le jour où, voyant plus clair au fond d'eux-mêmes et de toutes choses, ils reconnaissent et adorent ce Jésus-Christ qu'ils portaient en eux sans le savoir.

Mais ce n'est pas seulement la France, cette pauvre France , dont 93 nous a appris ce que certains hommes feraient si on les laissait faire, ce n'est pas elle seulement qui tombe encore dans cette faiblesse, de témoigner, par la prière publique , sa foi en Dieu et en la Providence. La libre et protestante Amérique priait et jeûnait naguère, au temps de ses calamités. La libre et protestante Angleterre donne le même exemple.

Mais que vous importe à vous? Rompant, non pas seulement avec le Christianisme, avec le catholicisme, avec le protestantisme, mais avec la foi de tous les peuples, et avec l'humanité tout entière, vous reculez pardelà le paganisme même jusqu'à l'athéisme; vous déclarez que Dieu et l'immortalité de Vcime ne sont que des hyiJOtkèses et des chimères, et vous ne voulez d'aucun culte, d'aucune religion , quelle qu'elle soit.

Eh bien! permettez-moi de vous le prophétiser : il

2r/f NOUVELLES OEUVRES CHOISIES.

arrivera probablement de grands malheurs avant que ma prophétie s'accomplisse , mais elle s'accomplira : vous deviendrez une secte que l'humanité prendra en horreur, et les noms des athées modernes, comme ceux des Chaumette, des Hébert, des Marat, des Robespierre, — qui, pourtant, lui, proclama un jour l'Être Suprême, — ne recueilleront que les malédictions de Tavenir !

Car, qu'ètes-vous , enfin , pour la plupart , sinon des athées, et que nous préparez-vous, sinon des désastres? C'est ce que je dois maintenant montrer, et mettre dans une lumière qui puisse ouvrir les yeux des plus aveugles.

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