LES ECRIVAINS
Ce ne sont pas d'obscurs dissertateurs, sans prétention et sans influence. Ils ont tous, avec des talents et des styles divers, une position littéraire considéral)le et une ardeur de propagande peu commune.
Ce ne sont pas non plus des écriiains cultii^ant simplement la littérature , et se renfermant chacun dans une spécialité littéraire : ils s'occupent de philologie , d'histoire , de critique , de sciences naturelles et même de philosophie , et c'est là leur danger , car rien n'est plus périlleux que l'erreur appuyée d'un appareil scientifique.
Deux sont déjà professeurs au Collège de France : AI. Renan, de la langue sacrée, et M. Maury, d'histoire et de morale; un troisième, M. Taine , était, il y a quelques semaines, candidat à une chaire importante de l'Ecole polytechnique^ Un autre, M. Littré, a pénétré de ses doctrines un Dictionnaire de médecine renommé, composé au commencement de ce siècle par deux savants honorahles , et qui se trouve maintenant , altéré par lui et corrompu, aux mains de toute la jeunesse des Ecoles médicales.
Tous travaillent à une œuvre commune , le renversement du Christianisme ; mais ce n'est pas seulement le Christ et l'Evangile qu'ils attaquent : ce sont, avec les croyances chrétiennes, toutes les vérités primordiales, Dieu, l'âme, la vie future, tout l'ordre moral et social, que leurs systèmes battent en brèche et ruinent par les fondements.
Ils ne procèdent pas toutefois en philosophes de profession, exposant les questions avec suite et ensemble ; les idées philosophiques ne se présentent pas chez eux en corps de doctrine ; leurs théories se trouvent disséminées de tous côtés , soit dans de nombreux articles publiés isolément et à distance, soit dans des ouvrages
OÙ les questions de pliilosopliie se rencontrent devant eux sans être l'objet direct du livre. C'est de tous ces écrits divers qu'il a fallu recueillir l'ensemble que je présente ici.
M. Taine est un critique qui , à propos des philosophes qu'il critique, fait de la philosophie. Les premiers écrits littéraires qu'il publia, un Essai sur les fables de la Fontaine;, et une Etude sur Tite-Live, contenaient déjà les germes d'une philosophie matérialiste et fataliste. Cette philosophie se démasqua tout à fait dans une série d'articles sur les philosophes français du dix-neuvième siècle, où le jeune professeur, à peine sorti de l'Ecole normale, jetait la raillerie aux noms les plus célèbres , Maine de Biran , M. Royer-Collard , M. Jouffroy, M. Cousin, M. Laromiguière. Depuis ce temps, M. Taine continue de guerroyer, dans les journaux ou les revues , contre les vérités religieuses et philosophiques, avec une verve pleine d'âpreté et de moquerie.
M. Renan cultive spécialement la philologie et les langues orientales , dont il reçut le premier enseignement au séminaire de Saint-Sulpice. Ses premiers écrits, qu'il n'osait pas toujours signer, furent des attaques violentes contre le Christianisme, dans lesquelles il répandait les amertumes de son âme : «Les premiers manifes- M tes de son intelligence " , dit un écrivain de la Revue des DeuX'Mondes\ « exhalaient une vive amertume; » il y avait dans sa pensée et dans son langage une ver-
^ M. Saint-René Taillandier , Revue des Deux-Mondes , 15 septembre 1858.
1) deur singulièrement âpre, parfois même des traces de » violence. )) Plus tard , dans les mêmes articles réunis en volume, l'àpreté semble avoir senti le besoin de s'adoucir ; mais AI. Renan ne désavoue rien des idées qu'ils contiennent, et déclare qu'il les signe de nouveau sans aucun scrupule^ parce qu'ils n'offrent rien qui ne lui semble conforme à la vérité . . . 7'ien qui ne réponde à sa pensée actuelle. (Etudes d'histoire religieuse ^ préf. , p. II et III.) M. Renan a publié d'autres articles de critique et de morale, et des traductions de quelques-uns de nos livres sacrés, où il continue à semer je ne sais quelle philosophie nuageuse, mélange étrange de langage sceptique et affirmatif , de positivisme et de panthéisme, niant l'existence et la personnalité divine, et chantant au divin des hymnes mystiques. Par une contradiction, qui s'explique toutefois, il repousse le dogmatisme, et nul n'a un ton plus dogmatique que lui. Il a son parti pris et tranche sur tout, et rien n'est vraiment plus bizarre que l'impérieux de ses affirmations , jetées sur toutes choses, sans une preuve quelconque. Ce qu'il a de séduction est tout entier dans certaines souplesses d'esprit, dans le vague de la pensée , et dans l'art de jouer avec le sophisme, ce raisonnement à double face, mirage trompeur de mots et d'idées. J'ai rarement rencontré ailleurs une pensée plus faillie et plus indécise , avec un sentiment plus âpre et plus arrêté, et une sophistique plus constante. Chez lui, les mots perdent vite leur signification naturelle, et prennent des sens raffinés qui faussent les notions reçues, et déroutent les esprits inattentifs. Il parle comme vous
et ne pense pas comme vous. Les formules où il se complaît cachent des pièges : aussi, grâce à la légèreté des esprits et au déclin des études philosophiques en France, il a réussi à faire illusion. S'appliquant à la finesse et visant à la nuance , il est plus dangereux encore par la portion de vérité qu'il mêle à ses erreurs que par ses erreurs mêmes. Il a des replis et comme des ondes qui permettent difficilement de ramener son idée à des sens précis : fugace et léger, quand on le poursuit, il s'esquive ; quand on le saisit, il s'échappe. Mais la logique et le bon sens ont des étreintes qui ne permettent pas de se soustraire toujours , et il y a des questions qui ne permettent pas toujours de se réfugier dans Téquivoque.
Ecrivain bien différent de M. Renan, embarrassé dans son style , du moins dans les livres que j'ai lus de lui et dont je parle ici, esprit roide et tendu, plus Allemand que Français , fatigué par la vue o])stinée du même horizon et l'entêtement des mêmes idées , mais doué d'une persistance opiniâtre et de cette espèce de fanatisme froid que donnent quelquefois les longues et solitaires méditations, M. Littré travaille sans relâche, depuis longues années déjà, à répandre, par des traductions allemandes ou des élucubrations personnelles, les idées systématiques dont il s'est frappé , une philosophie dite positive, qui lui a été inoculée par AI. Auguste Comte, ancien professeur à l'Ecole polytechnique, et qui se résume dans le plus complet matérialisme.
Ces deux écrivains, M. Renan et M. Littré, si analogues, quoique si différents, personnifient, avec des
nuances , sur les points les plus graves , les mêmes erreurs. Les contrastes mêmes de leur esprit et de leurs études ne font que mieux ressortir les rapports de leurs pensées. Les sciences sont la spécialité de M. Littré , la philologie orientale et la critique celle de M. Renan ; mais sur le terrain de la spéculation philosophique et de l'exégèse antichrétienne , ils se rencontrent : tous deux disciples et échos des rêveurs allemands, et, dans les ambiguïtés et les obscurités auxquelles le vague de leurs systèmes et la sophistique de leur esprit les condamnent , se servant très-souvent l'un à l'autre d'interprète. Ce que la souplesse et l'agilité de l'un ne permettent qu'à la réflexion attentive de pénétrer, la phrase sans art et l'allure pesante de l'autre permettent de le saisir du premier coup. Ce que la poésie idéaliste du premier enveloppe d'images fuyantes et de voiles , le prosaïsme du second le dit crûment et sans détour. jVous tiendrons compte de ces nuances , en même temps que nous révélerons sur tous les points les plus graves la similitude et l'identité des doctrines. M. Alaury paraît moins familier avec les questions et avec la langue philosophiques , et plus spécialement occupé des recherches de pure érudition. A son endroit, une réserve importante est à faire : la négation de Dieu ne nous a pas frappé chez lui , bien que , dans ses derniers ouvrages, Tinfluence et la trace de M. Renan commencent à devenir très-visibles, illais une hostilité déclarée contre le Christianisme a inspiré tous ses travaux. Son but, depuis le premier de ses livres jusqu'au dernier, est de dépouiller le Christianisme de tout
caractère surnaturel et divin : c'est par là qu'il donne la main aux hommes avec qui nous l'avons nommé , et qu'il travaille à la même œuvre.
Tels sont les écrivains dont je suis condamné à m'occuper.
Ce n'est pas du reste une réfutation que j'entreprends ici, mais une simple exposition ; ce n'est pas une discussion, mais une réprobation.
De telles vérités sont attaquées , et les attaques sont de telle nature, qu'il suffît d'avertir le bon sens public.
Toutefois, avant d'exposer les doctrines, il est nécessaire d'entendre le langage de ces écrivains sur euxmêmes et sur les autres , et de voir comment , et avec quelles ambitions , ils se posent devant le public.