‹ Nouvelles œuvres choisies de Mgr. DupanloupChapitre 4 sur 49 · LEURS PRETEIVTIONS ET LEUR BUT · texte numérisé non relu

LEURS PRETEIVTIONS ET LEUR BUT

Ces hommes se posent en maîtres, en chefs de la science et de la pensée ; et ils le déclarent ouvertement. Jamais on n'a parlé de soi avec plus d'assurance, ni élevé plus haut une voix magistrale; jamais plus superbe mépris ne fut affiché, non-seulement pour le Christianisme, mais pour tous les plus grands génies, les plus grands historiens, les plus grands philosophes.

Ils s'intitulent l'école critique, l'école positiviste, et tout ce qui n'est pas cette école, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas eux , est pour eux l'objet d'un dédain dont

l'expression s'est rarement rencontrée telle dans le langage humain. Pour en arriver là, on dirait qu'ils se sont fait du dédain et du mépris un système. M. Renan même y trouve une certaine élévation d'âme, une fine et délicieuse volupté.

« Il est î5 , dit M. Renan, " une certaine élévation d'âme « qui ne s'obtient que par l'habitude du mépris. « [Essais de morale et de critique^ p. 209.) — « Le dédain

55 produit presque toujours un style délicat Le dé-

« dain est une fine et délicieuse volupté qu'on savoure w à soi seul : il est discret, car il se suffit. ^ [Id.^ p. 188. — «M. de Lamennais 5) , dit-il encore, "ne com- 5) prit pas ce qu'il y a d'ironie dans un certain respect. 5) (Ibid.j p. 187.) — Quant à lui : a Je sais,» dit-il, 't quel 5) charme austère il y a pour les fortes natures à braver 5) la médiocrité impuissante. 5) (Revue des Deux-Mondes, juillet 1859, p. 200.)

M. Renan dit ailleurs : « L'école critique attend en- 5) core qu'on la prenne en flagrant délit de faiblesse. » (Revue des Deux-Mondes ^ janvier 1860, p. 384.)

Le critique arrive même, selon M. Renan, à une sorte d'impeccabilité, car le propre du philosophe, ce c'est d'élever la spéculation à cette hauteur où toute 'î conséquence mauvaise est bannie. Arrivé à ce degré î) de maturité et de bonté que l'étude seule sait donner, " le penseur est en quelque sorte réduit à l'impossibilité « de mal faire. » (Revue des Deux-Mondes ^ 1" avril 1858, p. 508.)

« La critique « , dit encore M. Renan, « ne connaît pas « le respect; elle juge les dieux et les hommes... C'est

5) rhomme spirituel de saint Paul, qui juge tout et n'est " j"3^ P'^'' personne. Cette irrévérencieuse puissance, » portant sur toute chose un œil ferme et scrutateur,

V est par son essence même coupable de lèse-majesté 5) divine et humaine. Il faut que toute souveraineté plie

V devant elle, et son audace croissant avec le succès, il 5) vient un jour où elle ose s'attaquer au Dieu du j)assé, 55 et regarder en face Celui devant qui se sont inclinées 55 des générations d'adorateurs. î) [Liberté de penser^ t. IH, p. 365.)

M. Taine dit de même : « L'examen vraiment libre 55 chasse le respect. 5) Et il se moque de ceux qui « s'a- 55 larmeraient de traiter Dieu comme une hypothèse. 55 [Revue des Deux-Mondes ^ p. 545 et 546.)

On conçoit que M. Renan trouve le Christianisme injuste envers l'orgueil : «Le mot d'orgueil, dans le 55 langage des moralistes chrétiens, est fort suspect; 55 souvent il sert à stigmatiser des qualités précieuses, 55 et même des vertus. 55 [Essais de morale^ p. 174;.)

Du reste, s'ils traitent Dieu sans respect, ils ne respectent guère plus l'humanité :

a L'humanité, dans son ensemble, représente un 5) homme de moyenne capacité, égoïste, intéressé, assez » souvent ingrat. 55 — a L'humanité par sa tête touche 55 le ciel; dans son ensemble, elle a l'esprit étroit et » formaliste. 55 — a Les formules où elle se complaît 55 sont lourdes et grossières. 55 [Revue des Deux-Mondes^ 1" avril 1858, p. 507-508.)

Et quelle est la tête de l'humanité? Cela va sans dire : c'est la critique. Or, selon eux : « La critique

» est née de nos jours. « C'est par cette parole que M. Renan commence un de ses livres. [Etudes dliistoire religieuse). Et selon eux encore, le nombre d'hommes capables d'être critiques, c'est-à-dire, comme s'exprime M. Renan, « capables de saisir finement les 5) vraies analogies des choses , est imperceptible, w (EssaiSj, préf. , p. vi.) « Pour voir le vrai, il faudrait à 55 l'humanité une finesse d'esprit et un savoir qui lui )) manquent. ^ (Etudes^, p. xxii ^)

A leurs yeux , et aux yeux du philosophe , sans qu'il

0) s'en soit aperçu, l'humanité se compose de quelques 5) individus exceptionnels, préservés des tentations et )) des malentendus où tombe la foule, w (Revue des Deux-Mondes j 1" avril 1858, p. 508.) Il y a une scission fatale entre \e^s parties simjAes et les parties cultivées de l'humanité. Et « pourvu que le petit nombre 5) puisse se développer librement, il s'occupera peu de )) la manière dont le reste proportionne Dieu à sa 3) hauteur. » [Etudes j préf., p. xv^ xvii.)

Le reste! Le mépris de M. Renan pour ce reste va si loin, que le monde tel qu'il est, avec ses misères, ses faiblesses, ses maux sans nombre, est pour lui un spectacle curieux qui l'amuse; sicurieux^ qu'il n'hésite pas à dire : " Le penseur... spectateur dans Tunivers...

1) lors même qu'il j^ourrait réformer le monde ^ peut- « être le trouverait-il si curieux tel qu'il est, qu'il n'en )) aurait pas le courage. » [Etudes j, préf., p. xxi-xxn.)

De même qu'il a une grande hauteur, un grand dé-

1 Lire en entier la page xxii de l'ouiTage cité, où le mépris pour l'humanité ne peut être poussé plus loin.

dain et une grande finesse, le critique a une grande étendue d'esprit :

ce Une limite quelconque « , dit M. Renan, « est tout M qu'il y a de plus antipathique à notre étendue d'es- V prit. » {Liber lé de penser , t. Il-, p. I 45.) — " Nulle » limite ne peut être tracée à l'esprit humain... rien » n'est au-dessus de l'homme 5) (Revue des Deux- Mondes , 15 janvier 1860, p. 374); — il entend de l'homme « arrivé à la vie réfléchie » , — du " critique » , des ce hommes exceptionnels » , du « petit nomhre im- » perceptible » .

Oui, irnjjerceptihle ^ car dans ce petit nombre ne se rencontrent pas même les plus grands génies qui aient jamais honoré l'humanité : Platon, Descartes, Alalebranche, Bossuct, Fénelon, Pascal, Arnauld, Leibnitz, Clarke, Montesquieu, n'en sont pas.

Voici ce que dans la nouvelle école on pense et dit des plus grandes écoles de philosophie anciennes et modernes :

et La métaphysique de Platon, Descartes, Male- « branche, Bossuet, Fénelon, Leibnitz, Clarke, peut 5) bien faire illusion aux esprits novices... On la goûte, « on l'admire comme histoire; mais on ne la prend pas î) au sérieux comme science. » [Revue des Deux- Mondes, 15 janvier 1860, p. 371.)

Et quant à Bossuet, quant à l'immortel traité De la connaissonce de Dieu et de soi-même, et à ses autres travaux philosophiques, « Bossuet n'a pas beaucoup à » nous apprendre sur le fond même des choses. On lui )) a fait grand tort en le forçant d'avoir une philoso-

« pbie. Il n'en avait d'autre que celle de ses vieux «cahiers de Sorbonne; et quand il mit au net pour son V royal élève ses rédactions d'école , il ne se doutait 5) guère qu'un jour on les prendrait si fort au sérieux. « Tout cela est peu critique. 55 (M. Renan, Revue des Deux-Mondes , avril 1858, p. 517.)

Selon M. Taine, l'école spiritualiste de nos jours n'a fait que relever « une vieille logique, composée de » pièces disparates, machine discordante dont la scho- 55 lastique, Descartes et Pascal, ont fourni les rouages y- rouilles, qu'Arnauld construisit un jour par défi, pour » un enfant, et qui ne pouvait servir qu'à des esprits 5) encore empêtrés dans la syllogistique du moyen âge. 5? (Philosojjhes français y p. 16.

Les plus graves philosophes de ce temps-ci ne sont pas mieux traités par ces Messieurs :

« Un matin, en 1811 « , dit M. Taine, « M. Royer- 55 Collard, qu'on venait de nommer professeur de philo- ->■) Sophie, se promenait sur les quais, fort embarrassé... » Xouveau en philosophie, il n'avait point de doctrine 5) à lui, et, bon gré mal gré, il devait en professer une. 5) Tout à coup il aperçut à l'étalage d'un l)ouquiniste, 5) entre un Crevier dépareillé et V Ahnanach des Culsi- 55 nicres y un pauvre livre... par le docteur Thomas 55 Reid. ce — Combien ce livre? — Trente sous. 55 II « venait d'acheter et de fonder la nouvelle philosophie 55 française. — Il passa trois ans, défaisant l'ouvrage 55 des autres, et creusant de toute sa force, au milieu 55 de la route, un mauvais trou. 5) [Philosophes fr' anc«/6-, p. 21, 22, 30, 31.)

Toutefois, ce n'est pas le ton indécent de ces paroles qui me frappe ici le plus : ce qui est encore plus inattendu , c'est d'entendre M. Taine ajouter que trois choses ont lié M. Royer-Collard, et Font empèclié d'être pliilosophe : le sens commun ^ l'amour de Vordre^ et le Christianisme. Il resta « lie " , dit-il, « par le sens com- « miin^ ^diTV amour de l'ordre et parle christianisme. » (Philosojjhes français , p. 30.) Et sans doute la critique, qui n'était pas née de son temps j, lui a manqué pour se débarrasser de tout cela.

« L'histoire » , dit encore M. Taine, « est notre con- •» temporaine... Au temps de Bossuet, elle n'était pas... r. La critique était inconnue à Montesquieu. » (Philosophes français j, p. 298.)

Un éternel contre-sens^ , selon M. Renan, « a fait jusqu'ici le fond de l'histoire; mais a le critique « est « habitué à démêler l'éternel contre-sens qui fait le fond î) de l'histoire, ^i (Essais j préf., p. ix.) Et quelquefois le critique « rectifie, au nom de la science critique, ces « contre-sens séculaires qui ont consolé Fhumanité. « (Cantique des cantiques j, préf., p. xii.)

De même que la critique, l'histoire est née de nos jours, ce L'histoire i5 , selon M. Renan, «n'a pas quarante » ans « , et « nulle part avant notre temps « , M. Renan « ne trouve le sentiment immédiat de la vie du passé. " (Essais, p. 106-107.)

L'histoire, telle qu'elle a été faite jusqu'à présent, dit à son tour M. Littré, n'est pas une science. On n'avait jusqu'à présent, « en fait d'histoire, que des 5) matériaux d'érudition, mais point de théorie scienti-

« fique. Cette théorie commence à M. Comte. » La science, qui jusque-là n'existait qu'en tronçons ^ dit encore M. Littré, a reçu sa tête j, son couronnement. [Dict. de Nysten., art. Sociologie.) — « Grâce à cette )3 immense découverte, le circuit du monde intellectuel « est fait, comme le fut jadis celui du globe terrestre » par Vasco de Gama et Magellan. » [Ihid., art. Positive [Philosophie].)

Jusqu'à présent : «L'Académie des sciences n'a point •>■) de tête ; l'Académie des sciences politiques n'a point 5) dé corps. « (Conservation^, etc., p. 135.)

On se demande vraiment ici s'il n'y a pas une mesure qui ne devrait jamais être dépassée. Quoi qu'il en soit, je suis bien sûr que les savants, les publicistes et les illustres historiens de notre temps ne se croiront pas obligés de se faire, avec M. Littré, disciples de M. Comte.

Que la foi soit profondément antipathique à ces nouveaux critiques, c'est ce qui ne saurait nous surprendre; mais ce qui aurait peut-être le droit d'étonner, même de leur part, ce sont des paroles comme celles-ci :

« La foi )) , dit M. Renan, « sera toujours en raison « INVERSE de la vigueur de Vesprit et de la culture w intellectuelle. •» (Liberté de penser ^ t. IV, p. L33.) — « La foi, ce dit encore M. Renan, « est là, derrière Thu- « nité, attendant ses moments de défaillance pour la •>■) recevoir dans ses bras... Pour nous, nous ne plierons 5) pas ; nous tiendrons ferme , comme Ajax contre les « dieux. 55 (Liberté de penser y ihid.)

Mais à ceux qui ne sont pas des Ajax, et ne tiennent

pas, comme M. Renan, ferme contre Dieu, il est vraiment étrange de voir les injures de toute espèce qu'il leur prodigue, et d'apprendre ce que tout Clirétien est, à la honte de la civiUsatlon.

Notre foi est « une étrange maladie, qui, à la honte » de la civilisation, n'a pas encore disparu de l'iuima- » nité. 5) — " C'est » , dit-il, « perdre sa peine que de :i disputer avec celui qui croit au surnaturel... C'est •» comme si l'on voulait argumenter le sauvage sur 5) l'absurdité de ses fétiches... Le critique, sans dispu- )) ter avec des esprits bornés et décidés à rester tels , 0) poursuivra sa route. « (Liberté de penser^ t. III, p. 464-465.)

Il y a des choses cependant que l'école critique et l'école positiviste ne méprisent pas au même degré que tout le reste dans l'humanité : c'est la jeunesse, l'éducation, le peuple. Et je ne puis me défendre de le faire remarquer ici avec la gravité que demande un tel sujet. Car si je n'écris pas une ligne pour empêcher ces hommes d'arriver à la fortune, je l'avoue sans détour, tout ce que je puis je le ferai pour les empêcher d'élever la jeunesse, d'endoctriner le peuple, et de gouverner la société. Ces paroles étonnent peut-être. Vous vous méprenez, me dira-t-on. Xon , je ne me méprends pas; l'ambition de ces hommes est considérable : avec la prétention d'inaugurer une science nouvelle, ils ont celle de refaire une nouvelle société; et voilà pourquoi l'éducation, la jeunesse et le peuple leur tiennent tant à cœur.

AI. Littré dit nettement que ce la réforme mentale

V aura pour conséquence la réforme matérielle v^ et montre, Fhistoire à la main, qu'il en a toujours été ainsi. » (Conservation^ révolution^ positivisme j^. 111.)

ce Les hautes notions changent", écrivait-il, non pas en 1848, mais en 1859 (Paroles de jyhilo s ophie positive ^ p. 22), ce les anciennes se décomposent, les

V nouvelles se forment , et de la sorte une autre édu- " cation j tine autre vie morale ^ une autre société sont )5 en enfantement. »

Ce que M. Littré prétend apporter au monde, c'est ce un dogme nouveau » , - — ce un symhole nouveau ^i , — ce un culte nouveau ^ , — ce un résumé suprême )5 , — ce une révélation nouvelle illuminant notre passé ,

V notre présent et notre avenir « (Conservation ^ p. xxvii); — ce un ensemble qui prend de soi-même la » place de V ancien ensemble hypothétique, trouvé faiy> ble dans chacune de ses parties i^ (Paroles de philos, posit.j p. 39); — ce une science générale constituée par « la série hiérarchique des sciences particulières, do7it

V le lien est dévoilé pour la première fois. " (Ibid.j p. 20.)

Et c'est ainsi ce qu'il a été donné à tme meilleure

V intelligence des choses de rompre les épaisses cloi- )3 sons qui séparaient les compartiments de la con- 5) naissance générale, et d'ouvrir à la pensée enfin » victorieuse les portes et les chemins, v (Ibid., p. U-15.)

« Le dogme nouveau, qui ne prend son existence » que dans la philosophie positive » ( Conserva-

tioiij, etc., p. xxvii) , « le dogme nouveau appelle un 53 régime nouveau. " (Ihid.^ p. xxx.)

Pour bien compreadre ce que M. Littré entend par ce dogme nouveau j, ce régime nouveau ^ il y a dans la langue qu'il s'est faite trois ou quatre mots dont il faut bien savoir le sens : le positivisme ^ ou la philosophie positive; la conception du monde, le théologisme, c'est-à-dire toute philosophie qui traite de Dieu, et aussi le socialisme : les textes suivants vont nous faire entrer dans sa pensée. Et d'abord , voici les paroles qui indiquent le point de départ pour arriver au but, c'està-dire à une complète réorganisation de la société, par une complète réforme dans les idées :

« Il n'y a d'idée neuve et efficace que celle qui pré- 55 tend remplacer la vieille doctrine théologique par une 55 doctrine sociale. Mais qui maintenant promet une 55 doctrine, sinon le socialisme? et qui en a réelle- 55 mentune, sinon la philosophie positive, yb;v??e ^eV^r- 55 minée du socialisme ? -t^ (Conservation, p. 198.)

et La science est la seule arme par laquelle le socia- 55 lisme s'intronisera dans le monde. 55 [îhid., p. 96.)

Et voilà pourquoi et le peuple est directement inté- 55 ressé au triomphe de la phiIosoj)liie positive; ou, pour 57 mienx dire, ce triomphe et le sien, c'est fout un. 5? (Ihid,, p. 84.)

Et d'où vient la philosophie positive, le positivisme? C'est du génie de la Convenlion.

a Le génie philosonlnquo de la Convention ne fut 55 pas inférieur à son génie [ oliticjuc... Le positivisme 3) en est l'héritier direct. ») (Ibid., préf. , p. xvii, xviii.)

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