LA PROPAGANDE
Cette propagande est ardente et puissante : Je prête l'oreille aux bruits de la presse, j'écoute les écrivains en renom et en crédit , et j'affirme que ces * Revue du Progrès, novembre 1863, p. 121.
funestes écoles disposent d'une immense pul)licité : elles parlent dans les livres , dans les journaux , dans les revues, même dans les chaires publiques ; elles gagnent chaque jour du terrain parmi les hommes adonnés exclusivement aux sciences positives, parmi la jeunesse et les ouvriers ; en un mot, je suis forcé d'avouer qu'il se fait dans notre pays, dans le sens de l'athéisme, un effort d'impiété, dont les progrès incessants peuvent aller à des limites qu'on ne saurait dire ; car ce mouvement semble partir de haut, et certainement il va loin.
Ces écoles, en effet, ont une tactique : elles ne comptent dans leur sein ni un savant ni un philosophe dignes de ce nom , tous les grands scrutateurs de la nature humaine ou physique les ont désavouées avec indignation; elles ne peuvent pas invoquer en leur faveur une seule des grandes expérimentations scientifiques de notre temps, elles ont toujours et partout été vaincues : n'importe, elles se donnent comme le résultat de tout le travail scientifique moderne ; elles le répètent, et c'est par de tels mots qu'elles al)usent les ignorants et la jeunesse légère, et tendent à leur faire croire que les sciences, à force de progresser, ont fini par découvrir et démontrer qu'il n'y a ni Dieu ni âme; et je vois en ce moment les défenseurs de la philosophie spiritualiste occupés à combattre des ouvrages publiés par de prétendus docteurs, qui travaillent à rendre la science athée.
Certes, nul plus que moi ne rend hommage à la science contemporaine. J'admire cette puissance don-
née à l'esprit humain, de ravir à la nature ses secrets, et d'appliquer immédiatement les conquêtes de la science en mille fécondes industries. Mais la science qui se retourne contre son auteur, qui se pénètre d'athéisme , qui s'enivre d'elle-même au pomt de vouloir expliquer le monde sans Dieu , et qui dit à Dieu : Retire-toi , tu embarrasses l'esprit humain , tu n'es qu'une hypothèse inutile ; j'en ai horreur, et je m'écrie : 0 hommes de la vraie science et de la vraie philosophie, sauvez la science contemporaine de cette dégradante et fatale apostasie î
Car ce mouvement, je l'ai dit, va loin ; la puissance de diffusion de ces doctrines surpasse de beaucoup celle dont elles pouvaient disposer au dix-huitième siècle.
Il est aujourd'hui un fait capital, dont on n'est pas assez frappé , parce qu'il résulte de faits isolés et successifs ; mais il importe de le constater, afin de se rendre bien compte de la situation où nous sommes et de voir où nous marchons.
Pour des motifs politiques que je ne veux ni ne dois discuter ici, depuis dix ans, de nombreux journaux qui défendaient la religion ont été supprimés en France, dans nos diverses provinces. Et tous ceux, très-nombreux, qui ont été autorisés depuis ce temps, tous, à part quelques rares exceptions , sont hautement des journaux antichrétiens. De telle sorte qu'en fait, aujourd'hui, dans l'état actuel de la presse, la religion et l'impiété se trouvent en présence et en lutte dans les positions que voici : quelques défenseurs isolés restent çà et là sur la brèche, sans qu'on leur permette de re-
cruter aucun auxiliaire nouveau; tandis que la grande masse des journaux et des revues attaque, avec un concert et une audace qui vont toujours croissant, non-seulement le Pape, mais Jésus-Christ, FEvangile, TEglise tout entière, son Clergé, ses Ordres religieux, tout son Enseignement , avec les calomnies les plus odieuses ; et cela partout, chaque jour, tous les matins, dans tous les ateliers, les restaurants, les cafés, les cabarets, les gares de chemins de fer : c'est là un des aspects de la situation présente.
En voici un second : c'est que ce sont les revues et les journaux les plus répandus, le Siècle j, les Débats , la Revue des Deux- Mondes j, V Opinion nationale, VAvenii' national, le Temps , \ Indépendance belge, qui prêtent tour à tour leurs tribunes retentissantes aux doctrines de l'athéisme , du matérialisme , du panthéisme et de l'antichristianisme.
La Revue des Deux-Mondes s'est fait ici , depuis quelques années surtout, un rôle à part. Je ne sais s'il est un seul de ses numéros qui ne contienne une attaque, voilée ou violente, mais toujours profonde et perfide, contre la religion, et si les docteurs du panthéisme et du matérialisme ont quelque part une tribune qui leur soit plus facilement ouverte , pour les aider à pénétrer là où ni leurs personnes ni leurs doctrines ne parviendraient à s'introduire : cela, toutefois, je le reconnais, avec un mélange, singulièrement fait pour tromper les dupes, d'articles agréables et d'une tenue élégante. Aussi mon étonnement est grand que les familles chrétiennes ne ferment pas rigoureusement
leur porte à cette revue, tant qu'elle persistera dans une telle voie.
Il y a plus : dans ces derniers temps, des organes spéciaux ont été fondés pour propager ces tristes doctrines athées ou antichrétiennes , tels que la Revue Germanique ^ la Morale indépendante , le Courrier français y la Lihre Conscience y \ Alliance religieuse universelle y la Lihre Pensée ^ et cette jeune Revue du Progrès dont Taccent avait quelque chose de si âpre et de si ardent; puis des bibliothèques détestables, et d'autres publications encore. J'ai dû me procurer et étudier ces diverses publications : c'a été une longue et douloureuse étude.
La Lihre Pensée ^ que j'ai citée bien des fois déjà, a été fondée il y a un mois à peine, dans le but hautement avoué de propager l'athéisme et le matérialisme.
Cette revue ne fera pas de politique; mais toutes les croyances chères au monde, toutes les doctrines qui ont toujours été l'appui des âmes et la base des sociétés, elles les attaquera à son aise, sans relâche; et bien qu'elle s'adresse spécialement à la jeunesse des écoles, elle s'efforcera par une propagande ardente de mettre ses doctrines d'athéisme et de matérialisme à la portée de touSy c'est son expression. J'ai sous les yeux la liste de ses rédacteurs : ils sont une trentaine. Il y a des jeunes gens parmi eux ; et j'ai la douleur d'y rencontrer un nom porté par un savant illustre et respecté, ennemi de la science athée, mais dont le fils, hélas! n'a pas marché jusqu'ici sur les traces de son père.
Ces messieurs m'ont écrit et m'ont demandé '^ un petit
» anathème pour le prospectus et les rédacteurs de la •S) Libre Pensée. « Ils peuvent être tranquilles à cet égard : je n'éprouve pour eux, et surtout pour leurs dupes, qu'un sentiment, celui d'une immense compassion : quant à leurs doctrines, je n'ai voulu qu'une chose, les exposer.
Ce n'est pas tout, et la presse de province, fidèle écho de la presse parisienne, répète à l'infini, distribue en menue monnaie, et met à la portée de tous les esprits, les impiétés venues de plus haut : la Gironde ^ le Courrier du Gers, le Progrès de Lyon y et bien d'autres encore \
Aussi, dans les nombreux articles publiés contre ma lettre, il ne m'a pas été difficile de reconnaître de quelle école, de quelle espèce d'athéisme venaient les objections : les uns m'attaquaient au nom du positivisme, les autres au nom du panthéisme, d'autres au nom du matérialisme : concert auquel se mariait parfaitement la voix de ce déisme,, que le plus logicien des révolutionnaires contemporains, M. Proudhon, a si bien défini : et Un pied-à-terre nécessaire pour tous ceux qui 5) abandonnent la religion de leurs pères. « Déisme poli envers le Christianisme , qu'il nie implicitement par ses théories erronées sur la Providence et sur la prière;
1 La Libre Pensée cite avec une joyeuse ironie le fait récent, qui est significatif en effet : « Les doctrines corruptrices sont partout I professées, imprimées, publiées. Nous lisons dans le Journal de » Saint-Jean d'Angély du 21 octobre un article que nous recom- » mandons à nos lecteurs. i> Et l'article le mérite; on y lit : a La » vraie science doit négliger ces spéculations impossibles (Dieu, » l'âme et la vie future). Laisssons là les théologies; elles tournent » dans un cercle étroit -n , etc.
et déisme inconséquent, qui fera toujours, en politique comme en philosophie, les affaires de Tathéisme.
Ceux qui en sont là, les docteurs clairvoyants de l'athéisme les appellent leurs auxiliaires : « Xotre force » , disent-ils, et avec raison, « n'est pas en nous. Outre 5) les auxiliaires avoués qui sont en petit nombre, nous 55 avons les auxiliaires latents et involontaires qui sont )) en grand nombre^. jVous rencontrons une multitude 55 d'esprits tout préparés, et nous avons, si je puis ainsi 55 parler, des intelligences dans la place ~. 55
Et tandis que, de larsorte, pour la partie lettrée et cultivée de la nation, les mauvaises doctrines circulent, sous toutes les formes, par les livres, par les revues scientifiques, et produisent d'incalculables ravages dans les esprits, elles passent, de ces livres, de ces revues, de ces grands journaux, dans d'innombrables publications de tout genre et de tout format, almanachs, chansons populaires, romans à quatre et cinq sous, composés et colportés exprès pour le peuple ^ . Et il ne manque pas d'ailleurs, on le sait, dans les petites villes, et quelquefois dans les bourgs, de ces cabinets dits de lecture, où l'on trouve à bon marché les plus immoraux comme les plus irréligieux écrits; et presque partout aussi se rencontrent aujourd'hui de ces philosophes de
* Paroles de Philosophie positive, p. 54.
2 Conservation , p. 55.
3 Un rapport officiel de la Commission de colportage au ministre de l'intérieur constatait expressément que i- sur neuf millions de it livres vendus au public des villes , villages et campagoes par la « voie du colportage, les huit neuvièmes de ces livres, c'est-à-dire I HUIT MiLLioxs, étaient, avant 1862, plus ou moins des livres imt fnoraiix, t> Où cela en est-il aujourd'hui?
DEFEiYSE DE LA RELIGIOM. 321
cabaret, formés par le Siècle , V Avenir national et V Opinion nationale ^(\\x\ ,\e verre d'une main, le journal de l'autre, endoctrinent autour d'eux les simples, et savent leur traduire, dans un langage trop bien entondu, les arguments de Timpiété savante»
Non, je n'avais pas tort de citer, dans la lettre qu'on a tant attaquée, comme un signe des progrès de l'athéisme contemporain, deux de ses invasions à mes yeux les plus redoutables, une invasion dans la jeunesse, et une invasion dans les masses.
J'ai sous les yeux en ce moment, sortant de la même officine , trois ou quatre bibliothèques composées exprès pour le peuple, par une société de professeurs et de PUBLiciSTES, comme dit le libraire : ce sont de petits volumes à soixante et vingt-cinq centimes; cela s'ai^~ l^eWe Bibliothèque utiles Bibliothèque nationale^ Ecole mutuelle. Or, les bibliothèques rééditent les plus immorales productions du dix-huitième siècle, telles que : les" Romans et Contes de Diderot, y compris le plus infâme de tous : se trouvent là aussi la Vie éternelle du P. Enfantin, et autres écrits saint-simoniens; avec des volumes nouveaux sur l'histoire ou sur la religion) dans lesquels le Christianisme est présenté sous les couleurs les plus odieuses, et où les passions irréligieuses les plus violentes sont soufflées au peuple; on y retrouve les expressions àliommes noirSj, de parti prêtre^ et autres, comme aux plus mauvais jours.
Des journaux applaudissent à ces publications, et ces jours derniers encore V Opinion nationale se félicitait de voir la presse philosojyhique à très-bon marché
« à Tétalage des libraires et jusque dans les kios- « ques \ 15
Ces bibliothèques, ainsi que les organes de la presse philosophique à très-bon marché, la Morale indépendante^ la Libre Pensée^ la Libre Conscience^ sont pour le peuple, et, comme dit Y Opinion nationale^ pour la foule, pour les simples.
Pour montrer Tiniasion active de ces doctrines dans les masses, j'ai déjà cité les paroles suivantes et trèssignificatives du Journal des Economistes ^ : "Il était 1) à croire que la doctrine positiviste n'avait pas franchi » le petit cercle d'adeptes dont le chef était entouré, « qu'elle avait tout au plus agi sur cette classe de demilî savants que tourmentent les idées fixes; qu'on juge « de ma surprise « , — c'est un membre de l'Institut qui parle ainsi, — « lorsqu'un jour, demandant dans 1) une visite à un ouvrier si les principes religieux 1) étaient le fait dominant dans sa fabrique, j'entendis ^5 ce mot sortir de sa bouche : Xous, Monsieur, nous « sommes positivistes. ->■)
Mais si l'on veut voir quels efîbrts de propagande sont faits en même temps dans de plus hautes régions, que l'on compte , dans les catalogues de certaine librairie, le grand nombre d'ouvrages matérialistes et athées publiés par un seul libraire.
Même avant le congrès de Liège, quelques jours après mon Avertissement à la jeunesse j, j'avais lu dans la Revue du Progrès les paroles que voici :
^ Opinion nationale, 26 novembre 1866.
2 Mai 1858, p. 209.
ce II fallait la voir, cette jeunesse, il fallait Tcntendre î) répondre par d'immenses acclamations à M. Renan... « Alors peut-être vous seriez -vous rendu compte du 5) souffle profond qui Tagite et la pousse... Vous auriez « peut-être compris qu'il ne s'agit pas ici des obscurs
V débats de tel système pbilosopbique, mais de l'élabo-
V ration d'une nouvelle foi '.5?
Depuis, ces doctrines ont marché, et pas seulement en France, comme nous l'avons vu tout à l'heure dans la lettre de M. le docteur Robinet.
J'en avais cité pour preuves deux faits, considérables à mes yeux comme symptômes : les manifestations impies du congrès de Liège, les déclarations du Congrès de Genève.
On m'a répondu : Les étudiants de Liège n'étaient que des étourdis; les ouvriers de Genève que des délégués.
— Des étourdis, en eflet, qui disaient tout haut ce que d'autres disent tout bas.
— Des délégués, sans doute, mais derrière lesquels il y a ceux qu'ils représentent.
Certes, je savais bien que ces doctrines d'athéisme sont loin d'avoir infecté toute notre jeunesse, et cette généreuse jeunesse française, comme plusieurs me l'ont écrit, le prouverait au besoin. Je sais aussi que nos ouvriers, Dieu merci, ne sont pas tous des athées.
Mais derrière eux, je le répète, il y a les maîtres en athéisme, les chefs d'écoles, les écrivains renommés, accrédités, décorés, et les journaux qui continuent ardemment leur œuvre.
1 Juin 1863, p. 349.
Et surtout, il y a, ce qu'il faut bien voir ici, Tétat des esprits, qui a rendu ces congrès possibles.
Aune autre époque, dans un autre état des âmes, sans un long travail préparatoire de dissolution des croyances, l'explosion de Liège n'eût pas été possible : rien de pareil n'avait encore été dit, avec un tel cynisme, depuis le dix-huitième siècle.
Ces jeunes gens, dans leur exaltation et dans leur franchise, ont tout proclamé, et les conséquences que les habiles n'avouent pas, ils les ont tirées hautement, et se sont montrés décidés, l'occasion donnée, à les faire passer résolument dans les faits. Tout ce qui s'est dit là sans doute est monstrueux, et les abonnés du Siècle eux-mêmes s'en sont émus. Mais d'où venaient les doctrines qui ont fait là explosion? Qui donc a formé ces jeunes gens? Quels livres, quels journaux, quelles revues lisent-ils? Qui leur a servi chaque jour une telle pâture? Est-il besoin de le dire? Qui nous les a préparés pour les catastrophes politiques à venir? Dans dix ans, peut-être, ces hommes-là gouverneront. Le congrès de Liège et les articles de certains journaux révèlent les Saint-Just, les Hébert, les Chaumette, les Carrier futurs d'une nouvelle révolution démocratique et sociale. Les hommes les plus effroyables de 93 n'étaient pas autre chose que de jeunes hommes, disciples pratiques de l'athéisme et du matérialisme le plus éhonté, arrivés aux aftaires, et donnant avec l'ardeur de leur âge et la fureur de leurs passions, les fruits naturels de leurs doctrines et de leur corruption '.
1 La plupart des grands scélérats révolutionnaires étaient de tout
DEFFASE DE LA RELIGIOX. :^25
Le Siècle et d'aulrcs journaux m'ont dit que ces jeunes gens ont été désavoués; à tort ou à raison^ ajoutent les Débats. Et qu'importe, Messieurs, que vous désavouiez leur langage, si vous approuvez leur doctrine? Qu'importe, dirai-je à M. le directeur du Siècle y que vous répudiiez ces jeunes gens et leur athéisme , en paroles , quand vous pensez comme eux; quand le lendemain même du jour où vous me répondez cela, Dieii^ dans votre journal, est traité d'hypothèse, d'hypothèse admettant parfaitement des hypothèses contraires ?
Quoi! quand vous imprimez, quand vous faites lire dans tous les cabarets de France de telles choses, vous n'attentez pas à la foi du peuple, vous ne travaillez pas pour l'athéisme! Faut-il dire ici ma pensée tout entière? Je suis moins révolté de l'athéisme qui se nomme, que de l'athéisme qui se cache, de cet athéisme cauteleux, qui ne s'avoue pas, et ne s'en étale pas moins, sans cesse sous des formules trompeuses, contre lesquelles les abonnés sont sans défense, dans le Siècle^ les Débats j, la Revue des Deux-Mondes j, VOjjinion nationale, VAve?îir national et consorts. Je le répète, c'est vous autres, élégants littérateurs, qui, fidèles à la
jeunes hommes. Quand Saint-Just arriva à la Convention, dont il ne larda pas à devenir président, il avait à peine vin<]t-(piatre ans. Robespierre n'en avait que trente, quand il arriva à la Constituante; il n'en avait que trente-cinq quand il monta sur réchafaud. Danton était du même âge. Tallien avait un an de moins que Sain(-Just. Babeuf avait vingt -cinq ans en 89. Voilà les hommes sous lesquels la France trembla si longtemps, et (|ui firent tomber tant de tètes.
Et on dit des jeunes gens de Liège : Ce sont des enfants!
méthode de Fathée Lucrèce, dorez les bords de la coupe pour mieux faire avaler le poison.
Et quant au congrès de Genève, si un honorable membre de l'Académie des sciences morales et politiques a été à bon droit étonné et effrayé de recueillir, dans une fabrique , de la bouche d'un ouvrier , la preuve du chemin que font ces idées et des profondeurs où elles pénètrent, comment moi ne le serais-je pas de retrouver non-seulement les idées , mais le langage même des écoles et des écrivains athées chez des ouvriers, dans un congrès international, et de voir ces ouvriers égarés essayant de résoudre sans Dieu , sans la religion et contre la religion, les vastes questions qu'ils agitent? Dieu n'est qu'une hypothèse inutile. Ne dites plus : formule de savant qui ne sera jamais populaire. Vous le voyez, la formule scientifique est descendue dans les masses.
Mais ici encore, ce ne sont pas tant les ouvriers qui sont coupables que leurs docteurs. Ah! l'ouvrier laissé à lui-même, à ses naturels instincts, est, d'ordinaire, bon, honnête, religieux, digne de tous les respects et de toutes les sympathies : portant avec courage le poids du jour et de la chaleur, gagnant honorablement à la sueur de son front le pain de sa famille; sobre, frugal, tempérant ; bon époux et bon père ; heureux même et content dans sa rude vie, quand il se sent honnête. Mais, pour ne pas fléchir sous le lourd fardeau qu'il porte, pour illuminer d'espérances son travail et ses douleurs, ah! lui surtout, il a besoin de Dieu. Et vous le lui ravissez? Et vous croyez que , quand il aura renié
Dieu, il sera plus homme, plus vertueux, plus heureux! qu'il verra plus clair dans ces difficiles questions sociales, où nous tous, qui l'aimons autant que vous et mieux que vous, nous sommes avec lui pour les résoudre par les voies régulières, pacifiques et honnêtes ! Vous qui le trompez si indignement, c'est vous que j'accuse î
LES HOMMES d'aCTION.
Ces doctrines marchent donc, elles avancent, et nul ne peut dire où elles s'arrêteront.
Car, pendant que les écrivains écrivent, il y a des hommes d'action qui vont au fait, qui sont à l'œuvre, et qui s'organisent pour mettre en pratique les théories. J'ai cité à ce sujet les francs-maçons de la loge V Avenir. J'aurais pu en citer bien d'autres, soit en France, soit hors de France. La Société des Affranchis et celle des Solidaires de Belgique se proposent le même but, écarter la religion du lit des mourants, et encore ces Sociétés sont-elles trouvées trop timides; en voici une autre, celle des Libres penseurs ^ dont j'ai sous les yeux les statuts, qui va bien plus loin. Ces statuts sont précédés d'une série de propositions prétendues démontrées, commençant par une proposition sur l'évidence de l'axiome, et finissant par celle-ci :
Quatorzième proposition.
DIEU x'est pas.
« Dieu ne peut être : ni créateur, ni régulateur, ni » bon, ni juste, ni puissant.
V Donc, puisqu'il n'a aucun attribut, il n'est pas.
V Pas plus qu'une pierre qui n'aurait ni volume ^ ni 1) forme, ni pesanteur, nij^ropriétés d'aucune espèce. î?
Suit \e p)réamhule des statuts, qui s'exprime ainsi : « Si nous avons jugé nécessaire de fonder une nour> velle Société à côté de celles qui ont déjà fait tant de 15 BIEN, c'est que les Sociétés des Affranchis et des So- M lidaires ne repoussent le prêtre qu'au lit de mort; il 5) nous a paru logique de le repousser, non-seulement » à la mort, mais encore et surtout dans la famille , oîi îî le clergé de toutes lej églises ne s'insinue que pour >j voler nos femmes et nos enfants. «
Et par suite, moi-même, à propos des enfants de mes pauvres diocésains inondés, que j'ai adoptés, pour les nourrir et pour les envoyer à l'école , j'ai été accusé de les enlever à leurs familles, et j'ai lu dans V Avenir nationaV un article où l'on détournait leurs parents de me les confier.
Le but avoué de cette Société, c'est d'entraîner les bommes du peuple dans le sentier des libres p)€nseur s absolus, et ils ajoutent que « la majorité du p)euple » les eût suivis depuis longtemjjs, si quelqu'un Veut ■>•> aidé à y faire les ptremiers pas. »
Et tout récemment, une autre Société, se proclamant internationale , se fondait en Allemagne sur les mêmes principes et dans le même but : c'est la Société Agis comme tu penses. Les membres de cette Société s'engagent à ne jamais recevoir aucun sacrement d' aucune religion; ils repoussent toute bénédiction religieuse à 1 Avenir national, 16 octobre.
la naissance de leurs enfants, toute consécration religieuse à leur mariage, toute prière à leur mort, et, par un acte qui a pour titre : Ceci est mon testament , ils constituent un ou plusieurs membres de la Société pour les représenter après leur 'mort, et empêcher leur famille d'appeler sur leur tombe les bénédictions de la religion.
L'Allemagne, je dois le faire remarquer, a été le premier et grand foyer de cet affreux mouvement d'impiété.
C'est une triste, mais enfin c'est une patriotique consolation de dire ici, que ces systèmes de matérialisme, de positivisme et de panthéisme, sont des importations étrangères. De même que la politique allemande envahit aujourd'hui un certain nombre de Prussiens-Français, les aberrations des rêveurs impies d'outre-Rhin ont fait invasion en France, et elles ont trouvé parmi nous, pour les propager, des vulgarisateurs.
C'est d'abord Fhégélianisme, dont M. Renan n'a fait que traduire les formules. La gauche hégélienne, comme on l'appela, aboutit exactement, comme nos positivistes français, au Dieu-Humanité; il y eut même des hégéliens qui allèrent jusqu'à cette incroyable formule d'athéisme : « Chacun est à soi-même son Dieu : w Quisque sibi Deus ' . «
Puis, la spéculation hégélienne ayant été décréditée en Allemagne par ses propres excès, on vit surgir le complet matérialisme des Riichncr, Virchon, Cari
^ Voyez M. Janet, le Matérialisme contemporain, p. 5, 6.
Vogt, Aloleschott et autres, dont les ouvrages sont traduits immédiatement par nos matérialistes français.
C'est M. Cari Vogt qui fait de Fliomme un singe perfectionné \
M. Virchow a écrit : « Vivre n'est qu'une forme 5) particulière de la mécanique. »
et Point de force sans matière " , dit le docteur Buchner : même de force éternelle et créatrice. "La toutepuissance créatrice, c'est l'affinité de la matière, v
tt Une force qui ne serait pas unie à la matière, qui jî planerait sur la matière, serait une idée absolument M vide '. "
Mais, parmi eux, il en est un surtout qui n'écrit pas seulement pour les physiologistes, mais qui s'est donné la tâche spéciale de propager l'athéisme et le matérialisme parmi la jeunesse et le peuple d'Allemagne; il est passé en Italie, et le gouvernement italien s'est empressé de l'appeler à Turin, et de lui confier une chaire à l'Université de cette ancienne capitale : c'est M. Aloleschott; et voici ce que ce professeur officiel enseigne à la jeunesse italienne :
« La volonté est l'expression nécessaire d'un état du » cerveau produit par des influences extérieures, il iv'y « A PAS DE VOLONTÉ LIBRE. » — ce Le langage et le style , » les bonnes actions et les crimes, sont des conséîî quences nécessaires, en proportion directe avec des w causes inéluctables, tout comme la révolution du w globe. " — u Un crime est le résultat logique , direct
* Leçons sur l'Homme.
2 Force et Matière.
« et INÉVITABLE clc la passiou qui anime. » — « Sans 1) PHOSPHORK POINT DE PENSÉE. •' — « La pensée est un )) mouvement de la matière. " — " La conscience est
55 aussi une PROPRIÉTÉ DE LA MATIÈRE ' . i)
Parmi les idées de M. Alolescbott, il en est une qui mérite particulièrement d'être connue. Il veut abolir les cimetières chrétiens et le culte des morts. Des ossements humains, il veut faire un engrais, pour utiliser le sulfate de chaux qu'ils contiennent. Et c'est là de plus, selon lui, le moyen de mettre en circulation des pensées et de créer des hommes.
« Quel n'était pas le prix de cette poussière que les « anciens déposaient dans des urnes cinéraires au fond M des tombeaux! elle contenait la matière qui donne 15 aux plantes le pouvoir de créer' les hommes !
55 11 sufflrait d'échanger un lieu de sépulture contre 55 un autre après qu'il aurait servi un an, on aurait 55 ainsi au bout de six ou dix ans un champ des plus 55 fertiles, qui créerait des hommes ; en même temps 55 qu'il augmenterait la quantité des céréales ^ . 55
Voilà les doctrines que le professeur de l'Université de Turin entreprend de mettre " à la portée du 55 peuple 55 .
Je comprends qu'avec de telles doctrines professées à Turin, la présence du Pape à Rome soit gênante.
Et voilà les hommes que toute une école d'écrivains français exalte, et dont elle dit : « Leurs noms sont » tout un programme. 55 — « Comme les noms du baron
1 La Circulation de la vie, t. IL
2 Ibid., t. I et IL
« crHolbach, de laMettrie, de Cabanis, grands hommes 5) indignement calomniés. ^5
J'ai dit que ces doctrines atliées et matérialistes se propagent aujourd'hui crun bout de T Italie à Vautre. On vient de le voir pour Turin.
A Kaples , c'est M. Taine qui nous donne ces détails : « Il y a à l'Université soixante professeurs, dont l'éru- >) dition et la direction sont allemandes : on lit Hegel. 5) M. Véra, son interprète le plus zélé et le plus accré- « dite, a une chaire. -5 Les étudiants sont grands admirateurs de M. RenanT ils le trouvent seulement trop u timide ^j .
Nonobstant l'exagération dont on peut suspecter ce récit intéressé , on voit combien , à la faveur de la guerre faite au Pape, l'irréligiontravaillela jeunesse italienne. Et c'est pendant que de telles choses se font à Turin et à Xaples , que Garibaldi prêche aux étudiants de Pavie la nécessité " d'extirper de l'Italie le chancre de la pa- ->■) pauté •>■> , et tt d'écraser le vampire sacerdotal^ )) .
Et voilà les fruits que porte en Italie cette guerre faite au Pape. On croit, et avec raison, que le meilleur moyen de servir la politique révolutionnaire , c'est , comme ils disent, de déchristianiser l'Italie.
1 On m'a accusé d'avoir mal parlé de Garibaldi. Mais, en vérité, je ne crois guère m'être trompé. Est-ce que le général Garibaldi n'est pas en activité dans une armée régulière ? Si l'un de nos généraux en France tenait de tels discours, on crierait au scandale, et le ministre sévirait. On ne touche pas à Garibaldi , soit parce qu'on ne le prend pas au sérieux, soit parce qu'on le craint. Qu'ai-je dit de plus? AI. Uouher ne pensait-il pas un peu comme moi, quand il le nommait devant le Sénat * le héros éphémère de Gaprera s? (19 mars 1865.)
Voilà conimont rallièisnifi et le matérialisme s'enseignent , se propagent , s'organisent et se pratiquent aujourcriiui.
Mais ce n'est pas tout, et je dois signaler nn autre genre d'athéisme, séduisant et redoutable, parce qu'il est dissimulé sous un nom pompeux, dont on fait aujourd'hui contre la religion, et toute religion, comme un drapeau.
Toutefois, avant d'aborder ce dernier débat, et de prendre définitivement congé des tristes écoles dont j'ai dû exposer les aberrations , je ne puis m'empécher de le dire avec un douloureux sentiment :
Dieu, Père de l'homme, chassé de la pensée et du cœur de ses enfants; cette noble créature humaine, spirituelle et immortelle , sur laquelle le Créateur a mis sa ressemblance et comme un rayon divin, abaissée dans la matière et ravalée jusqu'à l'animalité; et au lieu de nos immortelles espérances, toute la personnalité de l'homme engloutie à jamais dans le tombeau!
Voilà donc les doctrines qu'on ose opposer à la foi des siècles et des plus grands génies de l'humanité î Voilà ce qu'on veut substituer au Christianisme...
Mais quels sont donc les hommes qui viennent ici se mettre en scène, se poser en maîtres, en chefs de la pensée , de la science , en révélateurs , parlant comme s'ils étaient seuls la critique, la science, Thistoire , l'avenir, et jetant l'insulte à toute l'humanité qui les a précédés? Si on n'a jamais parlé de soi avec plus d'assurance, ni élevé plus haut une voix magistrale, jamais
aussi on n'a affiché un plus superbe dédain pour ce qui n'est pas.
On dirait, à les entendre , qu'il n'y a en dehors d'eux ni savants, ni historiens, ni critiques, ni philosophes, et qu'à moins d'être aujourd'hui, comme eux, panthéistes, matérialistes, athées, on ne peut plus compter en France .
a La métaphysique de Platon , Descartes , Male- 5) branche , Bossuet , Fénelon, Leibnitz , Clarke, ne w peut plus faire illusion qu'aux esprits novices; on ne
V la prend plus au sérieux... « disent-ils. ce La critique )) est née d'hier. 5)
ce Bossuet n'avait d'autre philosophie que celle de
V ses vieux cahiers de Sorbonne... Descartes et Pascal » ont fourni les rouages rouilles de la logique de Portî) Royal... qu'Arnauld construisit un jour par défi pour ); un enfant... L'histoire, la critique étaient inconnues « à Bossuet, à Montesquieu. ^ Voilà comment ces messieurs traitent les anciens. Quant aux contemporains , ce M. Royer-Collard ne fit que creuser de toute sa force » au milieu de la route un mauvais trou... La philo- » Sophie de M. Cousin n'est qu'une décrépitude... et 5) n*a fait qu'organiser une prostitution intellectuelle... 3) M. Guizot n'est qu'un ministre littérateur et empha- 35 tique... M. Thiers et nos autres hommes d'Etat ne 3) sont que des taupes, »
Tel est leur langage sur les hommes, et quant au fond des doctrines, ils tranchent toujours et ne raisonnent jamais.
Ils disent sans cesse : La science, la science ! Et moi je réponds : Quelle science?
C'est vraiment, chez ces messieurs, comme une espèce d'enivrement scientifique. Cela va quelquefois jusqu'au délire. J'ai sous les yeux une page que je ne puis réellement appeler d'un autre nom. Elle est de l'homme qui a écrit : " IVulle limite ne peut être tracée « àTesprit humain... Rien n'est au-dessus de riiomme« , M. Renan. Ce littérateur, après avoir exposé la marche des sciences naturelles, en arrive, infatué par ce qu'il vient de dire, jusqu'à croire qu'il pourra se trouver un jour « un chimiste prédestiné qui transformera toute CHOSE ; un hiologistc omniscient qui se rendra enfin » maître du secret de la vie 55 , et de plus en plus enivré , il s'écrie : « Qui sait, en un mot, si la science infinie « n'amènera pas le pouvoir infini ! « Oui , le pouvoir infini; car le pouvoir du savant futur omniscient peut aller jusqu'à nous ressusciter : « Nous pouvons affirmer « que la résurrection finale se fera par la science \ w En vérité, si on avait hesoin d'être confirmé dans la foi, on le serait par le spectacle de telles aherrations.
Laissons ces rêves, et allons aux réalités. Qu'est-ce que la géométrie, la physique, la chimie, l'anatomie , etc., leur fournissent d'arguments pour leur athéisme? Pas un. Tout se réduit à cette affirmation : la science a jugé, la science a prononcé, la science condamne, hien que dans ce qu'ils allèguent il n'y ait pas l'omhrc d'un argument scientifique. Y a-t-il, chez aucun d'eux, une théorie un peu complète , une déduc- * Revue des Deux-Mondes, 1863, t. XLVII.
tion logique un peu sérieuse? Il y a : sic volo^ sic juheo. C'est ce que veut la critique, et la critique c'est moi ! La plupart, savants de troisième ou quatrième ordre, ou bien gens, on dirait intentionnellement superficiels, et se moquant de leur propre pensée, comme M. Renan; ou gens, à force de vouloir systématiser, devenant fous, comme M. Auguste Comte, qui, en creusant son idée, a fini par se fêler le cerveau.
A regarder de près les choses et au fond , qu'y a-t-il ? Rien que des négations : négation de Dieu , négation de Tâme , négation de la vie future, négation de la raison et de ses plus hautes puissances; toujours des négations. Voilà ce qui leur appartient en propre; rien de plus. Leur dogme nouveau n'est qu'un leurre. Tout le reste, tout le côté positif des sciences naturelles appartient aux savants spiritualistes. De quel droit dites-vous : La science, c'est nous ? Est-ce que Copernic, Galilée, Kepler, Newton, Descartes, Leibnitz, Pascal; Bacon lui-même , ces créateurs de la science moderne ; est-ce que Euler, Linné, lolta, Herschell; est-ce que, de notre temps, Cuvier, Ampère-, Cauchy, Biot, est-ce que ces grands esprits étaient des athées ? Qu'êtes-vous devant eux ? A peine des pygmées.
Les savants de premier ordre parmi vous , où sont-ils? Qu'ils se lèvent! Je vois bien d'honorables rapporteurs, manipulateurs, vulgarisateurs, d'ingénieux expérimentateurs; mais des inventeurs, des génies, des philosophes, j'en cherche, je n'en vois pas. Ceux-là, ils croient en Dieu.
Je ne vois qu'une chose égalant vos prétentions à
DÉFIC.VSK DE LA RELIGION. 337
être ]a science, c'est votre pauvreté p]iiIo?;opliiqiie. Tout ce qui vous a précédés appartient, selon vous, " à l'enfance de riiuinanité ». Mais dites-nous donc, grands contenij)teurs du passé, quelle force nouvelle vous apportez à l'esprit humain? Aucune. Vous lie faites que le mutiler dans sa faculté la plus noble , cette raison intuitive, ce sens du divin qui est en nous ; et parce que vous demeurez comme pris et emprisonnés dans la matière, vous ne voulez pas qu'on s'élève au delà. Riches de vos seules négations, pharisiens d'une nouvelle espèce , vous fermez la porte du monde supérieur, du royaume céleste. Votre doctrine n'est qu'une halte dans la matière, et cette halte, vous la nommez le progrès. Non, c'est aliaissement , et si vous deviez l'emporter, ce serait la barbarie.